Voici les critiques de quelques ouvrages que Michael Roberts ne pouvait pas passer sous silence cet été.
Commençons par How to win a trade war de Soumaya Keynes et Chad Bown. Keynes, une descendante de John Maynard, écrivait autrefois pour The Economist et écrit désormais pour le Financial Times. Chad Bown est économiste spécialisé dans le commerce international à l’Institut Peterson pour l’économie internationale (PIIE) aux États-Unis.

Il s’agit d’un ouvrage véritablement agaçant et fallacieux. Mais il vous apprend tout ce que vous devez savoir sur ce que les gouvernements des grandes économies capitalistes occidentales souhaitent faire face à l’essor rapide de la Chine dans les secteurs de l’industrie manufacturière et du commerce mondial : à savoir lancer une guerre commerciale à coups de sanctions et de droits de douane.

Comme l’a formulé Keynes dans une interview avec le gourou keynésien Paul Krugman, « l’idée centrale de ce livre est que vous, le lecteur, êtes vraiment intéressé par une guerre commerciale, n’est-ce pas ? Et nous sommes ces deux guides un peu ringards et réticents qui vous disent : « Euh, si vous voulez vraiment vous lancer là-dedans, alors, vous savez, nous vous fournirons les preuves dont vous avez besoin. » « Après tout, nous (vraisemblablement, l’Occident) sommes en quelque sorte engagés dans une guerre commerciale, et c’est vraiment la Chine qui en est le moteur. » Oui, selon la théorie économique dominante, le commerce international profite à tous grâce aux économies d’échelle, etc., ainsi qu’à des biens moins chers et de meilleure qualité, mais « dans un monde où nous ne sommes pas amis avec tout le monde et où nous ne croyons pas tout », cela ne va pas de soi. Nous devons trouver « de toutes nouvelles façons de nous protéger contre les subventions chinoises. »
Bown se montre particulièrement favorable à l’adoption d’interdictions et d’autres sanctions à l’encontre des exportations et des entreprises chinoises dans le cadre de cette guerre commerciale apparemment nécessaire. Nous devons mener à bien «la tâche extrêmement difficile qui nous attend : mener la véritable guerre commerciale qui doit être menée, c’est-à-dire relever ces défis avec la Chine… aux côtés de nos partenaires et alliés.» On constate que le livre part du principe que ce qui est bon pour le capital occidental l’est pour nous tous ; et que l’« ennemi », c’est la Chine.
Examinons rapidement les erreurs logiques qui entachent les arguments de cet ouvrage. Premièrement, le ralentissement de la croissance économique et du secteur manufacturier aux États-Unis, et désormais en Europe, est-il dû à un « choc chinois » provoqué par des pratiques commerciales déloyales adoptées par un secteur manufacturier chinois en surproduction ? Non. Comme l’affirme Jason Furman, ancien président du Conseil des conseillers économiques des États-Unis, le soi-disant « choc chinois » est un mythe. Selon lui, « 85 à 95 % des Américains tirent profit » des échanges commerciaux avec la Chine, et « la Chine a contribué au bon fonctionnement [de l’économie américaine], et non à son affaiblissement ». En d’autres termes, le discours selon lequel la Chine aurait « volé » les emplois et les salaires américains est à l’opposé de la réalité.
Furman souligne également que la majeure partie des importations américaines en provenance de Chine ne concerne pas les biens de consommation : « plus de la moitié de ce que nous importons est en réalité constituée d’intrants destinés au processus de fabrication lui-même. » En d’autres termes, les importations chinoises rendent l’industrie manufacturière américaine PLUS compétitive, car elles réduisent ses coûts de production. Si l’on supprimait toutes les importations chinoises, on paralyserait l’industrie manufacturière américaine, car elle ne serait plus en mesure de rivaliser avec quiconque en termes de prix. Et cela vaut également pour l’Europe.
Mais cette idée selon laquelle la Chine « volerait » en quelque sorte les emplois et la prospérité occidentaux est devenue le postulat incontesté des gouvernements occidentaux et des médias financiers, ainsi que l’hypothèse de base de cet ouvrage. La solution des dirigeants européens face au soi-disant « choc chinois » consiste à imposer des droits de douane sur les importations chinoises, à l’instar de la guerre tarifaire menée par Trump. Mais la Chine surproduit-elle à des prix injustement bas pour les marchés mondiaux, ou le déficit commercial américain résulte-t-il en réalité du simple fait que les États-Unis achètent plus qu’ils ne produisent et comblent cet écart par des importations ?
Quant à l’Europe, l’évolution de la balance commerciale de la Chine avec l’Europe a été véritablement spectaculaire. Le déficit a pratiquement doublé au cours des années qui ont suivi la COVID.

Mais pourquoi ce déficit a-t-il explosé ? Le chancelier allemand Merz affirme que la Chine maintient injustement sa monnaie sous-évaluée. Or, peu d’éléments permettent de suggérer un dumping des prix induit par les taux de change. La valeur unitaire des exportations chinoises affiche une tendance à la hausse et évolue de manière très similaire à celle du Japon et de la Corée du Sud. Une grande partie de la forte augmentation des exportations chinoises vers l’Europe est imputable aux produits liés aux énergies vertes, pour lesquels la demande est très forte dans le cadre de la transition énergétique européenne. Les produits chimiques constituent un autre élément important, dont la production a été affectée en Europe par les prix élevés du gaz. Les importations européennes ne résultent donc pas d’un yuan sous-évalué par la Chine, mais plutôt de la demande nécessaire en produits clés.
De plus, les subventions chinoises à l’industrie ne sont en aucun cas disproportionnées par rapport au Pacte vert européen ou à la loi sur la réduction de l’inflation de Biden. L’industrie automobile allemande a bénéficié de subventions comparables pour le réinvestissement. Mais au lieu d’être réinvesties dans de nouveaux investissements indispensables, ces subventions ont été versées aux actionnaires sous forme de dividendes. Rien qu’en 2023, alors que l’avalanche des véhicules électriques chinois s’abattait déjà sur eux, les trois grands constructeurs automobiles allemands, selon les analystes d’EY, ont versé 31 milliards d’euros de dividendes.
Dans l’ensemble, j’ai déjà abordé tous ces arguments contre le « choc chinois » dans cet article. Je ne m’étendrai donc pas davantage sur ce sujet. La véritable question à laquelle ce livre n’apporte pas de réponse est la suivante : la solution pour les constructeurs européens et américains, ou plus important encore, pour la majorité des habitants de ces deux continents, réside-t-elle dans une guerre commerciale, comme le supposent les auteurs ? Je ne le pense pas.
Gabriel Zucman, spécialiste des inégalités, vient de publier un best-seller intitulé La nécessité de taxer les milliardaires.Zucman présente au lecteur des faits accablants sur les inégalités à l’échelle mondiale et leur concentration croissante entre les mains d’une poignée de milliardaires extrêmement riches (et désormais même d’un « billionnaire » en la personne d’Elon Musk).

Zucman montre que 3 000 ménages seulement détiennent 16 % de la richesse personnelle totale mondiale et que cette part ne cesse d’augmenter.

Zucman fait valoir que les milliardaires paient souvent un taux d’imposition effectif sur le revenu inférieur à celui des enseignant·es ou des infirmier·es, car leur fortune est immobilisée dans des entreprises et des actifs qui échappent à l’impôt sur le revenu tant qu’ils ne sont pas cédés. Les milliardaires dissimulent une grande partie de leur fortune dans des paradis fiscaux à travers le monde pour éviter de payer des impôts. « Ce type d’évasion fiscale mondiale a été l’un des principaux facteurs à l’origine de l’aggravation des inégalités et de l’augmentation de la dette publique à l’échelle mondiale. Elle a également conduit de nombreuses personnes à perdre tout espoir dans la possibilité même d’une société plus juste, créant ainsi un terreau fertile pour les mouvements politiques réactionnaires qui prospèrent aujourd’hui. »
Zucman appelle à la mise en place d’un impôt minimum mondial coordonné, obligeant les particuliers dont la fortune nette dépasse 100 millions de dollars à verser chaque année au moins 2 % de leur patrimoine en impôts. Cela permettrait de lever des sommes colossales que les gouvernements pourraient consacrer aux besoins sociaux et de rétablir une répartition plus équitable de la charge fiscale pour tous.

Zucman réfute l’argument selon lequel tout impôt sur la fortune imposé par les gouvernements entraînerait en réalité une perte de recettes fiscales car les milliardaires quitteraient tous le pays. Il souligne que si « tous les milliardaires français devaient s’enfuir demain aux îles Caïmans, la perte de recettes fiscales pour le pays serait insignifiante : environ 0,03 % ». Zucman conclut que « il est temps de mener à bien ce que nous avons commencé avec l’impôt sur le revenu – une avancée majeure pour la démocratie – à la fin du 19e et au début du 20e siècle. Il est temps enfin d’intégrer les milliardaires, qui n’ont jamais vraiment été soumis à l’impôt sur le revenu, dans le giron fiscal. Il est impératif de mener à bien cette révolution inachevée si nous souhaitons vivre selon nos principes les plus fondamentaux d’égalité devant la loi. »
Ma principale critique à l’égard du livre de Zucman est qu’il propose uniquement d’essayer de redistribuer la richesse et les revenus par le biais de la fiscalité. La question fondamentale est en réalité la suivante : pourquoi de telles inégalités apparaissent-elles ? En premier lieu, pourquoi y a-t-il des milliardaires ? Cela n’est pas principalement dû à l’évasion fiscale ou à une faible imposition ; cela tient à la structure des économies capitalistes. L’inégalité sous-jacente réside dans la concentration des actifs des entreprises entre les mains d’un petit nombre d’entreprises à l’échelle mondiale. Dans une étude actualisée, une équipe de chercheurs suisses a constaté que seules 1 318 sociétés transnationales contrôlent les actifs de l’économie mondiale. (Les entreprises « superconnectées » sont en rouge, les entreprises « très connectées » en jaune. La taille du point représente le chiffre d’affaires).

«En effet, moins de 1 % des entreprises ont pu contrôler 40 % de l’ensemble du réseau. » La plupart étaient des institutions financières. Les principaux actionnaires de ces entreprises deviennent ainsi des milliardaires. Il ne s’agit pas seulement d’imposer correctement les milliardaires, comme le propose Zucman, mais bien d’instaurer la propriété publique des grandes entreprises dominantes à l’échelle mondiale. Cela mettrait fin à l’ère des milliardaires et permettrait aux gouvernements de planifier les investissements et la production en fonction des besoins sociaux, et non des profits des actionnaires milliardaires.
La propriété publique des plus grandes entreprises mondiales ? N’est-ce pas là une utopie totale, compte tenu de leur pouvoir de contrôle sur les gouvernements et du fait que ces derniers soutiennent le système capitaliste ? Mais alors, espérer que les gouvernements imposent un impôt sur la fortune de 2 %, ce qui pourrait sembler une proposition plus modeste, est tout aussi utopique dans le système actuel.
Le climat et l’accélération du réchauffement climatique constituent littéralement un sujet brûlant, alors que même les pays du Nord sont désormais confrontés à des vagues de chaleur extrêmes tout au long de cet été. Les températures mondiales moyennes, par rapport aux niveaux préindustriels, ne cessent de battre de nouveaux records. Le professeur Lord Nicholas Stern est l’économiste climatique le plus respecté et il vient de publier un nouvel ouvrage intitulé The Growth Story of the 21st Century: The Economics and Opportunity of Climate Action.

Stern présente un scénario optimiste selon lequel la crise du réchauffement climatique peut être résolue. De plus, l’action climatique et la croissance durable à long terme ne sont pas des stratégies contradictoires. Ses solutions ? Il préconise des investissements verts massifs dès le départ et un financement international de la lutte contre le changement climatique assuré par un partenariat entre les gouvernements et le secteur privé, ainsi que la tarification du carbone, la fiscalité environnementale et des systèmes de quotas d’émission pour faire payer les pollueurs.
En d’autres termes, il s’agit là de toutes les politiques économiques dominantes mises en place depuis l’Accord de Paris de 2015 visant à limiter le réchauffement climatique à 1,4-2,0 °C au-dessus des niveaux préindustriels. Et elles ont échoué. La production de combustibles fossiles n’est pas en voie d’être supprimée progressivement – bien au contraire. Et le financement de l’action climatique s’est évaporé. Comme l’a souligné Brett Christophers dans son ouvrage, la rentabilité du capital fait obstacle à toute véritable action en faveur du climat.
Au lieu d’espérer que les grandes entreprises énergétiques, les banques mondiales et les conglomérats industriels « reviennent à la raison » et investissent dans la lutte contre le changement climatique, comme le préconise Stern, la solution réside en réalité dans la propriété publique et la planification, comme l’expliquent les économistes Paul Cockshott, Alin Cottrell et Jan Philip Dapprich dans leur ouvrage publié il y a de nombreuses années.
Publié le 30 juin 2026 sur le blog de l’auteur, The Next Recession