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Grève féministe pour la socialisation du travail reproductif !

par Gaara et Noémie
Grève féministe 14 juin 2026, secteur gare Cornavin, tête de cortège du NOG7. © Nattes à chat / CC BY-SA 4.0

Partout dans le monde, les programmes austéritaires se succèdent, correspondant à une privatisation de la sphère de la reproduction sociale. Cette phase néolibérale du capitalisme n’est pas sans poser des questions stratégiques au mouvement féministe.

Vous avez été très actives dans les mobilisations qui ont eu lieu en octobre dans le canton de Vaud contre l’austérité budgétaire et vous expliquiez alors que cette attaque contre les services publics traduisait, plus globalement, une crise de la reproduction sociale.

Noémie : Les attaques contre les services publics montrent que les moyens alloués à la reproduction sociale (l’éducation, le soin, la santé ou la formation) sont considérés comme des variables d’ajustement. Lorsque les comptes publics sont présentés comme mauvais ou déficitaires, on coupe dans ces secteurs, avec l’idée que ça n’a pas trop de conséquences. Cela traduit une certaine vision du travail reproductif, qui est considéré comme un coût et pas comme un investissement pour nos sociétés. Au contraire, les analyses féministes montrent que ces activités sont essentielles à la perpétuation de la société et de la vie, pour reproduire de manière quotidienne et intergénérationnelle la force de travail. D’un point de vue historique, leur collectivisation par le secteur public a permis de dégager du temps, pour que toujours plus de travailleurs et de travailleuses participent au secteur productif de l’économie.

Cette place du secteur de la reproduction sociale (notamment des services publics) dans le fonctionnement du capitalisme a été documentée et même chiffrée par Fanny Gallot et Hugo Harai-Kermadec1. Il émerge une tension au cœur de cette organisation de la reproduction sociale, qui se retrouve dans ces attaques contre les services publics : d’un côté, l’économie capitaliste dépend du travail de reproduction sociale pour assurer sa perpétuation. De l’autre côté, ce secteur est considéré comme non productif ; c’est souvent sur lui que le capitalisme essaye de maximiser le plus ses profits en en réduisant les coûts.

Gaara : La bourgeoisie a plusieurs moyens d’augmenter, globalement, la rentabilité du travail reproductif. Le premier, contre lequel on luttait à l’automne, c’est simplement la baisse des moyens dans le service public : elle se traduit par une baisse des salaires, une réduction des prestations ou de l’accès aux infrastructures, ou encore par une diminution du personnel. 

Cela peut aussi passer par des logiques plus fines, par exemple de déqualification du travail de reproduction sociale. Ainsi, des postes pour lesquels il faudrait certaines qualifications – et donc une valorisation salariale – seront alloués à des personnes qui n’ont pas ces qualifications. Cela permet, pour un même travail, de baisser les salaires et ainsi d’augmenter l’exploitation des travailleur·ses du service public.

Un des autres moyens d’augmenter les profits sur le travail reproductif passe par sa privatisation et son externalisation. Dans ces structures privatisées, le droit du travail est nettement moins protecteur, les salaires sont plus bas et on retrouve ces processus de déqualification du travail. Cette logique de privatisation peut aussi être partielle et se traduire par une externalisation de certaines tâches en particulier, comme le nettoyage. Dans ce secteur privé, on observe une ubérisation et une intégration dans l’économie numérique. C’est le cas du nettoyage, mais aussi des gardes d’enfants et de certains espaces éducatifs. Cela procède aussi d’une atomisation des travailleur·ses, qui rend plus difficile leur organisation. 

Enfin, le démantèlement du service public réoriente aussi le travail reproductif au sein de la famille nucléaire, où il est soit non rémunéré, soit très mal car effectué par des travailleuses de l’économie domestique. Tous ces mécanismes sont rendus possibles par la naturalisation du travail reproductif et son assignation aux femmes et aux minorités de genre.

Noémie : Cette maximisation des profits dans le secteur de la reproduction sociale s’appuie sur une division raciale et internationalisée du travail reproductif. Autrement dit, elle repose sur l’importation de travailleuses étrangères précarisées, dont l’exploitation est liée à des politiques migratoires à la fois très dures et très ciblées, qui permettent, du point de vue des capitalistes, une exploitation « optimale » de la force de travail. Une camarade expliquait que dans le secteur des soins à domicile, il existe des plateformes qui font venir des femmes, notamment de Roumanie, pour des missions déterminées de trois mois. Ces femmes habitent chez la personne bénéficiaire et touchent un salaire infime.

C’est un statut de saisonnier·e !2

Noémie : Oui, complètement. En somme, les attaques contre les services publics sont un symptôme de cette crise de la reproduction sociale. On entend par là le point de rupture de cet exercice impossible : d’un côté, la nécessité vitale pour le capitalisme d’assurer la reproduction de la force de travail et de l’autre côté, la destruction tendancielle de ce secteur considéré comme non productif par les mécanismes dont Gaara parlait.

Autrement dit, ces coupes ont des effets très directs sur la possibilité même de ces services à continuer d’assurer leur mission. Prenons l’exemple des crèches. Le fait d’augmenter toujours plus le nombre d’enfants à la charge d’une personne a des conséquences très concrètes sur les possibilités de développement de ces enfants. Quand on doit s’occuper seul·e de dix enfants qui ont entre quatre et sept ans, il y a forcément des négligences.

Voire des maltraitances, non ? On a vu récemment des cas de violences physiques et sexuelles.

Noémie : Exactement. Cela renforce les conditions de vulnérabilité face à la maltraitance et face aux violences. En France, certaines crèches font des économies sur la nourriture et on a vu des enfants en situation de malnutrition3.

Cela contribue à creuser des inégalités dans l’accès aux conditions de la reproduction sociale ; les personnes les plus précarisées seront les premières à souffrir de la privatisation du système de santé, n’ayant pas les moyens d’aller dans le privé.

Gaara, tu travailles dans le secteur de la santé à l’hôpital public. Comment cette crise de la reproduction sociale se traduit-elle pour les salarié·es ?

Gaara : On retrouve les mêmes mécanismes, notamment une diminution des moyens alloués à l’hôpital public. Cela se traduit par le non-renouvellement de postes, des réductions des prestations, ou encore des fermetures d’hôpitaux. On voit apparaître en Suisse des déserts médicaux, avec des effets concrets sur la santé de la population. Cela se traduit aussi par une privatisation et une externalisation de certaines prestations. Dans le CHU où je travaille, il y a une externalisation de la maintenance de certains équipements médicaux qui sont nécessaires, notamment dans des situations d’urgence. On peut se retrouver au milieu de la nuit avec une machine qui est en panne, et dont l’entretien est externalisé à une entreprise qui ne travaille évidemment pas la nuit, et dans l’impossibilité de fournir certains soins.

L’hôpital public a pour vocation d’apporter des soins de manière universelle, quel que soit le titre de séjour ou le statut économique des patient·es. Ce sont les personnes les plus précaires qui, les premières, paient dans leur corps même la dégradation du système de santé.

Par ailleurs, au sein même de l’hôpital, on voit une division du travail entre des prestations à haut capital technique – qui sont facturées beaucoup plus fortement – et des prestations qui s’apparentent plus à du travail de care. Cela peut être la gestion de situations sociales ou médicales complexes, qui sont beaucoup moins facturées. On se retrouve avec une nouvelle division sexuée du travail. On peut s’attendre à ce que la partie dévalorisée de ce travail soit davantage visée par les logiques austéritaires et que les personnes qui l’effectuent soient moins rémunérées.

La nouvelle phase du capitalisme, dans sa version néolibérale, exacerbe une nouvelle contradiction. D’un côté, on voit le besoin pour la bourgeoisie de dégager de nouveaux secteurs productifs et de privatiser toute une série de secteurs, comme vous l’avez montré. C’est cette idée de spatial fix dont parle David Harvey, la conquête ou la création de nouveaux espaces – pas uniquement géographiques – de marchandisation4. Et de l’autre côté, cette privatisation du secteur de la reproduction sociale apporte une contradiction, la remise en cause de la possibilité même de reproduire la force de travail, et donc le capitalisme lui-même. Qu’est-ce que vous en pensez ? Quelles questions stratégiques cela pose, notamment sur le rôle du mouvement féministe ?

Gaara : Je suis assez d’accord avec cette analyse. On peut aussi mettre en parallèle cette contradiction avec l’exploitation des ressources planétaires : le capitalisme s’appuie sur une exploitation et une expropriation constante de ces ressources, jusqu’à détruire ce milieu lui-même. Je pense qu’il y a un parallèle à tirer entre ces deux dynamiques, comme une espèce d’emballement terminal. On peut toutefois faire confiance au capitalisme pour trouver des moyens, même temporaires, de résoudre ces contradictions. La marchandisation du travail reproductif est l’un de ces moyens. Comme Noémie l’a montré, elle produit une délocalisation de ce travail (notamment par « l’importation » de travailleur·ses dans les centres d’accumulation capitaliste), et favorise une reprise productive dans cet espace. Cela participe d’un creusement de la dette du care des pays du centre vers ceux de la périphérie. Des travailleuses issues de la périphérie viennent reproduire la force de travail des pays du centre, en y jugulant temporairement la crise de la reproduction sociale.

Il y a également une consubstantialité entre les inégalités d’accès à la vie – liées à la destruction des services publics – et le darwinisme social qui est à la fois inhérent au libéralisme et concomitant à la montée en puissance de l’extrême droite. Ce sont des mécanismes qui fonctionnent ensemble : le renouveau des discours de l’extrême droite sur l’inégalité des vies naturalise la situation. Autrement dit, ils visent à rendre normal que des gens qui n’ont pas de papiers ou pas d’argent crèvent dans la rue parce qu’ils n’ont pas accès à des soins de base de la reproduction de la vie.

Noémie : Cette contradiction est plus saillante que jamais, même si elle a toujours existé. Ce n’est pas pour rien que les mouvements féministes qui se sont redéveloppés depuis une dizaine d’années ont rethématisé cette question. En revanche, l’enjeu est maintenant que l’ensemble des organisations politiques et syndicales travaillent sur cette contradiction.

En Suisse, une grève du care se prépare pour juin 2027. Comment voyez-vous l’articulation entre la grève du travail reproductif sur les lieux de travail (salarié) et la grève du travail reproductif non-rémunéré effectué dans la sphère domestique ?

Noémie : Cette articulation est un enjeu stratégique. Il faut construire une grève du care qui soit transversale à ces espaces. Si on se concentrait uniquement sur l’organisation des travailleur·ses du secteur public ou si l’enjeu était simplement de faire en sorte que les mères au foyer ne fassent pas le ménage le 14 juin 2027, on passerait à côté de l’enjeu. 

On a parfois un peu tendance à penser ces deux dimensions – le travail rémunéré et non rémunéré – comme les deux faces d’une même pièce. Je pense qu’il faut les penser comme un continuum, pour justement pouvoir construire des mobilisations transversales. Dans le même temps, il faut faire attention avec certains arguments, qui consistent à dire que les activités reproductives rémunérées et non rémunérées seraient la même chose et qu’elles seraient effectuées par tout le monde. Ça ouvre la porte à la dévaluation des compétences spécifiques qui sont acquises par les travailleur·ses du care, qui se sont formées à ces métiers. Ça participe aussi d’une renaturalisation de ce travail.

Ça comporte aussi un risque d’invisibilisation de la division raciale de ce travail reproductif. Oui, toutes les femmes font, d’une manière ou d’une autre, une forme de travail de reproduction sociale ; mais ça n’est pas du tout le même travail, ni dans son degré, ni dans sa nature, et il n’est pas du tout effectué dans les mêmes conditions. La CEO d’une grande entreprise qui lit des histoires à ses enfants le soir avant d’aller se coucher, ça n’est pas la même chose que son employée de maison qui prend en charge presque toutes les tâches de reproduction et qui le fait à nouveau une fois rentrée chez elle. 

À mon avis, il faudrait plutôt poser la question suivante : quels sont les effets de ces attaques, qui remettent en cause les conditions de possibilité de la reproduction sociale, sur les personnes qui l’assurent, dans quel secteur que ce soit ? Stratégiquement, on part des conséquences sociales de cette crise de la reproduction sociale pour construire des alliances. Il s’agit d’élaborer des revendications qui permettent à chacun·e d’exprimer son vécu individuel de cette crise, mais dans un cadre commun et collectif. Concrètement, on a vu cet automne des alliances entre des travailleur·ses rémunéré·es, par exemple dans les crèches, et les bénéficiaires de ces services, que ce soient les parents ou les enfants. Cela permet aussi d’ouvrir des espaces pour réfléchir collectivement aux alternatives : comment on peut organiser différemment ce travail de la reproduction sociale ? Comment on fait pour le socialiser ?

Gaara : Ça permet aussi de dépasser une approche uniquement défensive et d’ouvrir des espaces de réflexion sur l’enjeu même de cette reproduction sociale. Est-ce qu’on veut vraiment uniquement reproduire la force de travail pour le capital ?

En 2019, une composante – relativement minoritaire – du mouvement ouvrier prétendait que l’organisation de la grève féministe (en mixité choisie sans homme cis) avait divisé notre classe face à la domination du capital. Selon ces personnes, l’organisation d’une grève féministe aurait entravé l’organisation collective des travailleurs et des travailleuses. Qu’est-ce ce que vous auriez envie de répondre à ça sept ans plus tard ?

Noémie : si on pense qu’il y une consubstantialité entre le patriarcat et le capitalisme (notamment), justement, on ne particularise pas ou on ne divise pas. Au contraire, on repense de manière matérialiste – en partant de ce qui existe réellement dans la société – ce qu’est la classe ouvrière. On dépasse une vision un peu nostalgique d’une classe ouvrière masculine, ou neutre du point de vue du genre.

Une classe ouvrière masculine, qui n’a jamais vraiment existé par ailleurs, même en Suisse. Dans la décennie qui suit la création de l’Union syndicale suisse en 1880, les femmes composent 46 % des travailleur·ses employé·es par l’industrie, et les enfants… 14 %. Les hommes y sont donc minoritaires5.

Noémie : Même au-delà du travail rémunéré, l’approche féministe permet de mieux comprendre comment fonctionne le capitalisme, et comment il peut se reproduire.

Gaara : Ils nous accusent de faire des identity politics, alors même que leur position procède d’une réessentialisation ou renaturalisation du travail reproductif, qui ne serait effectué que par des femmes, ce qui n’est pas vrai ! Justement il faut repenser ce travail, qu’il soit effectué par des femmes ou non, comme un des outils de perpétuation du capitalisme et d’exploitation de toutes les forces de travail.

Cette année, les organisations de la grève féministe ont appelé à converger vers les mobilisations NO G7, qui ont rassemblé 60 000 personnes dans les rues de Genève le 14 juin dernier. La veille, d’énormes manifestations féministes ont eu lieu à Lausanne et Zürich notamment. On parle souvent d’une internationale fasciste, dont certain·es membres étaient présent·es à Evian en juin : selon vous, comment le mouvement féministe peut participer à l’offensive antifasciste et internationaliste ?

Gaara : On doit repenser ce qu’est un féminisme anti-impérialiste et internationaliste. Déjà, ça passe par une solidarité sans concession avec les peuples en lutte, notamment armée, pour leur autodétermination. Mais ça ne se résume pas à ça. On doit avoir un féminisme qui pense la consubstantialité des logiques capitalistes, impérialistes et patriarcales ; un féminisme qui met à jour ce que l’impérialisme produit dans les rapports sociaux de genre et inversement, la manière dont ces rapports de genre servent à reproduire des logiques impérialistes. En bref, on doit penser l’impérialisme en féministe et penser le féminisme en internationaliste.

Par exemple, il faut penser les violences impérialistes contre la reproduction sociale, comme on le voit à Gaza, dans le génocide perpétré par l’armée d’occupation israélienne, qui a procédé d’une destruction massive et systématique de tous les espaces de la reproduction de la vie. 

Un autre exemple se situe dans les pays où se pratique l’extractivisme qui, on le rappelle, est une des modalités préférentielles de l’impérialisme suisse. On y voit des attaques contre les lieux de vie, les lieux de subsistance des populations locales pour avoir accès à leurs ressources. On y voit aussi une fuite des capitaux, en Suisse notamment, qui font que les ressources manquent pour financer les services publics.

On finance d’ailleurs une partie de notre propre service public avec cet argent, puisque ces multinationales – Valé, Glencore, Nestlé – ont leur siège en Suisse.

Gaara : Oui et ces pays subissent des mesures d’ajustement structurel du Fonds monétaire international. On voit une destruction accélérée, si ce n’est une inexistence, du service public, ce qui va favoriser l’expansion impérialiste dans ces espaces. 

Un élément important concerne l’utilisation des violences sexistes et sexuelles dans des zones d’expansion économique impérialiste. On peut penser aux zones franches entre le Mexique et les États-Unis, où les féminicides, et plus largement les violences sexistes et sexuelles, sont utilisées pour terroriser la population6.

Finalement, chez nous, dans les centres d’accumulation capitaliste, on retrouve un discours de militarisation et sur le « réarmement démographique ». Outre le pendant de suprématie blanche qu’ils contiennent (avec l’idée qu’il s’agit ainsi de lutter contre un prétendu « grand remplacement »), ces discours vont réassigner les femmes à leur rôle de reproduction de la vie : faire des enfants qui pourront être des soldats.

En termes plus concrets, la première chose, essentielle, c’est de défendre la liberté de circulation et d’installation pour toutes et tous. Mais il faut aussi inscrire nos luttes contre l’austérité dans une lutte anti-impérialiste, contre l’externalisation de la dette du care dans les pays du Sud global. Enfin, on se doit de porter les luttes et les revendications de nos camarades féministes dans les Sud, quand bien même elles sont parfois instrumentalisées par l’extrême droite à des fins islamophobes, anti-migratoires, réactionnaires, etc.

On a aussi traversé une séquence autour de la médiatisation des VSS, avec d’un côté les monstruosités du « système » Epstein et de l’autre, cette Rape Academy, ce site internet visité par des millions d’hommes qui y trouvent des conseils pour violer leur conjointe7. Certain·es ont utilisé ces affaires pour expliquer que les violences se produisent partout (pas uniquement chez les hommes immigrés ou non blancs), mais sans avoir une analyse sur la fonction de ces violences. À l’inverse, certain·es estiment que les abominations commises par Epstein ne seraient que le reflet de la prédation ou l’horreur du capitalisme, sans les penser en féministes. Comment est-ce que vous vous situez par rapport à ces discours et comment est-ce que vous comprenez la fonction des VSS au niveau global ?

Gaara : Sur la question du réseau Epstein, résumer ces violences à une espèce de dimension ontologique d’une super bourgeoisie radicalisée à l’exploitation des corps passe à côté du problème. Il faut réinscrire le réseau Epstein dans une consubstantialité entre les violences de genre et les questions de vulnérabilité économique et sociale. La majorité des victimes d’Epstein étaient des très jeunes femmes, voire des enfants ; c’étaient des personnes précarisées, et qui venaient de foyers parfois extrêmement violents. Au niveau économique, il n’y avait, pour elles, pas vraiment d’autres options.

Mais aussi au niveau psychique ou social : une grande partie des victimes du réseau étaient déjà particulièrement vulnérables, parce qu’elles avaient subi des violences intrafamiliales, notamment sexistes, sexuelles et incestueuses. Ce système d’inceste prépare les corps à la violence, à l’exploitation et à la vulnérabilité par rapport aux violences économiques et aux violences de genre.

Et c’est là qu’il faut avoir une approche globale : ces violences sont transversales, y compris dans notre camp social, et y compris dans nos organisations politiques et syndicales. Le fait de déplacer ce problème à cette classe ultra-capitaliste, etc., ça nous empêche de penser les violences sexistes et sexuelles et les violences faites aux enfants à l’intérieur de notre camp social ; ces violences nous entravent dans nos possibilités de mobilisation, parce qu’elles brisent des vies et puis elles détruisent des individus.

Dorothée Dussy parle de l’inceste comme étant le berceau des dominations. Elle expose qu’un enfant sur sept est victime de violences sexuelles intrafamiliales. Cela veut dire que tout le monde est au contact de cet écrasement des psychés et des corps, qui a, selon elle, une fonction structurelle8.

Noémie : Ce qui me frappe, dans ces affaires qui se succèdent, c’est qu’on revient quand même toujours à cette idée d’un continuum de violences. Dans l’affaire Epstein, c’est le continuum des violences subies par les victimes, dans leur famille, sur leur lieu de travail, dans les foyers, et évidemment au sein du réseau Epstein. J’ai l’impression qu’on est dans un moment charnière sur la question des VSS : il y a eu une forme de reconnaissance des violences de genre et une certaine prise en charge institutionnelle, sur laquelle on a beaucoup de critiques évidemment.

Une psychologue sociale, Patrizia Romito9, explique que la prise en charge des VSS ces 20 dernières années s’est faite dans une dynamique de particularisation de ces violences. Pour les violences conjugales et domestiques, on développe un certain type de prise en charge ; pour le harcèlement sexuel au travail, on développe un autre type de prise en charge, etc. Cette particularisation de la prise en charge des VSS pose problème, car elle nous empêche de les penser ensemble, comme un tout. Elle entrave aussi nos possibilités d’organisation collective et cela permet au passage une focalisation institutionnelle sur certains types de violences à des fins racistes. Je pense ici au harcèlement sexuel de rue.

Il faut se rappeler que les violences de genre ont une fonction très spécifique dans le capitalisme. Ce sont notamment des outils de disciplinarisation des corps et des psychés. La famille nucléaire bourgeoise, est un des lieux où se produit cette disciplinarisation et cette mise au pas des corps et des subjectivités. C’est pour ça qu’il faut la penser, comme féministe et comme marxiste, à la fois comme lieu d’externalisation d’une partie du travail reproductif et comme espace de production de ces violences.

Le 18 juin 2026

Gaara et Noémie sont militantes à solidaritéS et au sein de la Grève féministe, animatrices d’un courant féministe marxiste au sein de la gauche politique et syndicale suisse.

Propos recueillis par Anouk Essyad. Entretien réalisé le 31 mai 2026, mis à jour le 18 juin 2026 pour intégrer le bilan des mobilisations contre le G7 des 13 et 14 juin.

  • 1Gallot Fanny et Harari-Kermadec Hugo, Le cœur du capital : ces travailleuses de l’ombre qui font tourner le monde, Paris, Université Paris Cité, 2026.
  • 2En Suisse, le statut de saisonnier a constitué un enjeu central de l’affrontement entre le capital et le travail au 20e siècle, en maximisant l’exploitation des populations immigrées et en les présentant comme responsables de la détérioration des conditions de travail. Ce statut, mis en place en 1931, imposait aux travailleur·ses étranger·ères de ne séjourner que neuf mois par an en Suisse, avec interdiction de changer d’employeur et de faire venir leur famille. Il a été officiellement aboli en 2002, mais continue d’exister sous certaines formes, notamment dans le secteur agricole ou de la reproduction sociale. L’initiative lancée par le parti d’extrême-droite de l’UDC, qui dit vouloir limiter la population à 10 millions d’habitant·es, vise à le réactiver.
  • 3« Nutrition et hygiène alimentaire pas toujours au menu des crèches », Hélène Huteau, 17 février 2025, La Gazette des communes.
  • 4David Harvey, Géographie de la domination. Capitalisme et production de l’espace, Paris, Éditions Amsterdam, 2018, p. 76.
  • 5Comme le rappellent Claire et François Masnata-Rubattel : Le pouvoir suisse. Séduction démocratique et pouvoir suave, Paris, Christian Bourgeois éditeur, 1978.
  • 6Jules Falquet, La combinatoire straight. Colonialisme, violences sexuelles et bâtard·es du capital, Paris, Éditions Amsterdam, 2025.
  • 7« Motherless : une « académie du viol » à l’échelle mondiale », Pauline Ferrari, 1er mai 2026, L’Humanité.
  • 8Dorothée Dussy, Le berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, Paris, Éditions Pocket, 2021.
  • 9Patrizia Romito, Un silence de mortes. La violence masculine occultée, Paris, Éditions Syllepse, 2006.

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