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SALT, MIRV, MAD… détente ?

par Jon Rothschild
Quelle détente ?

La presse mondiale est pratiquement unanime : la 3e grande rencontre au sommet de Nixon avec le premier secrétaire du PC soviétique, Léonid Brejnev, a été un four. L'hebdomadaire américain Newsweek écrit : « Malgré toute l'excitation et toutes les manchettes qui entourèrent la conférence au sommet, MM. Nixon et Brejnev n'ont pas réussi à résoudre le problème principal auquel ils étaient confrontés : limiter davantage la prolifération d'armes nucléaires offensives. Cet échec projette la perspective d'une escalade alarmante dans la course aux armements sur l'avenir de la détente. »

De l'autre côté de l'Atlantique, l'hebdomadaire The Economist, qui exprime l'avis d'un secteur non insignifiant du capital financier britannique, était tout aussi franc : « Lors de sa troisième rencontre avec M. Brejnev, M. Nixon a obtenu juste assez de résultats pour se défendre contre l'accusation qu'il n'aurait pas dû aller à Moscou du tout. Mais il n'a pas atteint ce qu'il désirait le plus, et ce qu'il pensait encore il y a peu de temps pouvoir obtenir. La concurrence nucléaire entre les superpuissances n'a pas été arrêtée. Aucun nouvel accord en vue de l'arrêter d'une quelconque façon efficace n'a résulté de ces conversations. »

Ce que Nixon apparemment croyait pouvoir atteindre, c'était un nouvel accord sur la limitation des armes nucléaires, ou du moins une « percée conceptuelle » sur un accord possible pour étendre celui qui fut conclu lors de la première rencontre au sommet en URSS en mai 1972. Cet accord fut le résultat du premier tour des « conversations sur la limitation des armes stratégiques » (SALT I), qui avaient commencé à Helsinki en novembre 1969 et qui s'étaient prolongées pendant deux ans et demi avant de produire des résultats.

Pour l'essentiel, les accords SALT I limitent le nombre de fusées porteuses d'armes nucléaires qui peuvent être déployées par Moscou et Washington. Ils doivent rester en vigueur jusqu'en 1977. Conscients de la nécessité d'élaborer un accord faisant suite à SALT I longtemps avant l'expiration de l'accord de mai 1972 ; conscients également de la durée nécessaire à la négociation d'un tel accord, les gouvernements américain et soviétique ont initié le deuxième round des conversations (SALT II) à Genève en novembre 1972. Jusqu'ici cependant, ce nouveau tour des négociations n'a point fait de progrès. Ni la visite de Kissinger à Moscou en mars 1974, ni celle de Nixon de juin 1974 n'ont permis de mettre SALT II sur orbite.

Pourquoi SALT ?

Il est évident que la classe dominante américaine de même que la bureaucratie soviétique ont intérêt à introduire une certaine limite à la course aux armements. Dans le monde capitaliste, et spécialement aux États-Unis, les dépenses gouvernementales massives pour acquérir des armes coûteuses constituent un facteur important d'exacerbation de l'inflation. En plus, le budget « de la défense » en expansion constante rend plus difficile l'augmentation de dépenses pour des projets tendant à canaliser la radicalisation de la communauté noire et à accorder des concessions à la classe ouvrière dans son ensemble. D'un point de vue purement économique, l'impérialisme américain aurait beaucoup à gagner en stabilisant au moins ses dépenses visant l'acquisition des armes stratégiques.

Quant à la bureaucratie soviétique, les gains économiques qu'elle peut faire en réduisant le budget militaire quelque peu sont encore plus évidents. Pour l'économie soviétique, les dépenses nucléaires constituent un gaspillage total. Alors qu'un secteur de la classe bourgeoise américaine réalise d'énormes profits grâce aux contrats pour la fabrication d'armes, les dépenses militaires ne sont qu'une diversion des ressources économiques en URSS. Aucun secteur de la société n'en tire un profit quelconque. Techniquement, les armes produites sont absolument inutiles pour le maintien de la domination de la bureaucratie sur l'Europe orientale, ou dans le cadre de sa politique à l'égard du monde capitaliste pris dans son ensemble.

La demande accrue de biens de consommation de la part de la classe ouvrière soviétique, qui est aujourd'hui la majorité de la société et une majorité qui s'accroît même, soumet la bureaucratie à une pression constante pour qu'elle modifie sa politique d'investissements. La course aux armements représente l'obstacle principal sur cette voie. Du point de vue de la bureaucratie soviétique, il vaudrait mieux en finir complètement avec cette course aux armements nucléaires.

Le début même des conversations SALT exprime donc le désir mutuel de Moscou et de Washington de chercher à limiter l'escalade des dépenses pour des instruments de destruction nucléaire. Mais ce désir mutuel est limité à son tour par l'opposition fondamentale entre la nature de classe des deux États. En tant que puissance impérialiste dirigeante, l'impérialisme américain a besoin d'une supériorité nucléaire sur les États ouvriers. À l'époque nucléaire, la capacité de jouer le gendarme mondial implique la capacité d'utiliser, ou du moins de pouvoir menacer d'utiliser, une force de frappe nucléaire. Et la bureaucratie qui gouverne l'Union soviétique, quand bien même elle reste disposée à écraser ou à trahir des soulèvements révolutionnaires de par le monde en vue de conserver ses propres privilèges, n'a pas le choix et doit donc se défendre contre l'hégémonie nucléaire des États-Unis. Chaque innovation technologique de la part des USA, en vue d'accroître la capacité de l'impérialisme américain à faire jouer le chantage nucléaire, doit donc être suivie d'une innovation défensive correspondante en URSS. Indépendamment des désirs des deux côtés, de la prétendue détente, ou de tout autre facteur secondaire, il en résulte précisément une course aux armements nucléaires. En dernière analyse, celle-ci est le produit de la contradiction irréconciliable entre le système social qui prévaut aux États-Unis et celui qui existe en URSS.

Tout cela peut paraître plutôt évident pour des marxistes révolutionnaires, bien que ce soit indispensable pour comprendre l'importance et les limites des SALT. Malheureusement, ce n'est pas si évident que cela pour tout le mouvement ouvrier, y compris pour toute son avant-garde. La bourgeoisie et ses porte-parole formulent en général ces discussions sur la course aux armements nucléaires dans les termes de ce qui est généralement appelé la « théorie du jeu », une des excroissances théoriques les plus décadentes de l'époque de l'agonie du capitalisme. Mais la terminologie et l'idéologie de cette « théorie » appliquée au domaine des armes nucléaires ne prévalent pas seulement dans les revues bourgeoises, mais encore dans beaucoup d'organes du mouvement ouvrier. La formule la plus communément utilisée, qui reflète l'utilisation de cette « théorie », est celle qui affirme que, sous-jacente aux conversations SALT, il y a la question de « l'équilibre nucléaire de la terreur entre les deux superpuissances ». Le jargon spécialisé utilisé aux USA pour référer à cet « équilibre de la terreur » emploie le vocable appelé de manière appropriée MAD, c'est-à-dire « mutual assured destruction » (la destruction mutuelle assurée — INPRECOR). John Newhouse, auteur d'un livre consacré à l'histoire de SALT, en a résumé le sens dans la phrase que voici :

« Les conversations ont été entamées non sous une impulsion commune pour réduire les armements, mais par suite de la nécessité mutuelle de rendre plus solennel le principe de la parité — ou, pour le dire autrement, d'établir que chaque côté accepte le fait que l'autre côté est capable d'infliger des représailles inacceptables en réponse à une attaque nucléaire. »

Mais la vérité est fort différente. Depuis que le monopole américain des armes nucléaires fut brisé par le développement d'armes similaires en Union soviétique, ce fut la stratégie de Moscou de s'assurer un principe solennel de parité comme moyen d'éviter l'holocauste nucléaire, alors que la stratégie de Washington fut celle de renverser chaque fois la parité au moyen d'innovations technologiques, dans le but de transformer la guerre nucléaire en option de politique réaliste pour l'impérialisme. En d'autres termes, et pour utiliser de nouveau la terminologie des vautours de « l'industrie des gros cerveaux » aux USA, Washington cherche toujours à obtenir une « capacité de porter un premier coup nucléaire », alors que la politique nucléaire de l'URSS a consisté dans la recherche d'un potentiel de contre-attaque suffisant pour rendre les risques d'un « premier coup nucléaire » trop grands pour l'impérialisme américain.

Technologie et négociations

Il y avait deux aspects principaux de l'accord résultant des conversations SALT I. D'abord, on limita le nombre de fusées défensives à déployer par les deux côtés. Chaque puissance fut autorisée à construire un système de fusées antifusées autour de sa capitale et autour d'une seule de ses bases de lancement de fusées. Le nombre total de ces « fusées antifusées » ABM (anti-ballistic missiles) était fixé à 200 pour chacun des deux pays. Il y avait déjà pas mal de doute sur l'efficacité de l'ABM. Historiquement, la technologie offensive a toujours été en avance sur la technologie défensive, ce qui a produit une situation dans laquelle la plupart des systèmes de fusées antifusées étaient déjà démodés avant même d'être installés.

Aux USA, il y eut une opposition massive, à la fin des années 60 et au début des années 70, à la création d'un système étendu d'ABM proposé par le Pentagone. Cette opposition ne provint pas seulement du mouvement antiguerre mais de larges secteurs de la classe dominante elle-même. La preuve du manque d'importance de l'aspect ABM des accords SALT I est apportée par le fait que ni les États-Unis, ni l'Union soviétique n'ont entrepris quoi que ce soit en vue d'installer le deuxième système de fusées antifusées permis par l'accord (chacun d'eux a installé le premier système ABM autour de sa capitale). Lors de la 3e conférence au sommet, on s'est mis d'accord pour abandonner l'installation du deuxième système ABM.

Le second aspect des accords SALT I fut de limiter le nombre de fusées offensives à construire des deux côtés. Chaque côté gèlerait le nombre de fusées dont il disposerait : les États-Unis s'en tiendraient à 1 000 fusées terre-terre et à 710 fusées mer-terre, la plupart d'entre elles montées sur des sous-marins Polaris ou Poséidon. L'URSS s'en tiendrait à 1 410 fusées terre-terre et à 950 fusées mer-terre.

La comparaison entre ces chiffres de fusées peut cependant induire en erreur. Ils ne reflètent point la puissance de destruction présente dans chaque camp. En effet, depuis la fin des années 60, Washington a introduit une innovation technologique appelée MRV (multiple re-entry vehicle — véhicule à rentrée multiple — INPRECOR). Il s'agit d'un système de fusées capables de faire tomber, chacune, plusieurs bombes nucléaires sur des points d'impact éloignés les uns des autres de quelques kilomètres, selon un modèle fixe. Aux MRV succédèrent les MIRV (multiple independently targeted re-entry vehicles — INPRECOR), fusées dont chacune est capable de lâcher plusieurs bombes nucléaires sur des objectifs éloignés les uns des autres de centaines de kilomètres. Des MIRV devinrent opérationnels dans le système nucléaire offensif des USA dès 1969. L'URSS, de son côté, n'a pu entamer sérieusement la fabrication des MIRV qu'après que ces systèmes furent déjà complètement achevés aux États-Unis ; la première expérience soviétique d'un MIRV n'eut lieu qu'en août 1973.

SALT I n'a pas réduit le nombre de têtes nucléaires que chaque côté pouvait utiliser ; l'accord ne limita que le nombre de fusées porteuses de têtes nucléaires. Si donc l'URSS détient un nombre plus élevé de fusées, les USA détiennent une supériorité écrasante en matière de têtes nucléaires ; on estime leur nombre à présent à 7 900. En 1977, lorsque l'accord SALT I viendra à expiration, ils en auront 9 700. Même si elle devait réussir avec tous ses projets MIRV en cours, l'URSS ne disposerait que d'environ 4 000 têtes nucléaires en 1977. En mars 1974, le secrétaire américain à la Défense, Schlesinger, estima que l'URSS pouvait à présent délivrer quelque 2 600 têtes nucléaires.

Le problème posé par l'accord SALT I fut donc celui-ci : Moscou n'avait pas de raison de laisser Washington développer des MIRV sans limites, ce qui permettrait à l'impérialisme américain d'accroître sa capacité offensive en matière de fusées à têtes nucléaires. En 1973, l'URSS expérimenta quatre fusées nouvelles, dont trois peuvent lâcher des MIRV. L'impérialisme américain a riposté aux tentatives soviétiques de le rattraper en annonçant au début de 1974 que de nouvelles installations militaires soviétiques seraient ajoutées aux objectifs prévus pour les MIRV américains. Washington fit simultanément savoir qu'il s'apprêtait à passer à une troisième phase de développement des fusées à têtes nucléaires multiples, les MARV (maneuverable re-entry vehicle — véhicules à rentrée manœuvrable — INPRECOR). Les MARV incorporent le système MIRV, mais les têtes nucléaires individuelles lâchées sur des objectifs fort distants les uns des autres seraient en outre capables de changer de cours en plein vol, ce qui les rendrait évidemment beaucoup plus précises et beaucoup plus difficiles à intercepter.

Il en résulta une « panne » dans les négociations pour SALT II, que le numéro de Newsweek du 15 juillet 1974 a formulée de la manière suivante : il s'agirait « de tomber d'accord sur une formule qui égaliserait la puissance nucléaire des deux pays en équilibrant la supériorité soviétique en matière de nombre de fusées (2 358 contre 1 710) par l'avance américaine en matière de têtes nucléaires (7 940 contre 2 600). »

Washington a proposé d'étendre l'accord SALT I pour deux ou trois ans, et d'aboutir à une déclaration qui limiterait « en principe » l'expansion ultérieure des MIRV. Comme Washington a déjà équipé pratiquement toutes ses fusées de MIRV, alors que l'URSS a à peine commencé d'installer les siens, cela équivaudrait à un monopole virtuel américain de têtes nucléaires multiples, une des principales avances techniques en matière de technologie nucléaire. Moscou a naturellement rejeté ces propositions. D'où l'impasse et l'échec de la 3e conférence au sommet, qui n'a même pas produit la « percée conceptuelle ».

Deux stratégies

Dans son numéro du 8 juillet 1974, Newsweek examine l'importance pour l'impérialisme US d'empêcher l'URSS de combler la différence en quantité de MIRV.

« Pendant des années, écrit ce magazine, l'Union soviétique a favorisé les fusées lourdes telles que les SS-9, capables de délivrer un épouvantable coup de 25 mégatonnes (c'est-à-dire une bombe à fusion avec une puissance explosive équivalant à 25 millions de tonnes de TNT — INPRECOR), alors que les États-Unis ont fait confiance à des missiles plus petits et très précis qui visent à remplir la même fonction avec une puissance explosive inférieure en mégatonnage. Mais avec les MIRV, le Kremlin aura également acquis un énorme avantage en ‘puissance de charge’ (la capacité de délivrer des charges plus lourdes et un plus grand nombre de MIRV), qui fera plus qu'annuler la supériorité américaine actuelle en têtes nucléaires. Les experts du Pentagone s'attendent à ce que Moscou se dote de 8 000 têtes nucléaires au cours de la décennie à venir, donnant ainsi aux Russes un avantage en ‘puissance de charge’ d'environ six à un. Une attaque surprise de cette puissance, affirment-ils, pourrait balayer l'ensemble des 1 000 Minuteman III ICBM (Intercontinental Ballistic Missiles — missiles balistiques intercontinentaux — INPRECOR) existant actuellement aux USA. »

L'implication, bien sûr, est que, étant donné que l'URSS favorisait précédemment les missiles lourds, le développement des MIRV par Moscou représenterait un changement qualitatif dans les rapports de force, auquel Washington devrait répondre en développant de nouvelles armes, puisque la « parité » aura été détruite quand l'URSS aura acquis la capacité de frapper la première. Le seul problème avec cette théorie, c'est qu'il n'existe pas de preuve à l'appui et qu'il y a beaucoup de preuves pour la contredire.

Actuellement, les États-Unis ont — en plus des 1 000 Minuteman III — 41 sous-marins Polaris et Poséidon et 496 bombardiers à longue portée équipés d'armes nucléaires. Une bonne partie de la flotte de bombardiers est en permanence en vol (« pénurie de carburant » ou non), volant des bases US jusqu'au cercle polaire et retour. Chacun des sous-marins Polaris et Poséidon transporte 16 missiles, chacun des missiles a 16 têtes nucléaires MIRV (puissance de charge 1 200 livres) et une portée de 2 750 miles.

Mais ce n'est pas tout. Le secrétaire à la Défense, Schlesinger, a proposé (et le Congrès a approuvé) la construction d'un nouveau sous-marin appelé le Trident. Chaque Trident transportera des missiles avec 24 MIRV d'une portée de 5 000 miles. De plus, il existe des plans pour construire 244 nouveaux superbombardiers B-1 (coûtant 42 millions de dollars chacun), le B-1 représentant une amélioration des B-52 utilisés contre le Vietnam du Nord lors des bombardements de Hanoï et de Haïphong à Noël 1972. Les conséquences de tout cela sont assez évidentes. Même Newsweek notait : « Même si l'Union soviétique devait prendre le risque d'un cataclysme par une première attaque surprise contre les installations militaires américaines et les sites d'ICBM, une proportion suffisante de cette armada aérienne survivrait pour détruire les centres de population soviétiques. »

Détruire n'est pas le mot approprié. 41 sous-marins portant chacun 16 missiles représentent 656 missiles. Étant donné que chaque missile porte 10 MIRV, le nombre total de têtes nucléaires sur les sous-marins est de 6 500. D'après Newsweek, 100 têtes nucléaires peuvent tuer 100 millions de personnes. Cela signifie que les missiles de la flotte sous-marine américaine transportent assez de têtes nucléaires pour détruire 5 560 (sic) millions de personnes, c'est-à-dire plus du double de la population terrestre. Sans compter les bombardiers aériens, les projets de bombardiers et les nouveaux sous-marins en construction. Ainsi, l'argument selon lequel l'acquisition des MIRV donnerait à l'URSS la possibilité de lancer une « première attaque » paralysante contre les États-Unis est totalement ridicule. MIRV ou non, même avec sa puissance actuelle, l'impérialisme US serait capable de répondre à une attaque soviétique en tuant toute la population mondiale — deux fois. Peut-être cela constitue-t-il une puissante arme préventive !

Le fond du problème est que, en cas d'attaque nucléaire directe entre les États-Unis et l'URSS, la capacité de porter le premier coup ne devient réelle que si un des pays est capable, dans ce premier coup, de paralyser la capacité de riposte de l'autre pays. Il est absolument clair que l'Union soviétique ne dispose pas d'une telle capacité de paralyser la riposte américaine et qu'elle n'aura jamais cette capacité, et il n'y a pas le moindre signe qu'elle soit tentée de l'obtenir. Les bombardiers américains qui sont constamment en vol ne peuvent pas être éliminés par un premier coup nucléaire de l'URSS. La flotte sous-marine américaine, entièrement mobile et capable de frapper l'Union soviétique à partir d'une distance de plusieurs milliers de miles, ne pourrait pas être détruite par une attaque de l'Union soviétique. Il ne faut pas non plus oublier que l'impérialisme US dispose d'un vaste réseau de bases étrangères — certaines dans des pays frontaliers de l'Union soviétique — qui sont équipées d'avions capables de lancer des représailles contre l'URSS même en cas de destruction totale des États-Unis par une attaque soviétique. Tous ces faits étaient réels à l'époque de la guerre froide et continuent à l'être à l'ère de la « détente ».

Si l'on considère la situation de l'angle opposé, on arrive à des conclusions plutôt différentes. Les missiles offensifs américains « plus petits » mais « très précis » et équipés de nombreuses têtes nucléaires sont capables de lancer des attaques sur des cibles plus petites que des villes. Plus spécifiquement, il a été tenté de construire des missiles qui pouvaient frapper les installations de missiles soviétiques en paralysant la capacité de riposte de l'URSS ou en détruisant de larges centres industriels ou d'autres cibles « limitées ». À la fin des années 50 et au début des années 60, avant le développement extensif de la flotte lance-missiles de l'Union soviétique, l'URSS était particulièrement vulnérable à ce genre d'attaque. (Une des raisons du refus catégorique par l'URSS des propositions américaines d'une inspection « sur place » des installations nucléaires à cette époque se basait sans aucun doute sur le fait que la vulnérabilité de l'URSS serait grandement augmentée si Washington était capable de déterminer la situation et l'étendue des bases soviétiques.) La tendance constante des Américains à développer des systèmes offensifs toujours plus précis et pratiquement invulnérables du type du MRV est exactement un produit de la tentative de l'impérialisme de se doter d'une capacité de lancer la première attaque nucléaire.

Dans ce sens, il est intéressant de voir que des « scénarios » pour une guerre nucléaire « limitée » sont une fois de plus discutés dans la presse américaine. Newsweek du 22 avril décrivait un tel scénario. Il partait d'une occupation de Berlin par l'URSS (ainsi les « Russes » sont clairement les agresseurs), et décrivait une éventuelle réponse américaine :

« Le Président est déterminé à faire comprendre aux dirigeants russes qu'il est très sérieux — qu'ils risquent la guerre nucléaire. Il demande qu'on lui apporte une téléphoto d'une usine hydroélectrique dans une région isolée de l'URSS — satisfait de voir qu'une attaque éclair contre cette cible causera un minimum de pertes civiles, il déclenche le signal de lancement d'une seule ICBM. Puis il regarde, sur un écran de télévision placé devant lui, la destruction de l'usine hydroélectrique.

« Impossible ? Pas du tout. En 1980, les USA posséderont un réseau de satellites de communication, des stations de relais interspatiales et le système Survsatcom (Survivable Satellite Communications) capable de transmettre au Président des films de n'importe quel coin de la planète. »

La différence de stratégie entre les deux pays est claire. La course aux armes nucléaires fut lancée par l'impérialisme américain, qui espérait, au début, que son monopole nucléaire serait le facteur déterminant dans l'établissement de la Pax Americana après la Seconde Guerre mondiale. Quand le monopole nucléaire américain fut brisé, Washington modifia sa tactique mais maintint sa stratégie d'ensemble, qui était de se doter de la capacité de lancer la première attaque nucléaire contre l'URSS, de telle sorte que le recours aux armes nucléaires soit toujours une option politique réelle pour l'impérialisme. Ainsi les États-Unis prirent la première place dans le domaine des bombardiers supersoniques, des sous-marins lanceurs de missiles, des MRV et de leurs dérivés, et tous les autres systèmes basés sur un grand nombre de missiles petits, mais précis. En réponse, l'URSS développa les têtes nucléaires massives, certaines d'une puissance de 100 mégatonnes, et des missiles gigantesques capables de propulser ces têtes nucléaires contre les USA. Tandis que la technologie américaine était orientée vers le développement d'armes petites, précises et variées, la technologie soviétique était orientée vers la création de terrifiantes bombes « funestes ». Ces deux orientations ne furent pas prises en fonction d'une différence de tempérament ou d'inclinations esthétiques différentes. La stratégie américaine correspondait à une tentative visant à développer une capacité de lancer la première attaque nucléaire ; la stratégie soviétique est fondée sur le développement de moyens de destruction si massifs qu'ils seraient susceptibles de décourager Washington de lancer la première attaque, puisque la capacité de riposte de l'URSS pourrait détruire l'ensemble des États-Unis.

Dans tous les cas, ce sont les États-Unis qui ont ouvert la voie aux innovations technologiques, accélérant la course aux armements (sous-marins lanceurs de missiles, MRV, etc.), l'Union soviétique essayant simplement de suivre. Puis la réponse soviétique était suivie par un nouveau développement technologique. C'est cette dynamique qui est à la base de la course aux armements nucléaires, et non une tentative mutuelle de renverser le « principe de parité » ou « l'équilibre de la terreur nucléaire ».

Dans ce sens, la continuation de la course aux armements nucléaires malgré la « détente » internationale confirme le fait que, quels que soient les accords conjoncturels qui puissent être atteints par Moscou et Washington, basés sur la trahison de la révolution mondiale par Moscou, le conflit entre l'État impérialiste américain et l'État ouvrier soviétique se maintiendra. Ce conflit trouve sa base dans la différence fondamentale de classe entre la société soviétique et la société américaine. Et il se manifeste non seulement dans des affrontements sur les accords de limitation de l'armement, mais en manœuvres politiques et militaires permanentes, dans la mesure où Moscou et Washington essaient d'étendre leur influence aux dépens l'un de l'autre. (La nouvelle pénétration américaine au Moyen-Orient, menée contre la bureaucratie soviétique et fort peu appréciée au Kremlin, et l'incapacité flagrante de la Conférence sur la sécurité et la coopération européenne à donner le moindre résultat sont des exemples récents, à des niveaux très divers, du conflit fondamental d'intérêts entre les États américain et soviétique.)

La « détente » n'a pas éliminé ce conflit. Elle a tout juste modifié sa forme. Dans ce sens, la détente n'est qu'une extension de la guerre froide des années 50 et 60. La course aux armes nucléaires — lancée et intensifiée par la détermination de l'impérialisme de préserver son hégémonie militaire — fait donc tout autant partie du système social dominant aux USA que le racisme ou l'exploitation du travail. Tant que l'impérialisme et le capitalisme ne seront pas détruits par la révolution prolétarienne, la guerre nucléaire, avec toutes les menaces qu'elle fait peser sur la survivance de l'humanité, restera une option « pensable » pour Washington.

Été 1974

Lettre hebdomadaire

 

 

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