À l’occasion des 25 ans du 11 septembre 2001, Gilbert Achcar dresse un tableau des rapports entre les États-Unis et le Moyen-Orient et de la situation dans celui-ci, dans un entretien avec Caspar Shaller pour la Rosa-Luxemburg-Stiftung.
Gilbert Achcar, où étiez-vous le 11 septembre 2001 ?
J’étais chez moi, à Paris ; c’est ma compagne qui m’a alerté sur le fait que quelque chose de considérable était en train de se produire, et je l’ai rejointe devant la télévision. Ce que j’ai vu était épouvantable. Et au-delà du caractère épouvantable du crime lui-même, ma crainte immédiate a porté sur ses conséquences au Moyen-Orient. Il était évident pour moi qu’il serait suivi du déploiement de forces étatsuniennes dans la région, étant donné que l’administration Bush était déjà décidée à envahir l’Irak. J’étais pleinement conscient que cela sèmerait le chaos et se solderait en fin de compte par un échec pour les États-Unis.
Avant d’aborder les conséquences mondiales de l’attentat, quels effets le 11 Septembre et la guerre contre le terrorisme ont-ils eus en Occident même ?
Le résultat a été catastrophique. Depuis le 11 Septembre, nous avons assisté à une succession d’attentats meurtriers, du Bataclan à Berlin, et chacun d’eux a servi de prétexte au renforcement d’un appareil répressif déjà redoutable. L’extrême droite a exploité ces attentats sans relâche ; en un sens, ils ont maintenu sous perfusion la politique d’extrême droite. Aujourd’hui, le moteur idéologique de l’extrême droite est le racisme antimusulman : c’est le migrant musulman, et non plus le juif, qui est devenu la figure centrale de sa phobie. L’antisémitisme n’a certes pas disparu, mais il n’est plus la motivation idéologique de l’extrême droite.
Et au Moyen-Orient, comment caractériseriez-vous la situation vingt-cinq ans après ?
Le Moyen-Orient a sombré dans le chaos et la répression. Comme on pouvait le prévoir dès le départ, l’un des effets secondaires notables des interventions étatsuniennes consécutives au 11 Septembre a été le renforcement de l’Iran, principal bénéficiaire de la déstabilisation de la région. Téhéran a pleinement tiré profit de l’occupation étatsunienne de l’Irak ; ce sont bien les États-Unis, après tout, qui ont installé au gouvernement des partis irakiens pro-iraniens, permettant ainsi la constitution d’un couloir dominé par Téhéran, allant de l’Iran à la Syrie en passant par l’Irak, et de la Syrie au Hezbollah libanais. Cette déstabilisation régionale a également mis l’Iran en position d’aider les Houthis à s’emparer du nord du Yémen. L’une des causes sous-jacentes de la récente attaque américano-israélienne contre l’Iran réside précisément dans l’extension de l’influence du régime iranien en conséquence de l’intervention étatsunienne qui a suivi le 11 Septembre. Et regardez l’Iran lui-même, où le régime massacre son propre peuple. La répression brutale et les exécutions publiques visent à terroriser la population pour la réduire au silence. Nous sommes entrés dans une déstabilisation de longue durée de la région, qui est aujourd’hui probablement la partie la plus instable du monde. C’est une situation très désolante.
Lorsque des manifestations ont éclaté sur la place Tahrir, au Caire, en 2011, et qu’a commencé ce que l’on appellera plus tard le Printemps arabe, vous étiez plutôt optimiste. Dans votre livre de 2013, Le peuple veut (Actes Sud, 2013), votre analyse était encore relativement porteuse d’espoir, position que vous avez révisée en 2016 avec Symptômes morbides (Actes Sud, 2017). Comment votre analyse du Printemps arabe a-t-elle évolué au fil du temps ?
Lorsque le Printemps arabe a éclaté, j’ai insisté sur le fait qu’il était enraciné dans une crise structurelle profonde, et qu’il fallait donc le comprendre non comme un épisode passager, mais comme l’inauguration d’un processus historique de longue durée. Le symptôme le plus clair de la paralysie sociale et économique de la région est que la région Moyen-Orient et Afrique du Nord détient depuis des décennies le record mondial des taux de chômage des jeunes, conséquence directe de la collision entre l’économie néolibérale et le type d’État et de système dirigeant qui y prévaut. J’ai toujours soutenu que, quoi qu’il arrive, il ne pourrait y avoir de retour à la stabilité despotique qui régnait au Moyen-Orient et en Afrique du Nord avant 2011.
Au début, les soulèvements ont partout été initiés par des forces progressistes, mais la région était, et reste dans une certaine mesure, caractérisée par l’existence de courants réactionnaires d’opposition aux anciens régimes. Les intégristes religieux ne sont pas progressistes ; leurs programmes sociaux et culturels sont réactionnaires. Ce à quoi nous avons assisté n’était donc pas une simple opposition binaire entre révolution et contre-révolution : il est apparu clairement qu’il s’agissait d’une situation triangulaire, avec un camp révolutionnaire et deux formes distinctes de contre-révolution, les anciens régimes d’une part et, de l’autre, des forces intégristes religieuses de droite cherchant à s’emparer du pouvoir.
Mais les espoirs suscités par le Printemps arabe ont été brisés. Nous avons vu des guerres civiles éclater, des dictatures revenir sous des formes encore plus dures qu’auparavant, et les guerres étatsuniennes se poursuivre dans la région, culminant avec la guerre génocidaire israélo-étatsunienne à Gaza et l’offensive contre l’Iran. La condition du peuple palestinien a atteint le point le plus bas de son histoire ; elle n’a jamais été pire. Les attaques du Hamas comptent parmi les pires erreurs de calcul de l’histoire des luttes anticoloniales. À mon sens, tout cela est la conséquence de l’absence d’une alternative politique crédible dans la région : aucune force progressiste n’a émergé qui soit capable de canaliser la colère des masses engendrée par la crise sociale et économique vers un changement radical. Cette faillite a produit un blocage politique qui est venu se superposer au blocage social et économique.
Comment évalueriez-vous l’état actuel du pôle islamiste du triangle que vous avez décrit ?
Au début des soulèvements, les forces progressistes qui les avaient déclenchés étaient trop faibles sur le plan organisationnel pour constituer une véritable alternative aux gouvernements en place. Les Frères musulmans, qui avaient passé des décennies dans l’opposition, ont rempli ce vide, saisissant leur chance en se présentant comme l’alternative. Au lendemain immédiat de 2011, la Confrérie a tiré parti du moment historique, remportant les élections en Égypte et en Tunisie. Mais, en dépit de toutes ses prétentions, elle n’offrait aucune alternative sociale ou économique : son projet est fondamentalement idéologique et politique plutôt que socio-économique. Elle ne représentait pas une véritable alternative sociale à ce qui existait, et son projet politique s’est effondré en conséquence. En 2013-2014, les Frères musulmans ont été battus partout, avec le coup d’État des militaires en Égypte et la crise politique en Tunisie. Lorsque la seconde vague de soulèvements est arrivée en 2019 — au Soudan, en Algérie, en Irak et au Liban —, les forces intégristes islamiques n’en faisaient plus partie ; elles étaient plutôt imbriquées dans les régimes en place.
Vous dites que les forces islamistes sunnites ont été largement défaites, et pourtant, en Syrie, Ahmed al-Charaa, ancien dirigeant du groupe islamiste Hayat Tahrir al-Cham, contrôle désormais l’État et consolide son pouvoir. Même les YPG kurdes du Nord-Est ont accepté de s’intégrer à l’armée syrienne. Cela ne suggère-t-il pas que les islamistes sunnites ont, en fait, réussi dans certains endroits ?
Il y a quelque ironie dans la victoire des intégristes islamiques en Syrie, car elle a été un effet secondaire des guerres d’Israël au Liban. En portant un coup dévastateur au Hezbollah, Israël a fait tomber le dernier pilier qui soutenait le régime syrien. Ce régime s’était auparavant appuyé sur le soutien militaire iranien et russe, mais après avoir envahi l’Ukraine, la Russie s’y est enlisée au point de retirer le gros de ses forces de Syrie. Dès qu’Israël eut détruit la capacité du Hezbollah à intervenir pour le compte de l’Iran, les forces intégristes qui contrôlaient Idlib, dans le nord, purent déferler avec une facilité relative. Le régime Assad s’est effondré, un peu comme le gouvernement afghan de Kaboul en 2021.
Depuis lors, cependant, al-Charaa s’efforce de se présenter comme un modéré. Il se donne beaucoup de mal pour se faire accepter par l’Occident. Il n’a jusqu’ici pris aucune mesure d’envergure pour imposer la charia, même s’il y a des signes d’islamisation de l’État et de la société. Ce n’est pas pareil à la façon dont ils gouvernaient la province d’Idlib jusqu’en 2024, et encore moins à la façon dont Daech, le soi-disant « État islamique », a régné sur des parties de la Syrie et de l’Irak en y proclamant son soi-disant califat.
En somme, vous diriez que le projet islamiste a échoué ?
Il n’aurait jamais pu réussir, parce qu’il ne représente pas une véritable alternative à la crise sous-jacente. Il en va de même pour al-Charaa : il ne fait que reproduire les politiques socio-économiques des autres États arabes, ce qui engendre déjà en Syrie une crise sociale aiguë, qui générera un mécontentement croissant, outre les questions non résolues auxquelles sont confrontées les minorités du pays.
Pourquoi les Kurdes du Rojava ont-ils accepté de se fondre dans l’État syrien ? Dans le même temps, le PKK en Turquie a accepté de désarmer et a engagé des pourparlers de paix avec Erdoğan. Pourquoi les mouvements kurdes de ces deux pays ont-ils renoncé à leurs positions de forces ?
Avant tout, bien sûr, dans le cas syrien, c’est parce qu’ils ont été abandonnés par les États-Unis. Une fois Daech vaincu, Washington n’avait plus besoin des Kurdes. Trump n’a montré aucun intérêt à continuer à les soutenir.
Erdoğan, pour sa part, perd du terrain électoral depuis 2015 et tente par tous les moyens de s’accrocher au pouvoir : en réprimant l’opposition, en arrêtant ses principales figures, jusqu’à s’ingérer dans la direction du CHP1. Son ouverture en direction des Kurdes est une autre manœuvre dans le même but : un pari sur le fait que le mouvement kurde ne jouera pas le rôle qu’il a joué en 2015, lorsqu’il a mis à mal la domination de l’AKP au Parlement.
Le dirigeant kurde Öcalan prône depuis des années un compromis avec Ankara. Il est devenu évident que la stratégie armée du PKK a échoué. La Turquie, après tout, dispose de la deuxième armée de l’OTAN. Après avoir si longtemps orienté la stratégie du mouvement dans le sens de la lutte armée, Öcalan l’a maintenant complètement infléchie dans la direction opposée, celle du compromis. Mais je ne suis pas convaincu que cela réussira davantage. L’oppression de la nation kurde n’a pas cessé, et il n’existe aucune garantie réelle pour les Kurdes, ni en Turquie ni en Syrie. Il y a des désaccords au sein des branches turque et syrienne du mouvement : certains de leurs membres voient d’un mauvais œil l’autodissolution en cours et mettent en garde contre ce qui pourrait désormais se produire.
L’accord avec le gouvernement syrien porte sur la dissolution des Forces démocratiques syriennes et leur intégration dans l’armée syrienne, mais cela reste largement théorique. Qui commandera les forces en réalité ? Le commandement restera-t-il dans les zones sous administration kurde du Rojava, ou bien Damas prendra-t-il le contrôle du Nord-Est ? Ce processus rencontrera de nombreux obstacles, notamment la question de la place des femmes. Le féminisme a été au cœur de la lutte du peuple kurde, et les femmes combattantes des unités armées, telles que les YPJ, n’ont pas leur place dans la conception de la société d’al-Charaa.
Compte tenu de la dérive droitière que vous avez décrite dans ces États très différents, évoluent-ils vraiment tous dans la même direction ?
Pas à l’échelle régionale. La plupart des États arabes restent des régimes despotiques traditionnels ; ils n’ont pas vraiment dérivé vers la droite car cela a toujours été leur positionnement. De même, il ne fait pas grand sens de qualifier le régime iranien d’extrême droite. Ce que j’appelle néofascisme à l’échelle mondiale, représenté par des forces comme l’AfD en Allemagne, le Rassemblement national en France et le mouvement MAGA autour de Donald Trump, trouve son équivalent régional le plus net dans le gouvernement Netanyahou, qui se situe déjà à l’extrémité du spectre de l’extrême droite. Et puis il y a la dérive propre d’Erdoğan vers l’extrême droite au sein du régime turc.
Dans votre livre de 2002, Le Choc des barbaries, consacré à l’immédiat après-11 Septembre, vous décriviez une dynamique dans laquelle des forces réactionnaires, dans des contextes différents, se nourrissent les unes des autres et se radicalisent mutuellement. C’était il y a vingt-cinq ans. Ce processus s’est-il ralenti, ou s’est-il simplement poursuivi ?
J’ai opposé à l’idée de Samuel Huntington d’un prétendu « choc des civilisations » la thèse d’un « choc des barbaries ». Les guerres entre les puissances impérialistes occidentales et les forces intégristes islamiques ne mettaient pas aux prises des civilisations opposées, mais des tendances barbares inhérentes à la civilisation de chaque camp. Cela se poursuit toujours ; comme on peut l’observer avec la terrifiante dérive du gouvernement israélien vers l’extrême droite, et les guerres qu’il a menées depuis le 7 octobre.
Ce processus a atteint son paroxysme avec Gaza. J’ai qualifié Gaza de premier génocide perpétré par un État industriellement avancé depuis 1945, depuis la défaite de l’Allemagne nazie. Il y a eu d’autres génocides depuis, dont celui du Rwanda, mais aucun perpétré par un État industrialisé soutenu par les puissances occidentales.
Vous avez écrit que Gaza marque la fin définitive de l’ordre libéral occidental. Pourquoi pas déjà l’invasion de l’Irak en 2003 ?
Parce que l’invasion de l’Irak s’était heurtée à l’opposition de dirigeants comme Gerhard Schröder et Jacques Chirac, et même de certaines voix à Washington. L’illusion selon laquelle les forces centristes finiraient par redresser la barre a persisté. Barack Obama, après tout, avait bâti une partie de son identité politique sur son opposition à l’invasion de l’Irak, et avait adopté pour principe de ne s’engager dans une guerre qu’avec la couverture de l’ONU. Il n’est intervenu en Libye qu’après que le Conseil de sécurité eut autorisé la zone d’exclusion aérienne. Cette illusion d’un ordre libéral fondé sur des règles a survécu et a ensuite été utilisée contre la Russie à propos de son invasion de l’Ukraine. Mais le contraste entre la façon dont les gouvernements occidentaux ont réagi à l’Ukraine et celle dont ils ont réagi à Gaza a été le dernier clou enfoncé dans le cercueil de cet ordre mondial.
Vous évoquez l’opposition de Chirac et Schröder à la guerre d’Irak, mais ils ont néanmoins accordé des droits de survol et coopéré à d’autres égards. Cette résistance était-elle réelle ou largement symbolique ?
Au moment de l’invasion de l’Irak, les États-Unis se trouvaient au summum de leur hégémonie mondiale, si bien que ni Chirac ni Schröder n’ont osé provoquer Washington au point de lui refuser l’usage de leur espace aérien ou une coopération militaire. Chacun avait néanmoins de réels intérêts en jeu. La France avait beaucoup investi dans sa relation avec le régime de Saddam Hussein et comprenait qu’elle risquait de perdre cet investissement du fait de l’invasion étatsunienne. Schröder, quant à lui, savait que l’opinion publique allemande était fortement opposée à la guerre ; il a ainsi trouvé un moyen facile de chercher à se rendre populaire. Avec Gaza, nous n’avons vu aucune résistance à la riposte totalement disproportionnée d’Israël au 7 Octobre. La dernière feuille de vigne de la décence libérale est tombée. Les attaques du Hamas ont déclenché une intensification de l’instrumentalisation de la mémoire de la Shoah, qui a rendu les gouvernements occidentaux incapables d’adopter une position critique à l’égard d’Israël durant plusieurs mois après le début du génocide.
Voilà une affirmation étonnamment idéaliste pour un marxiste. Pensez-vous qu’il s’agit d’une question d’héritage culturel plutôt que d’intérêt matériel ?
Les États-Unis ont un intérêt matériel évident dans leur alliance avec Israël, en tant que gendarme sous-traitant de l’hégémonie étatsunienne dans la région. Le soutien des gouvernements européens à Israël relève beaucoup moins de l’intérêt matériel. Le point de départ de leur position sur Gaza est idéologique : c’est la façon dont le 7 Octobre a été présenté comme le plus grand massacre de juifs depuis la Shoah. Cette phrase a été répétée en boucle. L’attaque menée par le Hamas a provoqué une onde de choc et de sympathie, et les gouvernements occidentaux se sont ralliés au prétendu droit d’Israël à se défendre. Ce n’est que des mois plus tard, une fois que l’ampleur des destructions était devenue impossible à ignorer et qu’il est apparu clairement à quel point la riposte israélienne était disproportionnée, qu’ils ont commencé à évoluer vers des appels au cessez-le-feu.
Du point de vue matériel, il n’est certainement pas dans l’intérêt des gouvernements centristes européens d’avoir un gouvernement comme celui de Netanyahou au pouvoir en Israël : cela leur crée des problèmes sans fin. Netanyahou n’a aucune sympathie pour les gouvernements centristes européens, et il ne cesse de le montrer. Même le Royaume-Uni connaît désormais des tensions avec Israël. L’Europe est géographiquement bien plus proche du Moyen-Orient que les États-Unis, de sorte que ce qui se passe dans la région a des conséquences immédiates en Europe. Ce simple fait révèle qu’il existe une nette divergence entre les intérêts des différentes puissances occidentales au Moyen-Orient. Mais l’Europe est subordonnée aux États-Unis. C’est une position stratégique assez particulière pour les Européens. Une poignée de gouvernements, dont ceux de l’Espagne et de l’Irlande, ont osé dénoncer ce que fait le gouvernement israélien. Ce faisant, ils représentent sans doute plus fidèlement les intérêts européens que ceux qui gardent le silence.
Les néoconservateurs ont notoirement poursuivi l’intérêt étatsunien sans guère se soucier de qui que ce soit. Ils étaient très influents au lendemain immédiat du 11 Septembre, mais aujourd’hui presque personne ne parle plus d’eux. Quel était leur projet, et a-t-il réussi ?
On se souvient surtout des néoconservateurs pour leur doctrine du « changement de régime », l’idée selon laquelle les États-Unis avaient pour mission d’imposer le régime démocratique libéral à travers le monde. L’illusion de reconstruire un État irakien sur le modèle occidental a conduit l’occupation à démanteler entièrement l’appareil d’État existant. Et cela a mené au chaos. Ce fut un échec total en tant qu’entreprise visant à imposer par la force un ordre « libéral ».
Washington s’est donc ensuite détourné de son projet ostentatoirement démocratique pour l’Irak, qui avait en réalité renforcé les acteurs pro-iraniens, au profit d’un recours plus pragmatique aux structures tribales et du retrait de ses troupes. Avant même la fin officielle de l’occupation, l’Iran avait déjà acquis plus d’influence en Irak que les États-Unis eux-mêmes. Et c’est de cela qu’ont été tirées les prétendues leçons de l’Irak : l’erreur, croyait-on, avait consisté à démanteler l’État dictatorial, qu’il aurait fallu garder intact en se contentant de changer son orientation, comme cela s’est produit au Venezuela au début de cette année.
Il existe à présent une fracture au sein de la droite étatsunienne entre interventionnistes et isolationnistes. L’approche de Trump lui-même semble différer de celle des deux camps, dans sa méthode comme dans ses objectifs. Comment caractériseriez-vous cette division ?
L’extrême droite étatsunienne a toujours comporté une composante isolationniste à côté d’une composante belliciste. Trump a tenté de souder ses différents courants, des isolationnistes à la mouvance complotiste, en s’adressant simultanément à toutes ces clientèles, ce qui explique les nombreuses contradictions de son comportement. Trump est une créature de Frankenstein de la droite étatsunienne, assemblée à partir de toutes ces pièces disparates. Mais une chose est certaine : il n’a aucun respect pour la démocratie. Il combat la démocratie aux États-Unis mêmes ! Personne ne devrait donc s’étonner qu’il ne fasse même pas semblant de vouloir l’exporter ailleurs.
Quoi qu’il en soit, réduire le débat à une simple opposition entre intervention et non-intervention revient à passer à côté des nuances de la politique impérialiste. Le type d’intervention compte énormément. Aujourd’hui, plutôt que de remplacer les régimes qu’ils considèrent comme « voyous », les États-Unis tentent de les préserver en les forçant simplement à collaborer. Avant son entrée en fonctions, Trump avait explicitement fait sienne cette leçon de l’Irak et publiquement critiqué l’illusion du « changement de régime ». Son approche du Venezuela s’inscrit parfaitement dans cette logique : il a écarté Maduro, et le reste de l’appareil a simplement été contraint de collaborer avec Washington, sans aucune tentative d’imposer des élections libres ni de ramener la prétendue opposition démocratique. Même avec Cuba, à laquelle Marco Rubio porte un intérêt particulier, Washington négocie avec des personnalités issues du régime lui-même ; le petit-fils de Raúl Castro figure parmi ses principaux interlocuteurs ! Et c’est ce que Trump a également tenté d’obtenir en Iran. Il croyait pouvoir contraindre le régime à collaborer avec lui, sauf que ses actions ont renforcé les partisans de la ligne dure plutôt que ceux qui seraient disposés à un compromis.
Où cela laisse-t-il les libéraux [centristes] étatsuniens, pris entre ces camps rivaux ?
Ils sont complètement désorientés, ne sachant quelle position adopter. C’est précisément pour cela que nous assistons à une résurgence de la gauche : les gens se rendent compte que le discours libéral mou que propose l’establishment n’est plus crédible ; ils cherchent des réponses plus radicales à leur situation sociale, économique et politique, y compris pour la défense de la démocratie elle-même. Les libéraux se sont montrés bien trop pusillanimes, par exemple, pour s’opposer frontalement à l’étranglement en cours de Cuba. Ce qui s’y passe est criminel. Des décennies d’embargo en sont aujourd’hui arrivées au point d’affamer la population purement et simplement, et cela suscite bien moins de réactions internationales qu’il ne le faudrait, non seulement de la part des gouvernements, mais aussi de la part des mouvements de masse qui devraient exprimer une solidarité bien plus grande avec le peuple cubain. Ces sanctions punissent la population davantage que le régime.
Votre livre de 2023, La Nouvelle Guerre froide, traite de l’invasion russe de l’Ukraine. Voyez-vous l’attaque de la Russie comme une conséquence à long terme de la guerre contre le terrorisme et de l’interventionnisme néoconservateur ?
En un sens, l’invasion de l’Irak en 2003 a démontré à la Russie, à la Chine, au monde entier, que les États-Unis ne respecteraient pas les règles de l’ordre dont ils se prétendaient les champions. L’invasion de l’Irak était une violation flagrante du droit international. Après l’effondrement de l’Union soviétique, les choses auraient pu se dérouler bien autrement ; on parlait alors de « dividendes de la paix », etc. Au lieu de cela, les États-Unis ont fait des choix politiques délibérés qui ont contrarié la Russie, en particulier l’élargissement de l’OTAN. Je crois que cela était délibéré. Washington voulait que la Russie reste un épouvantail pour le reste de l’Europe, afin que les autres États européens demeurent dans une relation de vassalité à l’égard des États-Unis.
Helmut Kohl était lui aussi initialement favorable à l’élargissement vers l’Est, qui servait l’intérêt du capital allemand à établir son hégémonie sur l’Europe orientale. Mais lorsque la Géorgie et l’Ukraine ont été invitées par George W. Bush à rejoindre l’OTAN, Angela Merkel s’y est bien opposée. Là encore, nous voyons une divergence entre les intérêts étatsuniens et ceux d’États européens comme l’Allemagne.
Rien de tout cela, cependant, ne justifie en quoi que ce soit l’invasion de l’Ukraine, un crime terrible dont le prix est payé par le peuple ukrainien, et de plus en plus par le peuple russe lui-même. Poutine porte la plus grande responsabilité dans cette catastrophe.
Avec le recul d’un quart de siècle d’interventions impériales étatsuniennes et de guerre contre le terrorisme, où en sont les États-Unis aujourd’hui ?
Toutes les guerres lancées par les États-Unis après le 11 Septembre ont été, en un sens, « perdues ». Je mettrais ce mot entre guillemets parce que Washington a quand même réussi à détruire les régimes qu’il visait. Les vrais perdants ont été les populations civiles des pays concernés, pas les États-Unis eux-mêmes. Il n’en reste pas moins que les États-Unis ont échoué à atteindre leurs propres objectifs déclarés dans chacun de ces cas.
Cela a été un cas classique de surextension impériale. À la fin des années 1980, l’historien britannique Paul Kennedy a écrit un livre à succès faisant le constat assez évident que les empires déclinent dès lors qu’ils entreprennent plus qu’ils ne peuvent contrôler. Mais il se trompait dans sa lecture de l’ère Reagan : Reagan a réussi à relancer à la fois l’économie et l’hégémonie étatsuniennes. Après l’effondrement de l’Union soviétique, cependant, l’administration Bush a succombé à l’hubris. Les guerres d’Afghanistan et d’Irak ont été un cas typique de surextension, bien au-delà de ce que les États-Unis pouvaient réellement contrôler, et ils ont échoué dans les deux pays. Mais quiconque croit que l’empire étatsunien est fini prend ses désirs pour des réalités. Les États-Unis restent un État extraordinairement puissant, toujours le plus puissant de la planète, toujours capable d’infliger d’énormes destructions. Leurs limites sont toutefois bien plus visibles aujourd’hui qu’au tournant du siècle.
Y a-t-il quelque chose qui vous donne de l’espoir dans cette situation ?
Absolument, je garde espoir, un espoir enraciné dans la nouvelle génération et dans sa capacité à inventer de nouvelles formes de lutte, comme on l’a vu récemment avec le mouvement Gen Z marocain, un moment extraordinaire, où des milliers de jeunes se sont mobilisés en utilisant les technologies modernes pour coordonner leur action. Je fais une distinction cruciale entre l’optimisme et l’espoir, qui ne sont pas du tout la même chose. L’optimisme, c’est la conviction que le mieux se réalisera. L’espoir, c’est la conviction qu’un mieux est possible, sans aucune garantie. Je peux continuer à espérer, tout en reconnaissant qu’aujourd’hui, le poids des faits fait lourdement pencher la balance du côté du pessimisme.
Publié le 10 septembre 2026 par Rosa-Luxemburg-Stiftung
Gilbert Achcar est professeur émérite d’études du développement et de relations internationales à SOAS, Université de Londres. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages parus en diverses langues, dont récemment Gaza, génocide annoncé. Un tournant dans l’histoire mondiale (La Dispute, 2025). Son nouvel ouvrage, Les guerres de l’empire américain au Moyen-Orient. Impérialisme et anti-impérialisme aujourd’hui, sera en librairie le 2 octobre.
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Parti républicain du peuple (kémaliste), principal parti d’opposition, dont le candidat à la présidentielle, le maire d’Istanbul Ekrem İmamoğlu, a été arrêté en 2025. (NdT)