Andor est une série Star Wars époustouflante qui raconte l’histoire de révolutionnaires défiant un empire. Simon Hannah critique cette série. La première partie ne contient aucun spoiler, tandis que la seconde partie en contient, mais traite de la série de manière plus approfondie.
La République est tombée. L’Empire galactique est au pouvoir depuis plus de 10 ans. L’une après l’autre, les planètes tombent toutes sous le contrôle de l’ordre impérial. La sécurité et les troupes impériales sont partout. Toutes les tentatives d’opposition sont écrasées. Il n’y a pas de résistance, seulement des murmures et la peur…
Andor, la série Star Wars disponible sur Disney+ a reçu des critiques élogieuses. Honnêtement, j’avais en quelque sorte abandonné Star Wars. La qualité des films déclinait, et les séries télévisées oscillaient entre le médiocre et le mauvais. Qui aurait envie de voir une série sur un personnage secondaire de Rogue One ? Cependant, cette série est incroyablement bien réalisée, avec une cinématographie brillante et un scénario captivant. Elle prend son temps –les trois premiers épisodes avancent par exemple lentement, le temps de construire l’univers et les personnages –, mais la profondeur de l’histoire et la résonance émotionnelle des personnages en valent la peine. Je voudrais me concentrer sur la question politique dans la série, qui est celle de la révolution.
Ce n’est pas une série Star Wars avec des Jedi, des Sith, Dark Vador ou l’un des éléments traditionnels de Star Wars comme la Force. On ne voit pratiquement pas de Stormtrooper en armure blanche avant la moitié de la série. Cela n’a pas plu à certains fans, qui pensent que cela s’éloigne de l’esprit de l’univers Star Wars, mais à bien des égards, cela rend la série bien meilleure. Elle ne peut pas s’appuyer sur d’anciens personnages, la magie des Jedi ou quelqu’un qui parle de destin. Il n’y a que des êtres ordinaires qui se battent et s’efforcent de changer les choses (ou de faire respecter l’ordre existant) dans des circonstances qu’ils n’ont pas créées.
Le personnage principal est Cassian Andor, que nous avons vu pour la dernière fois dans Rogue One au sein d’une équipe d’agents secrets rebelles volant les plans de l’Étoile de la Mort. Mais cette dernière histoire se déroule quatre ans après celle de cette série. À ce stade, il est personnel de ravitaillement en carburant sans le sou, un voleur, un escroc et un meurtrier accidentel. Il n’est pas particulièrement politisé ; il déteste l’Empire, mais sa stratégie consiste à l’éviter, à fuir et à se cacher. Comment peut-on espérer affronter une puissance aussi grande ? Il est entraîné dans un monde où se développe un réseau de rebelles désorganisés, incapables de mener plus que des actions sporadiques. Mais un sentiment de désespoir grandit à travers la galaxie, le sentiment que quelque chose est sur le point d’éclater. La violence quotidienne et la terreur systématique de l’Empire ne peuvent durer éternellement. L’une des phrases répétées dans la série porte la marque de cette nouvelle attitude : « Je préfère mourir en essayant de les renverser plutôt que de leur donner ce qu’ils veulent »…
Le showrunner Tony Gilroy a donné quelques éléments de contexte : « Je ne suis pas un universitaire. Je n’ai même pas de diplôme universitaire, mais je lis des livres d’histoire depuis 30 à 40 ans, je suis très attentif à l’actualité et je suis un vieux blanc qui écoute tout le temps des podcasts sur l’histoire. Je suis vraiment obsédé par tout ça. L’histoire des révolutions est tout simplement fascinante ; depuis les révolutions romaines jusqu’à aujourd’hui, tout le monde en a connu. Elles sont toutes différentes, elles sont toutes identiques ». Il est important de noter que Gilroy a créé l’une des séries les plus diversifiées de la franchise Star Wars et l’a défendue contre les trolls d’extrême droite qui se plaignaient que la diversité était trop « woke ».
Andor donne une impression très réaliste du développement de la tyrannie, tandis que se construit parallèlement une résistance quantique – ces petits actes qui mènent à quelque chose de potentiellement substantiel. Il convient bien sûr de préciser sur un site marxiste que la rébellion n’est pas socialiste ; il s’agit d’un combat entre le fascisme et la démocratie. Mais Andor passe beaucoup de temps sur Ferrix avec des ferrailleurs de la classe ouvrière, et leur réaction face à la puissance croissante du régime impérial est un élément clé de la série. L’un des rebelles, Nemik, a même été présenté comme une sorte de personnage trotskiste, bien que le showrunner ait décrit Trotsky comme le type même du « révolutionnaire naïf ».
Andor vaut vraiment la peine d’être regardé, même si vous n’êtes pas particulièrement fan de Star Wars. C’est une histoire très bien construite et captivante, avec des personnages complexes, qui a quelque chose à dire sur la nature de l’impérialisme et de la rébellion. Elle est bien plus mature et aboutie que presque tout ce que Disney a produit depuis qu’il a racheté la franchise. Comme l’a dit l’acteur principal, Diego Luna, à propos de la série :
« Nous insistons sur le fait que le changement et la révolution surviennent lorsque des gens ordinaires décident d’agir. Ce sont juste des gens ordinaires qui essaient de survivre dans la période la plus sombre de cette galaxie et qui se rendent compte qu’ils n’en peuvent plus. Il s’agit d’un système qui étouffe la société.
Spoilers à partir d’ici ! Ne nous en voulez pas si vous continuez à lire…
Qu’est-ce qui motive une rébellion ?
« Nous avons choisi notre camp. Nous luttons contre les ténèbres. Nous donnons un sens à notre vie. »
Le cœur de la série réside dans la manière dont différentes personnes, animées par des motivations diverses, s’unissent pour défier le régime fasciste de l’empire. La série suit l’évolution du personnage d’Andor, qui passe d’une personne ordinaire à un membre important de la rébellion, mais ce sont les autres personnages qui révèlent la complexité politique de la série. Des prisonniers de Narkina 5 aux rebelles de Ferrix, en passant par la sénatrice Mon Mothma qui travaille au sein du gouvernement impérial sur Coruscant et mène un combat perdu d’avance contre le pouvoir croissant de l’Empire.
Après avoir été recruté pour aider à une mission, Andor rencontre un groupe de rebelles sur Aldhani qui prévoient d’y cambrioler la garnison impériale afin de voler l’argent dont ils ont désespérément besoin pour lancer une véritable rébellion. Après tout, l’argent est le nerf de la guerre. Le peloton rebelle est composé de personnes disparates : un ancien stormtrooper aux côtés d’une personne dont la famille a été assassinée par des stormtroopers. Skeen est là parce que son frère, un fermier, s’est suicidé après que l’Empire a inondé ses terres (nous découvrons plus tard que ce n’était pas vrai). Il y a aussi un jeune homme, Karis Nemik, un idéaliste qui rédige un manifeste visant à convaincre de se soulever contre l’Empire. Cependant, lorsqu’il découvre qu’Andor n’est là que pour l’argent, il est bouleversé, car il pensait que tous les membres du groupe étaient des révolutionnaires convaincu·es. Mais il revient quelques jours plus tard avec un nouvel article qu’il écrit sur le rôle des mercenaires dans le soulèvement. Gilroy explique à propos du personnage : « Nous avons toujours voulu un Trotsky : un jeune radical naïf. Si Cassian [Andor] doit investir toutes les formes possibles de la Rébellion, nous avions besoin d’un personnage dialectique ».
Le personnage de Mon Motha se démarque également. Elle travaille au cœur de l’empire, au Sénat. Elle est entourée d’espions ; son personnel et son chauffeur ont tous été remplacé·es. Elle ne sait pas à qui faire confiance, pas même à son mari. Ses chuchotements avec ses proches complices, alors qu’elle tente de construire son réseau au cœur même de la bête, sont incroyablement tendus. Bien sûr, en tant que sénatrice, elle mène une vie extrêmement luxueuse par rapport aux ouvriers de Ferrix qui cassent de la ferraille, mais les risques qu’elle prend sont tout de même immenses. Elle sait qu’une mauvaise conversation avec la mauvaise personne mènera à son arrestation, à la torture et à la mort. Nous assistons de son point de vue aux luttes de pouvoir visant à obtenir de l’argent pour la rébellion, alors qu’elle tente de s’opposer au Sénat à de nouvelles lois draconiennes, telles que la directive sur la révision des peines pour atteinte à l’ordre public. La séquence d’ouverture de chaque épisode s’articule autour de cette idée de rassembler les différents héros qui font partie de la première rébellion. Quelqu’un a remarqué que la musique n’était pas toujours la même, alors il a superposé chaque intro en une seule piste audio, révélant que les éléments musicaux partiels de la séquence d’intro constituent en fait une chanson entière. Les notes sont discordantes prises séparément, mais lorsqu’elles sont jouées ensemble, elles créent l’arrangement grandiose de la chanson d’Andor.
L’empire – la banalité du mal
L’un des aspects les plus fascinants de la série est celui qui montre le fonctionnement concret de l’Empire et les hommes et femmes qui composent cette monstrueuse force fasciste. Comme vous le soupçonniez : cela montre tout le monde, du petit policier sadique à l’ambitieux officier du renseignement. Mais une grande partie de la bureaucratie impériale rappelle la banalité du mal d’Hannah Arendt : ce ne sont pas des personnes particulièrement politiques, mais simplement des gens qui font leur travail, même si celui-ci est monstrueux.
Tout État est une formation complexe qui ressemble à une machine, mais qui n’est en fait composée que de personnes obéissant à certaines règles. Il va sans dire que Star Wars est, bien sûr, une histoire de révolution, car la bataille clé porte sur la nature de l’État galactique : s’agit-il d’une république démocratique ou d’un empire fasciste ? Il n’y a pas de mécanisme de réforme, il n’y a que la destruction d’un État et son remplacement par un autre. Nous avons vu dans les préquelles comment l’Empire galactique est né de l’échec de la République, le sénateur Palpatine s’octroyant des pouvoirs dictatoriaux d’urgence pour « protéger » la galaxie d’une menace qu’il avait lui-même créée. Ces préquelles n’étaient toutefois pas très réussies, et Andor, à bien des égards, change totalement la nature de l’Empire. Il ne s’agit pas seulement de méchants de dessins animés avec des Étoiles de la Mort géantes (même si la construction et le vol des plans de l’Étoile de la Mort constituent essentiellement le rôle de Cassian Andor dans la résistance). Il s’agit de petits bureaucrates, de policiers zélés, de tortionnaires sadiques jouant avec de nouveaux « appareils » et de fanatiques impériaux prétentieux qui aiment le pouvoir.
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Le complexe industriel carcéral
Dans les épisodes 8 à 10, nous assistons à l’incroyable représentation d’un complexe carcéral futuriste. Andor est envoyé sur une lune où les prisonniers sont contraints de travailler sur des chaînes de montage dont le sol peut être électrifié à tout moment, afin de contrôler et de punir ceux qui n’atteignent pas leurs objectifs de travail. Les peines de prison sont arbitraires et prolongées à volonté ; les prisonniers ne sont « libérés » que pour être envoyés dans d’autres camps. Nous découvrons qu’il s’agit d’un travail forcé effectué par les prisonniers afin de construire des pièces destinées à l’Étoile de la Mort. Cela rappelle tout, des camps de travail forcé du régime nazi aux systèmes modernes de travail pénitentiaire aux États-Unis ou en Chine. Dans cette série de trois épisodes, Andy Serkis incarne Kino Loy, un capo, un prisonnier issu des rangs pour contrôler les autres prisonniers.

L’utilisation massive de main-d’œuvre humaine pour construire alors que des technologies avancées sont disponibles peut sembler déroutante pour certaines personnes : pourquoi avoir recours à des prisonniers plutôt qu’à des robots ? Le fait est que les prisonniers sont bon marché : ils ne coûtent pas de salaire, ils sont enfermés dans des cellules et nourris avec la nourriture la moins chère. Les machines complexes nécessaires à la construction de machines complexes coûtent très cher ; les prisonniers sont moins chers. Ils sont également jetables. Andor le dit lui-même : « Nous sommes moins chers que les droïdes et plus faciles à remplacer ». À ce moment-là, j’ai eu la nette impression que l’épisode avait été écrit par quelqu’un qui avait une compréhension marxiste de la valeur du travail et des problèmes liés à la suraccumulation du capital.
Notre monde actuel est couvert de prisons, privatisées ou gérées par l’État, souvent dans des conditions inhumaines. Elles ne sont pas vraiment destinées à réhabiliter ou à aider les gens. Ce sont des punitions, souvent pour des crimes créés par les conditions sociales du capitalisme. Sous le capitalisme, les usines et les prisons sont souvent gérées de manière similaire, avec une discipline extrême de l’être humain et de son corps, ainsi que des hiérarchies rigides et impitoyables.
Pendant l’évasion, Loy (Serkis) prononce un discours puissant sur la nécessité de travailler ensemble pour s’échapper (voir la section suivante). Lors d’une interview, on a demandé à Serkis s’il avait conçu mentalement une vie à son personnage, car la série ne donne aucune information sur son passé. Il a expliqué qu’« il a l’habitude de travailler à l’usine et de défendre les droits des travailleurs ». C’est un homme qui se soucie des autres. « Et il se retrouve soudainement dans un monde où il doit garder la tête baissée, ne pas dire la vérité et simplement essayer de purger sa peine en croyant qu’il va être libéré ».
Dignité humaine
Dans l’épisode six, l’un des rebelles, Skeen, propose à Cassian de voler ensemble les crédits qu’ils ont dérobés à la garnison impériale. Il révèle à Andor qu’il a menti sur son passé : son frère n’est pas mort à la guerre. Skeen le tente avec l’argent : après tout, Andor ne se soucie que de lui-même. Ils ont volé l’Empire, pourquoi ne pas voler la rébellion ? En tant que mercenaire, il ne s’intéresse qu’à l’argent. « Tu es comme moi ; nous sommes nés dans le trou, et tout ce que nous savons faire, c’est grimper sur les autres pour en sortir ». En réponse, Andor tire sur Skeen, l’acte qui marque le début de son changement d’allégeance. Il ne se soucie pas encore de la politique de la rébellion, mais il n’est pas non plus prêt à les voler. On lui a proposé un salaire pour faire un travail, et c’est ce qu’il va accepter. Il volera l’Empire, mais pas ceux qui le combattent.
La remarque de Sleen sur le fait de grimper sur les autres est importante en raison de ce qui se passe ensuite. Dans l’épisode 10, Cassian aide à organiser une évasion de prison dans laquelle les prisonniers, qui ont été entraînés à se faire concurrence et à se débarrasser de tout sentiment de solidarité, doivent travailler ensemble pour s’échapper. Comparez l’égoïsme de Skeen au discours que Kino Loy prononce dans l’épisode 10 pendant l’évasion :
« Où que vous soyez en ce moment, levez-vous, arrêtez de travailler. Sortez de vos cellules, prenez les choses en main et commencez à grimper. Ils n’ont pas assez de gardes et ils le savent. Si nous attendons qu’ils s’en rendent compte, il sera trop tard. Nous n’aurons jamais de meilleure occasion que celle-ci et je préfère mourir en essayant de les abattre plutôt que de leur donner ce qu’ils veulent… Il y a une seule issue. À l’heure actuelle, le bâtiment est à nous. Vous devez courir, grimper, tuer ! Vous devez vous entraider. Si vous voyez quelqu’un qui est désorienté, quelqu’un qui est perdu, faites-le bouger et faites-le continuer à bouger jusqu’à ce que nous ayons quitté cet endroit. Nous sommes 5 000. Si nous pouvons nous battre avec la moitié de l’énergie que nous avons mise à travailler, nous serons chez nous en un rien de temps. Une seule issue ! Une seule issue ! Une seule issue !
Les prisonniers savent que pour s’échapper, ils doivent travailler ensemble ; ils doivent s’organiser pour riposter collectivement. La rébellion n’est pas le fait de personnes égoïstes qui cherchent à atteindre leurs propres objectifs au détriment des autres ; elle est le fait de personnes qui savent que leur avenir et leur propre vie sont mieux servis en travaillant ensemble.
Sacrifice révolutionnaire
Les personnes qui ont regardé la série connaissent désormais le discours de Luthen Rael à l’agent double Lonni, qui travaille pour lui au Bureau de la sécurité impériale. L’espion tente de partir : il a une famille ; le filet se resserre autour de lui et il craint d’être arrêté. Il défie Rael en lui demandant : « Qu’avez-vous sacrifié ? » Rael lui répond alors avec force :
Le calme. La gentillesse. La fraternité. L’amour. J’ai renoncé à toute chance de paix intérieure. J’ai fait de mon esprit un espace sans soleil. Je partage mes rêves avec des fantômes. Je me réveille chaque jour avec une équation que j’ai formulée il y a 15 ans, dont il ne peut découler qu’une seule conclusion : je suis damné pour ce que je fais. Ma colère, mon ego, mon refus de céder, mon envie de me battre m’ont mis sur une voie dont je ne peux m’échapper. Je rêvais d’être un sauveur contre l’injustice sans réfléchir au prix à payer, et quand j’ai baissé les yeux, il n’y avait plus de sol sous mes pieds.
Quel est mon sacrifice ? Je suis condamné à utiliser les outils de mon ennemi pour le vaincre. Je brûle ma décence pour l’avenir de quelqu’un d’autre.
Je brûle ma vie pour créer un lever de soleil que je sais que je ne verrai jamais. Et l’ego qui a déclenché ce combat n’aura jamais de miroir, ni de public, ni la lumière de la gratitude. Alors, que sacrifie-je ? Tout !
Il implore Lonni de rester actif pour la rébellion afin qu’il puisse continuer à lui fournir des informations cruciales :
Tu resteras avec moi, Lonni. J’ai besoin de tous les héros que je peux trouver.
Son discours sur le sacrifice est complexe. Rael parle de ses propres sacrifices, mais tout au long de la série, il est également prêt à sacrifier les autres pour la cause. Lorsqu’il découvre que l’Empire est au courant d’une attaque contre une centrale électrique impériale, il n’avertit pas les rebelles impliqués, car cela reviendrait à révéler son espion au sein de l’ISB. Cela rappelle la Seconde Guerre mondiale, lorsque les Alliés ont déchiffré le code Enigma, mais ont ensuite dû choisir s’ils devaient agir ou non sur la base de ces informations. Le faire trop régulièrement aurait révélé que le code avait été déchiffré, et les nazis auraient alors changé le code et l’avantage aurait été perdu.
Le discours de Rael pourrait également être comparé au célèbre Catéchisme révolutionnaire de l’anarchiste russe Sergei Nechayev, datant de 1869 :
« Le révolutionnaire est une personne condamnée. Il n’a pas d’intérêts personnels, pas d’affaires, pas d’émotions, pas d’attachements, pas de propriété et pas de nom. Tout en lui est entièrement absorbé par une seule pensée et une seule passion : la révolution. Le révolutionnaire sait qu’au plus profond de son être, non seulement en paroles mais aussi en actes, il a rompu tous les liens qui le rattachent à l’ordre civil et au monde civilisé avec toutes ses lois, ses morales, ses coutumes et toutes ses conventions. Il est leur ennemi implacable, et s’il continue à vivre avec eux, c’est uniquement pour les détruire plus rapidement »1.
Bien sûr, les révolutionnaires socialistes sont en réalité intégré·es dans la société civile, dans le monde vivant. La plupart du temps, les révolutionnaires ne disparaissent pas dans les montagnes ou les bois pour vivre en exil en étant condamné·es à une existence misérable. Ils mènent un travail minutieux visant à rallier le soutien populaire aux idées et à la politique révolutionnaires, en travaillant aux côtés des masses chaque fois que cela est possible pour les organiser. Mais les socialistes auraient tort d’ignorer le fait que dans une lutte révolutionnaire ou dans une guerre clandestine contre une force tyrannique comme un gouvernement fasciste, il y a des périodes d’isolement extrême et de sacrifice personnel. Une meilleure comparaison serait probablement celle du révolutionnaire américain James P. Cannon, qui a été envoyé en prison en 1942 pour ses activités anti-guerre :
« Tout est en ordre de notre côté. Nous ne rions pas, nous ne pleurons pas ; nous comprenons. Nous avons compris dès le début quelles pourraient être les conséquences de notre entreprise. Chacun paie pour ses idées ce qu’il estime qu’elles valent. Si certains hommes ne sont pas prêts à payer le sacrifice d’une journée de liberté, d’un repas ou d’un petit inconvénient pour leurs idées, ils ne font que dire par là qu’ils ne leur accordent aucune valeur. Mais nous pensons que nos idées sont la chose la plus importante au monde, qu’elles représentent tout l’avenir de l’humanité. C’est pourquoi, si nous devons payer un prix élevé pour ces idées, nous le payons sans nous plaindre. Nous sommes trotskistes, vous vous en souvenez, et cela signifie que nous sommes des militant·es politiques d’une autre espèce2.
Certains pourraient trouver l’ambiguïté vis-à-vis de la mort de certains des chefs rebelles un peu déconcertante, mais je pense que c’est l’un des aspects clés de la série.
La plupart des méchant·es ne sont pas simplement des monstres purs et durs, même s’ils font partie d’une machine qui commet des actes monstrueux. De même, les rebelles ne sont pas tous des saints totalement purs sur le plan moral. Après tout, comme le dit Obi Wan Kenobi dans l’épisode III, « Seul un Sith ne connaît pas de demi-mesure ».
La politique de la Rébellion
Le personnage de Luthen Rael a fait l’objet de débats. Il est clairement déterminé à combattre l’Empire, mais ses opinions politiques personnelles ne sont pas claires. Saw Gerrera lui demande même sans détour en quoi il croit, car c’est un révolutionnaire sans idéologie ni système clair. Comparé à Nemik, Rael est une énigme. Mais il défend l’idée que plus l’oppression est forte, plus les gens se soulèvent, et il se réjouit de la réaction impériale face à l’activité croissante des rebelles, car cela « réveillera les gens ».
Si certains révolutionnaires à travers l’histoire ont défendu ce point de vue, il ne s’est pas vraiment révélé être une stratégie efficace. Cela aurait signifié accueillir favorablement la montée en puissance d’Hitler dans les années 1930, car cela aurait créé les conditions propices à la résistance. Mais généralement, c’est le contraire qui se produit : les gens prennent peur et commencent à penser qu’ils ne peuvent rien faire contre leurs oppresseurs. Après tout, l’Allemagne nazie n’a pas été renversée par un mouvement de résistance, mais par l’invasion des forces alliées. Il est également intéressant de comparer son discours, dans lequel il déclare « Je suis condamné à utiliser les outils de mon ennemi pour le vaincre », avec la célèbre citation d’Audre Lorde : « Les outils du maître ne détruirons jamais la maison du maître ». Quelle est la différence de stratégie entre ces deux points de vue ?
Une interprétation plus sympathique de Luthen serait simplement qu’il sait que la rébellion devra porter des coups à l’Empire et qu’il sait qu’il y aura des représailles, ce qui est tout simplement le rythme naturel de la résistance et de la répression. Bien sûr, il n’est pas un leader politique responsable devant une organisation ou un forum démocratique quelconque, il est simplement un combattant motivé personnellement contre l’Empire qui, comme les rebelles d’Aldhani qui travaillaient pour lui, était prêt à faire tout ce qu’il fallait pour gagner.
Nous avons un aperçu des problèmes politiques auxquels Rael (et par extension Mon Mothma) est confronté en essayant de construire une véritable Alliance rebelle dans l’épisode 8. Rael se rend chez Saw Gerrera pour le convaincre de se joindre à une opération, mais Guerrera le repousse en soulignant les idéologies concurrentes des différents opposants à l’Empire : « Les séparatistes, les néo-républicains, le Front Gorman, l’Alliance partisane, les sectoristes, les dessinateurs de Galaxy, les cultistes humains. Tous perdants ». À ce stade, les différentes rébellions sont trop dispersées, trop préoccupées par leurs propres obsessions et leurs propres dogmes pour pouvoir s’unir. On peut supposer que la formation effective de l’Alliance rebelle qui détruit l’Étoile de la Mort dans l’Épisode IV, Un nouvel espoir, fera l’objet des saisons suivantes.
Dans l’épisode 12, nous assistons au soulèvement planétaire initial sur Ferrix lors des funérailles de Maarva, la mère d’Andor. Elle avait précédemment déclaré à Andor qu’elle était fatiguée de vivre sous l’Empire et qu’elle souhaitait consacrer le temps qu’il lui restait à rejoindre la rébellion. Elle dit à Andor que l’attaque contre la base impériale d’Aldhani était inspirante et que les gens commençaient à se révolter contre l’Empire, mais Andor ne peut pas admettre qu’il est impliqué et tente de minimiser les choses. À ce stade, il n’est pas encore un révolutionnaire ; il essaie simplement de survivre. Mais les opinions politiques de Maarva sont cohérentes et elle est claire : elle veut se battre.
Une projection holographique de Maarva apparaît lors de ses funérailles, où elle dénonce la puissance croissante de l’Empire et appelle le peuple à se soulever. Lorsqu’un officier impérial renverse son droïde et tente d’arrêter l’hologramme, cela déclenche une émeute. Bien que la plupart des personnes en deuil et des civils présents à Ferrix soient désarmés, l’Empire commence à tirer sur la foule à volonté, mais les gens ripostent.

Il s’agit là d’un tournant décisif. La rébellion n’est plus une action militaire clandestine menée par de petits groupes de personnes ; elle devient désormais une force de masse. Trotsky évoque ce moment dans son ouvrage Histoire de la Révolution russe, expliquant comment les masses perdent leur peur et sont capables de résister à la violence de l’État, souvent au prix de grands sacrifices personnels.
Sur le plan politique, la rébellion est un soulèvement démocratique populaire, une sorte de lutte galactique pour la libération planétaire contre le pouvoir impérial. Mais la manière dont la série présente les forces en présence est très intéressante : plusieurs épisodes sont consacrés à des prisonniers qui se rebellent contre le travail forcé, et ce sont également les classes populaires de Ferrix qui se soulèvent contre les troupes impériales. Nous ne voyons pas le combat sur Ferrix du point de vue du gouvernement ou des dirigeants politiques ; ce sont les hommes et les femmes ordinaires qui composent la société et la main-d’œuvre qui sont représenté·es, et ce sont eux qui ont le pouvoir de résister. Mon Mothma, qui est coincée sur Coruscant, semble extrêmement isolée, tentant de « réformer » l’Empire de l’intérieur. L’expression de son visage lorsque ses efforts parlementaires pour résister à la puissance croissante de l’Empire échouent raconte l’histoire de tous les réformistes qui se battent contre le courant. Le message de la série est clair : si vous voulez renverser un système, vous avez besoin d’une révolution.
Publié le 14 décembre 2022 par Anticapitalist Resistance