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Sur le concept d’impérialisme et son histoire

par Ana C. Carvalhaes
Thomas Nast 1885

À l’ère de Trump, face à la concurrence d’une Chine en pleine ascension et à la guerre d’invasion menée par la Russie contre l’Ukraine, il est utile de revenir sur le concept d’impérialisme – que même certaines personnalités progressistes s’obstinent à mépriser, en particulier dans les pays… impérialistes.

Rappeler l’origine de ce concept et certains des débats et des controverses historiques permet de construire une vision commune de ce phénomène économique, politique et militaire, et aide à aborder la période de grands bouleversements que traverse actuellement le monde : le virage belliciste et néocolonial des États-Unis ; la radicalité des changements au sein de l’impérialisme hégémonique dont la Maison Blanche a été prise par l’extrême droite ; le rôle et la caractérisation de la Chine et de la Russie dans la conjoncture actuelle.

La nature internationale, planétaire, de l’expansion capitaliste a été décrite dès le Manifeste communiste de 1848. Dans Le Capital, en s’appuyant sur l’analyse du modèle capitaliste anglais pour comprendre le fonctionnement et les règles générales du système dans son ensemble, Marx cite fréquemment le commerce extérieur. Mais c’est dans le célèbre chapitre 24 du tome I que l’on trouve la piste principale : lorsqu’il traite de l’accumulation primitive, ou originelle, ou mieux encore, en anglais, de la previous accumulation (accumulation antérieure), il rappelle que, tout comme les enclosures1qui ont eu lieu en Europe (avec l’expropriation des paysans), les prétendues découvertes des Amériques et des terres d’Asie – c’est-à-dire l’invasion par les Européens des territoires de l’actuel Sud global –, ont été essentielles à l’accumulation et à l’industrialisation des centres européens et, par la suite, des États-Unis. Marx ne parlait pas encore d’impérialisme. Il n’a pas vécu assez longtemps pour l’observer à maturité, avec tous ses éléments.

L’impérialisme, en tant qu’élément nouveau et essentiel au développement capitaliste, commence à se dessiner dans le dernier quart du 19e siècle. Des changements fondamentaux deviennent alors visibles. En 1880, lors de la Conférence de Berlin, les puissances européennes conviennent de se partager l’Afrique. Dans les années 1870, une grande crise économique européenne éclate et, à partir de la fin des années 1890, alors qu’Engels est encore en vie, s’ouvre au sein de la IIe Internationale un grand débat sur la nouvelle situation du capitalisme, notamment en raison de son expansion internationale évidente, de l’ascension en Europe du capitalisme allemand, du colonialisme et de ses nouvelles méthodes – plus violentes – d’expropriation des richesses des colonisé·es… tandis que commencent à battre les tambours de guerre dans les pays impérialistes. 

Le débat européen

Il est impossible de retranscrire ici l’ampleur et la profondeur des réflexions, des débats et des contributions de cette génération de socialistes européens. Ont notamment contribué à la conception marxiste de l’impérialisme l’Anglais John A. Hobson, l’économiste politique autrichien Rudolf Hilferding – tous deux auteurs d’ouvrages essentiels pour comprendre la prédominance de la finance sur l’économie capitaliste –, les dirigeant·es allemand·es Karl Kautsky et Rosa Luxemburg – aux antipodes de la polémique concrète autour de la politique social-démocrate face à la guerre – ; les Russes Boukharine, Lénine, Parvus, et même Trotsky, avec son idée de « développement inégal et combiné ». 

Le déclenchement de la guerre, en 1914, a considérablement envenimé le débat en cours. Kautsky, alors considéré comme le principal dirigeant du Parti social-démocrate allemand, le plus grand parti de la IIe Internationale, mène une politique nationaliste désastreuse, un soutien de fait à l’impérialisme allemand, le groupe social-démocrate ayant approuvé les crédits de guerre au parlement. La même année, en 1914, Kautsky publie un texte dans lequel il parie sur la possibilité que le capitalisme évite la guerre si toutes les puissances impérialistes s’unissaient à l’instar d’un cartel entre entreprises. Il ne donne pas de nom à cette conception erronée connue sous la désignation d’ultra- ou d’hyper-impérialisme.

Lénine s’oppose à Kautsky sur les plans théorique et politique. Il affirme notamment que la tendance de la nouvelle configuration capitaliste conduit à des guerres entre les grandes puissances. L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, publié en 1916 alors que les combats faisaient déjà rage, est le fruit d’une discussion collective. Lénine la synthétise brillamment et y apporte ses propres contributions. Il dialogue et intègre des éléments de textes antérieurs, tels que L’impérialisme, une étude, de Hobson, de 1902, Le capital financier, de Hilferding, de 1910, et L’impérialisme et l’économie mondiale, de Boukharine (1915, achevé en 1917). 

L’idée léniniste renvoie à une époque, à un nouveau mode de fonctionnement du capitalisme, qui ne se limite pas à un phénomène spécifique d’invasions et de spoliation, bien que ces vecteurs soient constitutifs du phénomène. Cette époque est caractérisée par :

Premièrement, la domination sans partage et systémique de l’association entre le capital bancaire et le capital industriel, c’est l’ère du capital financier.

Deuxièmement, la tendance croissante aux monopoles capitalistes, c’est-à-dire la fin de la libre concurrence. La concurrence s’exerce entre de grands groupes qui dominent les secteurs et, parfois, toute une économie nationale.

Troisièmement, l’écart de plus en plus grand entre d’un côté le développement des pays industrialisés impérialistes d’Europe et des États-Unis, qui entamaient leur deuxième révolution industrielle, et de l’autre celui des régions à la production primaire ou à l’industrialisation naissante.

Quatrièmement, la tendance des nations industrialisées, par nécessité de leurs capitaux, à étendre leur pouvoir politique, militaire et économique sur les autres nations, en particulier celles qui sont les plus en retard dans leur développement industriel, et les plus pauvres.

Cinquièmement, la rivalité croissante entre les impérialismes et la tendance aux guerres inter-impérialistes.

L’impérialisme en mutation

Cette phase avancée du capitalisme prend de nombreuses formes au cours de l’histoire :

La période des guerres, c’est-à-dire la période comprise entre 1914 et 1946, durant laquelle une partie importante des forces productives de l’humanité a été détruite. 

Les Trente Glorieuses, après la Seconde Guerre mondiale, durant lesquelles les États-Unis s’imposent comme l’impérialisme hégémonique, surplantant l’Empire britannique, pourtant pionnier. Les puissances de l’époque s’accordent sur les règles de fonctionnement du système international, la convertibilité du dollar avec l’étalon-or, la mise en place du FMI, de l’ONU et toutes ses institutions. Il s’agit également d’une période de fort développement économique de l’Union soviétique et de son bloc, qui a vu la révolution chinoise et le mouvement de décolonisation en Asie et en Afrique.

En Amérique latine et en Orient, les nationalismes bourgeois s’appuient sur des bases populaires, avec Nasser, Kadhafi, le parti Baas en Irak et en Syrie ; Perón en Amérique latine, Vargas au Brésil, Velasco Alvarado au Pérou. C’est aussi l’époque de la révolution cubaine et des soulèvements de 1968 qui, partis de France, se sont propagés dans toute l’Europe et aux États-Unis, du mouvement contre la guerre contre-révolutionnaire au Vietnam, avec des répercussions dans ce qu’on appelait alors le tiers monde.

La période de transition tumultueuse des années 70. Les crises des années 70 sont des manifestations – directes ou indirectes – de l’insuffisance des taux de profit et de la tendance à la baisse du taux d’accumulation. En 1971, on assiste à l’abandon unilatéral de l’étalon-or par les États-Unis ; en 1973, à la crise pétrolière ; puis au début de la restauration capitaliste en Chine avec les accords entre la Chine et les États-Unis.

Contributions de la périphérie

Tout au long de la période allant de la fin de la Seconde Guerre mondiale aux années 70, de nombreux débats ont lieu sur l’impérialisme, car on assiste dans le monde à une importante montée des luttes anticoloniales. Parmi elles, la révolution cubaine, la décolonisation en Afrique, la révolution et la guerre anti-impérialiste du Vietnam et les révolutions nicaraguayenne et salvadorienne en Amérique centrale. De ces luttes naîtront de nombreuses contributions politiques venues du Sud global. Citons-en deux fondamentales.

À la suite de la période précédente, on assiste au développement de pays qui cessent de se situer à la périphérie du système sans toutefois en atteindre le centre. Ernest Mandel les qualifie de « pays d’industrialisation tardive ». Wallerstein, issu du courant qui se réclame de Marx, Weber et Braudel, les qualifie de « semi-périphériques ». Le concept de sous-impérialisme2émerge quant à lui de la théorie marxiste latino-américaine de la dépendance – qui constitue l’aile gauche des structuralistes développementalistes de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes de l’ONU – et plus précisément des travaux de Ruy Mauro Marini. Dans le contexte des évolutions dans la division internationale du travail après la Seconde Guerre mondiale, Marini étudie le phénomène des pays « moyens » dépendants qui combinent (a) une surexploitation de la main-d’œuvre et des inégalités qui limitent la réalisation de la valeur à l’intérieur des frontières nationales ; (b) une tendance, par conséquent, à orienter une grande partie de leur production industrielle vers l’exportation, (c) tout en tirant des profits et en exerçant une influence géopolitique sur les pays plus fragiles de leur région, (d) sans pour autant cesser de transférer des richesses vers l’impérialisme hégémonique et de se subordonner politiquement à celui-ci. Ce sont des pays qui se comportent comme des impérialistes dans leurs régions, mais qui sont subordonnés à un impérialisme plus puissant. 

La deuxième contribution est celle du courant connu sous le nom de la « transition hégémonique », de Giovanni Arrighi. Celui-ci s’appuie sur l’œuvre et la conception de Wallerstein, héritées de Braudel, autour des cycles hégémoniques de l’évolution capitaliste3pour décrire de manière inédite l’émergence d’un cycle capitaliste chinois. Son Adam Smith à Pékin date de 20074.

Il existe alors un troisième courant de pensée important qui se réclame du marxisme, mais qui n’est pas né à la « périphérie du système » : il s’agit de celui qui a vu le jour dans les années 1950 autour de l’Américain d’origine russo-polonaise Paul A. Baran, de l’économiste Paul Sweezy et de l’historien Leo Huberman, de la revue Monthly Review. Le concept de ce groupe, le capital monopolistique (ou « période monopolistique du capital ») a, dès les années 1960, séduit le jeune chercheur et militant égyptien Samir Amin, maoïste et tiers-mondiste, qui exerçait une influence intellectuelle et militante sur des secteurs de la gauche en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Amin est encore aujourd’hui revendiqué par la Tricontinental et par la gauche campiste en général, pour sa politique anticolonialiste et de front populaire visant à relancer le mouvement des pays non alignés né lors de la conférence historique de Bandung (Indonésie, 1956). 

La période néolibérale

Revenons à la périodisation : avec les victoires de Thatcher en 1979 et de Reagan en 1980 commence la période de pleine mise en œuvre du régime néolibéral dans le monde entier. Ce nouveau mode de fonctionnement du système capitaliste-impérialiste se caractérise, sur la base du bond technologique de la numérisation, par une mondialisation de la finance, c’est-à-dire la déréglementation des finances nationales au profit d’un système financier véritablement international, la mise en place de chaînes de production mondiales, une restructuration de la production accompagnée d’une réduction des droits sociaux, l’effondrement de l’État-providence, les attaques contre les syndicats, la délocalisation de l’industrie vers l’Asie. 

C’est ce régime qui a frôlé l’effondrement en 2008, avec la crise des subprimes aux États-Unis et la récession qui a suivi. Au creusement des inégalités mondiales, de la pauvreté même au sein des soi-disant pays riches, entre les pays centraux et non centraux et à l’accélération de la crise environnementale s’est ajoutée l’aggravation de la crise économique structurelle. L’année 2008 marque le début d’une longue période de récession du système que la Chine parvient à esquiver. Les plans de sauvetage de milliers de milliards de dollars mis en place par les États au profit des banques et des entreprises parviennent à contenir la crise, mais pas à rétablir les modèles néolibéraux de profit et d’accumulation. Et la pandémie rend la reprise encore plus difficile.

Montée des néofascismes

Au cours de cette période comprise entre 2007-2008 et 2016, on observe les premiers signes de renforcement et d’avancée des groupes et mouvements d’extrême droite en Occident et en Orient : ce phénomène s’accélère à partir de 2008 –il existe bien un lien entre la crise du néolibéralisme et la montée des extrêmes droites (néo ou post-fascistes) dans le monde. Des secteurs croissants des bourgeoisies impérialistes et périphériques adoptent une nouvelle stratégie politique qui abandonne la démocratie bourgeoise comme modèle politique, et s’oriente vers l’autoritarisme. Leur capacité à attirer des secteurs des masses est également liée à l’échec des expériences de gauche qui ont cogéré le jeu démocratique néolibéral, comme la social-démocratie européenne et les progressismes latino-américains. Quoi qu’il en soit, le projet néofasciste – ou post-fasciste – est une tentative de sortir de la crise par la violence, la répression, l’exclusion, l’expropriation et l’élimination d’êtres humains.

La période 2024-2025 marque-t-elle un nouveau tournant dans l’ère impérialiste ? 

La réponse me semble affirmative. Dans la puissance hégémonique étatsunienne, l’extrême droite arrive au pouvoir pour la deuxième fois, bien plus forte qu’en 2016. Elle dispose alors d’une avance électorale plus importante sur ses adversaires, contrôle le Congrès et compte sur une majorité conservatrice à la Cour suprême. C’est un changement très important pour le rapport de forces et pour la géopolitique mondiale. Le bloc actuellement au pouvoir aux États-Unis (la coalition des géants de la tech, de la crypto-finance, des industries obsolètes – comme le secteur pétrolier –, de l’agro-industrie et des nationalismes chrétiens traditionalistes) cherche également à détruire le régime démocratique de son propre pays, à faire des États-Unis une nation fasciste.

Même en avril 2026, alors que son administration suscite une opposition effervescente, que ce soit dans les rues ou de la part de multiples organisations de la société civile, et alors que la désapprobation à son égard atteint des sommets avec la guerre déclenchée contre l’Iran, plus de 30 % de la population soutient encore Trump. Face à la probabilité de perdre, en novembre, au moins le contrôle de la Chambre des représentants, le trumpisme mise sur la manipulation du processus électoral, État par État. Y parviendra-t-il ?

Le 26 juin 2026.  Photo Joyce N. Boghosian. / Maison Blanche

Sur la scène internationale, Trump a fait des États-Unis le co-artisan du génocide palestinien à Gaza et a déclaré que la victoire contre l’Iran serait « facile ». Mais ses offensives belliqueuses contredisent ses promesses de campagne. C’est pourquoi des pans de plus en plus importants de la société américaine, parmi lesquels d’anciens partisans du président au sein du mouvement MAGA, soulignent l’« erreur » commise par Trump en soutenant l’expansion effrénée de Netanyahou en Iran et au Liban.

Les États-Unis avaient déjà donné de nouveaux exemples de la portée de leur Stratégie de sécurité nationale le 3 janvier, avec l’enlèvement du couple présidentiel vénézuélien, qui constitue en réalité la « prise de contrôle » du gouvernement vénézuélien et sa transformation en colonie. Ils poursuivent leur chantage douanier vis-à-vis de l’Union européenne, leur tentative d’« acheter » le Groenland, l’accroissement de leurs dépenses militaires, tout en multipliant les menaces envers le Canada et en constituant unilatéralement un soi-disant Conseil de paix, présidé à vie par Trump, pour une prétendue reconstruction de Gaza.

Le rapport introduit une rupture avec l’approche impérialiste des 80 dernières années : l’objectif est de reconstruire par la force l’hégémonie d’après-guerre. La Chine est présentée comme l’adversaire stratégique dans les domaines technologique, économique et militaire ; la Russie est consciemment omise ; l’alliance presque séculaire avec l’Europe est rompue, tandis que le Canada et l’Amérique latine sont ouvertement intégrés au « territoire » des États-Unis.

L’offensive de ces derniers résulte du déclin de leur hégémonie au cours des trois dernières décennies. Elle exprime le désespoir du capital yankee dans la recherche d’une solution pour enrayer cette chute. Face à l’ascension de la Chine, aux capacités d’intervention et à l’autonomie incontrôlable de la Russie, à la situation inédite en Amérique latine et en Afrique où la Chine s’est imposée économiquement, Trump a obtenu le soutien du capital pour opérer un virage néocolonialiste agressif.

Il y a eu un changement qualitatif dans le caractère belliqueux, la violence et la nature ouvertement colonialiste de l’impérialisme. Le masque tombe pour cette puissance hégémonique qui a désespérément besoin de retrouver les taux d’accumulation et de profit d’avant 2008. Comme le dit Ilia Matveev, « la radicalité de Trump est, en dernière analyse, [également] une réponse, aussi erratique et irrationnelle soit-elle, aux changements mondiaux impulsés en grande partie par la Chine et, dans une moindre mesure, par la Russie5 ».

Exploitation, expropriation, invasion, pillage et spoliation seront décuplés si le peuple et les travailleur·ses des États-Unis ne l’arrêtent pas. Paradoxalement, l’objectif que Poutine et Trump poursuivent pour s’approprier les richesses de l’Ukraine est exactement le même que celui que Trump, Israël et les émirats pétroliers entendent atteindre en Palestine. Cela ne signifie pas cependant qu’il faille attribuer aux États-Unis de Trump la caractérisation kautskienne d’« hyperimpérialisme », comme le font certains secteurs campistes, incapables de reconnaître la Chine comme une puissance capitaliste émergente et la Russie comme un impérialisme régional.

La politique de Trump, selon la conception léniniste, favorise l’aggravation des rivalités interimpérialistes, en particulier avec la Chine, mais aussi avec la Russie. Bien que le langage et les actions (comme dans les Caraïbes, au Venezuela et en Iran) soient de nature politico-militaire, bien que nous observions des signes significatifs d’une nouvelle course aux armements et à l’armement nucléaire, il est encore trop tôt pour qualifier la situation internationale de guerre mondiale. Le changement brusque et violent de la forme politico-économique de l’impérialisme hégémonique provoquera de grandes contradictions interbourgeoises, des problèmes au sein des États-Unis et entre les nations, ainsi que des réactions populaires qu’il ne pourra pas contrôler. 

Le scénario qui se présente à nous est nouveau et extrêmement incertain. Il laisse plus de questions que de réponses définitives. Vivons-nous une bipolarité (États-Unis contre Chine), comme l’affirment les camarades de l’APS brésilienne, ou bien un monde désarticulé/désorganisé comme le dit Matveev ? Quel est le degré d’autonomie de la Russie par rapport à la Chine ? Les États-Unis parviendront-ils réellement à imposer un découplage économique de la Chine du marché mondial ? Iront-ils jusqu’à annexer des territoires dans « l’hémisphère occidental », comme le Groenland ? Leurs initiatives belliqueuses porteront-elles gravement atteinte au rôle du dollar en tant que monnaie de réserve ? Comment leur présence militaire évoluera-t-elle dans des régions clés du monde, telles que l’Afrique, la région indopacifique et l’Arctique ? Pour l’instant, nous ne pouvons que faire des conjectures. L’important est que ce ne sont pas seulement les décisions de Trump qui détermineront l’issue, mais aussi les réactions nationales et mondiales à celles-ci.

Avril 2026

Ana Cristina Carvalhes est militante au Brésil et membre de la direction de la IVe Internationale.

Cet article est une version éditée du rapport présenté par l’autrice lors du Comité international de la IVe Internationale de février 2026.

 

Références

Amin, Samir, L’impérialisme et le développement inégal, Coll. « Arguments », 1976, Les Éditions de Minuit (leseditionsdeminuit.fr).

Arrighi, Giovanni, Adam Smith à Pékin. Les promesses de la voie chinoise, Coll. « Essais et documents », 2009 (éd. orig. 2007), Max Milo Éditions (maxmilo.com).

Boukharine, Nicolas, L’économie mondiale et l’impérialisme : esquisse économique, Coll. « Anthropos », 1967 (écrit en 1915), Éditions Anthropos / Economica (economica.fr).

Chesnais, François, La mondialisation du capital, Coll. « Alternatives économiques », 1994 (éd. augmentée 1997), Éditions Syros (syros.fr).

Hilferding, Rudolf, Le Capital financier. Étude sur le développement récent du capitalisme, Coll. « Le Sens commun », 1970 (éd. orig. 1910), Les Éditions de Minuit (leseditionsdeminuit.fr).

Hobson, John Atkinson, L’impérialisme. Une étude, Coll. « Économie classique », 1992 (éd. orig. 1902), Éditions Economica (economica.fr).

Kautsky, Karl, « Der Imperialismus » (L’impérialisme), revue Die Neue Zeit, vol. 2, n° 21, 1914, J.H.W. Dietz Nachfolger (dietz-verlag.de).

Lénine, Vladimir Ilitch, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme : essai de vulgarisation, Coll. « Bibliothèque marxiste », 1917 (écrit en 1916), Éditions Sociales (editionssociales.fr).

Luxemburg, Rosa, L’accumulation du capital. Contribution à l’explication économique de l’impérialisme, Coll. « Textes à l’appui », 1969 (éd. orig. 1913), Éditions François Maspero / La Découverte (editionsladecouverte.fr).

Marini, Ruy Mauro, « Acumulação capitalista mundial e subimperialismo » (L’accumulation capitaliste mondiale et le sous-impérialisme), revue Crítica Marxista, vol. 1, n° 2, 1977. Disponible sur marxists.org.

Marini, Ruy Mauro, América Latina: dependência e integração (Amérique latine : dépendance et intégration), 1992, Editorial Nueva Sociedad / Editora Brasil Urgente (nuevasoc.org).

Marx, Karl, Le Capital, Critique de l’économie politique, Livre premier, section VIII, chapitre XXIV (« La soi-disant accumulation primitive »), 1872-1875, Éditeur Maurice Lachâtre / Éditions Sociales (editionssociales.fr).

Wallerstein, Immanuel, Le Système-monde moderne (Tomes I et II), Coll. « Bibliothèque des Histoires », 1980 et 1984 (éd. orig. 1974 et 1980), Éditions Flammarion (flammarion.com).

  • 1Clôture des parcelles. Le mouvement des enclosures comprend les changements qui, dès le 12e siècle et surtout de la fin du 16e siècle jusqu’au 17e siècle, ont transformé, dans certaines régions de l’Angleterre, l’agriculture traditionnelle, jusqu’alors réalisée dans le cadre d’un système de coopération et de communauté d’administration de terres appartenant à un seigneur local (sans délimitation physique). Les enclosures ont abouti à réserver l’usage de ces terres seigneuriales à quelques personnes choisies par le propriétaire, chaque champ étant désormais séparé du champ voisin par une barrière ou une haie comme dans un bocage. Karl Marx considère que ce bouleversement économique et juridique est un point de départ du capitalisme.
  • 2Concept dont Patrick Bond abuse quelque peu, en qualifiant par exemple la Russie de « sous-impérialiste » et en accordant une importance géopolitique excessive aux sous-impérialistes des BRICS, groupe hétérogène qui, outre l’impérialisme régional russe, comprend la Chine, qui n’est clairement plus, aujourd’hui, un pays « à revenu intermédiaire ». Marini affirme en 1992 dans son ouvrage Amérique latine : dépendance et intégration : « Le sous-impérialisme correspond à l’expression perverse de la différenciation subie par l’économie mondiale, résultat de l’internationalisation de l’accumulation capitaliste, qui a opposé au schéma simple de la division du travail – cristallisé dans la relation centre-périphérie, qui préoccupait la CEPAL – un système de relations bien plus complexe. Dans ce système, la diffusion de l’industrie manufacturière, en augmentant la composition organique moyenne nationale du capital – c’est-à-dire le rapport existant entre les moyens de production et la main-d’œuvre – donne naissance à des sous-centres économiques (et politiques), dotés d’une relative autonomie, bien qu’ils restent subordonnés à la dynamique globale imposée par les grands centres. À l’instar du Brésil, des pays comme l’Argentine, Israël, l’Iran, l’Irak et l’Afrique du Sud revêtent – ou ont revêtu, à un moment donné de leur évolution récente – un caractère sous-impérialiste, aux côtés d’autres sous-centres où cette tendance ne s’est pas pleinement manifestée ou ne s’est qu’à peine dessinée, comme, en Amérique latine, le Mexique et le Venezuela ».
  • 3Les villes italiennes au 15e siècle, les Pays-Bas aux 16e et 17e siècles, l’Angleterre à partir du 18e et les États-Unis à partir du 20e.
  • 4Adam Smtih à Pékin – Les promesses de la voie chinoise, Éditions Max Milo.
  • 5Ilia Matveev. « A World Disjointed – China, Russia, and the coming era of inter-imperialist rivalry » (Un monde désarticulé : la Chine, la Russie et l’ère à venir de la rivalité inter-impérialiste), Spectre Journal, automne 2025, pages 25-39.

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