Iran, Liban, Ukraine, Palestine, Mali, Congo, Soudan… les foyers guerriers semblent toujours plus nombreux, incarnant l’ampleur de la crise capitaliste et donnant également la mesure des enjeux pour y faire face.
Initialement prévue pour 2024, la Conférence antifasciste pour la souveraineté des peuples de Porto Alegre avait été reportée à la suite des terribles inondations ayant frappé la ville – conséquences directes de l’accélération de la crise climatique. La Conférence a rassemblé plusieurs milliers de participant·es du monde entier contre la montée du fascisme, des régimes autoritaires et des guerres. C’est une réussite indéniable – cela fait plus de 20 ans que l’on n’avait pas vu un tel événement, international et pluraliste, rassembler des mouvements sociaux, des syndicats et des partis du monde entier pour réfléchir et tenter d’agir.
Un peu d’humanité dans un monde en guerre
Pour les militant·es qui s’y sont rendu·es, cela a représenté une bouffée d’oxygène. Des militant·es africain·es, des Ukrainien·nes avec leurs allié·es russes opposé·es à Poutine, les délégations des États-Unis, du Canada, d’Europe, d’Amérique latine et d’Asie étaient présent·es. Cela a créé une émulation extrêmement positive, des réseaux d’échanges et une compréhension commune qui doivent contribuer à reconstruire un internationalisme concret.
Mais la conférence a aussi ses limites, que ce soit la participation insuffisante des grands mouvements sociaux réformistes (syndicats, associations comme partis…) ou les confusions politiques liées à la situation que nous vivons.
Ainsi, il n’a pas été possible que la conférence adopte une position de soutien à la résistance ukrainienne contre l’invasion de la Russie de Poutine, en raison de la présence de courants pro-russes – ou du moins relayant une partie de sa propagande anti-ukrainienne sous prétexte de lutte intransigeante contre l’OTAN. Pire, un représentant (indirect) du régime iranien est intervenu lors de tribunes, masquant derrière un discours anti-impérialiste feutré la nature sanguinaire du régime au pouvoir à Téhéran, responsable d’une répression ayant causé la mort de dizaines de milliers de personnes. C’est une forte contradiction, lors d’une conférence antifasciste, qu’ait pu s’exprimer le représentant du pays qui répond sans doute le plus aux caractéristiques du fascisme.
Urgence et frustrations
La tentation est grande, y compris dans la gauche internationaliste, de tourner le dos à la conférence pour ces raisons, et d’effacer tout ce qu’elle produit de positif, la contribution qu’elle apporte à la construction d’actions internationales concrètes.
Luttes contre les guerres, flottilles (pour Gaza ou pour Cuba…), pour le climat, pour les salaires, mobilisations féministes, les batailles ne manquent pas. Mais, paradoxalement, la multiplicité des enjeux semble rendre plus difficiles les convergences. D’un point de vue analytique, la polycrise capitaliste mise en lumière par le congrès de la Quatrième Internationale connecte l’ensemble des dynamiques : crise économique, crise écologique accélérée, guerres impérialistes et tensions inter-impérialistes, montée de l’extrême droite et renforcement des violences réactionnaires contre les femmes, les LGBTI ou les racisé·es. Tout cela est très cohérent et renforce la conviction de la nécessité d’une révolution sociale mondiale. Mais, ainsi que l’indiquent Martín Lallana et Júlia Martí dans leur article « Le pouvoir et l’urgence dans la crise écologique » 1, la gravité de la situation, sur chacun des terrains, convainc de très larges secteurs militants de la nécessité d’une réponse partielle, ceux-ci croyant dégager la possibilité de résolution d’un combat, si ce n’est de tous.
Ainsi, certain·es espèrent trouver des alliés objectifs à la Palestine dans « l’axe de la résistance » de l’Iran, du Hezbollah et du Hamas, sécrétant des illusions tant sur leurs capacités militaires que sur la nature de leur projet politique. Cette impasse est d’autant plus grande que paraissent de plus en plus vains les projets nationaux – de l’Algérie au Venezuela en passant par le Brésil – dans une situation de crise globale exacerbée.
D’autres espèrent affaiblir l’OTAN par le biais de la Russie de Poutine. Certain·es croient voir une solution à la crise dans la planification chinoise. D’autres encore chantent les louanges des acquis démocratiques occidentaux en oubliant ce qu’ils coûtent aux peuples opprimés et à quelle vitesse les classes dominantes en abandonnent jusqu’à l’idée. Certain·es enfin, voyant le fascisme partout, sont prêts à tous les compromis, perdant de vue la nécessité, face au fascisme réel – celui qui répond à la crise par la destruction physique du mouvement ouvrier et des libertés acquises par les opprimé·es – de renforcer une gauche prête à l’affrontement avec les classes dominantes.
Analyser pour agir
C’est là que se situent la question et les difficultés : quelles alliances sont inévitables, et quel projet politique indépendant doit être défendu. Les alliances permettent d’agir de façon unitaire à un moment donné sur un point précis… mais pas seulement : dans une période de recul des organisations de la classe ouvrière, elles représentent aussi la cristallisation à un moment donné de forces sociales, qu’elles soient interclassistes (pour des combats démocratiques ou anti-impérialistes par exemple) ou la concrétisation de la classe pour soi.
On doit également les envisager non seulement comme des actions ponctuelles, mais également dans ce qu’elles produisent de façon dynamique : des chemins dans la bonne direction ou des impasses, des prises de confiance ou des déperditions d’énergie. C’est l’analyse d’une situation concrète et son inclusion dans le contexte plus général qui doivent nous donner des indications quant aux choix nécessaires et pertinents.
Ainsi, on peut avoir tendance à isoler les guerres menées par les États-Unis et leurs alliés de celle menée par la Russie ou de la défense des intérêts européens ou chinois dans le monde. Voire englober tout cela dans les supposées visées communes d’une « internationale fasciste ». Une telle vision atteint rapidement ses limites, dans le cadre de la réorganisation du monde, tant sur le plan des rapports de forces que des bouleversements économiques. D’une part parce qu’on n’explique pas alors les conflits entre les « fascistes iraniens » et le « fasciste Trump ». D’autre part parce que le moment actuel, qui a l’apparence d’une répartition des sphères d’influence entre Trump et Poutine, est vraisemblablement une phase de courte durée. Enfin parce qu’une nation opprimée, même dirigée par un régime très réactionnaire, ne se situe pas au même niveau dans les contradictions mondiales, qu’une puissance impérialiste.
Les plus grandes confrontations sont devant nous
« Les crises, les émeutes et les manifestations de masse sont trois phénomènes qui se produiront dans les années à venir » nous disent encore Martín Lallana et Júlia Martí. Rien ne dit que ces actions produiront, à court terme, des convergences. Au contraire même, chaque bataille, constatant son urgence partielle, pourrait se craindre affaiblie par les autres. Les camarades poursuivent : « Ce sont des événements qui fractureront le temps politique. […] Se préparer à intervenir dans les crises et les soulèvements exige d’élargir notre base, de renforcer nos alliances ». En effet, chacune de ces luttes possède, pour nous qui la réinscrivons dans une compréhension globale du système, un potentiel subversif dans le cadre d’un capitalisme déjà extrêmement instable : qui pourrait prédire le potentiel d’une révolution en Iran sur la région et le monde entier ? Ou même le recul des États-Unis face à la résistance anti-impérialiste de plusieurs forces de la région ? Quel espoir cela créerait-il dans les pays limitrophes ?
Par ailleurs, quelle forme revêtirait aujourd’hui un nouveau mouvement mondial pour le climat ? Que provoquerait la chute d’un Poutine consécutive à une défaite en Ukraine ? Ces questions tendent à renforcer l’idée qu’attendre les objectifs des luttes anti-impérialistes ou d’autres luttes sectorielles pourrait bouleverser les rapports de forces et les certitudes. Surtout dans un monde où, plus que jamais dans l’histoire, tout est lié. Et même si pour cela, nous devons accepter des alliés de circonstance, réactionnaires ou réformistes, que « nous ne parons pas […] de toutes les vertus révolutionnaires » 2…
Face à la discordance des temps
La situation rappelle à bien des égards la « discordance des temps » constatée par Daniel Bensaïd dans les années 2000 et à laquelle il tentait de répondre : « Comment d’une multiplicité d’acteurs qui peuvent être rassemblés par un intérêt négatif commun (de résistance à la marchandisation et à la privatisation du monde), faire une force stratégique de transformation sans recourir à cette douteuse métaphysique du sujet ? Je précise pour autant que, pour moi, la lutte des classes n’est pas une forme de conflit parmi d’autres, mais le vecteur qui peut traverser les autres antagonismes et surmonter les fermetures de clan, de chapelle, de race, etc. » 3
Être à l’avant-garde des luttes partielles, construire des alliances et en assumer les contradictions, tout en gardant son indépendance politique – l’indépendance de classe comme l’indépendance d’un projet révolutionnaire écosocialiste – est sans doute la clé.
Pour ce qui concerne les grands rassemblements internationaux qui semblent refaire surface, à Porto Alegre hier, demain sur les flottilles pour Gaza, face au G7 d’Évian en juin, au sommet anti-OTAN de juillet en Turquie, au Forum social mondial de Cotonou au Bénin en août. Et pour ce qui concerne les grandes luttes sociales qui auront inévitablement lieu dans la prochaine période.
Le 27 avril 2026
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Inprecor n°744, mai 2026
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« Les contradictions d'une direction nationaliste bourgeoise », Michel Rovère, Inprecor n°80, 26 juin 1980.
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« Penser la politique », entretien à la revue argentine Praxis en 2006, in Contretemps, janvier 2018.