Neuf jours à peine après avoir commémoré le troisième anniversaire de sa venue au pouvoir, la dictature militaire fut secouée par de sérieux conflits qui entraînèrent la démission de Banzer, aggravant ainsi la crise latente en son sein et l’amenant au bord de l’explosion (état d’urgence pour l’armée et la police, mobilisations des partisans toujours plus rares de la dictature, etc.)
La démission présentée par Banzer au Commandement unique des Forces Armées à 8 heures du matin le 30 août 1974, fut discutée au cours d’une réunion commune du Haut Commandement et du Cabinet militaire, et finalement retirée dans l’après-midi du même jour, lors d’une conférence de presse où le président du Commandement unique, le général Carlos Alcoreza, lut un communiqué des Forces Armées et où Banzer lui-même expliqua son attitude.
Si les cercles militaires, les directions des partis gouvernementaux et la bureaucratie de l’État furent secoués par cette crise et sentirent l’édifice de la dictature trembler, le peuple, les masses populaires se montrèrent indifférents et qualifièrent cette crise de farce.
Les causes de la démission
Le communiqué du Haut Commandement donne comme cause de la démission les difficultés rencontrées pour unir sur une base solide les partis qui forment le Front Populaire Nationaliste (FPN — Frente Popular Nacionalista) dans une grande formation politique, tâche dans l’accomplissement de laquelle Banzer se vit constamment retardé, dérangé et incompris.
Le dictateur, qui souffrit d’une dépression nerveuse lors de la discussion de ses décisions (son médecin dut lui injecter un sédatif pour que la réunion puisse continuer), déclara en annonçant le retrait de sa démission, non acceptée par les Forces Armées : Accablé par le manque de compréhension, je me suis vu obligé de prendre cette décision. J’espère que cela poussera les politiciens ainsi que les Forces Armées et la police bolivienne à la réflexion.
En dehors des discours et des déclarations officielles, les milieux gouvernementaux accusent Mario Gutiérrez, chef de la FSB (Falange Socialista Boliviana — Phalange Socialiste Bolivienne), qui partage le pouvoir avec le MNR (Movimiento Nacionalista Revolucionario — Mouvement Nationaliste Révolutionnaire), d’avoir provoqué la crise par ses déclarations jugées déloyales au sujet des élections.
Qu’a donc déclaré l’ex-chancelier de la dictature ? Le 24 août, la cellule « L » de la FSB de La Paz publia une résolution, signée par son secrétaire régional Alfonso Guzmán Arámpuero, qui présentait Mario Gutiérrez comme candidat à la présidence pour les prochaines élections. Le 29, la cellule de Santa Cruz déclara son accord avec cette proposition, affirmant que tel était le droit de la FSB, et ajoutant les propositions suivantes :
- convocation des élections pour mai ou juin 1975,
- une large amnistie politique sans aucune restriction,
- la remise du pouvoir au candidat vainqueur le 6 août de la même année, à cause du 150ème anniversaire de la création de la république de Bolivie (1825-1975).
Mario Gutiérrez approuva ces propositions, y ajoutant des commentaires sur sa certitude de remporter les élections, sur le fait qu’il lui plairait de se présenter avec un dirigeant du M.N.R., parti avec lequel il est nécessaire d’arriver à un accord, du type de celui qui existe entre les conservateurs et les libéraux en Colombie, accord qui assura 17 années de stabilité politique à ce pays. Finalement, il déclara reconnaître Víctor Paz Estenssoro et Ciro Humboldt comme chef et sous-chef du MNR car ils avaient été élus lors d’un congrès national.
Ces déclarations ouvrirent le débat sur les élections et produisirent un véritable scandale dans les secteurs officiels qui se présentèrent unis autour du gouvernement militaire.
Les propositions de Gutiérrez attaquent la ligne politique adoptée par le Cabinet militaire après le coup d’État manqué du 5 juin dernier (fomenté par le colonel Lopez Mayor Gary Prado). Banzer, comme il l’avait déjà fait par le passé, avait accepté de convoquer des élections générales. Mais, cette fois-ci il avait divisé le processus en deux étapes : tout d’abord un référendum visant à faire approuver une nouvelle constitution, une loi sur les partis politiques, une loi électorale, un nouveau régime administratif, etc., qui donnent une physionomie à un nouvel État moderne. Il créa dans ce but le Conseil National des Réformes Structurelles (CONARE — Consejo Nacional de Reformas Estructurales) regroupant les personnalités les plus obscures et les plus serviles du régime. Ensuite, les élections proprement dites, subordonnées aux travaux du CONARE et au Référendum. En principe, on estimait qu’elles pourraient avoir lieu en décembre 1975 et le changement de gouvernement en 1976.
Il semble que Gutiérrez ait douté de la réalisation de ce calendrier électoral, et c’est pour cela qu’il réclama des élections immédiates, mit en avant sa candidature et ouvrit pratiquement sa campagne en se présentant comme le candidat le plus partisan d’une large amnistie politique. Il reconnaît les droits de ce qu’il appelle « l’extrême-gauche » qu’il dit ne pas craindre. Cette position vise à la fois à influencer les masses et à établir certains points de convergence avec l’opposition bourgeoise au CONARE et au Référendum.
Mais quand il déclara appuyer Paz Estenssoro, dirigeant du MNR arrêté et expulsé du pays en décembre 1973, et Ciro Humboldt, accusé d’avoir fomenté une conspiration le 5 juin dernier, également expulsé mais revenu au pays dans la clandestinité et recherché par la police, Gutiérrez attaqua les méthodes répressives de la dictature dans les propres rangs des partis qui la soutiennent, et les manipulations de leurs directions pour masquer les divergences et les contradictions internes. Cet appui aux dirigeants du MNR persécutés représente une défense indirecte de la FSB et de sa direction, qui pourrait aussi être divisée par le gouvernement, comme le fut le MNR. La répression brutale contre la gauche a créé une méthode de direction qui tend à s’étendre aux partisans civils du régime. La bête, désespérée par ses contradictions, en vient à manger ses propres fils.
Les élections et l’armée
Si les déclarations du chef de la Phalange renient certains aspects de la politique de la dictature que son propre parti appuyait dans un passé récent, et rompt ainsi apparemment l’unité du front officiel, elles ne furent pas, cependant, la cause principale ni déterminante de la crise du 30 août.
Il faut remarquer, d’une part, l’audace de Gutiérrez, jusqu’à hier partisan docile de Banzer, et, d’autre part, la promptitude avec laquelle ce dernier réagit en renonçant à la présidence. Après la rétraction de Banzer, le chef de la FSB ratifia ses propositions au cours d’une entrevue personnelle avec le dictateur. De plus, il déclara fièrement : Je ne peux avoir de sympathie pour aucune figure militaire dans les circonstances actuelles, mais je voterais s’il s’agissait du Général Bernardino Bilbao Rioja ou de tout autre héros de la guerre du Chaco. Il se trouve qu’il n’y a pas de héros de cette guerre dans la hiérarchie militaire, ce qui revient à dire qu’il ne voterait pour aucun des actuels dirigeants.
La réalité est que les contradictions ne cessent de s’aggraver au sein des Forces Armées. La rébellion du 5 juin dernier fut une expression de cette situation. À ce moment il fut possible de la surmonter avec quelques concessions : promesse des élections, Cabinet militaire, augmentation des soldes de tous les officiers, etc. Mais la crise a continué et les élections promises l’ont accentuée. L’audace de Gutiérrez s’appuie sur ces contradictions, sur ses liens avec la bourgeoisie agro-industrielle et l’impérialisme yankee.
Le Haut Commandement des Forces Armées ne veut pas d’élections, il s’en méfie. Des conspirations et des coups d’État se fomentent en son sein, mais avortent car les différentes tendances n’arrivent pas à se mettre d’accord. Gutiérrez, quand il exige des élections immédiates, le fait en croyant qu’il est possible, par ce biais, de résorber la crise interne du gouvernement et de gagner l’appui de l’opposition. Mais l’armée, malgré les déclarations qu’elle est obligée de faire sous la pression qui se manifeste dans ses propres rangs et de l’activité hostile des masses, ne cherche qu’à conserver le pouvoir, assurer son maintien. Elle pourra en venir à des élections si elle peut assurer un candidat militaire. C’est pour cela que la candidature hâtive de Gutiérrez et ses déclarations ont causé un tel scandale. Les Forces Armées ne font pas confiance à leurs alliés civils et sont décidées à garder le contrôle du pouvoir, avec ou sans élections, en remplaçant Banzer par un autre gorille. Sa prétendue constitutionalisation n’est rien d’autre que la légalisation de la dictature.
Au cours de la crise, et en réponse à Gutiérrez, le soi-disant groupe barrientiste, dirigé par Edwin Tapia, militant du PIR (Partido de la Izquierda Revolucionaria — Parti de la Gauche Révolutionnaire), parti stalinien fondé en 1940, dont le chef Ricardo Anaya sera ambassadeur des gorilles boliviens en URSS, s’empressa de déclarer : les candidats ne devront avoir aucun passé d’opposition aux Forces Armées. En même temps, la bureaucratie paysanne contrôlée par le gouvernement se hâta de proclamer comme candidat à la présidence le général Lechín Suárez, actuel Ministre Coordinateur du Cabinet Militaire, très ami des yankees, qui avait un poste et résidait à New York avant la crise du 5 juin dernier.
Le Haut Commandement militaire, s’il se prononce en faveur d’élections, utilisera le groupe barrientiste et la bureaucratie paysanne pour présenter et imposer son candidat officiel.
Farce électorale ou coup d’État militaire
Telle est l’alternative face à laquelle la dictature militaire se trouve. Cependant aucun de ses termes ne lui assure la stabilité. Le peuple bolivien, les masses ouvrières et paysannes tournent le dos à ces manoeuvres tout en continuant à imposer et renforcer leurs organisations de classe, politiques et syndicales. La dictature des gorilles pourrit sur pied et sera bientôt renversée par la poussée révolutionnaire des masses.
La Paz, le 3 septembre 1974