Le nouveau Manifeste de la IVe Internationale est maintenant disponible aux éditions La Brèche (2025, 4 euros). Ce Manifeste pour une révolution écosocialiste, rompre avec la croissance capitaliste est un document qui marque une nouvelle étape dans l’histoire du mouvement fondé en 1938 par Léon Trotsky et ses camarades.
Depuis le Manifeste des Égaux (1796) de Babeuf et le Manifeste Communiste (1848), beaucoup de documents de ce genre ont surgi au cours de l’histoire du mouvement ouvrier. Certains, comme celui de Marx et Engels en 1848, ont marqué des générations de lecteurs. D’autres ont vite été oubliés… Malgré leurs différences, ils partagent certaines caractéristiques :
• le désir de porter à la connaissance de tou·tes une proposition nouvelle,
• un résumé des principales analyses, ainsi que du programme et de la stratégie d’un mouvement politique,
• un langage accessible au plus grand nombre,
• l’interaction entre des analyses de conjoncture et l’affirmation de quelques principes fondateurs.
On peut considérer le texte fondateur de la Quatrième Internationale, L’Agonie du capitalisme et les tâches de la IVe Internationale, connu comme Programme de Transition (1938), comme un manifeste, même si ce terme ne figure pas dans son intitulé. La IVe Internationale a désigné plusieurs autres documents comme des manifestes : par exemple, en 1948 fut publié le Manifeste du Deuxième Congrès de la Quatrième Internationale : Contre Wall Street et le Kremlin. Pour le programme du Manifeste Communiste. Pour la Révolution Socialiste Mondiale, qui marque sans doute un tournant par rapport à ce qu’avait envisagé Léon Trotsky en 19381. Le même constat vaut pour Socialisme ou Barbarie. Au Seuil du 21e siècle. Manifeste de la Quatrième Internationale, de 1993, qui prend acte de la disparition du prétendu « socialisme réel ».
Un manifeste de notre temps
Le nouveau Manifeste pour la révolution écosocialiste cherche à esquisser des pistes pour comprendre et agir face aux défis de notre époque. Il a, bien entendu, beaucoup en commun avec ceux de 1938, 1948 et 1993 : comme eux, il propose une analyse marxiste de la conjoncture, aussi bien économique que sociale et politique, un « programme de transition » (selon la méthode définie par Trotsky), une stratégie révolutionnaire et un horizon socialiste. Mais il n’en présente pas moins des particularités qui le distinguent des textes précédents.
Alors que le Programme de Transition de 1938 a été rédigé par Léon Trotsky et le Manifeste de 1993, en large mesure, par Ernest Mandel, le nouveau Manifeste de l’Internationale est le produit d’un travail collectif, qui a duré plus d’une année, et où se sont investi·es des camarades du Nord et du Sud Global, sous la coordination de Daniel Tanuro.
Le Manifeste de 1938 affirmait que « les forces productives de l’humanité ont cessé de croître. Les nouvelles inventions et les nouveaux progrès techniques ne conduisent plus à un accroissement de la richesse matérielle ». Ce qui constituait, selon le document, une « prémisse économique » de la révolution prolétarienne 2. Quoi qu’on puisse penser de la validité de ce jugement en 1938, dans l’après-guerre on ne pouvait plus nier que les forces productives continuaient à croître et qu’on assistait, dans le cadre du capitalisme, à un « accroissement de la richesse matérielle » – certes usurpé par une minorité d’exploiteurs 3.
Or, en 2025, pour le nouveau Manifeste, cet « accroissement de la richesse matérielle », cette croissance capitaliste sans bornes et sans limites, est précisément ce qu’il faut combattre : « rompre avec la croissance capitaliste » ! C’est aussi une rupture avec une certaine conception du progrès, de la richesse matérielle, et du « développement des forces productives ». Ce changement est l’expression d’un fait évident : la crise écologique représente, en 2025, une menace existentielle pour l’humanité, ce qui n’était pas du tout le cas en 1938.
La place de l’écologie
La IVe Internationale a pris progressivement conscience du défi écologique. Absente des manifestes de 1938 et 1946, la question est présente dans celui de 1993, mais de façon limitée : il s’agit d’un chapitre parmi les 22 du document, et il s’inquiète surtout de la pollution et de l’épuisement des ressources naturelles. Le tournant est pris en 2003, au 15e Congrès, avec la résolution « Écologie et socialisme », la première dans l’histoire de l’Internationale à avoir la crise écologique pour thème central. Le terme « écosocialisme » apparaît ici aussi pour la première fois, pour décrire un des courants de la gauche écologique, avec lequel on s’identifie :
En rupture avec l’idéologie productiviste du progrès – dans sa forme capitaliste et/ou bureaucratique (dite « socialiste réelle ») – et opposé à l’expansion à l’infini d’un mode de production et de consommation destructeur de l’environnement, l’écosocialisme représente dans le mouvement ouvrier et dans l’écologie la tendance la plus sensible aux intérêts des travailleurs et des peuples du Sud, celle qui a compris l’impossibilité d’un « développement soutenable » dans le cadre de l’économie capitaliste de marché. 4
Le document de 2003 esquisse aussi un bilan critique du retard pris par la IVe Internationale dans la compréhension et la prise en charge de la question écologique. Une section intitulée « La IVe Internationale et la crise écologique » est consacrée à ce bilan « autocritique » :
Comme ce fut le cas pour la plupart des partis du mouvement ouvrier, cette problématique n’a pas été abordée dans les premières années d’existence de notre Internationale. Il serait inutile de la chercher, par exemple, dans le Programme de transition, qui est le document programmatique de base du congrès de fondation en 1938. Dans la période qui a suivi la seconde guerre mondiale, les marxistes révolutionnaires n’ont pas du tout ignoré la destruction de l’environnement et la pollution de l’air et de l’eau. Mais ces phénomènes n’étaient considérés que comme l’une des conséquences néfastes d’un système exploiteur et inhumain et non perçus comme un phénomène global qui menace de détruire les bases mêmes de toute vie. [...]
La plupart des sections n’ont commencé à se poser les problèmes écologiques que lorsqu’ils ont fait les gros titres de la presse à la suite des actions d’autres forces. Il s’en est suivi que le débat au sein de l’Internationale a été relativement lent. Tandis que d’autres courants et individus discutent de la question de l’écologie et du socialisme depuis des dizaines d’années, les marxistes révolutionnaires sont restés plutôt silencieux.
Un autre pas en avant important fut pris au 16e Congrès, en 2018, quand l’écosocialisme fut adopté comme orientation de l’Internationale – il figure dans le titre de la résolution : « La destruction capitaliste de l’environnement et l’alternative écosocialiste ». Le document fut dédié « à la mémoire de Berta Caceres, militante indigène écologiste et féministe du Honduras, assassinée le 3 mars 2016 par les hommes de main des multinationales, ainsi que de tous les martyrs des luttes pour une justice environnementale » 5.
La question de la décroissance
Cette résolution posait déjà l’impératif de la décroissance – dans une section intitulée prudemment « Débats en cours, clarifications, questions ouvertes » – tout en signalant qu’il ne s’agissait pas d’un programme ou d’un projet de société, puisqu’elle ne disait rien des rapports de production et de propriété6.
Dans le Manifeste de 2025, la décroissance n’est plus une « question ouverte », mais une nécessité incontournable. Elle est affirmée dès le titre du document, qui rappelle l’impératif de « rompre avec la croissance capitaliste ». La décroissance juste, écosocialiste, prend cependant en compte le développement économique inégal et combiné : « La consommation finale mondiale d’énergie doit diminuer radicalement – ce qui implique produire moins et transporter moins à l’échelle mondiale – tout en augmentant la consommation d’énergie dans les pays les plus pauvres, pour satisfaire les besoins sociaux » 7.
Cela dit, les pays pauvres peuvent, eux aussi, contribuer à la décroissance écosocialiste globale en supprimant la consommation ostentatoire de l’élite parasitaire, en luttant contre les mégaprojets écocides et la destruction des biomes par l’agrobusiness et l’industrie minière8.
Le Manifeste de 2025 s’appuie sur les acquis des résolutions écologiques des deux décennies précédentes, mais il se distingue par différents aspects :
• la conscience aigüe du danger : l’écosocialisme est nécessaire si l’on veut « sauver l’humanité d’une catastrophe écologique sans précédent dans l’histoire humaine ».
• la nécessité « d’actualiser les analyses du marxisme révolutionnaire ».
• la reconnaissance du besoin d’une « large refondation » de notre programme et de notre stratégie, une véritable « reformulation du projet socialiste ».
• désormais, le dépassement de la « fracture métabolique » (Marx) entre les sociétés humaines et la nature, le respect des équilibres écologiques, « ne sont pas seulement des chapitres de notre programme et de notre stratégie, mais leur fil conducteur ».
• une réflexion plus soutenue sur notre projet de civilisation alternative, « le monde pour lequel nous nous battons ».
Le Manifeste pour la révolution écosocialiste est le document le plus systématique et approfondi de la IVe Internationale au 21e siècle. Mais il ne se présente pas comme « le mot de la fin ». Il se veut une contribution au débat, ouverte à la discussion et aux critiques.
Le 26 septembre 2025
- 1
Par exemple, le diagnostic d’un « désarroi » et d’une « impasse » de la bourgeoisie internationale et d’une « agonie » du capitalisme.
- 2
Programme de transition (1938), Paris, Éditions de la taupe rouge, p. 20.
- 3
Ce n’est que d’un point de vue économiciste, bourgeois et impérialiste qu’on peut considérer les années 1945-1975 comme des Trente glorieuses. Glorieuses pour qui ? Certainement pas pour la majorité de l’humanité, soumise aux brutales guerres coloniales en Asie (Indochine) et en Afrique (Algérie, colonies portugaises), aux sanglantes dictatures militaires en Amérique latine et aux régimes fascistes dans plusieurs pays d’Europe (Portugal, Espagne, Grèce).
- 4
« Écologie et socialisme », section « Le mouvement ouvrier et l’écologie ».
- 5
Inprecor n° 664, mars 2018, p. 3.
- 6
Ibid, p.34.
- 7
Manifeste pour une révolution écosocialiste, rompre avec la croissance capitaliste, Paris, La Bèche, 2025, p. 18.
- 8
Ibid, pp. 54-55.