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La loi de la valeur, l’autogestion et les investissements dans l’économie des États ouvriers

par Ernest Mandel

La revue cubaine Nuestra Industria – Revista Economica, organe du ministère de l’Industrie, publie dans son numéro 3 (octobre 1963), deux articles polémiques d’un extrême intérêt, rédigés respectivement par Ernesto Che Guevara et par le commandant Alberto Mora, ministre du Commerce extérieur. Cette polémique atteste la vitalité de la révolution cubaine, y compris sur le terrain de la théorie marxiste. Elle traite d’un ensemble de questions de la plus haute importance pour la construction d’une économie socialiste : rôle de la loi de la valeur dans l’économie à l’époque de transition ; autonomie des entreprises et autogestion ; investissements par le budget ou par voie d’auto-investissements, etc. Sous-jacente à ces problèmes est la discussion sur le modèle idéal de l’économie à l’époque de transition dans un pays sous-développé, discussion qui avait passionné les bolcheviks pendant la période 1923-1928, et qui, depuis lors, est remontée à la surface, fût-ce à un niveau théorique passablement plus bas, en Yougoslavie, en Pologne et même en Union soviétique, au cours des dernières années.

La loi de la valeur dans l’économie de l’époque de transition

La question de « l’application » de la théorie de la valeur dans l’économie planifiée et socialisée de l’époque de transition a été sujette aux pires confusions, essentiellement par la faute de Staline qui, dans son dernier ouvrage, l’a posée d’une manière à la fois grossière et simpliste : « La loi de la valeur existe-t-elle (sic) et s’applique-t-elle dans notre pays ?… Oui, elle y existe et elle s’y applique ». C’est évidemment un truisme1. Dans la mesure où subsiste l’échange, subsiste également la production de marchandises, et l’échange est dès lors soumis objectivement à la loi de la valeur. Celle-ci ne pourra disparaître qu’avec le dépérissement de la production marchande, c’est-à-dire avec la production d’une abondance de biens et de services.

Mais ceci ne répond pas à la question concrète autour de laquelle tourne le débat fondamental commencé en 1924-25 entre Préobrajensky et Boukharine, et qui continue à se dérouler, avec des hauts et des bas, parmi les économistes et théoriciens marxistes jusqu’à ce jour : dans quelle mesure précise et dans quelle sphère la loi de la valeur s’applique-t-elle dans l’économie de l’époque de transition ?

Staline lui-même, tout en embrouillant le problème, a dû admettre une évidence que les économistes khrouchtcheviens commencent pourtant à remettre en question : à savoir que dans l’économie « socialiste », la loi de la valeur-travail ne peut être régulatrice de la production, c’est-à-dire ne peut pas déterminer les investissements.

Dans l’économie capitaliste développée, la loi de la valeur détermine la production par le jeu du taux de profit. Les capitaux affluent vers les secteurs dont le taux de profit est supérieur à la moyenne, et la production y augmente. Les capitaux refluent des secteurs dont le taux de profit est inférieur à la moyenne, et la production y décroît, du moins relativement. Lorsque les moyens de production sont nationalisés, qu’il n’y a ni marché des capitaux, ni flux et reflux libre de ceux-ci, ni même formation d’un taux moyen de profit avec lequel les taux de profit de chaque branche particulière peuvent se comparer, il n’y a évidemment plus de possibilité pour que « la loi de la valeur » soit directement « régulatrice de la production ».

Si, dans un pays sous-développé qui a réalisé sa révolution socialiste, la « loi de la valeur » devait régler les investissements, ceux-ci afflueraient de préférence vers les secteurs où la rentabilité est la plus grande d’après les prix sur le marché mondial. Or, c’est précisément parce que ces prix déterminent une concentration des investissements dans la production de matières premières que ces pays sont sous-développés. Échapper au sous-développement, industrialiser le pays, cela veut dire orienter délibérément l’investissement vers des secteurs moins « rentables » dans l’immédiat d’après la loi de la valeur, mais plus rentables d’après le critère du développement économique et social d’ensemble du pays. Lorsqu’on dit que le monopole du commerce extérieur est indispensable à l’industrialisation des pays sous-développés, on dit précisément que celle-ci ne peut s’effectuer rapidement et harmonieusement qu’en violant délibérément la loi de la valeur2.

Dans un pays sous-développé, et précisément à cause du sous-développement, l’agriculture risque au départ d’être plus « rentable » que l’industrie ; l’artisanat et la petite industrie plus « rentables » que la grande industrie ; l’industrie légère plus « rentable » que l’industrie lourde ; le secteur privé plus « rentable » que le secteur nationalisé. Aiguiller les investissements d’après la « loi de la valeur », c’est-à-dire d’après la loi de l’offre et de la demande des marchandises produites par les différentes branches de l’économie, cela impliquerait de développer par priorité la monoculture pour l’exportation ; cela impliquerait de construire de préférence de petits ateliers pour le marché local plutôt que des aciéries pour le marché national. La construction de logements confortables pour des couches petites-bourgeoises ou bureaucratiques – investissement qui correspond à un « besoin solvable » – aurait la priorité sur la construction de logements populaires, qui doit évidemment être subventionnée. Bref, toutes les tares économiques et sociales du sous-développement seraient reproduites, malgré la victoire de la révolution.

En réalité, le sens décisif de cette victoire, de la nationalisation des moyens de production industriels, du crédit, du système de transport et du commerce extérieur – ensemble avec le monopole de celui-ci –, c’est précisément de créer les conditions d’un processus d’industrialisation qui échappe à la loi de la valeur. Des priorités économiques, sociales et politiques conscientes – et démocratiquement – choisies prennent le dessus sur la loi de la valeur pour dicter les étapes successives de l’industrialisation. La priorité est accordée non au rendement maximum, mais à la réduction du retard technologique, à la suppression de la mainmise étrangère sur l’économie nationale, à la garantie d’une ascension sociale et culturelle rapide des masses d’ouvriers et paysans pauvres, à la suppression rapide des épidémies et maladies endémiques, etc.

C’est pourquoi l’industrialisation d’États ouvriers suit un chemin différent de celle des pays capitalistes, où l’industrie se construit à partir des secteurs qui satisfont le plus facilement une « demande solvable ».

Violer la loi de la valeur est une chose ; l’ignorer, c’est tout à fait autre chose. L’économie de l’État ouvrier ne peut ignorer la loi de la valeur qu’au prix de pertes évitables imposées à l’économie, de sacrifices inutiles imposés aux masses, comme nous le démontrerons plus loin.

Qu’est-ce à dire ? En premier lieu que toute économie doit se dérouler dans le cadre strict de réels coûts de production. Ces coûts ne détermineront pas les investissements ; ceux-ci n’iront pas automatiquement vers les projets « les moins chers ». Mais les coûts sont connus, ce qui veut dire qu’est connu le montant exact des subsides que la collectivité accorde aux secteurs qu’elle a décidé de développer par priorité. En deuxième lieu, qu’il faut avoir un instrument de mesure stable pour ces calculs ; sans monnaie stable, pas de planification rigoureuse. En troisième lieu que, pour tous les secteurs où des priorités économiques ou sociales ne dictent aucune préférence, les investissements seront effectivement guidés par « la loi de la valeur » – par exemple pour différentes cultures paysannes destinées au marché intérieur. En quatrième lieu que, pour autant que les moyens de consommation restent des marchandises, et en dehors des marchandises et services délibérément subventionnés par l’État – produits pharmaceutiques, matériel scolaire et didactique, livres, etc. –, les préférences des consommateurs joueront librement sur le marché, la loi de l’offre et de la demande fera bouger les prix, et le plan adaptera ses projets d’investissements à ces oscillations, dans la limite des disponibilités en devises, en équipement, en matières premières, etc.

De ces remarques initiales ressort l’importance de deux problèmes soulevés par la polémique Guevara-Mora : qu’est-ce que la valeur ? Les moyens de production sont-ils des marchandises à l’époque de transition ? Mora affirme que la valeur n’est pas essentiellement du travail humain abstrait ; qu’elle est « un rapport existant entre les ressources limitées disponibles et les besoins croissants de l’homme » (p. 15). Mieux encore : il estime que la valeur est une « catégorie créée par l’homme sous certaines conditions et à certaines (!) fins » (p. 15).

Il est clair que nous nous trouvons ici devant une déformation subjective de la notion marxiste de valeur-travail, dont Marx a précisé l’essence comme étant du travail humain abstrait. Ce n’est pas par hasard que Mora se réfère à des économistes soviétiques « néo-marxistes »3, qui se sont fait attaquer, en URSS même, et à juste titre, comme voulant introduire par la bande la théorie marginaliste de la valeur. Sa conception selon laquelle la « loi de la valeur est le critère économique pour régler la production » à l’époque de la transition (p. 17) – bien qu’il affirme qu’elle n’est pas le seul régulateur – débouche nécessairement sur la notion selon laquelle il y a « échange de moyens de production » même lorsque ceux-ci sont intégralement nationalisés, qu’il y a « vente de marchandises » même lorsque ces moyens de production passent d’une entreprise nationalisée à une autre, et que les « contradictions » entre les entreprises d’État justifient l’affirmation qu’il y a « changement de propriétaire » lors de ces échanges (p. 19). Toutefois, ces affirmations sont contraires à la réalité et à la théorie marxiste. Sur toutes ces questions, Che Guevara a entièrement raison contre Mora.

Mora affirme que si, dans les investissements, on s’écarte de la loi de la valeur, on devra en payer « le prix » : ce faisant, on limite automatiquement les ressources sociales disponibles pour satisfaire d’autres besoins. C’est exact, et nous avons nous-même souligné la nécessité d’un strict calcul des coûts de production dans tous les domaines. Mais en se limitant à cette vérité économique, en la vidant de son contenu social à l’époque de transition, c’est-à-dire en faisant abstraction de la lutte de classe, Mora cache tout un volet important de la réponse.

En effet, on ne peut opérer dans l’économie de l’époque de transition – pas plus d’ailleurs que dans toute autre économie qui connaît des classes sociales différentes – avec des agrégats comme « revenu social », « coûts sociaux », « prix social des investissements », sans poser en même temps la question : « Qui fera payer ce prix à qui ? »

La société de l’époque de la transition du capitalisme au socialisme n’est pas homogène. En menant une politique appropriée d’investissements, de prix, de salaires, de commerce extérieur, etc., l’État ouvrier peut agir de telle sorte que les bénéfices sociaux des investissements prioritaires – renforcement numérique de la classe ouvrière ; élévation de son niveau de vie, de qualification, de culture et de conscience ; renforcement de son rôle dirigeant dans l’État et dans l’économie ; accentuation de sa participation à la vie politique, etc. – soient payés économiquement par d’autres classes sociales : les résidus des anciennes classes, entrepreneurs, commerçants et paysans. Dans une économie en croissance, ce prix économique, payé notamment par les commerçants, artisans et paysans indépendants, peut d’ailleurs s’accompagner d’une élévation de leur niveau de vie, à condition que cette élévation soit inférieure à ce qu’elle eût été dans le cadre du « libre jeu de la loi de la valeur » – grâce, par exemple, à un impôt progressif sur le revenu4.

La loi de la valeur et le commerce extérieur

Tout ce qui précède ne constitue évidemment qu’un cadre général pour répondre aux problèmes spécifiques que la question du calcul économique et de l’orientation des investissements soulève dans chaque État ouvrier particulier. Ici, Mora a raison quand il souligne (p. 18) que dans un petit pays comme Cuba, qui dépend strictement du commerce extérieur pour le fonctionnement courant de son industrie – pièces détachées et matières premières – et pour l’équipement de ses nouvelles entreprises, la nécessité d’un calcul économique rigoureux s’impose avec plus de raisons encore que dans un grand pays comme l’Union soviétique, largement autarcique.

Les exportations se font d’après les prix sur le marché mondial. Pour qu’elles ne constituent pas une saignée constante sur l’économie nationale – qui doit les effectuer de toute manière pour maintenir en marche l’industrie et l’industrialisation par des importations –, il faut que les coûts de production des marchandises exportées soient globalement inférieurs aux prix obtenus sur le marché mondial. Il faut se fixer comme objectif de supprimer progressivement toutes les exportations à perte, afin que l’exportation ne soit pas seulement un moyen de ravitailler l’économie nationale mais, encore, une importante source d’accumulation, un moyen de faire payer une partie des frais de l’industrialisation – une partie des coûts de non-observation de la loi de la valeur sur le marché national ! – par l’étranger. La tendance à la hausse des prix courants du sucre sur le marché mondial crée d’ailleurs un cadre favorable à la réussite d’une telle politique. La diversification progressive des exportations, qui doit rendre l’économie cubaine indépendante de futures fluctuations des prix du sucre sur le marché mondial, doit aboutir à la sélection d’autres produits d’exportation dont les coûts de production restent inférieurs aux prix obtenus à l’exportation – c’est-à-dire aux prix moyens sur le marché mondial.

Mais Mora confond la nécessité d’effectuer tous ces calculs de la manière la plus stricte avec l’extension du champ d’application de la loi de la valeur dans l’économie cubaine. Les deux phénomènes ne sont pas identiques ; ils peuvent même être directement contradictoires.

La loi de la valeur détermine la valeur d’échange des marchandises d’après la quantité de travail socialement nécessaire pour les produire. Le concept de travail « socialement nécessaire » est déterminé à son tour par le niveau moyen de productivité du travail d’un pays ainsi que par la notion des besoins solvables de la société – qui ne se confondent nullement avec les besoins humains ou les besoins sociaux d’un point de vue objectif. Dans un pays sous-développé comme Cuba, toute production de nombreuses branches industrielles peut apparaître comme « socialement nécessaire », malgré un niveau de productivité très bas. La référence à la loi de la valeur, loin de résoudre dès lors le problème du relèvement rapide de la productivité du travail, des transformations technologiques que devraient connaître ces industries, ne peut que l’obscurcir. Car la loi de la valeur aura tendance à maintenir en vie des entreprises archaïques, aussi longtemps que l’état de pénurie subsiste, du moment qu’il n’y a ni mouvement libre des capitaux ni importation libre de marchandises qui suscitent la concurrence à ces entreprises.

Loin d’étendre le champ d’application de la loi de la valeur, la dépendance de Cuba du commerce extérieur implique la nécessité d’un calcul économique des coûts internationaux comparés, qui aboutit au choix de critères économiques de jugement, indépendants d’une quelconque « loi » rigide. La nécessité d’assurer l’approvisionnement du pays en pièces détachées et en matières premières impose un certain volume d’exportations, même si celles-ci s’effectuent à perte. La nécessité de maintenir et de développer le niveau existant des industries dépendant d’un ravitaillement étranger impose la recherche, aussi vite que possible, d’exportations rentables par rapport aux prix du marché mondial – même si cela signifie aiguiller les investissements vers des branches qui sont déjà rentables par rapport au marché national, qui vendent déjà leurs marchandises à leur valeur d’échange. La possibilité d’exporter avec profit, de retirer des ressources supplémentaires des exportations, de transformer le commerce extérieur en une source constante de l’accumulation socialiste, permet par ailleurs justement de libérer l’économie de la tyrannie de la « loi de la valeur », c’est-à-dire permet de développer des industries nouvelles malgré le fait que leurs coûts de production seraient au début plus élevés que les prix des produits importés, sans abaisser le niveau de vie ou le taux d’accumulation dans le pays. Voilà un aspect de la dialectique réelle de la dépendance du commerce extérieur et du jeu de la loi de la valeur qui est décidément plus complexe que ne le pense le camarade Mora !

La loi de la valeur et l’autonomie de décision des entreprises

Dans le débat qui a fait rage dans plusieurs États ouvriers, le problème du champ d’application de la loi de la valeur est intimement lié au problème de l’autonomie de décision des entreprises en matière d’investissements. Des auteurs yougoslaves ont même formulé à ce propos un véritable nouveau dogme qu’il faut soumettre à une analyse critique : « Sans le droit des collectifs d’autogestion de disposer d’une partie importante du surproduit social, pas de véritable autogestion »5. Cette analyse doit examiner le problème sous deux aspects : l’efficacité économique – les critères pour choisir un projet d’investissement plutôt qu’un autre –, et celui de l’efficacité sociale et politique – les succès dans la lutte contre la bureaucratie et la bureaucratisation.

Plus un pays est arriéré, plus y règnent encore des conditions de pénurie quasi universelle, non seulement dans le secteur des moyens de production mais d’une multitude de moyens de consommation industriels – du moins pour la grande majorité de la population –, et plus la pratique de l’auto-investissement est nuisible, plus il est nuisible de permettre aux collectifs d’autogestion de déterminer eux-mêmes les projets prioritaires d’investissements productifs.

Il est en effet évident que, dans des conditions de pénurie quasi générale de produits industriels, presque tous les projets d’investissement peuvent être économiquement rentables, pour autant que de grossières erreurs économiques n’aient pas été commises. Presque chaque entreprise industrielle ou agricole rentable – fournissant un fonds d’investissement – est comme un îlot séparé au milieu d’une mer de besoins non satisfaits. La tendance naturelle de l’auto-investissement serait dès lors de vaquer au plus pressant, à la fois localement et dans chaque secteur.

En d’autres termes : si les entreprises d’autogestion disposent d’un vaste fonds d’auto-investissement, elles auront tendance à orienter leurs investissements soit vers les marchandises qui leur font le plus défaut – certains biens d’équipement, matières premières, produits auxiliaires, au besoin sources d’énergie –, soit vers les biens qui font le plus défaut à leurs ouvriers ou aux habitants de la localité dans laquelle elles sont situées. Ainsi, des critères d’intérêt sectoriel ou local prendraient le dessus sur des priorités nationales, non pas parce que la loi de la valeur est « niée », mais précisément parce qu’elle est appliquée ! Ce serait, une fois de plus, orienter l’industrialisation vers la « voie traditionnelle » qu’elle suit dans le cadre historique du capitalisme, au lieu de la réorienter d’après les exigences d’une économie nationalement planifiée.

On pourrait chercher à concilier les exigences de la planification nationale avec celles d’abandonner aux entreprises autogérées un important fonds d’investissement. Le moyen choisi à cette fin pourrait être un prélèvement-impôt en faveur d’un fonds national de développement et d’un fonds d’égalisation du développement régional. C’est évidemment un pas dans la bonne direction, mais cela ne résout point le problème.

Puisqu’une économie sous-développée se caractérise précisément par le fait que les entreprises à haute productivité y sont encore l’exception et non la règle, il suffit de leur laisser une partie de leur surproduit net pour que l’inégalité de développement entre les localités industrialisées et les localités non industrialisées, l’inégalité de développement et de revenus entre les entreprises archaïques ou ne jouissant que d’un niveau moyen de productivité et les entreprises technologiquement « en pointe » augmente au lieu de diminuer. Il faut d’ailleurs insister sur cette idée fondamentale du marxisme : toute liberté économique, toute « autonomie de décision » et toute « spontanéité » accroît l’inégalité tant qu’il existe côte à côte des entreprises ou des individus forts et faibles, riches et pauvres, favorisés et défavorisés du point de vue de la localisation, etc. C’est pour cette raison, soit dit en passant, que d’après Marx, le mécanisme de la loi de la valeur conduit à sa propre négation, la concurrence aboutissant inévitablement au monopole.

La logique économique d’une économie planifiée plaide donc entièrement en faveur d’investissements productifs par voie budgétaire, du moins pour toutes les grandes entreprises. Ce qu’il faut laisser aux entreprises, c’est un fonds d’amortissement suffisamment ample pour permettre une modernisation de leur équipement à chaque renouvellement de l’équipement fixe – investissement brut. Mais tous les investissements nets doivent être réalisés d’après le plan, dans des branches et à des endroits choisis d’après des critères de préférence tirés d’une vue d’ensemble de la société et de son économie. À ce propos aussi, c’est la thèse du camarade Guevara qui est correcte.

On a voulu obscurcir ce problème, surtout en URSS, en l’associant à celui de l’intéressement matériel des entreprises. De nombreux économistes soviétiques ont critiqué les stimulants aujourd’hui encore employés dans l’économie de l’URSS pour inciter les entreprises (?) à réaliser les plans. Cette critique est en général pertinente. Elle ne fait que répéter ce que les marxistes anti-staliniens avaient dénoncé depuis de nombreuses années. Mais il suffit d’examiner attentivement les arguments de ces économistes pour s’apercevoir qu’il s’agit en réalité de l’intéressement matériel des bureaucrates, dont l’accroissement devrait être en quelque sorte le stimulant essentiel pour l’expansion de la production des entreprises.

Or, c’est là que certains partisans de l’autogestion, notamment en Yougoslavie, soutiennent que la décentralisation des décisions d’investissement serait une puissante garantie contre la bureaucratisation. Cette thèse est fondée sur une confusion. Les Yougoslaves ont raison de souligner que le pouvoir de la bureaucratie s’accroît dans la mesure où elle dispose librement du surplus social. Mais les techniciens et économistes de la commission du Plan ne « disposent » de ce surproduit que sous forme de chiffres sur le papier ; le véritable pouvoir de disposition se situe au niveau des entreprises6. Plus on abandonne des ressources au-delà du fonds de consommation – des revenus distribués et des investissements sociaux – à la libre disposition des entreprises, plus on stimule précisément la bureaucratisation, du moins dans un climat de pénurie et de pauvreté généralisées ; plus on crée de tentations de corruption, de vols, d’abus de confiance et de faux en écritures, tentations non existantes au niveau de la commission du Plan, ne fût-ce qu’à cause des multiples vérifications. L’expérience concrète de la « décentralisation » yougoslave a d’ailleurs confirmé qu’elle a été une source énorme d’inégalité et de bureaucratisation au niveau des entreprises.

Mais la possibilité d’une centralisation complète des ressources d’investissement au niveau de l’État ne crée-t-elle pas le danger d’une politique économique d’ensemble favorisant la bureaucratie, comme ce fut le cas dans la Russie stalinienne ? Évidemment. Mais alors, la cause ne réside pas dans la centralisation elle-même ; elle se trouve dans l’absence de démocratie ouvrière au niveau politique national7. C’est dire qu’une véritable garantie contre la bureaucratisation dépend de la combinaison de la gestion ouvrière au niveau de l’entreprise et de la démocratie ouvrière au niveau de l’État. Sans cette combinaison, même l’autonomie des entreprises n’enlèvera rien au caractère autoritaire, bureaucratique et souvent erroné des décisions économiques prises au niveau du gouvernement et du Plan. Avec cette combinaison, la centralisation des investissements – les priorités ayant été démocratiquement établies, par exemple par le congrès national des conseils ouvriers – n’encourage pas la bureaucratisation, mais en supprime au contraire une des sources principales.

La loi de la valeur et l’autogestion

« L’intéressement matériel » des entreprises ne peut être un « stimulant » en matière d’investissements. Mais « l’intéressement matériel » des collectifs d’autogestion peut effectivement stimuler un accroissement continuel de la production et de la productivité des entreprises.

Certes, dans un régime de véritable démocratie socialiste, l’enthousiasme créatif, le libre développement de toutes les capacités d’invention et d’organisation du prolétariat, constituent un puissant moteur de l’accroissement de la production. Mais ce serait commettre une erreur idéaliste et volontariste de supposer que dans un climat de pauvreté – inévitable dans un pays sous-développé immédiatement après la victoire de la révolution socialiste – cet enthousiasme pourrait durer longtemps sans une infrastructure matérielle suffisante.

L’exemple de l’Union soviétique, où le prolétariat a fait preuve d’un enthousiasme et d’un esprit d’abnégation sans pareil dans les premières années qui ont suivi la révolution d’Octobre, est instructif à ce propos : une longue période de privations aboutit inévitablement à une passivité ouvrière croissante, les soucis matériels quotidiens prenant le pas sur l’assiduité aux réunions.

Il est donc impératif de lier l’autogestion à la possibilité des travailleurs de juger immédiatement de la réussite de tout effort d’accroissement de la production d’après l’élévation de leur niveau de vie. La technique la plus simple et la plus transparente est celle de la distribution d’une partie du revenu net de l’entreprise parmi les travailleurs, sous forme d’un ou de plusieurs mois de salaires supplémentaires, le montant de celui-ci augmentant ou diminuant automatiquement avec le niveau de ce revenu. L’intéressement matériel collectif des travailleurs à la gestion des entreprises est d’ailleurs supérieur au salaire aux pièces, dans la mesure où il n’introduit pas la division et des conflits au sein du collectif d’ouvriers, dans la mesure aussi où il correspond mieux à la technique contemporaine, qui attribue une place de moins en moins importante au rendement individuel et une importance sans cesse accrue à l’organisation rationnelle du travail.

L’autogestion – et non le simple contrôle ouvrier – semble être le modèle idéal d’organisation des entreprises socialistes. Mais elle n’implique en rien la concurrence plus ou moins illimitée entre entreprises, qui découle de leur autonomie dans le domaine des prix et des investissements. Cette autonomie ne peut que reproduire une série de tares inhérentes au régime capitaliste : positions de monopole exploitées dans la formation des prix et des revenus ; efforts pour défendre ces monopoles en « cachant » découvertes et perfectionnements techniques ; gaspillages et doubles emplois en matière d’investissements ; frais élevés des erreurs de décision, révélées a posteriori sur le marché, y compris par la fermeture d’entreprises ; réapparition du chômage, etc. Inutile et nuisible d’un point de vue économique, elle ne constitue en rien une garantie suffisante contre la bureaucratisation, comme nous l’avons indiqué plus haut.

À ce propos, la polémique de Lénine et Trotsky contre les thèses de « l’Opposition ouvrière » garde toute sa valeur. Le marxisme ne se confond pas avec la doctrine anarchisante du syndicalisme. La véritable garantie du pouvoir ouvrier, c’est au niveau politique, c’est au niveau de l’État qu’il faut l’établir ; toute autre solution est utopique, c’est-à-dire à la longue inopérante et source de réapparition d’une puissante bureaucratie.

Pour toutes ces raisons, l’autogestion n’implique nullement un recours plus large à la « loi de la valeur » par rapport à la planification centralisée8. Les données fondamentales du problème restent les mêmes. Il faut procéder à des calculs rigoureux de coûts de production, savoir pour chaque marchandise si la production est subventionnée ou non. Mais rien n’autorise la conclusion que les prix doivent être « déterminés par la loi de la valeur », c’est-à-dire par la loi de l’offre et de la demande. Si encore cette conclusion a quelque sens en ce qui concerne les moyens de consommation, elle est dénuée de sens pour les moyens de production qui, répétons-le, ne sont pas des marchandises, du moins dans leur grande majorité. Et même les moyens de production qui sont encore des marchandises – ceux qui sont produits par le secteur privé ou coopératif pour être livrés à l’État, et ceux que l’État fournit aux entreprises privées ou aux coopératives – ne pourront être « vendus à leur valeur » sous peine d’encourager sous certaines conditions l’accumulation primitive privée aux dépens de l’accumulation socialiste. Or, si les moyens de production ne sont pas vendus « à leur valeur », la « valeur » des moyens de consommation est profondément modifiée.

Les prix sont donc des instruments de la planification socialiste et ne peuvent être que cela à l’époque de la transition du capitalisme au socialisme. Qui dit instrument de planification dit également instrument de détermination de la répartition du revenu national entre consommation et investissements, instrument de détermination de la répartition des revenus entre les différentes classes et couches de la nation. Abandonner la détermination de cette répartition à la « loi de la valeur », c’est l’abandonner en dernière analyse aux « lois du marché », à la « loi de l’offre et de la demande », c’est-à-dire à l’automatisme économique. Et l’automatisme économique nous reconduirait rapidement à une économie de type semi-colonial.

Mais dire que les prix ne peuvent être déterminés par la loi de la valeur ne signifie point qu’ils peuvent être indépendants de celle-ci. La société ne peut jamais répartir plus de valeurs qu’elle n’en a créées, sous peine de détruire progressivement ses richesses accumulées et de s’appauvrir de plus en plus au sens absolu du terme. La somme totale des prix doit donc être égale à la somme totale des valeurs des marchandises produites – à condition qu’il n’y ait aucune sorte de dépréciation monétaire. La répartition – marchande ou comptable – de certains produits en dessous de leur valeur – subsides ! – entraîne automatiquement une répartition d’autres produits au-dessus de leur valeur. Sans un calcul rigoureux des coûts de production ; sans une comptabilité qui enregistre fidèlement, pour chaque produit, à côté du prix fixé par l’État, le coût réel et le subside – ou l’impôt –, il n’y a non seulement pas de possibilité d’une planification vraiment scientifique, il n’y a surtout plus de stimulant de la dynamique économique fondamentale de l’époque de transition : celle qui élève progressivement une branche d’industrie nouvelle après l’autre au point de la rendre « compétitive » par rapport aux prix sur le marché mondial, jusqu’au moment où le socialisme annonce son triomphe prochain lorsque l’ensemble de l’industrie socialisée travaille avec une productivité supérieure à celle de l’industrie capitaliste la plus avancée.

À ce moment, la « loi de la valeur » pourrait théoriquement gouverner la dynamique de l’État ouvrier – ou plus exactement : de l’ensemble international des États ouvriers ; car il semble exclu que cette situation puisse être obtenue d’abord « dans un seul pays ». Mais au moment précis où elle est sur le point de triompher, sa raison d’être disparaît. On ne peut dépasser le niveau de productivité le plus élevé atteint sous le capitalisme dans toutes les branches, sans approcher du niveau d’abondance à partir duquel la production marchande dépérit. Dans l’État ouvrier, la « loi de la valeur » ne peut aiguiller les investissements que dans la mesure précise où elle dépérit et où dépérissent avec elle toutes les catégories économiques produits d’une pénurie relative des ressources matérielles.

Le 1er décembre 1963.

  • 1Évidence, NDLR.
  • 2« L’économie planifiée de la période transitoire, tout en étant fondée sur la loi de la valeur, la viole pourtant à chaque pas et établit les rapports entre les différentes branches économiques, et entre l’industrie et l’agriculture en premier lieu, sur la base de l’échange inégal. Le budget d’État joue un rôle de levier pour l’accumulation forcée et l’accumulation planifiée. Ce rôle devrait augmenter au fur et à mesure du progrès économique ultérieur. Le financement à crédit règle les relations entre l’accumulation coercitive du budget et les fluctuations du marché tant que ces dernières agissent… Si on “libère” le marché soviétique intérieur et si l’on supprime le monopole du commerce extérieur, l’échange entre la ville et la campagne deviendra plus égal, l’accumulation au village – j’entends l’accumulation capitaliste du fermier, du koulak – suivra son cours, et on verra aussitôt que les formules de Marx s’appliquent aussi à l’agriculture. Une fois sur ce chemin, la Russie deviendrait rapidement une colonie, qui servirait de base au développement des autres pays. » Léon Trotsky, « Staline théoricien », p. 106 du tome I des Écrits 1928-1940.
  • 3Entre autres Novochilov, Kantorovitch et Nemchinov. Cette question est également sous-jacente au débat fameux sur l’emploi éventuel du profit en tant que critère unique de réalisation du plan. En réalité, ces économistes sont les porte-parole de la bureaucratie économique, qui exige l’accroissement des droits des directeurs d’entreprise, notamment du droit de disposer d’une partie des « fonds indivisibles » – de l’équipement fixe.
  • 4De 1924 à 1927, la fraction stalinienne reprocha violemment à l’Opposition de gauche – et particulièrement à Préobrajensky – de vouloir « augmenter les prix des produits industriels ». Préobrajensky avait simplement proposé de vendre les produits industriels « au-dessus de leur valeur » au village, ce qui pouvait parfaitement se concilier avec une baisse progressive du prix de vente, vu l’augmentation rapide de la productivité du travail. Mais lorsque la fraction stalinienne fit le tournant de l’industrialisation accélérée, elle accrut les prix des biens de consommation industriels d’impôts indirects extrêmement élevés. Alors qu’en 1928, l’impôt sur le chiffre d’affaires ne s’élevait qu’à 17,9 % du chiffre d’affaires réel du commerce de détail, il s’élevait à 78,1 % de celui-ci en 1932, et en 1936, le chiffre d’affaires nominal de ce commerce était de 107 milliards de roubles, dont 66 milliards de roubles d’impôt et seulement 41 milliards chiffre d’affaires réel ! Lire L. H. Hubbard, Commerce et répartition en URSS, Paris, 1938.
  • 5Ainsi Milentije Popovic, dans un article intitulé « Autogestion et planification » : « En revanche, dans le secteur de la reproduction sociale élargie, de la mise au point du système d’investissement sur la base de nouveaux rapports, nos résultats sont moins probants, bien que les premiers pas aient été faits dans ce sens. L’établissement de rapports non administratifs, de rapports économiques, dans cette sphère, revient tout simplement à établir des rapports crédit-intérêt (!), et à les prendre comme base. […] On peut dénouer avant tout la contradiction qui surgit du fait que les ressources servant à la reproduction sociale sont prélevées en recourant exclusivement à la contrainte administrative – taxes, impôts, contributions – et sont enlevées à l’organisation du travail sans que, d’autre part, celle-ci en devienne le “propriétaire” ; l’organisation du travail évolue en effet dans un système unique de crédit dans lequel ces ressources sont à la fois “les siennes” et “communes” – article 11. […] On peut éviter, d’autre part, que des critères subjectifs et politiques soient les seuls à être pris en considération lors de l’adoption des décisions concernant les investissements. Il va sans dire que cette méthode ne peut et ne doit jamais être poussée jusqu’à ses conséquences extrêmes. Mais on peut édifier un système où les décisions politiques porteront sur l’orientation générale de la politique économique tandis que la répartition des ressources destinées aux investissements s’effectuera conformément au mécanisme du crédit, selon des critères financiers et matériels (!) fixés avec plus ou moins de précision. En agissant ainsi, on “dépolitise” également le processus de reproduction élargie. Cette “dépolitisation” n’est pas absolue. Elle est accomplie dans la mesure où le bureaucratisme doit être privé de sa base dans cette sphère comme dans les autres. » Questions actuelles du socialisme, n° 70, juillet-septembre 1963, pp. 67-68.
  • 6Ceci ne s’applique évidemment pas aux instances qui distribuent centralement des matières premières, biens d’équipement, et quelquefois même des moyens de consommation, et qui sont de véritables pépinières de bureaucrates corrompus.
  • 7« Seule la coordination de ces trois éléments, la planification étatique, le marché et la démocratie soviétique, peut assurer une direction juste de l’économie de l’époque de transition et assurer, non pas la mise à l’écart des disproportions en quelques années – cela est de l’utopie –, mais leur amoindrissement et, par là même, la simplification des bases de la dictature du prolétariat jusqu’au moment où de nouvelles victoires de la révolution élargiront l’arène de la planification socialiste et reconstruiront son système. » Léon Trotsky, « L’économie soviétique en danger », tome I des Écrits 1928-1940, p. 127.
  • 8Certains auteurs yougoslaves s’expriment de manière fort correcte à ce propos. Voir, par exemple, le Dr Radivoj Uvalic : « Bien qu’on puisse utiliser largement le marché ouvert, il ne peut être le seul ou même le principal régulateur des rapports socio-économiques d’un pays socialiste ». Et encore : « L’importance de la direction planifiée du développement économique sous les conditions du socialisme consiste avant tout dans la possibilité offerte de considérer la rentabilité du point de vue de l’économie dans son ensemble et non pas du point de vue de chaque unité particulière de l’économie… Ceci est le cas dans toutes les branches d’une haute concentration de capital (?), comme la production de moyens de production et de matières premières, qui ne pourraient jamais se développer sur la base du jeu accidentel du marché, avec le taux de profit comme seul stimulant ». Socialist Thought and Practice, n° 6, pp. 47 et 55.

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Ernest Mandel

Quelques ouvrages d'Ernest Mandel 

La Théorie léniniste de l’organisation a été réédité sous le titre Lénine, la révolution, le parti. Éditions La Brèche, 7 €.
Les étudiants, les intellectuels et la lutte des classes, éditions La Brèche, 1979.
Sur la Seconde guerre mondiale, éditions La Brèche.
Introduction au marxisme, éditions La Brèche.

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