Le déclenchement de vagues de luttes ouvrières a constitué l’épine dorsale sur laquelle s’est appuyé le mouvement de masse dans son ensemble pour repartir à l’assaut de la dictature et de ses institutions.
Le départ du Shah, la première victoire qu’il constitue dans la lutte entamée depuis un an pour battre la dictature n’apparaît pas seulement aujourd’hui comme le seul produit de la force et de la combativité des mobilisations populaires, mais encore plus directement comme le produit immédiat de l’entrée en lutte, massive, sur ses propres revendications et avec ses propres formes d’actions et d’organisation, de la classe ouvrière iranienne depuis le mois de septembre dernier. Après les massacres du 8 septembre (3 900 morts près de la place Jaleh à Téhéran) et l’instauration de la loi martiale dans treize villes du pays, le Shah, mais aussi l’opposition libérale et l’aile modérée de la hiérarchie religieuse escomptaient bien profiter d’un répit, voire d’un reflux partiel et temporaire du mouvement de masse pour mettre en œuvre une solution de compromis politique, passant par une constitutionnalisation du régime. C’était l’époque où Sayed Djevadi expliquait qu’en raison de la situation géo-politique de l’Iran, c’est-à-dire de son importance pour l’impérialisme, il ne pouvait être question que le mouvement de masse aille trop loin, en remettant en cause par exemple l’institution monarchique. Tête de file de l’aile modérée de la hiérarchie chiite, l’Ayatollah de Qom Chariat Madari expliquait qu’il revenait désormais aux dignitaires religieux d’éviter de futurs bains de sang et qu’il faudrait se contenter d’une solution où «le roi règne mais ne gouverne pas».
Développement et radicalisation des luttes ouvrières
Trois semaines à peine après le vendredi noir, l’entrée en grève massive de secteurs ouvriers et salariés remettait en cause ouvertement ces plans réformistes tirés sur la comète Pahlavi et marquait le second souffle de la révolution iranienne.
Mouvement spontané, en l’absence de partis politiques constitués, ou même d’embryons de mouvement ouvrier clandestin pré-existant, le mouvement de grève ouvrier se signala d’abord par sa rapide extension. Démarrant dans le secteur public (administrations) et semi-public (banques), le mouvement s’étendit dès le début octobre au secteur nationalisé (sidérurgie puis pétrole) avant d’atteindre le secteur de l’industrie privée.
La deuxième caractéristique de cette vague de luttes fut la rapidité de sa radicalisation politique. Les premières grèves démarrèrent sur des revendications économiques (augmentation des salaires, intégration du temps de transport dans les heures de travail, respect du code du travail, garantie des congés). Tout au plus dans certains secteurs furent exigées la dissolution des syndicats jaunes contrôlés par la SAVAK et la possibilité de créer des syndicats de classe indépendants. Les concessions matérielles accordées par le régime et le patronat qui craignaient avant tout une fusion entre cette remontée des luttes ouvrières et l’essor du mouvement de masse politique général contre la dictature, loin de désamorcer le mouvement, favorisèrent sa reprise et son extension. Dès les dernières semaines d’octobre, une nouvelle vague de grèves repartait, cette fois sur des revendications purement politiques : droit de constituer des syndicats indépendants, abrogation de la loi martiale, libération de tous les prisonniers politiques. Dans certains secteurs, apparaissaient des revendications anti-impérialistes (le départ des conseillers étrangers, la révision des accords inégaux passés avec les trusts multi-nationaux, etc.). Dans les télécommunications et le pétrole, les grévistes exigeaient la dissolution des milices d’usines, auxiliaires de la SAVAK. Les ouvriers du pétrole exigeaient la «véritable nationalisation» des ressources naturelles iraniennes tandis que les ouvriers des télécommunications demandaient l’ouverture des livres de comptes.
Le déclenchement spontané de ces vagues de luttes ouvrières a constitué l’épine dorsale sur laquelle s’est appuyé le mouvement de masse dans son ensemble pour repartir à l’assaut de la dictature et de ses institutions. Dès la mi-octobre, bravant la loi martiale, les manifestations de rues reprenaient dans les villes d’Iran pour culminer le dimanche 6 novembre dans l’investissement, plusieurs heures durant, par cent mille manifestants de tout le centre de Téhéran. Après le dimanche rouge et la nomination du cabinet militaire du général Azhari, c’est encore la classe ouvrière iranienne qui supporta le choc de la nouvelle vague répressive. Après le temps des grèves, ce fut celui de la résistance passive, à l’échelle de tout un pays. La production tomba de 50 %. Ce fut sur la base de cette résistance passive que le mouvement put préparer les démonstrations de force des 10 et 11 décembre. Pour la fin du deuil chiite de Moharram, 5 à 7 millions d’Iraniens manifestèrent ces deux jours-là contre le régime. Quand le gouvernement Azhari tenta, à partir de la mi-décembre, de relancer son offensive répressive, culminant avec les massacres de Machad les 30 et 31 décembre, il se brisa encore une fois sur la résistance des ouvriers. Pour la première fois de son histoire, à cause de la grève des ouvriers du pétrole, la production pétrolière tombait à zéro, pendant plusieurs jours, et le général Azhari devait avouer que le pays était contraint d’importer du pétrole en provenance des États arabes.
Souligner ces caractéristiques, c’est montrer non seulement le degré de combativité dont a fait montre la classe ouvrière iranienne, mais aussi l’ampleur des tâches qui restent à venir, les inconnues qui vont peser dès les prochains jours ou les prochains mois sur le cours des luttes de classes en Iran : est-ce que les structures de délégués vont se maintenir, même si Khomeini parvient à obtenir pour un temps la pause sociale ? Quelle va être la configuration du nouveau mouvement ouvrier iranien et notamment sa structuration syndicale ? La presse fait état de l’apparition de syndicats marxistes. Mais quelles forces politiques vont-elles y être dominantes ? Le processus de syndicalisation massive qui va sans doute accompagner toute libéralisation même temporaire va-t-il déboucher sur la constitution d’une centrale unique alors que les conditions de totale hégémonie du parti Tudeh sur la classe ouvrière, telles qu’elles existaient au lendemain de la Seconde Guerre mondiale lorsqu’il contrôlait le puissant Conseil unifié central des syndicats, seront vraisemblablement profondément modifiées ?
Vers l’extension de l’auto-organisation ?
La question essentielle sera de voir dans quelle mesure se développera et se systématisera l’auto-organisation ouvrière qui s’est esquissée en plusieurs endroits. Contrairement à la crise révolutionnaire portugaise, la révolution iranienne n’a pas débuté par une crise des institutions répressives de l’État. Le bilan de toutes les luttes de l’année 1978 en Iran a montré au contraire que face à l’extension, à la généralisation et à la radicalisation du mouvement de masse, l’armée (essentiellement les unités spécialisées dans la répression) et la SAVAK ont été les deux seuls piliers du régime qui se sont maintenus, malgré rappelons-le, les premiers signes de crise (désertions, sabotages) observés à partir de la mi-décembre, après le «référendum» anti-Shah des manifestations de l’Achourah.
C’est grâce aux lacunes de l’appareil répressif des petites bourgades que des expériences ont commencé, comme à Amol, au bord de la Mer noire où en octobre la population prenait en mains pendant plusieurs jours le contrôle de la ville. Le même phénomène se serait reproduit à la fin de l’année 1978 dans une multitude de petits bourgs des provinces où l’armée n’était pas en mesure d’intervenir, qui concentrait ses unités les plus faibles dans les grandes métropoles et les centres industriels. Aujourd’hui cette situation s’est étendue à certaines grandes villes. Il semble qu’à Machad, l’armée ne contrôle plus la ville que la nuit en faisant patrouiller ses auto-mitrailleuses pendant le couvre-feu, tandis que le jour, c’est la population armée de gourdins qui remplace la troupe consignée dans ses casernes à la périphérie. À Qom, ce sont des militants des «services d’ordre» des mosquées, portant brassards d’uniformes, qui ont remplacé les forces de police pour contrôler la circulation. À Téhéran, cela fait déjà plusieurs semaines que dans le Bazar des groupes de jeunes gens sommairement armés empêchent les provocations de la SAVAK, comme lorsque ce colonel de la police politique paya de sa vie la tentative qu’il fit d’investir la maison de Sayed Djavadi.
La continuité, l’extension et la radicalisation des luttes ouvrières, avec les premiers signes de crise de certains secteurs des forces armées, sensibles à partir de la mi-décembre, furent le signe décisif qui convainquit les grandes capitales impérialistes de changer de monture, fût-ce en plein milieu du gué. Si d’ores et déjà, indépendamment de ce qui peut arriver par la suite, en obtenant le départ du Shah et en résistant à ses généraux fusilleurs, la classe ouvrière de l’État iranien a écrit une des pages les plus remarquables de l’histoire du mouvement ouvrier international au cours de ce siècle (que l’on pense que la Révolution russe de 1905 dans un pays de 125 millions d’habitants fut l’œuvre d’un million et demi d’ouvriers seulement), plusieurs tests restent à venir et notamment celui de la recomposition du mouvement ouvrier organisé iranien.
On vit dès le début des grèves de septembre la classe ouvrière et les salariés en lutte développer rapidement l’auto-organisation de leurs grèves : discussions en assemblées générales, élections de délégués révocables pour négocier. Le point le plus élevé de cette auto-organisation fut la constitution d’un comité de grève des ouvriers et employés du pétrole à Ahwaz et à Abadan qui exigea et obtint de pouvoir exercer son contrôle sur une reprise partielle de la production destinée à satisfaire les besoins intérieurs civils. Mais s’il faut apprécier à sa juste mesure la manière dont les ouvriers iraniens ont renoué avec les formes de lutte et d’organisation traditionnelles du mouvement ouvrier international, il convient d’en comprendre aussi les limites. Ces formes d’auto-organisation sont les formes naturelles de lutte d’une classe ouvrière qui combat dans les conditions d’une dictature. Il suffit de rappeler ce que furent les luttes ouvrières à partir des années 60 sous le franquisme en Espagne (qui débouchèrent sur la constitution du mouvement des Commissions ouvrières) et les récentes luttes ouvrières au Brésil et même en Argentine pour comprendre que cette auto-organisation reflète non seulement la combativité et le développement de la conscience de classe de ces secteurs en lutte, mais aussi le retard ou l’absence d’existence d’un mouvement ouvrier organisé de type traditionnel. À cet égard, la situation de la classe ouvrière iranienne avant septembre 1978 était largement en retrait par rapport à ce que nous avons pu voir dans d’autres pays : la remontée des grèves en Iran entre 1973 et 1978 n’a pas donné naissance, à cause même des conditions de répression, de renouvellement de la classe ouvrière, de faillite politique du parti Tudeh (encore marqué par sa trahison de 1953 et les illusions développées sur la libéralisation de 1960-63) et d’échec des organisations de guérilla (Fedaïns et Moudjahidinnes du peuple démantelées à partir de 1961) ; à la constitution d’un embryon de mouvement ouvrier clandestin, comparable aux Commissions ouvrières sous le franquisme, ou même à l’Intersyndicale portugaise des dernières années de Caetano, ou aux actuelles oppositions syndicales au Brésil.
Le troisième grand test à venir, c’est bien sûr ce qui va se passer au sein des forces armées. L’armée iranienne dont les deux tiers sont des engagés, où la proportion des troupes d’élite entraînées à des tâches de contre-insurrection urbaine et rurale est importante (140 000 sur 430 000 en incluant les 70 000 membres de la gendarmerie) est sans doute, à cause de l’encadrement par les conseillers US (30 000), à cause de sa tradition de politisation (coups d’État de 1921 et de 1953 ; l’écrasement des républiques autonomes azéri et kurde en 1946 ; les massacres de 1963 et de cette année ; l’intervention au Dhofar) et de son encadrement terroriste interne (par la SAVAK et la Military Intelligence) l’une des armées les plus difficilement désagrégeables qui soit.
Il a fallu un an de manifestations et de grèves pour que l’institution militaire iranienne subisse en son sein même les contrecoups de la crise révolutionnaire qui ébranlait tout l’Iran. Ce contexte donne toute son actualité aux mots d’ordre centraux avancés par les marxistes-révolutionnaires iraniens.
Destruction totale des structures de l’ancien régime et instauration de la République !
Liberté d’expression, de presse, d’organisation syndicale et politique ! Révocation des pactes militaires impérialistes !
Convocation d’une Assemblée constituante, élue au suffrage universel !
Rupture avec le système impérialiste mondial ! Droits des nationalités opprimées à l’autodétermination !
Le 20 janvier 1979
Éditorial du numéro spécial de Kandokav, journal trotskyste iranien, janvier 1979
«La troisième révolution iranienne a commencé et ses vagues impétueuses se succèdent les unes après les autres.
La deuxième «vague» est marquée par l’apparition d’une classe qui a un rôle historique. Les ouvriers se sont dressés et ont asséné leurs coups sur le centre nerveux du système décadent et, l’État, fantoche de l’impérialisme, incapable de s’opposer à l’élan des masses, a, dans un dernier spasme de barbarie, encore une fois joué la carte des massacres.
Dans ces conditions, l’organisation des luttes ouvrières, la présentation des mots d’ordres et d’un programme est la tâche primordiale à accomplir. Seul un journal révolutionnaire au niveau national pourrait en finir avec la parcellisation des différents secteurs de lutte, les centraliser et créer la direction du mouvement de la classe ouvrière et des couches opprimées. Ce journal sera le fil à plomb autour duquel l’avant-garde consciente du prolétariat ira vers l’organisation des luttes de la classe ouvrière en tant que classe. Le Groupe socialiste révolutionnaire, regroupé autour du journal Kandokav, a commencé à travailler dans cette voie. Mais pour cela, nous avons besoin de la collaboration active de toute l’avant-garde révolutionnaire, et nous l’appelons à nous rejoindre. Le premier pas vers la sortie de ce journal est dans la centralisation des ressources financières.
Nous demandons donc à tous les révolutionnaires d’envoyer le plus vite possible leur contribution financière à l’adresse de Kandokav pour nous aider à franchir cette étape.»