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Après l’hypermondialisation : la reconfiguration capitaliste

par Diogo Machado, Alexandre Abreu

Les crises d’accumulation du capital, des années soixante-dix à la crise financière de 2008, combinées à l’émergence de nouvelles puissances, façonnent les politiques capitalistes et impérialistes.

La vision libérale des relations économiques internationales repose sur l’idée que l’approfondissement de l’interdépendance économique entre les nations serait à la fois inévitable et souhaitable. De même, les lectures critiques de ce phénomène partagent un ensemble de concepts et de théories fondamentaux. L’idée centrale est celle d’une dynamique expansive du capital en tant que relation sociale, cherchant à englober toujours davantage d’espaces et de sphères de la vie sociale. Cette idée, qui trouve son origine chez Karl Marx, a été développée par Rosa Luxemburg et Lénine puis, plus récemment, par Giovanni Arrighi et David Harvey. Qu’il s’agisse de l’accès à de nouvelles matières premières, à de nouvelles réserves de main-d’œuvre, à de nouvelles opportunités de réalisation de la plus-value ou à de nouveaux espaces – ou de tout cela à la fois –, cette expansion joue un rôle fondamental : elle stabilise, au moins temporairement, le système capitaliste et permet d’expliquer les dynamiques impérialistes et sous-impérialistes, du moins dans l’ère capitaliste.

Un autre pilier de ces théories repose sur les effets de cette expansion sur la trajectoire des espaces et formations sociales, leurs liens et les relations hiérarchiques qui s’instaurent entre eux. C’est dans ce cadre que s’inscrit le développement inégal et combiné – notion fondamentale chez Trotsky qui a été reprise et développée de façon variée par de nombreux·ses auteur·es, notamment celles et ceux s’inscrivant dans les traditions de la théorie de la dépendance1et de l’analyse du système-monde.

Envisagées sous cet angle, les lectures critiques de la mondialisation rejoignent les lectures libérales sur un point : sa nécessité historique. Elles s’en écartent néanmoins résolument quant à l’appréciation politique de ses effets. Dans cette perspective, la mondialisation n’est qu’un autre nom pour l’impérialisme ; le libre-échange n’est autre que le protectionnisme des puissants – idée que l’on retrouve d’ailleurs chez les théoricien·nes de l’économie politique non marxistes. Les formes concrètes d’expansion centrifuge du capital combinent, à des degrés divers, accumulation et exploitation économiques ordinaires d’une part, et accumulation violente par expropriation extra-économique d’autre part, cette dernière étant caractéristique des contextes périphériques. Ses résultats en termes d’amélioration de la condition humaine sont très contrastés et profondément asymétriques entre centre et périphérie.

D’un point de vue marxiste, la mondialisation – comprise au sens large, comme l’intégration de nouvelles zones géographiques dans le circuit d’accumulation du capital – est un mouvement qui découle de la tentative de résoudre les contradictions internes du capitalisme. Elle constitue une réponse du capital à la baisse de sa propre rentabilité et à l’épuisement des possibilités d’investissement dans un espace donné, ce qui détermine son expansion vers d’autres territoires, généralement ceux où la composition organique du capital est plus faible et le taux de plus-value plus élevé2.

Ce phénomène est vieux comme le capitalisme. La vague actuelle – que l’on peut qualifier d’hypermondialisation ou de mondialisation néolibérale – s’inscrit sur une longue période, tout en possédant des caractéristiques propres lui conférant son régime d’historicité3. Impulsée dans le contexte de la contre-révolution néolibérale du début des années 1980 en réponse à la crise du taux de profit de la décennie précédente, elle s’est dotée d’un cadre institutionnel spécifique – accords de libre-échange, réduction des droits de douane, libéralisation des taux de change, consécration du dollar comme monnaie mondiale, libre circulation des capitaux, dérégulation financière et recul de l’intervention étatique. Ce cadre a été façonné par un consensus idéologique lui-même porté par les fractions dominantes des monopoles capitalistes.

Ce cadre a constitué la pierre angulaire de ce qu’on appelle l’ordre international libéral de l’après-guerre, mondialisé après la fin de la guerre froide, articulant libéralisation commerciale, application sélective du droit international, multilatéralisme, hégémonie idéologique libérale et Pax Americana. On peut y voir une articulation concrète de l’infrastructure (économique) et de la superstructure (politique, juridique, idéologique) propres à cette expansion mondiale des frontières du capital, adossée à la puissance impériale étatsunienne et aux sous-impérialismes qui s’y agrègent.

Jusqu’à récemment, il était difficile de trouver des auteur·rices –d’inspiration marxiste ou libérale – qui auraient anticipé ou théorisé le ralentissement, voire le reflux de la mondialisation. Or, plusieurs événements survenus ces 15 dernières années posent un défi analytique de taille, à la fois empirique – identifier avec précision les processus à l’œuvre – et théorique – en dégager les déterminants. C’est autour de certains éléments de ce défi que s’organise la suite de cet article : dans quelle mesure y a-t-il eu ralentissement ou reflux de l’hypermondialisation ? Quelles explications une vision marxiste permet-elle d’en donner ? Et quel type de nouvel ordre se dessine sur les décombres de la mondialisation néolibérale ?

La fin de l’hypermondialisation

La prise de conscience du fait que l’intégration internationale – productive, commerciale et financière — était, sinon en recul, du moins en stagnation dans la période qui a suivi la crise de 2007-2008, a commencé à s’exprimer ouvertement dans le débat public au cours de la décennie suivante. Le magazine libéral The Economist, par exemple, a popularisé le terme slowbalisation, emprunté à l’auteur néerlandais Adjiedj Bakas, dans un article de janvier 20194. Les références à la démondialisation avaient commencé à apparaître au début du millénaire, mais se sont considérablement multipliées au cours de la dernière décennie. De même, à partir de 2010, des expressions telles que reshoring, near-shoring ou friend-shoring se sont répandues, désignant concrètement le renversement de la mondialisation dans le cas spécifique de la fragmentation des chaînes de production internationales5.

Si l’on observe les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, il ne fait aucun doute que quelque chose de fondamental a changé à la suite de la crise financière internationale et de la récession de 2007-2008. Par exemple, en pourcentage du PIB mondial, l’importance du commerce international a progressé de manière quasi linéaire, passant d’environ 25 % en 1970 à 61 % en 2008 — attestant d’une interdépendance commerciale croissante et incontestable —, avant de se stabiliser (57 % en 2024)6. Les flux annuels d’investissements directs étrangers (IDE), quant à eux, ne marquent pas une simple stagnation après 2007, mais un véritable renversement de tendance : oscillant entre 0,5 % et 1 % du PIB mondial dans les années 1970 et 1980, les IDE ont crû de façon exponentielle dans les années 1990, ont atteint des sommets historiques en 2000 (4,6 %) et 2007 (5,3 %), avant de reculer de façon plus ou moins continue, jusqu’à se limiter à 0,9 % en 2023 et 1,3 % en 20247. En prenant comme référence le total des flux financiers internationaux en valeur brute – englobant, au-delà des IDE, les investissements de portefeuille8, les prêts bancaires et d’autres flux – on observe une baisse considérable depuis 2007, y compris en valeur absolue : ces flux sont passés d’environ 12 400 milliards de dollars en 2007 à quelque 4 200 milliards par an en 2022-20239. Enfin, la part de la valeur ajoutée à l’exportation dans les exportations totales – indicateur couramment utilisé pour mesurer le degré d’intégration dans les chaînes de valeur mondiales – s’est elle aussi stabilisée à partir de 2007 pour l’ensemble de la zone OCDE, après une progression soutenue tout au long des années 1990 et 2000.

Ce type de données est soumis à de nombreux facteurs conjoncturels, sans compter les erreurs de mesure et les biais de toutes sortes ; elles ne sont ni exactes ni précises, mais résultent de nombreuses évaluations. C’est pourquoi les approches marxistes tendent à ne pas accorder trop d’importance à ces données à caractère positiviste10. Ces éléments brossent néanmoins un tableau relativement clair : l’approfondissement de l’interdépendance économique internationale a connu une inflexion notable à partir de la fin des années 2000. Cette inflexion s’est traduite, selon les dimensions considérées, tantôt par une stagnation, tantôt par un véritable renversement de tendance, tantôt en termes relatifs, tantôt en termes absolus. Cela constitue dans tous les cas une rupture incontestable avec les décennies d’hypermondialisation qui l’ont précédée.

De l’apogée à l’épuisement : les facteurs déterminants de la fin d’une ère

L’hypermondialisation a constitué, comme on l’a vu, une tentative du capital pour restaurer le taux de profit. Elle a été rendue possible par le contexte d’hégémonie étatsunienne et avait pour objectif le maintien de l’hégémonie des États-Unis et de leurs alliés. Le réseau d’institutions et de normes édifié durant cette période, sous l’égide de l’ordre international libéral, a servi à institutionnaliser et à approfondir les asymétries entre centre et périphérie, tout en facilitant l’exportation des capitaux excédentaires occidentaux.

Si elle a d’abord permis une légère reprise du taux de profit et si le commerce international a stimulé la croissance économique mondiale, l’hypermondialisation n’est parvenue, à long terme, ni à enrayer la tendance à la baisse du taux de profit11, ni à sortir le capitalisme de la stagnation séculaire propre à sa quatrième onde longue de développement – caractérisée par de faibles niveaux de croissance et d’investissement, un poids élevé du capital fictif, cela dans un contexte d’innovation technologique et de concentration accrue des richesses. Après l’échec des tentatives d’activisme budgétaire et monétaire qui ont suivi la crise de 2008, la crise d’accumulation du capitalisme tardif s’est faite chaque fois plus aiguë. Les capacités de la mondialisation et de la financiarisation semblent s’être essoufflées : nous faisons face à un capitalisme en ralentissement net.

De là naissent de nouvelles tensions et réactions du capital. La mondialisation néolibérale reposait sur une indifférence à l’égard de l’origine des capitaux, privilégiant la délocalisation de la production et la multiplication internationale des longues chaînes de valeur au nom de l’efficacité dans l’allocation des ressources – optimisant les coûts et maximisant les profits. Si elle a accentué les inégalités entre pays et au sein de chaque pays12, elle a également donné lieu à un transfert de richesses du Nord vers le Sud global – même s’il est très circonscrit –, en particulier vers la Chine et d’autres pays asiatiques.

Ainsi, l’Inde affiche aujourd’hui un PIB supérieur à celui de la France et de l’Allemagne réunies ; la Chine a déjà dépassé les États-Unis en parité de pouvoir d’achat (PPA, à valeurs ajustées pour tenir compte des niveaux de prix dans chaque contexte) ; et l’Europe occidentale et l’Amérique du Nord, qui représentaient près de 60 % du PIB mondial en PPA en 1980, n’en totalisent plus guère qu’un peu plus de 30 % en 2025, dépassées de quelques points de pourcentage par l’Asie du Sud-Est13.

Cela ne posait guère de problème tant que les économies dites avancées et émergentes entretenaient une relation de complémentarité : les premières exportaient leurs excédents de capital, profitant de coûts de production plus faibles à l’étranger, ainsi que des biens et services hautement sophistiqués et à forte valeur ajoutée, tandis que les secondes exportaient des matières premières et des produits industriels bon marché à faible intensité technologique. Certains pays, cependant, ne se sont pas contentés de cette spécialisation et ont engagé des programmes de politiques publiques visant à développer des secteurs industriels plus avancés avec, dans certains cas, un succès notable : c’est le cas des secteurs automobile et électronique au Japon et dans les prétendus « tigres asiatiques », ou d’un ensemble de secteurs productifs de plus en plus larges et diversifiés en Chine.

Nombre de ces pays disposent aujourd’hui de grandes entreprises à capital national qui concurrencent directement les entreprises occidentales sur des segments technologiques avancés – ce qui constitue une menace directe pour les secteurs dominants de leur bourgeoisie. Une récente étude de la Federal Reserve Bank of St. Louis documente le rapprochement de la structure productive de la Chine de celle des États-Unis et de certaines économies de la zone euro14 : la Chine produit aujourd’hui presque autant de brevets de haute qualité (IP5) que ces deux ensembles, et la similitude de la structure des exportations s’est considérablement accentuée ces dernières années — témoignant d’une concurrence directe dans des secteurs tels que les machines et équipements, les équipements de transport, voire les semi-conducteurs. Ainsi, entre 2013 et 2021, l’indice de similitude des exportations avec l’Allemagne est passé de 65 % à 80 %, traduisant une forte convergence dans la spécialisation technologique.

De leur côté, les États-Unis s’alarment de la concurrence chinoise dans les domaines des logiciels et du matériel informatique, de l’intelligence artificielle et des semi-conducteurs, qu’ils considèrent comme critiques pour la sécurité nationale. La Chine a consenti d’importants efforts pour développer ces secteurs et y a réalisé des avancées significatives, avec des entreprises de référence telles que Huawei, Alibaba, Baidu et Tencent. Selon Bloomberg15, elle est déjà le leader mondial dans des industries telles que la production de panneaux solaires, les voitures électriques, les batteries au lithium, les trains à grande vitesse et les drones, et s’est imposée comme un acteur très compétitif dans des filières plus classiques comme les médicaments, les produits chimiques, la robotique et les machines-outils.

Ce phénomène constitue un élément explicatif majeur de l’abandon progressif du libre-échange international par les administrations américaines successives depuis l’élection de Trump en 2016 – que l’on songe aux droits de douane maintenus par Biden, ou encore aux interdictions d’exportation de technologies liées aux semi-conducteurs vers des entreprises chinoises. Comme le soutient Cédric Durand16, ces mesures visent à :

empêcher la Chine de prendre la tête à long terme en matière de capacité productive, en accordant une attention particulière aux technologies avancées et à la solidité de la base matérielle plus large de l’économie, y compris les industries lourdes et l’accès aux ressources naturelles. Pendant des décennies, les deux pays ont été largement complémentaires, ce qui a généralement profité à leurs capitalistes respectifs, mais le resserrement de l’écart par l’économie chinoise les a mis sur une voie dangereuse de confrontation.

De ce point de vue, l’explication de la fin de l’hypermondialisation proposée par The Economist et d’autres analyses libérales demeure superficielle : elle se borne à invoquer l’épuisement des gains liés à la baisse des coûts de transport et de communication, ainsi que le tarissement des opportunités associées à la fragmentation croissante des chaînes de production internationales. Ce qui est en jeu, plus fondamentalement, c’est d’une part l’épuisement progressif des possibilités d’arbitrage en matière de droit du travail à l’échelle internationale, et de l’autre une transformation profonde de la relation entre le secteur avancé et le secteur émergent du capitalisme mondial – qui sont passés graduellement d’une logique de complémentarité à une logique de concurrence.

Le nouvel ordre qui se dessine

Qu’est-ce qui se produira après l’hypermondialisation ? Il est sans doute trop tôt pour tirer des conclusions définitives, mais certaines évolutions significatives et tendances de fond sont déjà perceptibles. En premier lieu, une série de chocs et d’événements majeurs – de l’élection de Trump et du Brexit à la pandémie de Covid-19, en passant par la guerre en Ukraine — ont mis en lumière la vulnérabilité des longues chaînes de valeur : la perturbation d’un maillon stratégique peut avoir des répercussions mondiales, interrompant l’approvisionnement de certains biens essentiels. S’est ainsi installé un climat politique de défiance croissante envers le commerce international et envers la dépendance commerciale vis-à-vis d’autres pays, poussant plusieurs États à rechercher une autonomie stratégique dans les secteurs jugés critiques.

Les considérations de sécurité nationale imprègnent désormais la politique commerciale, alimentant ce que Colantone appelle le « tournant protectionniste »17. Le même auteur montre que le recours aux outils de ce type – mesures antidumping, droits de douane, droits compensateurs – a connu une augmentation très significative depuis la crise de 2008, particulièrement à l’ère post-Covid. En conséquence, les chaînes de valeur se raccourcissent, sont moins intenses en échanges commerciaux et se réorientent selon des lignes géopolitiques. Les notions de reshoring, de near-shoring et de friend-shoring sont de plus en plus présentes dans la justification des politiques économiques. Depuis la guerre en Ukraine notamment, plusieurs données indiquent que les pays tendent à réduire leurs échanges avec les États dont ils sont politiquement les plus éloignés, au profit de ceux avec lesquels ils sont davantage alignés18.

Dans le même temps, les données du FMI19révèlent une augmentation significative du recours aux mesures de politiques industrielles depuis la crise financière. Selon les auteurs de cette étude, la fin de l’année 2019 marque un point d’inflexion à partir duquel ce phénomène s’intensifie nettement. Les principales raisons invoquées sont la transition climatique et la compétitivité des secteurs stratégiques, mais depuis la pandémie, les justifications liées à la sécurité nationale et à la résilience des chaînes d’approvisionnement ont pris une importance croissante. L’usage de ces instruments est profondément inégal : ce sont les économies avancées qui y recourent de façon disproportionnée. Les mesures privilégiées varient selon les espaces, mais comprennent notamment des subventions directes ou des prêts d’État aux entreprises, des exonérations fiscales, des aides à l’exportation ou à l’importation, des commandes publiques, et bien sûr des droits de douane et des mesures antidumping. Il n’est guère surprenant que plus de 50 % de ces mesures soient le fait de la Chine, des États-Unis et de l’Union européenne – ce qui illustre avec quelle facilité les supposés garants de l’ordre international en subvertissent les règles dès lors qu’elles cessent de leur être profitables.

Ce mouvement, bien qu’il pose des défis à la structure du commerce international – parfois qualifié de néomercantilisme, de néo-étatisme ou de nouveau capitalisme d’État20–, ne constitue pas une rupture totale avec le paradigme néolibéral. Il s’agit plutôt d’une adaptation, pilotée par les élites, aux effets redistributifs négatifs de l’hypermondialisation : en pratique, une alliance de l’État avec la bourgeoisie nationale pour protéger les fractions dominantes du capital, leur garantissant des taux de profit plus élevés tout en poursuivant le projet néolibéral à l’échelle nationale21.

De ce point de vue, c’est une réponse à la crise d’accumulation. Lorsque le fonctionnement spontané du marché ne garantit plus les taux de profit escomptés, l’État intervient avec force pour y remédier – quitte à renier du jour au lendemain sa fidélité à l’orthodoxie économique néolibérale. La conséquence en est l’oligarchisation. Autrement dit, « le manque d’opportunités d’investissement productif fait de la prise de pouvoir politique le moyen le plus efficace de garantir la rentabilité du capital22 ».

Enfin, il y a le militarisme. La crise d’accumulation exacerbe les conflits entre puissances à l’échelle mondiale. Les droits de douane de Trump, rapidement suivis de ripostes, en sont l’expression. Chaque puissance cherche à développer ses secteurs stratégiques et à protéger sa bourgeoisie nationale, ce qui attise les conflits économiques, qui sont susceptibles de dégénérer rapidement en affrontements politiques et militaires.

L’industrie de guerre est de plus en plus conçue comme une solution pour restaurer les capacités productives du centre capitaliste – une vision partagée par l’OTAN, la Commission européenne, les États-Unis et les principales puissances du Vieux Continent, qui annoncent chacun à leur tour de vastes programmes d’investissement public dans l’armement. L’étude du FMI mentionnée précédemment le confirme d’ailleurs : l’industrie militaire est le secteur qui a bénéficié du plus grand nombre de mesures de politiques industrielles depuis la crise. Les conflits interétatiques s’aiguisent ainsi, de pair avec les épisodes d’occupation et d’interventionnisme – comme en Ukraine et en Palestine. La crise du Venezuela menace de porter le coup de grâce à un ordre international libéral en faillite, et révèle avec une clarté implacable la nature du monde qui en train de naître.

L’hypermondialisation n’est pas parvenue à arracher le capitalisme tardif à sa longue vague de stagnation. Le monde demeure certes interdépendant et le commerce international est loin d’avoir disparu. Le nouvel ordre en cours de configuration hérite de ces caractéristiques, ainsi que des tendances à la stagnation, à l’oligarchisation et aux inégalités – entre nations comme en leur sein. Il se distinguera néanmoins par des États moins dépendants et plus interventionnistes, déterminés à promouvoir leurs secteurs stratégiques nationaux et à pratiquer des échanges internationaux plus prudents avec des partenaires plus proches, ainsi qu’une conflictualité économique, politique et militaire accrue.

Février 2026

  • 1La théorie de la dépendance est une théorie issue du champ des sciences sociales qui soutient que la pauvreté, l’instabilité politique et le sous-développement des pays du Sud est la conséquence de processus historiques mis en place par les pays du Nord ayant comme résultat la dépendance économique des pays du Sud.
  • 2Ernest Mandel, Traité d’économie Marxiste, 1962.
  • 3Le régime d’historicité est un concept utilisé en histoire, qui décrit la relation entre le passé, le présent et le futur du point de vue d’une communauté définie dans le temps et l’espace.
  • 4« Slowbalisation : The Future of Global Commerce», The Economist.
  • 5Le reshoring consiste à rapatrier la production de biens ou de services dans le pays d’origine de l’entreprise. C’est l’inverse de l’offshoring (délocalisation). Le nearshoring consiste à transférer la production vers un pays géographiquement proche et souvent membre d’un espace économique régional similaire. Le friendshoring (parfois appelé allies-shoring) est une stratégie plus politique. Elle consiste à limiter l’approvisionnement et la production à des pays qui partagent une proximité économique ou politique.
  • 6Banque mondiale, Commerce (% du PIB).
  • 7World Bank, Foreign direct investment, net inflows (% of GDP).
  • 8Un investissement de portefeuille est l’acquisition d’obligations ou d’actions pour un motif financier. Contrairement à l’investissement direct, l’investissement de portefeuille en actions n’a pas pour but le contrôle de l’entreprise, il s’agit d’une prise de participation minoritaire dans le capital d’une société.
  • 9The New Dynamics of Financial Globalization, McKinsey Global Institute, 2017.
  • 10Le positivisme scientifique s’en tient aux relations entre les phénomènes et ne cherche pas à connaître leur nature intrinsèque : il met l’accent sur les lois scientifiques et refuse la recherche des causes premières.
  • 11Deepankar Basu, “Marxian Rates of Profit”.
  • 12Jon Henley (2025), « Just 0.001% Hold Three Times the Wealth of Poorest Half of Humanity, Report Finds », The Guardian, 10 décembre 2025.
  • 13« GDP based on PPP, share of world », FMI.
  • 14Airaudo et al. (2025), « Recent Evolutions in the Global Trade System: From Integration to Strategic Realignment », Working Papers, Federal Reserve Bank of St. Louis, 1er décembre, 2025-027.
  • 15Bloomberg News (2024), « US Efforts to Contain Xi’s Push for Tech Supremacy Are Faltering », Bloomberg.com.
  • 16Cédric Durand, « Le capitalisme beaucoup trop tardif. Ernest Mandel à l’ère Trump », juillet 2025, New Left Review.
  • 17Italo Colantone, De-Globalization and Fragmentation, IEP@BU, 2025.
  • 18Ibid.
  • 19Simon Everett et al. (2025), « Industrial Policy Since the Great Financial Crisis », FMI.
  • 20Alami, Ilias ; Taggart, Jack ; Whiteside, Heather ; Gonzalez-Vicente, Ruben ; Liu, Imogen T. et Rolf, Steve (2024), « Quo vadis neoliberalism in an age of resurgent state capitalism? », Finance and Space, vol. 1.
  • 21Cédric Durand (2023), « Hollow States », NLR/Sidecar.
  • 22Diogo Machado et Francisco Louçã, « Nouvelles et anciennes oligarchies. Les transformations du régime d’accumulation du capital », 30 octobre 2025, Inprecor n°740.

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