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Bolivie : L’effondrement de « l’unité des forces armées »

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Le dictateur Hugo Banzer avait l’habitude de discourir sur « l’unité des forces armées en tant que facteur de pouvoir » en Bolivie. Aujourd’hui, cette image répandue à l’intérieur et à l’extérieur du pays se trouve détruite par suite du coup d’État manqué que ses compagnons d’armes, officiers, avaient dirigé contre lui. Ce complot militaire a mis à nu le processus de différenciation et de décomposition qui est en train de mûrir au sein des officiers boliviens.

S’il est vrai que Banzer a connu déjà auparavant des conflits, ceux-ci eurent leurs racines parmi la haute hiérarchie de l’armée, où l’un ou l’autre général, se sentant en possession de mérites supérieurs ou non à ceux de Banzer, crut devoir exercer la charge de président de la République à la place du dictateur. Ce fut le cas, successivement, des généraux Iriarte et Roque Terán, des colonels Selich Zenteno et Anaya, A. de Zamora et autres. Ils furent tous éliminés à froid, l’un après l’autre. Les crises successives déclenchées par ces hauts dignitaires n’eurent point d’effets au sein du corps des officiers dans son ensemble et ne l’engagèrent point non plus. Il maintint son unité autour des privilèges extraordinaires dont il jouit depuis le putsch du 21 août 1971.

Les Forces Armées Révolutionnaires (FAR), constituées par des officiers qui, sous le commandement du major Ruben Sanchez, s’opposèrent au coup d’État fasciste et s’unirent à la résistance populaire, ne purent pas non plus étendre leur influence au sein du corps des officiers. Lorsque nous parlions dans le passé des fissures dans le pilier de la dictature militaire, nous nous référions à ces situations-là.

Le coup d’État avorté du 5 juin 1974

Mais à présent, le coup d’État raté révèle que ces fissures se sont approfondies et transformées en une véritable crise, sous la pression de la situation bolivienne. De ce fait, elles sapent sérieusement le principal facteur de pouvoir que détient Banzer. Cette fois-ci, il ne s’agit plus de généraux ambitieux et isolés. La tentative de coup d’État impliqua diverses unités entières de l’armée, ainsi que des dizaines d’officiers, dont vingt-cinq, les plus apparents, furent punis et relégués des forces armées.

Il y a des éléments nouveaux dans cette crise. Les putschistes parlent d’une tendance au sein de l’armée qui essaie de se différencier de la dictature et qui s’efforce de gagner des sympathies au sein des masses populaires. En plus, après l’échec du coup d’État apparaissent de nombreux messages et proclamations qui indiquent que des militaires se trouvent impliqués dans une lutte de tendances politiques aiguë. Provisoirement, on peut distinguer cinq courants s’opposant les uns aux autres :

a) Le haut commandement militaire, chapeauté par Banzer, qui exerce le pouvoir réel et gouverne le pays. Il est responsable de toute la politique du régime. Son porte-parole civil vigoureux est la Phalange Socialiste Bolivienne (FSB) (organisation d’extrême-droite appuyée surtout par les grands propriétaires fonciers — note du traducteur) et les restes bureaucratiques du MNR démantelé.

b) Les FAR du major Sanchez, qui ont gagné droit de cité au sein des forces armées grâce à leur propagande persistante, et à l’action de leurs équipes clandestines dans les casernes. D’après leurs propres documents, elles sont constituées par des commandants, officiers, sous-officiers, sergents, caporaux et soldats qui se sentent les héritiers des luttes des Indiens de Tupac Amaru et Katari contre les colonisateurs espagnols, les héritiers des guérillas qui se sont battus pour l’indépendance contre le roi d’Espagne, du président Belzu du siècle passé, des militaires progressistes comme Busch et Villarroel. Les FAR affirment que leur raison d’être est la libération nationale. Elles se déclarent antifascistes et anti-impérialistes. Elles condamnent l’impérialisme yankee comme ennemi n° 1 du peuple bolivien. Elles définissent les buts révolutionnaires qu’elles poursuivent comme un « changement des structures qui modifiera radicalement et définitivement le cadre de dépendance et du néocolonialisme ». Elles appellent leurs frères d’armes de l’armée à lutter « ensemble avec les mineurs, les ouvriers d’usines, les enseignants, les paysans, les universitaires, les professions libérales et tous les secteurs appauvris et exploités du pays afin d’arracher, par une action conjointe, la libération nationale ». Les FAR faisaient partie du FRA (Front Révolutionnaire Anti-Impérialiste) et continuent à se revendiquer de lui en tant qu’« instrument politique ayant des objectifs stratégiques pour la construction du socialisme ». Leur opposition frontale à la dictature de Banzer leur a fait gagner de la sympathie parmi les officiers de grade inférieur.

c) Le groupe qui s’est révélé par le coup d’État raté du 5 juin 1974. Ses dirigeants furent les lieutenants-colonels Lopez, Calvi, Sanchez, Uzqueda, et les majors Gary Prado et Sergio Osinaza. Depuis l’échec de ce coup d’État, quatre colonels, deux majors, deux capitaines, six lieutenants et dix sous-lieutenants ont été démis de leurs fonctions. Un manifeste signé par quatre de ces officiers, à présent en exil au Brésil, définit ce groupe putschiste comme un « mouvement de généraux » qui « correspond à la pensée révolutionnaire des universitaires et à la lutte syndicale qui s’efforce de réaliser des conquêtes et le bien-être pour les travailleurs ». Ils s’opposent au système totalitaire de Banzer qu’ils déclarent répressif, opposé aux intérêts du peuple et favorisant seulement les intérêts des classes privilégiées. Ils condamnent le massacre des paysans de Cochabamba. Ils s’affirment en faveur de l’autonomie universitaire, de la remise en fonction de la COB (Centrale Ouvrière Bolivienne), du renversement de Banzer et d’un retour aux libertés constitutionnelles.

d) Parallèlement au manifeste des putschistes ratés, parut publiquement un document-programme d’un « état-major central des forces armées nationalistes », au nom de 1 500 commandants, officiers, sous-officiers et cadets. Ils accusent Banzer de s’être transformé en entrepreneur compromis avec la « mine moyenne » (mines privées, en opposition à la « grande mine » nationalisée — note du traducteur) et un secteur du patronat privé. Ils affirment qu’il met les officiers au service de l’impérialisme, sous prétexte de guerre anti-guérilla, anti-subversive et contre-révolutionnaire. Ils appellent à la création d’une Seconde République, grâce à la mobilisation des masses, la lutte pour la souveraineté nationale, et l’« instauration d’un régime progressiste de foi socialiste, humaniste et chrétienne ». Ils réclament l’amnistie et les libertés politiques, la reconstruction des trois pouvoirs de l’État, le développement économique à des fins sociales et la dépolitisation des forces armées.

e) Finalement, un autre groupe de militaires fit son apparition, qui publia un document condamnant le Brésil et l’impérialisme yankee.

Voilà le tableau des forces armées boliviennes sous Banzer, à moins de trois années depuis l’établissement de la dictature.

Pourquoi ces divisions ?

Il est important de préciser les causes de ce démantèlement de « l’unité des forces armées boliviennes », que le dictateur proclama tant de fois comme « fondé sur du granit ». Il y a un ensemble de facteurs qui exerce une pression constante sur les officiers.

Il faut mentionner en premier lieu la crise des composantes civiles du gouvernement, le MNR et la FSB, qui se sont épuisées en luttes violentes pour contrôler l’appareil et les finances de l’État, provoquant une corruption gigantesque. Ensuite, il y a l’échec des propositions et projets du gouvernement par rapport à un prétendu développement économique et à la résorption de crises économiques chroniques du pays, qui a donné lieu à l’aggravation de l’inflation, du chômage et de la misère, malgré des conditions avantageuses vu la hausse des prix des matières premières. Tout ce marasme économique a accru la résistance des masses.

En outre, il faut tenir compte des pressions internationales de caractère géopolitique sur la Bolivie et l’intervention ouverte de la dictature et du capital brésilien dans l’économie, dans la vie politique et même dans les décisions de l’armée bolivienne. Tous ces facteurs ont touché la sensibilité de beaucoup d’officiers. Mais ce qui a fondamentalement ébranlé les jeunes officiers, c’est la résistance tenace des masses qui, lors de la rébellion paysanne de janvier 1974, ont démontré qu’elles peuvent se dresser devant leurs exploiteurs et oppresseurs.

Les officiers ont pu accepter les plans de Banzer parce qu’ils croyaient qu’ils produiraient la stabilisation économique et sociale. Mais lorsqu’ils se rendent compte à présent que cette stabilisation est un leurre et que le pays devient de plus en plus instable, ils se mettent à vaciller. Ils se rendent compte que leur avenir est en danger, que le gouvernement de Banzer se décompose, et qu’il n’a plus beaucoup d’avenir. Ils ne désirent pas tomber avec lui et commencent donc à prendre leurs distances.

En moins de trois ans, les militaires ont été témoins de l’échec du régime de Banzer avec tous ses schémas. Ils ont vu le pays vendu aux enchères, avec 10 millions d’hectares concédés aux entreprises pétrolières impérialistes. Ils se sont rendu compte du processus de dénationalisation des entreprises minières, la cession des réserves domaniales à des compagnies françaises, japonaises et nord-américaines. Ils se sont aperçus de l’invasion pacifique du Brésil dans les régions de Santa Cruz et de Beni. Mais tout cela n’a produit aucun « miracle économique ».

Ce qui en a résulté, c’est au contraire l’inflation et la pénurie des vivres. Ils ont vu leurs chefs militaires diriger la répression la plus sanglante contre les masses boliviennes, et participer en même temps au pillage, à la corruption et au sac des richesses de la nation.

Par ailleurs, ils ont senti les luttes des masses, des mineurs qui ne transigent point, la radicalisation des paysans qui ont fait sauter la farce du « pacte militaire-paysan », la nouvelle rébellion qui monte chez les universitaires, c’est-à-dire, en bref, ils ont senti la nouvelle montée révolutionnaire des masses. Cette réalité n’ébranle pas seulement les Forces Armées. Elle est également perçue par l’impérialisme qui observe la situation et enregistre la décomposition de son régime fantoche.

Dans ce putsch raté comme dans toute crise militaire s’entrecroisent les bonnes intentions et la sensibilité de quelques jeunes militaires, et les calculs et projets de la bourgeoisie et de l’impérialisme pour sauver leur pouvoir devant la décomposition de la dictature en place.

Devant la montée des masses et l’échec de Banzer, l’inquiétude et les hésitations des jeunes officiers doivent être canalisées vers un simple changement d’équipe, sans autres changements majeurs : tel est l’objectif des classes dominantes. Il est significatif de constater que les tendances apparues simultanément au putsch raté se disputent l’appui des masses populaires et s’orientent vers la COB et les universitaires. Nous assistons ainsi à une opération « sauvetage des Forces Armées et du régime qu’elles représentent ».

Il s’agit, en d’autres termes, d’une opération préventive pour remplacer Banzer, tout en sauvant le régime. Et la main de l’impérialisme apparaît déjà d’une manière qui ne permet pas de doute sur la nature de certains conseils et de certains conseillers. Ce n’est pas par hasard que les deux documents de tendances militaires mentionnés plus haut ont été rédigés par des militaires qui vivent aux États-Unis. Il y a des indices que l’ex-président de la COMIBOL (société des mines nationalisées — note du traducteur) de l’époque de la dictature de Barrientos intervient également dans la crise. Les putschistes ne cachent pas non plus leurs liens avec le vieux politicien réactionnaire Paz Estenssoro.

Autour du putsch militaire s’agite un conglomérat hétérogène de groupes qui s’unissent et se séparent par leurs ambitions. Il semble que l’impatience de certains chefs militaires a produit le putsch avorté du 5 juin 1974, avant que tous les participants possibles ne se soient réunis. La réhabilitation de Paz Estenssoro, réclamée par les putschistes, a provoqué des conflits avec les partis qui s’intègrent dans ces différents « fronts ». Parmi ces partis il y a, outre le MNR de Paz, le MNI de Siles (ancienne fraction du MNR), le parti démocrate-chrétien, le PRA et même le PC bolivien.

La classe ouvrière, les paysans et les universitaires révolutionnaires se sont différenciés des putschistes avec un instinct très sûr. Aucun secteur ne s’est mobilisé à leurs appels. Les organisations syndicales et leur avant-garde continuent à travailler pour leurs objectifs de classe révolutionnaires.

Sous le prétexte du putsch, Banzer a orchestré une nouvelle campagne contre « l’extrémisme » et a dénoncé des préparatifs guérillistes. Ses visites aux garnisons militaires ont pour objectif de reconstituer son front décomposé grâce à l’épouvantail de « l’extrémisme » et de la guérilla. Mais il a échoué antérieurement et il échouera encore.

Par ailleurs, les manœuvres pour sauver le régime capitaliste néocolonial par des appels en faveur d’une « seconde République », symbolisée par le dictateur René Barrientos, ne remplaceront pas pour les masses la perspective socialiste, autour de laquelle elles sont unies et pour laquelle elles se préparent.

Le 20 juin 1974