Joseph Andras est connu comme romancier engagé : son premier roman, De nos frères blessés (2016), consacré à Fernand Iveton, ouvrier pied-noir, communiste et proche du FLN, guillotiné le 11 février 1957, reçut le Prix Goncourt – que l’auteur refusa au motif qu’il n’approuve pas l’institutionnalisation de l’écriture et l’idée même de compétition ! Un bel exemple de courage et de cohérence. Le livre fut aussi porté à l’écran, avec un succès considérable.
Ce qu’il propose dans cet essai – écrit dans un style agréable et parfois poétique – est une réflexion socio-politique subtile et originale sur la « vie bonne », qu’il identifie au socialisme : sa condition première est le démantèlement du capitalisme et la fondation d’une société sans classes. Son livre est dédié à la socialiste kurde Nudem Durak, emprisonnée depuis onze ans.
Se référant à Rosa Luxemburg, Victor Serge, George Orwell, Edward Saïd, Noam Chomsky, Nelson Mandela, Hugo Blanco, Daniel Bensaïd ou Gilbert Achcar, Andras considère le socialisme comme un projet à la fois philosophique, social, économique et moral : « qu’on ôte un de ces murs porteurs et il y aura tout d’un tas de gravats ». Héritier d’une ligne non brisée qui s’inscrit dans les siècles, le socialisme doit s’identifier avec tous les groupes opprimés pour devenir capable de rassembler des milliards contre la force capitaliste écocidaire. Il lui faut aussi dépasser la séparation interne : comme le rappelle Naomi Klein, « chaque triomphe de la droite fasciste a profité de la division, du sectarisme et du rejet obstiné des alliances stratégiques par la gauche antifasciste ».
Un des chapitres les plus intéressants du livre s’intéresse à la morale révolutionnaire face à la violence. Rejetant aussi bien la non-violence absolue que le culte de la violence, il se réfère à Martin Luther King pour reconnaître le principe de légitime défense : nous sommes tou·tes, écrit-il, les héritiers du Chili de 1973. Le processus révolutionnaire ne saurait, en pareil cas, se laisser anéantir sans résister. Et de conclure avec Nelson Mandela, grand admirateur de Gandhi : « la violence et la non-violence ne s’excluent pas mutuellement ».

Plaque commémorative Flora Tristan, rue des Bahutiers à Bordeaux. Photo Als33120 - Travail personnel, CC BY-SA 4.0
Une place importante du livre est réservée au féminisme socialiste, dont l’impulsion remonte à l’Union Ouvrière (1843) de Flora Tristan. Simone de Beauvoir était convaincue que toute féministe cohérente se doit d’être socialiste, mais elle constate aussi que le socialisme ne produira pas, comme par magie, la libération pleine et entière des femmes du monde. Andras cite, entre autres, un livre sur le féminisme socialiste d’une juive iranienne, Frieda Afary, qui puise dans le mouvement afro-américain et le mouvement Me Too pour proposer un universalisme critique, en refusant l’« anti-impérialisme » de ceux qui encensent les régimes iraniens, chinois ou russe. Et il conclut ce chapitre en rendant hommage au tournant féministe radical du mouvement révolutionnaire kurde.
Sans vouloir faire de l’écologie l’axe central de son livre, il ne lui accorde pas moins une place significative : convaincu que la destruction massive et systématique de notre environnement naturel est le résultat du mode de production capitaliste, il voit le socialisme écologique comme le seul véritable « contrepoison » au capitalisme.
Associant planification écologique démocratique et auto-gestion globale, le socialisme pourrait prendre aujourd’hui la forme d’un néo-conseillisme écosocialiste. À son avis, aucun courant, aucune tradition, aucune orthodoxie ne peut raisonner comme avant la prise de conscience planétaire du capitalocène : le socialisme n’est désormais qu’écosocialisme, sauf à refuser de voir le monde comme il va et la révolution comme elle doit aller en conséquence.
Le 16 juin 2026