Cinq candidats se sont présentés aux élections présidentielles de 1974 en Colombie :
- Alfonso López Michelsen, appuyé par le Parti Libéral ;
- Álvaro Gómez Hurtado, appuyé par le Parti Conservateur ;
- María Eugenia Rojas de Moreno, présentée par l’ANAPO (Alliance Nationale Populaire) ;
- Hernando Echeverry Mejía, présenté par l’Union Nationale de l’Opposition ;
- Hermes Duarte, appuyé par la Démocratie Chrétienne.
Le contexte politique de la lutte électorale
Depuis la chute de la dictature militaire de Gustavo Rojas Pinilla, la bourgeoisie a décidé de constituer le dit « Front National », regroupant les deux partis bourgeois traditionnels, le Parti Libéral et le Parti Conservateur. Cet accord implique une alternance de la présidence de la République : à quatre années de distance, un président libéral succéderait automatiquement à un candidat conservateur. Il implique également la parité des mandats parlementaires et des charges publiques. Il fut conclu pour une durée de 16 ans.
Durant les gouvernements successifs de Lleras Camargo, Guillermo León Valencia, Carlos Lleras Restrepo et finalement de Misael Pastrana Borrero, un monopole de pouvoir des deux partis bourgeois traditionnels fut ainsi instauré de fait. Il empêcha toute possibilité d’accès au parlement des autres formations ou partis politiques. Il ne permit à personne, en dehors des membres de ces deux partis, l’accès à une charge bureaucratique quelconque au sein de l’appareil d’État.
Ces deux partis apparurent comme des ennemis mortels pendant plus d’une décennie, dite « période de la violence » en Colombie. Au cours de cette période, les conservateurs eurent en main le monopole de l’appareil d’État, et une répression violente fut déclenchée contre les « séditieux », auxquels le parti libéral lui-même fut assimilé. Mais au bout du compte, les deux partis finirent par conclure une alliance qui élimina les divergences qui se produisirent conjoncturellement entre eux. Cette alliance se présenta comme une véritable forteresse s’appuyant sur l’appareil d’État et refoulant toutes les revendications ouvrières et populaires.
Dans le domaine politique, le Front National fut l’expression la plus nette du monolithisme non seulement au sein du parti conservateur mais des deux partis traditionnels, dans le sens d’une répression des plus crues contre toute autre forme d’organisation politique et contre toute revendication des masses. Les présidents libéraux entrèrent en compétition avec ceux du parti conservateur pour persécuter les organisations politiques de gauche, et même les organisations syndicales, ainsi que toute forme de mobilisation contre la politique réactionnaire. Le mythe du libéralisme représentant prétendument un secteur « nationaliste » de la bourgeoisie, et qui pourrait s’allier aux forces « progressistes » voire révolutionnaires, s’avéra une fantaisie sans fondement aucun de la part des staliniens. Une conclusion décisive s’en dégagea quant au processus révolutionnaire en Colombie : la révolution colombienne sera socialiste ou elle ne sera pas.
Le PC stalinien fut considérablement affaibi pendant les premières années du Front National, quand sa quête d’un secteur « nationaliste » de la bourgeoisie l’amena à rêver d’un affrontement, au sein de la bourgeoisie, entre deux lignes : la ligne « progressiste » de López Michelsen, et la ligne « récalcitrante » de la direction officielle du parti libéral et de l’ensemble du parti conservateur. Selon ce schéma, López Michelsen représenterait une solution de rechange par rapport à la ligne officielle du parti libéral, parce qu’il défendit certaines thèses qui lui valurent le titre d’« enfant terrible » de la bourgeoisie, comme p. ex. le fait qu’il ne cessa d’appuyer la révolution cubaine et qu’il réclama une « révolution » en Colombie.
En réalité, la position de López Michelsen peut être considérée comme exprimant pendant une certaine période un sentiment d’opposition par rapport aux postulats du Front National (parité, monolithisme des deux partis, etc.) ainsi que certaines thèses sur l’État que quelques « marxistes » pouvaient considérer comme « révolutionnaires » au cours des années soixante. Mais l’histoire confirmera que cette opposition au Front National n’était pas nécessairement antibourgeoise ou anticapitaliste. Elle creusa, au contraire, le lit le plus propice pour orienter la politique de la bourgeoisie à partir du moment où le Front National avait atteint son but. Il s’agissait de conserver la domination bourgeoise, d’en confirmer la superstructure juridique et politique de manière à ce qu’une démocratisation ultérieure de la représentation parlementaire assure toutes les garanties antirévolutionnaires et antimouvements de masse, pour que la classe ouvrière et ses alliés, le mouvement paysan et le mouvement estudiantin, gardent les mains liées.
Le Front National est responsable de la législation la plus étouffante imposée à la classe ouvrière contre le droit de grève. Cette législation fut renforcée successivement par tous les gouvernements du Front National au point qu’il est à présent pratiquement impossible pour des travailleurs de déclencher une grève sans qu’elle ne soit immédiatement déclarée illégale par le Ministère du Travail. Le Front National est responsable du massacre d’une centaine d’étudiants et de lycéens, du massacre des ouvriers grévistes de Santa Barbara, de Barrancabermeja et de la vallée du Cauca.
López Michelsen n’a jamais appuyé un quelconque mouvement de protestation contre cette politique de la bourgeoisie colombienne, malgré l’appui que les staliniens lui accordèrent pendant plusieurs années. Son projet politique fut défini par sa conception sur le rôle de l’État qui devrait être renforcé au-delà des partis politiques et des groupements professionnels. Ce n’est pas par hasard que, lorsque fonctionna le Mouvement Révolutionnaire Libéral dirigé par López, aussi bien les staliniens du PC que les dirigeants officiels du parti libéral agirent de manière contradictoire mais partant d’une même hypothèse : à savoir l’hypothèse qu’un renforcement de l’État aboutirait à l’affaiblissement de la bourgeoisie au niveau professionnel et au niveau de sa représentation politique au sein des partis. De là le mythe du caractère « progressiste » de López Michelsen, puisque celui qui fut appuyé par le PC fut simultanément attaqué avec véhémence par les dirigeants officiels du parti gouvernemental.
Mais il suffit que quelques années passent pour que les uns et les autres puissent se convaincre que la fameuse formule sur le renforcement de l’État signifiait exactement le contraire de ce que l’on supposa. Devant l’évidence, chaque camp politique modifia diamétralement son attitude. La bourgeoisie se mit à appuyer López Michelsen ; le PC stalinien commença à entrer en opposition avec lui, mais pas en opposition frontale.
L’extrême-gauche colombienne, qui surgit de l’opposition à la ligne de conciliation de classe suivie par le PC au cours des années soixante, avait manifesté dès le départ sa méfiance à l’égard de tout type d’alliance avec des secteurs de la bourgeoisie nationale. Elle s’imposa la tâche de mener sa lutte contre l’impérialisme nord-américain en combinaison avec la lutte contre tous les secteurs de la bourgeoisie « nationale », quel que soit le caractère « progressiste » sous lequel une quelconque de ses fractions pût apparaître à un moment déterminé.
L’opposition anticapitaliste et antibourgeoise se présente parmi les coordonnées de la pratique politique de l’extrême-gauche, ce qui se concrétisa par l’adoption de la lutte de guérillas comme expression du radicalisme révolutionnaire et par une propagande antiparlementaire permanente au cours de cette période. Le mouvement paysan avait atteint sa maturité, de même que le mouvement étudiant, aux moments des élections, précisément grâce à la propagande antiparlementaire et anticapitaliste. Le PC pro-Moscou, qui continua à chercher à pénétrer au Parlement, se présenta aux élections comme un secteur du parti libéral, seule voie possible pour le faire de manière légale.
Les candidats et leurs courants électoraux
Avant les élections de 1974, une bataille fut livrée au sein du parti libéral entre l’ancien président Carlos Lleras Restrepo et Alfonso López Michelsen. Lleras représente la tradition typique de la politique du Front National, dont il fut un des porte-paroles les plus représentatifs. Il se présenta comme candidat d’une alliance avec le parti conservateur, c’est-à-dire comme candidat unique des deux partis, malgré le fait que la période de seize années de candidature unique à la présidence de la République était terminée.
La position de López fut celle d’affirmer la nécessité d’un candidat propre du parti libéral (la sienne évidemment), et de se lancer dans une campagne d’alliance d’une large gamme de fractions différentes de la bourgeoisie, entraînant de nombreuses couches populaires en faveur d’un homme politique qui s’était présenté, des années durant, comme « révolutionnaire ». López gagna cette lutte haut la main, et obtint l’appui des secteurs les plus importants de la bourgeoisie, tant dans l’industrie et l’agriculture que parmi les banquiers et les commerçants.
Étant donnée la crise des partis politiques, la thèse sur le renforcement de l’État gagna un appui parmi tous les secteurs des entrepreneurs. La pilule leur a été dorée du fait que le programme politique de López n’entre en conflit avec aucune fraction importante de la bourgeoisie, ni même avec les intérêts des grands propriétaires fonciers regroupés autour de Julio César Turbay Ayala, chef unique du parti libéral.
López résuma son programme dans la formule du « mandat clair » et la prétendue « politique des revenus et des salaires », formules éclectiques qui peuvent signifier une option en faveur d’un développement économique néocolonial, combinée avec une certaine démagogie participationniste.
Le parti conservateur, représenté par l’actuel président de la République Misael Pastrana Borrero, lança la candidature d’Álvaro Gómez Hurtado avec le mot-d’ordre d’une « politique en faveur du développement économique », afin de séduire la fraction industrielle de la bourgeoisie et les propriétaires fonciers. La « politique en faveur du développement économique » n’est qu’une formule démagogique de ces fractions de la bourgeoisie, qui sert à endormir des secteurs populaires avec des rêves de prospérité. Par ailleurs, les conservateurs ne tinrent pas compte des avantages du « mandat clair », dans la mesure où, en opposition avec la campagne de López, leur campagne était trop vague pour regrouper diverses fractions de la bourgeoisie autour de leur programme.
Le parti conservateur a été lié à l’époque dite de la violence en Colombie. Il a longtemps cherché à apparaître devant la bourgeoisie comme son gardien le plus intransigeant, empruntant des mots d’ordre propagandistes à des organisations de droite comme « Tradition, Famille et Propriété » (qui équivaut à « Patrie et Liberté » du Chili). Cela a fini par l’isoler encore davantage des masses populaires, et a ouvert une brèche en faveur de la campagne de López, qui apparut comme une solution de rechange « de gauche ».
L’« Alliance Nationale Populaire », formation politique surgie du parti conservateur, avec quelques ramifications dans le parti libéral, s’est développée comme une solution de rechange de certains secteurs de la lumpen-bourgeoisie (grands contrebandiers, trafiquants de drogues, trafiquants d’émeraudes, etc.) et de l’appareil d’État, avec certains prolongements dans des secteurs marginalisés de la population. Idéologiquement, elle peut être caractérisée comme un parti petit-bourgeois, dans la mesure où son idéologie se tient en équilibre entre le capitalisme et le socialisme, entre la profession de foi catholique et la défense du principe de la liberté des cultes, entre le parlementarisme et le chantage à la guerre civile. Il atteignit son point culminant lors des élections de 1970, lorsque son candidat obtint presque autant de voix que le candidat officiel Pastrana. Mais plus tard, ses hésitations le placèrent en position de minorité accentuée par rapport aux deux partis traditionnels, de sorte qu’à présent, il n’est plus que « le troisième parti ». Son candidat à la présidence, María Eugenia Rojas de Moreno, fille de l’ancien dictateur Rojas Pinilla, n’obtint que 350 000 voix.
L’Union Nationale de l’Opposition lança la candidature de Hernando Echeverry Mejía. C’est une coalition de diverses fractions sorties de l’ANAPO et de quelques groupes indépendants, aux côtés du PC pro-Moscou et du MOIR. Le MOIR représente en Colombie la variante maoïste qui correspond au tournant droitier de la direction chinoise. Hernando Echeverry lui-même fait partie du groupe qui scissionna de l’ANAPO. Il se permit même d’esquisser un rapprochement avec le candidat conservateur au cours de la campagne électorale.
Le programme de l’U.N.O. fut conçu de la manière la plus tiède et la plus molle, afin de ne gêner aucun secteur de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie. Bien que le projet stratégique fût proche de celui de l’U.P. du Chili, le programme fut abaissé au niveau le plus bas, avec quelques perles sorties des couronnes des gouvernements réactionnaires, comme la demande d’ouverture de relations diplomatiques avec tous les pays du monde.
L’U.N.O. n’a pas réussi à obtenir un appui massif des électeurs ouvriers, bien que les bureaucraties syndicales groupées autour de la Confédération Syndicale des Travailleurs Colombiens (CSTC), contrôlée par le PC, s’y fussent associées. Les résultats obtenus ne dépassèrent pas 150 000 voix, malgré tout l’appareil de propagande mis en marche.
Il est significatif que l’énorme masse de propagande distribuée par tous les partis et groupes politiques pour amener les électeurs à voter n’empêcha pas un nombre considérable d’abstentions (fait constant dans les élections colombiennes des dernières décennies). Le nombre de votes exprimés ne dépassa pas les 50 % des citoyens en âge de voter.
Un bref bilan
Beaucoup d’hypothèses, allant dans les sens les plus divers, ont été formulées concernant l’élection de López Michelsen. D’aucuns soulignent le caractère réformiste qu’acquerra son gouvernement, ce qui est en opposition avec les considérations que nous avons formulées plus haut. Il s’agit plutôt d’un gouvernement qui poursuivra certaines pratiques du Front National, avec un programme politique qui ne se différencie pas fondamentalement de celui qu’avaient avancé les présidents antérieurs.
L’économie colombienne connaît une situation critique, comme toutes les économies néocoloniales. Mais la bourgeoisie colombienne a pu profiter d’une circonstance avantageuse dans le contexte latino-américain : le manque de combativité provisoire de la classe ouvrière pendant la décennie précédente. À partir de ce relâchement, la machine juridique montée par le Front National a placé le prolétariat dans une situation défavorable. Il ne peut même pas conduire légalement la lutte pour ses revendications les plus élémentaires, situation à laquelle ont contribué non seulement les syndicats dits « libres » de l’U.T.C. et de la C.T.C., adhérant à l’ORIT, mais même la CSTC contrôlée par les staliniens.
Sans doute, les luttes qu’ont continué à mener les guérillas, le mouvement étudiant et surtout un secteur radical du prolétariat agricole organisé en syndicats indépendants, ont démontré le grand potentiel de lutte que dégage la situation actuelle de la classe ouvrière et des secteurs radicalisés.
La bourgeoisie craint que les perspectives d’élargissement de ses marchés lui fassent défaut. Elle sait que la crise qui menace son économie pourrait accroître le chômage de manière massive et provoquer simultanément une hausse vertigineuse des prix. D’où la possibilité d’une montée radicale de luttes ouvrières. Pour cette raison, elle préfère laisser courir sa chance à un gouvernement pseudo-réformiste qui apaisera les luttes revendicatives, mais fera peser tout le poids de sa politique en faveur du profit des grandes entreprises, où est investie la majeure partie des capitaux étrangers et nationaux.
Le renforcement de l’État proposé par López Michelsen sert à constituer une base politique au sein de la petite-bourgeoisie, qui a maintenant des illusions concernant l’idée du rôle d’arbitre que cet État pourrait jouer pour concilier les intérêts du Capital et du Travail et à pratiquer des formes d’intervention économique de l’État dans certaines branches d’infrastructure auxquelles se prêtent quelques petites entreprises étrangères. Le régime de López représente une solution de rechange pour la bourgeoisie, afin d’accroître la cohésion de diverses fractions du capital étranger et national et d’obtenir un appui populaire dans des couches des classes moyennes, assez touchées par les mesures prises par les régimes antérieurs et par la hausse constante des prix des produits de première nécessité.
C’est la tâche des révolutionnaires d’élaborer une politique de front unique des organisations d’extrême-gauche et des mouvements armés, qui permettra de développer d’amples mobilisations de masse contre la politique de la bourgeoisie.
Le 18 juillet 1974