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Afrique : les bombes à retardement de Spínola

par Claude Jacquin (Gabriel)
En Guinée-Bissau

Le dernier changement de gouvernement à Lisbonne a incontestablement accéléré le « processus de décolonisation » de la part de l’État portugais. Le premier plan Soares, que nous avions qualifié d’utopique, a fait long feu. Lisbonne a voulu partir d’un nouveau pied en proclamant l’indépendance imminente de la Guinée-Bissau et l’ouverture d’une période de transition pour le Cap-Vert, l’Angola et le Mozambique. Cette nouvelle démarche portugaise n’est pas le résultat d’un épanchement moral soudain des hommes au pouvoir. La situation dans les colonies et la situation intérieure en métropole, avec une récession économique qui s’annonce difficile, imposaient un tel tournant tactique. Et chacun d’applaudir des deux mains : les gouvernements impérialistes qui ont allègrement armé pendant des années les troupes coloniales, les gouvernements africains qui multiplient les intrigues et les éternels « observateurs » dont les analyses se résument à des clichés photographiques.

Le plan du gouvernement portugais est clair.

— Nulle part, hormis en Guinée, les mouvements de libération n’imposent leur propre contrôle sur la majeure partie du territoire.

— La situation actuelle se dégrade rapidement et le renforcement du camp ultra chez les colons peut très vite condamner tout espoir d’une solution néocoloniale stable.

Dans ces conditions, Lisbonne propose aux mouvements de libération un consensus ouvrant une transition pour :

— briser le danger ultra et régler la question du colonat,

— maintenir la présence portugaise dans l’appareil de production.

Lisbonne maintient donc la proposition de référendum pour le Cap-Vert et prévoit des gouvernements de coalition en Angola et au Mozambique.

Pour le Mozambique, laissons parler le commandant Seabra, envoyé de Lisbonne à Lourenço Marques :

« Si un accord était conclu avec le FRELIMO, il faudrait que ce mouvement accepte une présence des troupes portugaises au Mozambique afin de prévenir la formation d’une force réactionnaire de droite. » « Bien entendu, nous souhaitons que les administrateurs provisoires qui seront nommés prochainement comprennent des membres du FRELIMO, mais nous insistons sur le fait que le FRELIMO doit comprendre la nécessité de notre maintien au Mozambique afin d’y garantir la paix. » (7 août.)

De même pour Parcídio Costa, vice-gouverneur pour les affaires économiques du Mozambique, qui considérait le 9 août que la participation du FRELIMO à un gouvernement de coalition avec des Blancs était nécessaire pour « mesurer son aptitude à assurer le leadership du futur État ».

Pour l’Angola, le « planning » est le suivant :

— cessez-le-feu ;

— gouvernement provisoire de coalition comportant le MPLA, le FNLA (et l’UNITA ?), des organisations de colons et des représentants des groupes ethniques (!) ;

— après deux ans (!), élection d’une assemblée constituante qui élaborera une constitution et définira les rapports avec le Portugal ;

— puis, dissolution de cette assemblée, nouvelles élections et nouveau gouvernement.

Qui peut croire un instant à la stabilité d’un tel château de cartes ? Alors que l’Angola rentre peu à peu dans la guerre civile, Lisbonne propose deux ans de transition !

Alors qu’au Mozambique se multiplient les affrontements entre Africains et Blancs, Luís Cabral, de son côté, vient de déclarer que le PAIGC et l’État de Guinée seront désormais des instruments de lutte « pour la libération des îles du Cap-Vert ». Le nouveau plan portugais n’est donc guère plus brillant que le premier. Même si le FRELIMO accepte le principe de la coalition ; même si le MPLA et le FNLA siègent à Luanda, qui peut croire que ces situations se maintiendront longtemps en regard de la mobilisation grandissante des masses africaines, de la « radicalisation » du colonat, de la crise économique au Mozambique, de la politique sud-africaine, etc. ?

Le gouvernement de Lisbonne continue à perdre peu à peu le contrôle de la situation en Afrique australe. La crise généralisée n’est plus une vue de l’esprit et la presse bourgeoise aime à rappeler la crise congolaise de 1961. Certes, comme au Congo-Kinshasa, la situation politique ne permet pas de stabiliser des gouvernements africains. Comme au Congo, les richesses gigantesques et la question du colonat et du maintien des troupes portugaises peuvent faciliter sécessions et conflits régionaux. Mais le Congo n’avait pas connu douze ans de lutte armée. Le Congo ne s’inscrivait pas dans un contexte socio-économique et politique tel que celui de l’Afrique australe, où l’interpénétration des intérêts impérialistes constituera la trame d’une généralisation de la crise. Une telle déflagration verrait l’affrontement de millions d’Africains aux bandes armées rhodésiennes, sud-africaines et portugaises. La crise continentale et même internationale qui en découlera déterminera à terme la modification des rapports de force dans le continent et précisera les rythmes de formation de l’avant-garde révolutionnaire africaine. Une telle situation appellera la mobilisation de tout le mouvement révolutionnaire international. Nous devons nous y préparer.

Dans l’immédiat, la balle est dans le camp des mouvements de libération. Trois éléments vont déterminer la situation à venir :

  • le congrès du MPLA ;
  • la question du colonat ;
  • la question de l’« unité africaine ».

1. La crise du MPLA

La crise du MPLA est déterminée par quatre facteurs principaux :

  • l’hétérogénéité politique de la direction,
  • la partielle bureaucratisation, notamment de l’appareil extérieur, et une tendance au « villayisme »,
  • les intrigues des gouvernements néocoloniaux,
  • la question du FNLA.

Les trois tendances déclarées sont :

  • la tendance Neto, qui présente son bilan de direction sortante, accusée de « présidentialisme »,
  • la tendance Révolution ouverte (Mário de Andrade), soutenue par Brazzaville,
  • la tendance Chipenda, dont la protection se trouve au sein du gouvernement zambien.

Le congrès qui se tient depuis le 9 août à Lusaka révèle la profondeur de la crise. Si la tendance Chipenda a une réalité concrète au niveau du « contrôle » des zones libérées, la tendance Andrade symbolise en elle-même la préparation bureaucratique du congrès avec le rappel d’éléments extérieurs au mouvement depuis de nombreuses années.

Mais l’essentiel n’est pas là. Le plus préoccupant est la perte grandissante d’autonomie politique par rapport aux gouvernements néocoloniaux. Voilà quelques semaines un protocole d’accord était signé entre les trois tendances à Lusaka. Mais cet accord était cosigné par Lopes, premier ministre congolais (Congo-Brazzaville), et le ministre des Affaires étrangères de Zambie. Le 26 juillet se tenait à Bukavu (Zaïre) une conférence regroupant les quatre présidents du Congo, de Zambie, du Zaïre et de Tanzanie, ainsi que les représentants du MPLA et du FNLA. De cette conférence est sorti un protocole d’accord entre les deux mouvements pour adopter une tactique commune dans les négociations avec le Portugal.

Il n’y a que les imbéciles pour se féliciter de la réunion de Lusaka et de celle de Bukavu. L’unité du MPLA dans un tel contexte, c’est le renforcement de la sainte alliance coloniale. Le renforcement des positions congolaise et zambienne dans le MPLA et le renforcement de la diplomatie mobutiste à travers le FNLA ne peuvent être que des évènements extrêmement graves pour la trajectoire politique de la lutte de libération de l’Angola.

Le gouvernement portugais, d’ailleurs, ne s’y trompe pas. Alors que Mário Soares refusait il y a quelque temps les négociations avec le FNLA par crainte du renforcement de l’intervention américaine, il l’accepte maintenant dans le cadre d’un gouvernement de coalition. Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ! Holden, l’homme de Mobutu, vient de recevoir un second contingent d’instructeurs chinois ; il contrôle une véritable armée des frontières prête à intervenir au cas où les volontés de Kinshasa ne seraient pas respectées. Le 9 août se tenait au Zaïre le premier « congrès » des étudiants angolais liés au FNLA. Et le 7 août, l’Union des travailleurs du Zaïre et le Centre afro-américain du travail organisaient un séminaire syndical international auquel participaient, évidemment, des « délégués syndicaux d’Angola » du FNLA.

Face à une telle situation il n’y a pas d’autre voie dans le MPLA que la constitution d’une tendance anticapitaliste opposée à tout compromis stratégique vis-à-vis des régimes néocoloniaux et du FNLA. La contre-révolution a aujourd’hui de nombreux atouts et compte essentiellement sur les appétits politiques des fantoches africains pour renforcer les tendances les plus droitières au sein du MPLA. Certes, une telle initiative de la part de militants du MPLA implique une relance de la lutte, un combat difficile en milieu urbain et un isolement total dans le cadre de la diplomatie africaine. Mais l’analyse de la situation prouve bien qu’on ne peut pas faire l’économie d’une telle radicalisation de la lutte si l’on veut vraiment barrer la route au néocolonialisme.

2. La question du colonat

La question du colonat blanc (600 000 en Angola, 200 000 au Mozambique) est sans aucun doute une question décisive dans les transactions en cours. D’un point de vue politique, cette population européenne est la proie des intrigues sud-africaines. Son comportement dans la période à venir peut liquider la tactique de Lisbonne, engendrer un chaos duquel sortirait soit une radicalisation des luttes de libération nationale, soit un effondrement des positions portugaises au profit des Américains.

Les mouvements de libération se devaient donc de formuler une réponse politique d’autant plus urgente que se multiplient les incidents raciaux en Angola et au Mozambique. Ces incidents sont-ils les actions d’agitateurs sud-africains, de bandits ou d’éléments incontrôlés ? C’est peut-être le cas dans certains endroits. Mais on ne peut pas réduire ces émeutes au domaine racial et les condamner en tant que telles. Avant d’être l’expression de conflits de race, ils sont l’expression de conflits sociaux. Le colonat ne peut pas être analysé comme une formation sociale classique. Ce n’est pas le grand industriel portugais mais le chauffeur de taxi qui ratonne à Luanda et assassine des dizaines d’Africains. Quelle que soit sa « pauvreté ou sa richesse », le colon a une place particulière dans les rapports sociaux des colonies. Affirmer qu’on ne lutte pas contre les Blancs mais contre le colonialisme est certes une nécessité mais aucunement suffisant. Faut-il expliquer aux masses africaines que l’étape nécessite un point de vue tactique ? Faut-il nier le caractère social de la vengeance des bidonvilles contre le petit épicier portugais qui prêtait de l’argent à 20 % d’intérêt ou qui faisait du marché noir ? Faut-il s’interposer lorsque les travailleurs expulsent le patron portugais pour prendre sa place ? Jusqu’ici la réponse des mouvements de libération est insuffisante et, en se voulant « réaliste » pour barrer la route aux ultras, ils ne donnent pas la seule réponse qui prépare à l’affrontement inévitable : l’encadrement militaire des masses urbaines et leur mobilisation sur des objectifs anticapitalistes. Certes, il faut lutter contre les tendances au génocide.

Pourtant Óscar Monteiro (FRELIMO) déclarait au Monde :

« Quant à ceux [des Blancs] qui sont attachés aux traditions, à la culture portugaises, nous les contraindrons évidemment à devenir des citoyens mozambicains. Ils pourront rester au Mozambique et leur vie, leurs intérêts, les fruits de leur travail seront garantis d’emblée, sans négociations puisque cela découle de notre ligne politique. »

Et le 6 août le commandant Dalepa déclarait à la presse :

« Le FRELIMO n’a pas gagné seul cette guerre, mais aussi les militaires portugais qui ont rejeté la dictature désuète de Lisbonne. »

Tactique ? Peut-être, mais quand y aura-t-il la formulation d’une stratégie qui donne une réponse globale aux grèves et aux mobilisations urbaines actuelles ?

3. La construction d’une économie indépendante

La construction d’une économie indépendante des diktats impérialistes est sans aucun doute au centre des préoccupations des mouvements de libération. Nous avons en d’autres occasions expliqué l’absence de réponse stratégique et la nature économiste et moralisante des antidotes opposés au néocolonialisme. Que deviendront dans le cadre de gouvernements de coalition les immenses intérêts qui quadrillent l’Angola et le Mozambique ? Cette question reste l’une des plus importantes, car nous savons que ces pays sont déjà, du point de vue économique, plus des néocolonies des différentes fractions économiques que des colonies lusitaniennes. Dans l’article d’INPRECOR n° 3, nous avons déploré l’absence de précisions sur la finalité sociale de la lutte de la part des mouvements de libération. Si nous restons évidemment partisans de la réponse anticapitaliste, il reste que nous ne nous faisons aucune illusion sur la possibilité d’un État ouvrier angolais ou guinéen.

Trop de facteurs font d’une telle perspective une utopie. Le niveau des forces productives, les ressources économiques, les questions ethniques aux confins des États et l’existence de groupes ethniques à cheval sur des frontières fantoches soigneusement vénérées par les bourgeoisies africaines, etc., tout cela implique et impose une dimension régionale et internationaliste à la construction d’une économie débarrassée du carcan impérialiste. La question militaire, c’est-à-dire les capacités de riposte à la contre-révolution, constitue aussi un argument pour une stratégie régionale. La lutte pour les îles du Cap-Vert n’est donc pas seulement une question d’unité lusophone, ou même de liens historiques avec la Guinée. Il s’agit aussi de briser l’isolement du futur État guinéen et de liquider une base importante de l’impérialisme dans la région. À l’heure où, à coups de communiqués, Dakar et Conakry revendiquent la primeur d’un accord de coopération avec l’État de Guinée-Bissau, il est urgent de préciser quelle sera l’attitude du PAIGC vis-à-vis de l’Afrique néocoloniale. Il ne faut avoir aucune illusion sur une Guinée indépendante économiquement au côté d’un Sénégal néocolonial.

De même pour le Mozambique ou l’Angola, aussi bien vis-à-vis de l’Afrique australe blanche que de l’Afrique centrale néocoloniale. Le cas de Cabinda est le plus clair. Si les Américains provoquent une sécession, il faudra y porter la révolution dans le cadre d’une crise révolutionnaire dans tout le pool congolais. Car Ngouabi et Mobutu sont les pions de la farce nationaliste : la question nationale cabindaise à la sauce de Washington. Il y a bien entendu une population cabindaise qui n’est pas celle du reste de l’Angola. Mais une telle démarche mène à la prolifération des micronationalismes favorables à l’impérialisme. La seule réponse est le respect et la défense des droits nationaux dans le cadre d’un développement ininterrompu et internationaliste de la révolution. On ne sauvera pas Cabinda en ménageant les gouvernements de Brazzaville et de Kinshasa. Cette question intéresse les masses des trois pays et doit aboutir à leur mobilisation conjointe.

Le PAIGC vient de rappeler qu’après l’indépendance il reprendra une fonction de parti et non plus de mouvement en réaffirmant son programme maximum. Mais ce dernier ne comporte aucune clarification sur la question de l’« unité africaine ». Que fera le PAIGC au pouvoir le jour où des révolutionnaires sénégalais lui demanderont aide ou même refuge ? Cette petite question politique est dans la bouche de milliers de militants africains. Et lorsque Pedro Pires déclare à Dakar que son État est « neutraliste positif », nous nous étonnons que ressurgisse cette vieille illusion de Nkrumah. Que le PAIGC veuille se démarquer de Moscou est une chose, mais on ne peut être neutre, même positivement (?), lorsqu’on a l’espoir de construire une économie « indépendante ». Ou alors il faut refaire l’histoire de la Guinée-Conakry, du Ghana de Nkrumah, de l’Algérie de Boumédiène, de l’Égypte de Nasser. Mais quinze ans de lutte armée ne se dissolvent pas facilement dans un verbiage onusien.

Le projet de Spínola est donc fait de bombes à retardement. Les mouvements de libération doivent à nouveau préciser leurs perspectives pour nous renseigner sur la possible efficacité de cette nouvelle tactique portugaise. Même s’ils acceptaient les propositions de M. Soares, même si gouvernements de coalition, référendums et maintien des garnisons portugaises étaient acceptés sur le papier, il est vraisemblable que ces situations seraient balayées par les appétits impérialistes d’un côté et la mobilisation des masses africaines de l’autre.

C’est à une telle éventualité que le soutien du mouvement révolutionnaire international doit se préparer, au-delà de notre joie le jour où le PAIGC rentrera à Bissau sur les ruines du colonialisme portugais.

15 août 1974

Lettre hebdomadaire