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La lutte des classes aujourd’hui : fragmentation et crise de la forme politique

par Sushovan Dhar

Il est devenu courant d’affirmer que la lutte des classes appartient au passé, qu’elle aurait été dissoute par la désindustrialisation, dispersée par la fragmentation du marché du travail, éclipsée par les mouvements identitaires et épuisée dans le même mouvement que les institutions qui lui donnaient autrefois une forme politique. Dans cette perspective, la classe semble avoir perdu sa centralité politique, ne survivant plus, au mieux, que comme une catégorie résiduelle d’analyse. Mais ce diagnostic repose sur une confusion fondamentale entre la visibilité de la lutte des classes et sa nécessité structurelle.

Par 
Sushovan Dhar

Le capitalisme n’a pas dépassé l’antagonisme de classe ; il a réorganisé le terrain sur lequel il se déploie. Ce qui s’est affaibli, ce n’est pas la relation antagoniste entre le capital et le travail, mais plutôt les formes politiques et organisationnelles à travers lesquelles cet antagonisme était autrefois lisible, durable et perceptible. La crise actuelle de la politique des classes n’est donc pas une absence, mais une recomposition dans des conditions défavorables. Pour comprendre la lutte des classes aujourd’hui, il faut partir de cette réorganisation, plutôt que de la nostalgie des formes perdues ou d’un repli vers des explications culturelles.

Le néolibéralisme et la réorganisation des rapports de classe

Le néolibéralisme, souvent présenté à tort comme un retrait de l’État au profit des marchés, a entraîné une profonde réorganisation du pouvoir étatique visant à remodeler les rapports de classe. Cela s’est traduit par une flexibilité de l’emploi, un affaiblissement des systèmes de protection sociale, un durcissement des politiques migratoires et une marchandisation des services publics. Loin de se retirer, l’État s’est profondément impliqué dans l’organisation des conditions de l’accumulation et de la discipline du travail. Cette refonte a modifié la forme de la lutte des classes, qui s’est dispersée et s’est déplacée du lieu de production vers un terrain social plus large : le logement, l’endettement, les soins, la santé, l’éducation, les frontières et le maintien de l’ordre.

Insister sur ce point ne signifie pas nier l’importance persistante des luttes sur le lieu de travail, mais reconnaître que l’exploitation et la domination s’organisent désormais à travers l’ensemble de la vie sociale. La question n’est pas de savoir si la lutte des classes existe, mais pourquoi elle échoue si souvent à se cristalliser en une force politique durable.

L’informalisation comme stratégie de domination de classe

Le travail informel est souvent considéré comme une simple caractérisation descriptive : l’absence de contrats, de réglementations ou de sécurité sur le marché du travail apparaît soit comme un vestige du sous-développement dans les pays du Sud, soit comme une érosion conjoncturelle d’emplois autrefois stables dans les pays du Nord. Mais il ne s’agit pas simplement d’une restructuration du marché du travail ; c’est une stratégie de domination de classe1. Dans une grande partie du Sud, le travail informel n’est pas marginal ou transitoire, mais la forme dominante de l’existence des prolétaires.

Historiquement, les emplois formels n’ont jamais été la norme universelle de la reproduction sociale2. L’emploi a longtemps été temporaire, instable sur le plan géographique, et étroitement lié aux stratégies de survie des ménages, à la petite production marchande, à la migration et à l’endettement. La restructuration néolibérale n’a pas introduit cette situation, elle l’a renforcée. L’informalité est aujourd’hui structurée par les politiques d’État, avec des politiques urbaines qui criminalisent les vendeur·ses de rue, tout en les tolérant de manière sélective. Dans les villes indiennes, les campagnes de démolition, les campagnes antisquats et la répression policière discriminatoire criminalisent et réglementent simultanément la vaste économie informelle dont dépend l’accumulation urbaine elle-même.

Les systèmes de protection sociale encadrent les populations sans garantir de droits, et le contrôle s’exerce par le maintien de l’ordre et la régulation administrative, plutôt que par le droit du travail. Les politiques migratoires créent de vastes populations de travailleur·ses dont le travail est indispensable mais juridiquement précaire. Les mobilisations de masse des livreurs, des éboueurs et des travailleurs du transport informel dans des pays comme l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud illustrent cette contradiction : les travailleur·ses essentiel·les à la concentration urbaine restent structurellement exclu·es des protections du travail stables et des formes durables de négociation collective. Ainsi, l’informalité représente une régulation sans protection plutôt qu’un manque de régulation.

Dans les pays du Nord, l’informalité revêt une forme historique différente, mais remplit une fonction similaire. Ici, elle apparaît comme un processus de régression : chaînes de sous-traitance, faux travail indépendant, contrats zéro heure, emplois sur les plateformes et expansion des régimes de main-d’œuvre migrante et racisée. Souvent présentée comme une disruption technologique ou une flexibilité du marché du travail, la réalité est celle d’un démantèlement délibéré de la norme salariale. Les compromis institutionnels qui stabilisaient autrefois les relations de travail – négociation collective, droits sociaux et droit du travail – ont été vidés de leur substance, et les risques liés à la reproduction de la force de travail ont été répercutés sur les ménages et les individus.

Cette stratégie de fragmentation entrave la négociation collective et reporte les coûts de la reproduction sociale sur les communautés, ce qui affaiblit à son tour le pouvoir collectif des travailleur·ses. Malgré des protestations localisées et des mobilisations, celles-ci manquent de cohésion organisationnelle. L’informalisation fragmente à la fois les relations de travail, et le temps, l’espace et le statut juridique. Le travail devient intermittent, dispersé sur plusieurs sites, et souvent criminalisé ou semi-légal, ce qui augmente les coûts et les risques d’une organisation durable. Dans ces conditions, l’action collective est sans cesse contrainte à des cycles courts de mobilisation, ce qui rend l’accumulation d’expériences structurellement difficile plutôt que politiquement mal orientée.

Lutte des classes sans norme salariale

Même si la lutte des classes s’est toujours étendue au-delà du lieu de travail, pendant une majeure partie du 20e siècle la relation salariale a constitué son principal axe d’organisation. L’emploi stable, les employeurs identifiables, la négociation collective et les syndicats légalement reconnus ont fourni la base matérielle et institutionnelle sur laquelle le conflit entre le travail et le capital pouvait se généraliser. Actuellement, les relations salariales ne peuvent plus servir de point principal de rassemblement politique. Les travailleur·ses ne sont plus confronté·es à un seul employeur, mais à un ensemble dispersé d’intermédiaires, d’algorithmes, d’autorités municipales et de services sociaux. La grève classique, bien qu’elle persiste, perd sa capacité à fonctionner comme une arme universelle. Les récentes grèves des travailleur·ses des plateformes et les arrêts de service via les applications démontrent à la fois la persistance de l’antagonisme de classe et la difficulté de maintenir une organisation lorsque la main-d’œuvre est fragmentée par les algorithmes et dispersée dans l’espace. Les grèves récurrentes et les arrêts de travail sur les applications par les travailleur·ses de Swiggy, Zomato, Ola et Uber dans les villes indiennes révèlent à la fois la nouvelle combativité qui émerge au sein des plateformes et les difficultés organisationnelles extrêmes engendrées par le contrôle algorithmique.

Ces difficultés tiennent notamment à la sous-traitance et à l’ambiguïté juridique. Cette transformation ne dépolitise pas les travailleur·ses ; elle déplace les lieux de lutte. Ce déplacement multiplie les zones de conflit sans fournir de point d’ancrage institutionnel ou organisationnel commun. Des luttes émergent simultanément dans les domaines du logement, de la protection sociale, du soin et de l’emploi, mais il n’existe aucun mécanisme capable de relier ces fronts pour former une résistance unifiée. Il en résulte donc non pas une dépolitisation, mais plutôt une dispersion des énergies politiques sur des fronts déconnectés.

La place de plus en plus centrale qu’occupent les luttes autour de la reproduction sociale se reflète également dans l’expansion du travail qualifié de « travail connecté » dans les secteurs des soins, de l’éducation, de la santé et des services. Loin de représenter une sphère à l’abri de la domination capitaliste, ce travail est de plus en plus soumis aux mêmes impératifs de contrôle, de déqualification et de rationalisation qui ont historiquement transformé le travail industriel. Aujourd’hui, les techniques de gestion et les systèmes numériques mesurent, codifient et réorganisent systématiquement les pratiques de soins, l’engagement émotionnel et les liens humains – longtemps considérés comme des compétences informelles, féminisées ou naturalisées3. Ce changement n’extrait pas la reproduction des conflits de classe ; il les intensifie. Le capital cherche à extraire de la valeur d’un travail indissociable de l’interaction humaine. Dans ce cadre, les luttes autour de la charge de travail, des effectifs, du temps de travail et de l’autonomie dans le travail deviennent des aspects centraux de l’antagonisme de classe.

Les récentes mobilisations des infirmier·es et des travailleur·ses de la santé en Grande-Bretagne, aux États-Unis et ailleurs révèlent comment les conflits autour du soin associent de plus en plus les revendications sur le lieu de travail à des luttes plus larges contre la crise de la reproduction sociale elle-même. La politisation du soin n’est donc pas un tournant culturel, mais une conséquence matérielle de la pénétration croissante de l’accumulation dans les sphères de la reproduction sociale.

Des processus similaires touchent l’éducation, la logistique, les services de plateformes et le travail dans le secteur public, car ils soumettent de plus en plus les compétences relationnelles et les rythmes de travail à la mesure et au contrôle. L’expansion de ce type de travail n’indique pas un éloignement du conflit de classe. Il s’agit plutôt de l’extension du capital à des domaines auparavant partiellement soustraits à la valorisation directe. Les mobilisations répétées des travailleurs ASHA4et des Anganwadi en Inde révèlent de la même manière comment le travail essentiel à la reproduction sociale est systématiquement sous-payé, féminisé et privé de reconnaissance en tant que « vrai » travail, malgré son caractère central pour le fonctionnement de l’État lui-même.

Identité, différence et recomposition de classe

La fragmentation de la lutte des classes contemporaine est souvent attribuée à la montée des politiques de l’identité. Les luttes autour de la race, du genre, de la caste, de la migration, de la sexualité ou de la nationalité sont souvent perçues comme des forces qui détournent l’attention de l’exploitation et sapent l’unité de classe. Les partisans des politiques de l’identité traitent la classe comme une identité parmi d’autres, qui ne serait plus capable de fournir une unité centrale pour l’action politique. Ces positions identifient mal le problème en transformant une condition structurelle en un différend culturel.

Bien sûr, l’identité joue un rôle crucial dans la stratification du travail et la régulation des inégalités dans les sociétés capitalistes, ce n’est pas une simple construction idéologique. Elle contribue à séparer les travailleur·ses en fonction du genre, de la race, de la caste, de la citoyenneté et de la légalité, ce qui aboutit à des hiérarchies qui contribuent à l’accumulation et au contrôle du capital. Par exemple, les travailleur·ses migrant·es peuvent être expulsé·es ; le travail des femmes est souvent relégué à des rôles de soins ou flexibles, et les personnes racisées ou soumises au système des castes occupent fréquemment les postes de travail les plus dangereux et les plus marginalisés. Les régimes de main-d’œuvre du Golfe, les systèmes frontaliers anti-migrant·es en Europe et les marchés du travail segmentés par les castes en Asie du Sud démontrent tous comment la différenciation juridique et sociale structure activement l’exploitation du travail. Les identités ne sont donc pas extérieures aux rapports de classe : elles sont intégrées au fonctionnement même de la domination capitaliste5. En Inde, la combinaison des politiques de vérification de la citoyenneté, de polarisation communautaire et d’informalisation du travail a encore intensifié la vulnérabilité différenciée au sein de la classe ouvrière, en particulier parmi les populations musulmanes et migrantes.

Le problème ne réside donc pas dans l’identité en tant qu’expérience vécue ou fondement de la résistance, mais dans sa séparation d’avec une prise de conscience politique globale. Lorsque les identités restent enfermées dans des revendications particulières, elles deviennent intégrables par les pouvoirs précisément parce qu’elles ne menacent pas l’organisation de l’accumulation dans son ensemble.

Les luttes identitaires font partie intégrante des luttes de classe, car elles constituent des réponses à des formes particulières de domination, telles que la violence sexiste, les politiques racistes, l’oppression de caste et les pratiques d’exclusion des citoyen·nes. Il faut cependant examiner les formes politiques à travers lesquelles ces luttes identitaires se manifestent. Dans un contexte néolibéral, ces luttes ont tendance à être individualisées et canalisées par des ONG et des cadres juridiques, ce qui déplace le curseur de l’opposition collective vers des questions de reconnaissance et d’inclusion. Malgré la reconnaissance des différences, les structures sous-jacentes qui perpétuent les inégalités restent alors largement inchangées. Cette forme de médiation représente une stratégie de gouvernance consciente qui gère les conflits sociaux tout en préservant l’accumulation existante. L’« ONGisation » se poursuit non seulement en raison d’une certaine naïveté politique, mais aussi parce qu’elle s’aligne sur la logique de la gouvernance néolibérale, fondée sur des logiques de projet et de dépolitisation. Opérant dans le cadre des mandats des bailleurs de fonds et des directives administratives, ces formes permettent la survie des couches opprimées tout en neutralisant l’antagonisme, remplaçant la confrontation par la gestion, et le pouvoir collectif par la représentation.

En interprétant la domination structurelle comme des griefs personnels ou collectifs, elle restreint la possibilité de luttes plus larges, faisant de l’identité un marqueur de vulnérabilité plutôt qu’un fondement de la force collective. Cela conduit à un paradoxe où, malgré la prolifération des luttes identitaires et une visibilité accrue, les dynamiques de classe restent statiques. La classe ouvrière apparaît divisée, non pas en raison de nouvelles différences, mais à cause d’un manque d’organisation politique. Nous devons reconnaître le rôle crucial que jouent les conflits identitaires dans la formation des classes, plutôt que de les écarter comme de simples distractions par rapport aux questions de classe. Mais sans processus de recomposition, la différenciation renforce la hiérarchie, transformant l’identité en un outil de réorganisation du pouvoir de classe plutôt qu’en un moyen de le remettre en cause. La place prépondérante qu’occupe aujourd’hui l’identité de « classe moyenne » – célébrée dans les pays du Sud et déplorée dans ceux du Nord – ne doit pas être interprétée comme la preuve d’un dépassement des classes, mais comme une formation induite politiquement qui détourne l’angoisse du statut social et les inégalités du capital vers des formes fragmentées, souvent réactionnaires, d’identification sociale.

La recomposition comme stratégie

Une politique de classe renouvelée ne peut résoudre cette impasse en faisant appel à une unité abstraite ou en exigeant que des luttes particulières se subordonnent à un programme de classe préétabli. L’unité de classe n’est pas un fait sociologique ; c’est un acquis politique. Elle doit être construite à travers des positions différenciées produites par le capitalisme lui-même. Cela nécessite de reconnaître les luttes identitaires comme diagnostiques – révélant où l’exploitation, la dépossession et la coercition sont les plus concentrées – tout en insistant sur le fait que leur horizon politique ne peut rester confiné à la reconnaissance ou à la représentation.

La recomposition, en ce sens, ne signifie pas effacer la différence, elle signifie s’organiser au-delà de la différence. Les luttes féministes visent la démarchandisation des soins et la socialisation de la reproduction. Les luttes des migrant·es remettent en question les frontières, l’organisation du travail et la domination impérialiste. Les mouvements antiracistes et anti-castes dénoncent les appareils coercitifs qui gèrent le surplus et le travail informel. Lorsqu’elles sont généralisées de cette manière, les luttes identitaires approfondissent la politique de classe plutôt que de la fragmenter.

Accumulation politique et forme politique

L’analyse ci-dessus met en évidence un paradoxe qui définit la conjoncture actuelle. L’antagonisme de classe est généralisé et souvent aigu. L’informalisation, la dépossession et la gouvernance coercitive génèrent des vagues récurrentes de lutte à travers les marchés du travail, les communautés et les territoires. Pourtant, ces luttes s’accumulent rarement pour défier durablement le pouvoir capitaliste. La mobilisation est fréquente ; la transformation est rare. Du Chili au Liban, en passant par le mouvement des agriculteur·rices indien·nes et les récentes grèves dans le secteur de la logistique en Europe, les mobilisations de masse ont maintes fois démontré un énorme potentiel de perturbation et ont parfois contraint l’État à des reculs partiels, sans pour autant produire une recomposition organisationnelle durable. Le problème central auquel la gauche est confrontée aujourd’hui n’est donc pas l’absence de lutte, mais l’absence de formes politiques capables de leur donner une continuité politique.

L’accumulation politique désigne la capacité à pérenniser les luttes au-delà de leur moment d’explosion, à généraliser les revendications à l’ensemble des secteurs et à maintenir la pression dans la durée. Elle se distingue de la mobilisation en tant que telle. Sans accumulation, même les luttes les plus intenses et les plus répétées ne parviennent pas à modifier les rapports de forces entre les classes. Ce problème ne s’explique pas par un manque de militantisme, de conscience ou d’engagement moral. Il ne peut pas non plus être réduit à la seule répression. Il trouve ses racines dans les conditions structurelles, à savoir la fragmentation du travail, le déplacement de la lutte du lieu de travail vers de multiples lieux de reproduction, et la différenciation de la classe ouvrière selon des lignes d’identité, de légalité et d’accès aux ressources. Ces conditions génèrent de l’antagonisme tout en sapant simultanément les mécanismes par lesquels cet antagonisme peut être généralisé.

L’accumulation politique nécessite une médiation6

Elle nécessite des organisations et des institutions capables de faire converger les luttes entre les secteurs, de traduire les conflits locaux en revendications générales et de soutenir la confrontation avec le capital et l’État sur la durée. Dans les conditions actuelles, ces formes de médiation sont faibles, absentes ou politiquement désalignées. Il en résulte une prolifération de luttes qui restent épisodiques, sectorielles ou symboliques.

L’électoralisme a constitué une réponse à cette situation. Face à des mouvements fragmentés et à un déclin des capacités organisationnelles, de nombreux acteurs de gauche ont considéré le succès électoral comme un raccourci vers le pouvoir, substituant la représentation à l’organisation et les programmes politiques aux forces sociales. Pourtant, les stratégies électorales déconnectées de l’organisation de classe se heurtent à un appareil d’État hostile et à un capital organisé, sans avoir la capacité de remodeler le rapport de forces. Lorsque les ouvertures électorales se referment, comme c’est souvent le cas, la faiblesse sous-jacente de l’accumulation est brutalement mise à nu.

Ce glissement est visible même dans les débats sur le décrochage électoral des classes populaires, en particulier aux États-Unis, où de nombreux travaux documentent le déclin du soutien électoral aux partis sociaux-démocrates dans la classe ouvrière, toutes origines ethniques confondues. Si ces analyses rejettent à juste titre les explications culturelles et mettent l’accent sur les aspirations matérielles, elles n’en traitent pas moins le réalignement électoral comme l’horizon principal de la politique de classe – réduisant la recomposition à un problème de communication, de sélection des candidat·es ou de mise en œuvre des politiques. L’intensité de ce débat est elle-même symptomatique d’un vide organisationnel plus profond : là où les formes durables d’organisation de classe sont faibles ou absentes, l’alignement électoral devient le substitut à travers lequel la crise de l’accumulation politique est interprétée.

Une deuxième réponse a été le « mouvementisme », la valorisation de la spontanéité, de l’horizontalité et de la mobilisation continue. Cette orientation reconnaît à juste titre les limites des politiques institutionnelles et l’importance des luttes au-delà du lieu de travail. Mais sans formes durables de coordination et de stratégie, elle tend à confondre intensité et pouvoir. Les mobilisations éclatent, génèrent de la visibilité, puis se dissipent, laissant les capacités organisationnelles aussi faibles qu’auparavant.

Les débats récents au sein même du mouvement ouvrier reflètent cette impasse. Les propositions qui misent sur les points d’étranglement logistiques des chaînes d’approvisionnement – ports, entrepôts, nœuds de transport – reconnaissent implicitement que le pouvoir capitaliste n’est plus concentré sur un lieu de travail ou une relation salariale unique mais dispersé à travers des réseaux de circulation et de reproduction. Ce changement attire utilement l’attention sur les infrastructures matérielles à travers lesquelles l’accumulation s’organise dans le capitalisme contemporain. Pourtant, la limite stratégique de ces approches ne réside pas dans leur diagnostic des points de rupture potentiels, mais dans leur incapacité à résoudre le problème de l’accumulation politique. La capacité de perturbation, même lorsqu’elle est ciblée avec précision, ne génère pas en soi une organisation durable ni un pouvoir de classe généralisable. Sans formes de médiation capables de relier les perturbations ponctuelles à une stratégie collective soutenue, l’effet de levier logistique risque de reproduire le même schéma qui afflige plus largement la mobilisation contemporaine : de l’intensité sans accumulation, et de la confrontation sans recomposition.

Une troisième forme de médiation est l’ONGisation, particulièrement répandue dans les contextes de travail informel et de défaillance de l’État. Les ONG permettent la survie, fournissent des services et traduisent les revendications dans le langage des droits et de l’inclusion. Mais précisément parce qu’elles opèrent dans le cadre de mandats institutionnels étroits, elles ont tendance à dépolitiser les conflits. Elles gèrent la vulnérabilité plutôt que de s’attaquer à l’accumulation, transformant les antagonismes structurels en problèmes techniques ou en cas individuels.

Ces réponses divergent sur le plan politique, mais elles partagent une limite commune : elles substituent des formes partielles de médiation au dur travail de recomposition de la classe. Aucune ne résout le problème de l’accumulation, car aucune ne reconstruit les capacités organisationnelles nécessaires pour affronter le capital et l’État en tant qu’acteurs de classe.

La faiblesse de la forme politique n’est donc pas fortuite. Elle reflète la désarticulation historique du mouvement ouvrier, l’érosion des partis ancrés dans l’organisation de la classe et l’absence de nouvelles formes fonctionnelles au sein des nouveaux régimes de travail. Lorsque de telles formes existent, elles sont souvent confinées à des secteurs ou à des moments spécifiques, sans capacité à se généraliser.

Cela n’implique pas que la forme politique puisse simplement être réinventée à volonté. Les formes émergent de la lutte, mais elles façonnent également sa trajectoire. Le défi aujourd’hui n’est pas de reproduire les institutions héritées – syndicats, partis ou fronts – telles qu’elles existaient autrefois, mais de développer des formes d’organisation capables de relier production et reproduction, travail formel et informel, citoyen·nes et non-citoyen·nes, sans réduire ces différences à l’abstraction.

Fondamentalement, l’État ne peut être traité comme un instrument neutre attendant d’être capturé. C’est un lieu central du pouvoir de classe. L’accumulation politique nécessite donc des stratégies qui considèrent l’État comme un terrain de lutte, et non comme une simple arène de représentation. La question n’est pas simplement de savoir qui occupe les institutions de l’État, mais si les forces sociales organisées ont la capacité de redéfinir les rapports de force entre les classes sur lequel reposent ces institutions, tout en conservant l’objectif de les renverser. Quels que soient les résultats électoraux, le pouvoir d’État reproduit les rapports de classes existants.

La persistance d’une lutte fragmentée, conjuguée à une accumulation faible, a engendré une frustration généralisée au sein de la gauche. Cette frustration s’exprime souvent soit par un cynisme envers la politique, soit par une impatience vis-à-vis de l’organisation elle-même. L’accumulation politique exige aujourd’hui une recomposition des relations sociales fragmentées. Elle nécessite des formes d’organisation capables d’opérer à plusieurs échelles, de perdurer au-delà des moments de mobilisation et d’articuler un antagonisme général sans effacer les différences. C’est une tâche exigeante, et il n’y a pas de raccourcis. Mais sans affronter directement le problème de la forme politique, la lutte des classes continuera d’éclater sans converger, et les mobilisations continueront sans se transformer en pouvoir.

La recomposition doit être considérée comme un processus historique plutôt que comme un simple projet organisationnel. Historiquement, les formes durables d’organisation de la classe ouvrière ont émergé de manière inégale à travers de longs cycles de conflits, de défaites, d’expérimentations et de recompositions, plutôt que par un développement institutionnel linéaire. Elle se déroule de manière inégale à travers les conflits, les échecs et les avancées partielles, et est influencée par l’évolution des relations entre la production, la reproduction et le pouvoir d’État. Toute recomposition durable de la politique de classe émergera de ces contradictions, plutôt que de solutions simplistes. Aucune formule toute faite ne saurait résoudre cette contradiction. Les formes politiques ne peuvent être conçues en dehors des luttes réelles, ni improvisées sans tenir compte des conditions historiques auxquelles elles doivent répondre. Ce qui apparaît clairement, en revanche, c’est que le problème central de la gauche aujourd’hui n’est pas l’absence d’antagonisme de classe, mais l’absence de forces capables de l’organiser durablement et à grande échelle.

Le 13 mai 2026

  • 1Jan Breman, At Work in the Informal Economy of India (Oxford University Press).
  • 2Jairus Banaji, Theory as History: Essays on Modes of Production and Exploitation (Haymarket).
  • 3Le marxisme et l’oppression des femmes. Vers une théorie unitaire, Lise Vogel, Les éditions sociales (2022) ; Nancy Fraser, « Les contradictions sociales du capitalisme contemporain », Lava, sur la reproduction comme espace de crise structurelle (2016).
  • 4Les Asha (« espoir » en indi), en référence à Association For Social And Health Advancement (Association pour la promotion sociale et sanitaire), sont des femmes exerçant dans les communautés les plus en difficulté socialement pour prodiguer des soins. Elles sont environ 1 million. Les Anganwadi sont des centres de soin pour enfants en milieu rural, lancés par le gouvernement dans l’État du Maharashtra en 1975.
  • 5Stuart Hall, « Race, articulation et sociétés structurées ”à dominante” », Identités et culture 2, 2013, Éd. Amsterdam et Nicos Poulantzas, L’État, le pouvoir, le socialisme, 1978, Éd. Amsterdam (2024).
  • 6Daniel Bensaïd, Marx l’intempestif – Grandeurs et misères d’une aventure critique (XIXe-XXe siècles), Fayard, 1995.

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المؤلف - Auteur·es

Sushovan Dhar

Sushovan Dhar est membre du comité de rédaction d’Alternative Viewpoint. Militant politique et syndicaliste basé à Calcutta.