Depuis la fin du mois de septembre, les manifestations ouvertes d’opposition à la dictature sanglante de Park Chung Hee ont repris en Corée du Sud. Le mouvement étudiant a relevé la tête, résistant à plusieurs reprises aux charges de police, comme les 10, 14 et 15 octobre. Le 5 octobre, vingt mille catholiques sud-coréens (dont 13 évêques) ont transformé une « réunion de prière » en manifestation anti-gouvernementale. Et les mouvements ne touchent pas seulement la capitale — Séoul — mais aussi les villes de province comme Pusan, Kwangju ou Inchon. Tous agissent pour l’obtention d’une nouvelle constitution et la libération des nombreux prisonniers politiques souvent condamnés à de très lourdes peines, y compris la peine de mort.
Cette relance des manifestations fait suite à l’abrogation par Park des deux décrets les plus répressifs institués en 1974. Le premier, institué le 8 janvier, qui interdisait toute critique (même verbale) de la constitution sous peine de condamnation à quinze ans de prison, le second, qui menaçait de mort toute personne liée au mouvement étudiant interdit (la Fédération Nationale des Jeunes et Étudiants Démocrates). Elle montre la vigueur de l’opposition — pourtant très durement frappée par la répression — et manifeste la profondeur de la crise du régime sud-coréen.
En effet, depuis le coup d’État qui l’a amené au pouvoir en 1961, Park a systématiquement mis en place les éléments d’une dictature d’une rare brutalité fondée sur l’armée et la CIA sud-coréenne. Il imposa une réforme de la constitution en 1969. Il se fait — frauduleusement — élire Président en 1971 ; proclame l’état d’urgence en décembre 1971, puis la loi martiale en octobre 1972. En novembre de cette année une nouvelle constitution lui donne des pouvoirs autocratiques. Le 8 août 1973, il fait enlever, à Tokyo, par la CIA sud-coréenne, le principal dirigeant de l’opposition libérale, Kim Dae Jung. Enfin, début 1974, il prend les deux décrets qui visent à étouffer toute possibilité d’action à cette opposition. Au nom de ces deux derniers décrets, 200 jugements seront prononcés (les incarcérations dépassant le millier) dont une vingtaine de condamnations à mort, (les dernières en date étant celle de Mme Chae Soo Jung, prononcée le 16 octobre et de Mun Sekwang, auteur de la tentative d’assassinat contre Park, le 15 août, prononcée le 19 octobre).
Malgré cet ensemble de mesures et l’action de la CIA sud-coréenne — qui a été jusqu’à occuper l’intérieur des universités — Park n’a pas réussi à briser la lutte contre la dictature et a dû opérer à plusieurs reprises des reculs tactiques, comme c’est le cas aujourd’hui.
Son prédécesseur était tombé à la suite d’une série d’émeutes étudiantes qui avaient éclaté en 1961. En 1965, le mouvement universitaire relança une campagne contre la pénétration en Corée de l’impérialisme japonais. En avril 1971, aux élections présidentielles, il ne pourra empêcher, malgré la fraude, Kim Dae Jung de recueillir 46 % des suffrages, et il n’obtiendra, en février 1973, la majorité au Parlement que parce qu’un tiers de ses membres seront nommés. La fin de l’année vit de nouvelles explosions de luttes à la suite de l’enlèvement de Kim Dae Jung à Tokyo et les tortures sévères subies par les militants en prison.
À tel point que Park se vit obligé de limoger le chef détesté de la CIA, Lee Hu Rak, et d’opérer un remaniement ministériel — avant de durcir à nouveau la répression. Le 15 août 1974, la femme de Park mourait lors d’une tentative d’assassinat du dictateur faite par un ressortissant coréen du Japon. Et un régime qui se trouve obligé de payer des condamnés de droit commun pour qu’ils se coupent le petit doigt en public devant l’ambassade du Japon après la mort de la femme du président, pour faire croire à un soutien populaire, n’est pas un régime fort !
Le développement des mouvements d’opposition n’est pas seul à manifester la faiblesse essentielle du régime sud-coréen. Elle apparaît aussi dans la répression qui frappe bien au-delà du mouvement étudiant. Elle touche l’élite intellectuelle (tel le poète Kim Chi Ha), la hiérarchie chrétienne, l’évêque de Wonju, Mgr Daniel Chi, et le pasteur Pak Hyong Kyu ayant été, par exemple, chacun condamné à 15 ans de prison ; les milieux professoraux (l’enseignant Lee Sung Hee de l’université de Chonju est notamment condamné à mort), des journalistes, des avocats, etc. La crise atteint l’intérieur du régime même. Depuis le début de 1973 de nombreux hauts dignitaires de l’armée ont été limogés et parfois condamnés à 15 ans de prison (tel le général Yoon Pil Yong, bouc émissaire de la corruption généralisée), deux anciens chefs de la CIA sud-coréenne ont été remerciés ou se sont enfuis aux USA, l’assistant spécial du président pour les affaires de sécurité s’est « noyé » au cours d’une partie de pêche.
Le régime ne s’écroulera pourtant pas facilement. Parce qu’il s’appuie sur une armée de plusieurs centaines de milliers d’hommes, une police politique et un climat de terreur qui rend très difficile le développement des mouvements d’opposition. Et surtout parce qu’il est étroitement lié à l’impérialisme — et tout particulièrement aux impérialismes américain et japonais. Le « froid » qui s’est manifesté cet été entre Séoul et Washington et Tokyo ne doit pas faire illusion. Le Congrès américain a bien menacé de réduire les crédits accordés à la Corée du Sud. Et le gouvernement Tanaka n’a pu que protester contre l’enlèvement, sur le sol japonais, de Kim Dae Jung par la CIA sud-coréenne, la condamnation à Séoul de deux ressortissants japonais et la série de violentes manifestations anti-japonaises qui ont suivi l’attentat du 15 août. Il n’empêche que le régime Park est leur création. Dès le 11 septembre l’accord était rétabli entre Tokyo et Séoul et le président Tanaka promettait de surveiller encore plus étroitement les organisations anti-Park actives au Japon. Plus fondamentalement, la Corée du Sud occupe une place clé dans le système occidental en Extrême-Orient et représente un pays dominé largement par le développement de l’impérialisme japonais. Séoul tente actuellement de diversifier ses relations économiques en direction de l’Europe (et notamment de la RFA et de la France) et est soutenu par un large consortium des principales puissances impérialistes. Des crédits lui sont, par exemple, fournis par le biais de l’IECOK (International Economic Consultation on Corea — Consultation Économique Internationale sur la Corée) créée en 1966 sous l’égide de la Banque Mondiale et qui regroupe neuf pays : USA, Canada, Japon, RFA, France, Italie, Belgique, Australie, Grande-Bretagne.
Mais les USA et le Japon occupent ici une place décisive. Les États-Unis sont le premier client et le deuxième fournisseur, le Japon est le second client et le premier fournisseur de la Corée du Sud. À eux deux, ils représentent 87 % des exportations et 67 % des importations du pays. Les investissements nippons sont considérables, car le pays offre stabilité politique, main d’oeuvre à très bon marché, facilité extrême d’exportation des biens et capitaux, zones industrielles protégées abandonnées aux capitaux étrangers, et il permet aux Japonais d’y exporter leurs industries les plus polluantes.
Le gouvernement américain a montré à plusieurs reprises comment il était capable de changer brutalement d’homme au cas où la crise leur paraît trop grave, tel le renversement de Diem au Sud-Vietnam en 1963 et de Thanom-Praphass en Thaïlande en 1973. Mais les enjeux sont trop importants pour qu’ils ne cherchent pas, même alors, à garantir la sécurité des investissements en Corée du Sud et le maintien de Séoul dans le système de domination impérialiste de la région. Et le gouvernement Tanaka, en présentant à l’ONU une résolution visant à défendre le régime fantoche de Lon Nol contre le GRUNK et en soutenant vigoureusement les projets d’aide multilatérale à Saigon lors de la dernière réunion de la Banque Mondiale, vient d’administrer de nouvelles preuves, s’il en était besoin, du rôle crûment contre-révolutionnaire qu’il est prêt à jouer dans la région. L’exemple même de la Thaïlande est là pour montrer qu’un changement de personne — ou même de régime — ne ferait qu’ouvrir une nouvelle phase de lutte pour le socialisme.
Mais la tâche la plus immédiate reste la lutte pour sauver la vie des prisonniers politiques en Corée du Sud et obtenir leur libération des geôles de Park. La dépendance même du régime de Park par rapport à l’impérialisme fait qu’il est sensible au développement de la solidarité internationale. Le cas de Kim Chi Ha, d’abord condamné à mort et qui a vu sa peine commuée en prison à vie avec 3 autres prisonniers après la multiplication de protestations dans le monde, est un exemple de ce qui peut être fait.
La IVe Internationale réaffirme son soutien à la lutte contre Park et pour sauver les prisonniers politiques sud-coréens, et elle appelle tous les militants anti-impérialistes à s’y joindre !
Le 22 octobre 1973