Le 3 octobre dernier, la dictature militaire de Banzer décréta la clôture de l’année scolaire en réponse à une grève des professeurs de La Paz qui durait depuis 20 jours et menaçait de s’étendre à l’ensemble du pays.
Cette mesure gouvernementale fut immédiatement rejetée par des secteurs majoritaires du peuple. Ce sont les protagonistes de la lutte, les professeurs, appuyés par les étudiants universitaires, qui organisèrent la première riposte. Le 4 octobre, après une assemblée de professeurs, de lycéens et d’étudiants de San Andrès et de l’Université Catholique, de pères de famille et de quelques travailleurs, au cours de laquelle le gouvernement fut censuré et le Ministre de l’éducation, le Général Waldo Bernal, déclaré « ennemi de la culture », une grande manifestation fut organisée dans les principales artères centrales de la ville. Voyant que les rangs des manifestants s’enflaient au fur et à mesure qu’ils avançaient, le gouvernement lança contre eux des centaines de carabiniers et de policiers en civil qui attaquèrent avec des bombes lacrymogènes et des chiens policiers. Au cours de ces affrontements, il y eut des blessés des deux côtés. Par la suite la police se plaignit d’avoir eu des blessés par balle. De nombreux professeurs et étudiants furent arrêtés.
L’extension du mouvement
Dans les autres villes, Oruro, Sucre, Cochabamba, des manifestations semblables se développèrent, mais la combativité et la mobilisation y furent moins importantes. Les universités se transformèrent en centres de regroupement populaire.
Dans toutes les assemblées et dans toutes les réunions on donna lecture de communiqués de soutien des organisations ouvrières et des Comités d’Alliance Intersectoriels furent organisés.
Parallèlement à ces manifestations explosa une vague de grèves qui secoua tout le pays. Le samedi 5 octobre, la Fédération Minière paralysa toutes les mines nationalisées et privées pendant 24 heures. Les universités se mirent également en grève. La Confédération Nationale des Manufactures, jugée comme une organisation « jaune », décréta un arrêt de travail de deux heures en solidarité avec les professeurs et contre la clôture de l’année scolaire. Ses sections de La Paz et Cochabamba, critiquant cette mesure et la jugeant ridicule, décrétèrent un arrêt de travail de 24 heures le lundi 7 octobre.
Les syndicats des arts graphiques, des chauffeurs, des employés de banque, des travailleurs du bâtiment, des professions libérales (médecins, avocats, ingénieurs, etc.) condamnèrent également le gouvernement, se solidarisèrent avec les professeurs et exigèrent l’abrogation du décret de clôture de l’année scolaire, la liberté de toutes les personnes arrêtées au cours de cette lutte et le retour d’exil du président de la Confédération des Professions Libérales, le Dr Morales Avila, qui avait servi de médiateur dans le conflit, raison pour laquelle il fut expulsé du pays sous l’accusation d’avoir conspiré contre la dictature.
La lutte pour l’autonomie syndicale
Il faut rechercher les antécédents de ce conflit dans le contrôle des organisations syndicales des professeurs décrété par la dictature dès sa venue au pouvoir en 1971. La FSB (Falange Socialista Boliviana — Phalange Socialiste Bolivienne) et le MNR (Movimiento Nacionalista Revolucionario — Mouvement Nationaliste Révolutionnaire) s’emparèrent des biens du syndicat du corps enseignant et, à partir du Ministère de l’éducation, mirent en place de nouvelles « directions syndicales », enlevant aux professeurs le droit d’élire leurs dirigeants et d’organiser démocratiquement leurs directions représentatives.
La dictature prétendit prendre le contrôle de toutes les organisations syndicales et de masse et sa politique répressive fut dirigée vers cet objectif. Dans les secteurs ouvriers son échec apparut très rapidement. Les mineurs prirent la tête de la défense de leurs organisations syndicales et imposèrent le respect et le fonctionnement de la Fédération Minière, suivis ensuite par les manufactures, les arts graphiques et les travailleurs du bâtiment, et les autres. Très peu de syndicats ouvriers restèrent sous le contrôle politique de la dictature.
Après des affrontements sanglants, la dictature occupa les universités, les « nettoya » de tout élément de gauche, qu’il soit étudiant, professeur ou employé de l’administration. Les universités furent réorganisées à l’image de la dictature. Les membres de la Phalange et du MNR, avec la carte de leurs partis comme seul mérite, s’emparèrent des chaires universitaires et des postes administratifs. Ils nommèrent également des directions étudiantes. L’Université se convertit en un nid d’agents de la police et de « commandos fascistes ».
La lutte victorieuse pour la récupération des organisations syndicales ouvrières, particulièrement de celles des mineurs, s’étendit aux universités. La lutte s’engagea contre les recteurs de la Phalange et du MNR élus par la dictature. L’Université de La Paz fut le centre le plus combatif de cette lutte et c’est là que les premiers succès furent obtenus. Au cours de cette lutte, des directions étudiantes apparurent, issues de la base, parallèles à celles nommées par le gouvernement. Dans toutes les facultés fut créé un Comité de Base et ensuite un Comité inter-facultés regroupant l’ensemble de l’université. La direction officielle fut renversée et l’organisme de base devint le représentant universitaire et c’est lui qui, actuellement, mène en avant la lutte pour la récupération des conquêtes d’avant 1971 : co-gestion, chaire libre, élection aux chaires par un examen de compétence avec des jurys à participation étudiante, etc. La lutte des étudiants dans tout le pays n’a pas encore atteint le même niveau. Elle progresse partout, mais il y a des secteurs dans lesquels la dictature et les partis qui la soutiennent sont forts et gardent l’initiative.
Parallèlement à la mobilisation universitaire, les lycéens cessèrent de reconnaître les dirigeants nommés par la dictature et créèrent également leurs directions de base, s’alliant dans l’action aux étudiants.
Cette lutte des ouvriers, des étudiants et des lycéens stimula la lutte des professeurs. Dans les principales villes les professeurs se regroupèrent également et organisèrent des comités de base qui, dès le début, furent majoritaires à La Paz, Cochabamba, Sucre, Tupiza.
Une nouvelle vague de répression
Ces comités exigèrent que le gouvernement lève le contrôle sur leurs organisations syndicales, la Fédération Nationale et les Fédérations Départementales du corps enseignant. Ils exigèrent la restitution de leurs locaux et affirmèrent leurs droits à former leurs directions par des élections libres et démocratiques. Face à la réponse négative de la dictature les luttes explosèrent à La Paz et Cochabamba. Dans ce secteur, contrairement au mouvement ouvrier, la dictature peut compter sur quelques minorités actives anti-gauchistes qui ont servi les gouvernements par leur conduite policière.
Les Comités de Base de Cochabamba obtinrent l’autorisation de convoquer des élections, mais, au moment des élections, alors que l’échec des candidats de la dictature apparaissait évident, les petites minorités réactionnaires, appuyées par des policiers, prirent d’assaut les locaux électoraux. Le corps enseignant de Cochabamba fut effrayé.
À La Paz également les élections convoquées par le Comité de Base, sans l’autorisation gouvernementale, furent attaquées et quelques professeurs furent arrêtés. En riposte à cette attaque le corps enseignant de La Paz se mit en grève démontrant ainsi que les partisans de la dictature dans ce secteur étaient tout à fait insignifiants. La grève paralysa les écoles et les collèges. Toutes les manœuvres de la dictature et ses menaces contre les grévistes échouèrent et la grève s’affirma toujours plus fortement, s’étendant à d’autres villes et recevant l’appui des employés, des ouvriers et des étudiants.
La grève des professeurs de La Paz était l’expression de la lutte des masses pour récupérer leur syndicat et pour leurs droits d’élire démocratiquement leur direction, sans intervention ni contrôle gouvernementaux. La grève fut, de même, une épreuve de force entre les masses et la dictature, épreuve de laquelle le gouvernement est sorti en très mauvaise posture. La décision de déclarer la clôture de l’année scolaire ne met pas un terme à cette confrontation en faveur du gouvernement, mais ne fait que la reporter pour les premiers mois de l’an prochain.
Le conflit des professeurs avec le gouvernement a pris des aspects intéressants. Après le décret de clôture, le Comité de Base organisa une Assemblée universitaire et donna rendez-vous aux professeurs et aux élèves en déclarant explicitement que la lutte pour leurs revendications serait reprise au début de l’année 1975. Cette résolution fut accueillie avec beaucoup de sympathie dans de nombreux secteurs de la population. Le gouvernement intervint pour empêcher la reprise des cours et arrêta des professeurs et des élèves, provoquant un malaise y compris dans les rangs de ses propres partisans.
La lutte des professeurs a stimulé le développement de contradictions au sein du régime, l’a affaibli et a permis de faire progresser l’unité des masses, leur combativité, leur politisation. Dans les prochaines luttes, la direction révolutionnaire devra faire attention à faire avancer les secteurs les plus mous, les plus conservateurs du corps enseignant et du mouvement ouvrier. Elle devra porter plus d’attention au travail dans la campagne afin que les changements qui se sont produits dans la paysannerie puissent s’exprimer organisationnellement. La réapparition de la COB est indispensable pour qu’un tel progrès d’ensemble puisse se développer.
Le 10 octobre 1974, La Paz