Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Document

N° 504 avril 2005 *

LES NÔTRES

Marguerite Métayer 1916-2005

Cf. aussi : [Les Nôtres]

J. M.

Elle n’était pas de celles qui s’imposent, réservée, une militante de l’ombre. Elle a pourtant été au cours des années de la « traversée du désert » de la IVe Internationale ce qu’on pourrait appeler sa cheville ouvrière. Compagne de Pierre Frank, elle avait fait le choix du dévouement, à l’ombre du dirigeant de l’Internationale, qui avait rejoint Trotsky exilé à Prinkipo en Turquie.

Militante de la première heure, elle fut de ceux qui, avec le bulletin clandestin Arbeiter und Soldat ont entrepris d’organiser des soldats de la Wermacht au cours de la seconde guerre mondiale, tentant de construire la fraternisation et refusant les dérives chauvines du « À chacun son Boche ! ». Envoyée à Paris peu avant le démantèlement du réseau trotskyste breton par les nazis, elle échappa en 1943 à l’arrestation. Arrêtée l’année suivante, emprisonnée d’abord à Fresnes, elle a été déportée au camp de concentration de Ravensbrück. Elle a été forcée de retourner à Fresnes, d’abord lorsque Pierre Frank fut arrêté pour l’engagement de l’Internationale aux côtés du FNL algérien en 1956. « C’était la première fois que je retournais à Fresnes depuis l’occupation (…) Il n’y avait pas de bruit de bottes, ni d’arrivées et de départs quotidiens de condamnés à mort qu’on envoyait au peloton. Le régime de semi-liberté qu’avaient Pierre et Bouvet me semblait ridicule dans cette chienlit », se souvenait-elle près de trente ans plus tard.

C’est en 1948 qu’elle s’était liée à Pierre Frank. « A l’époque — écrit-elle en hommage à son compagnon — nous militions beaucoup. Pierre était un militant de la direction qui donnait tout son temps au parti, et au Secrétariat international. Moi, j’étais une militante de base, m’occupant de mon syndicat. (…) Nous avions très peu d’argent pour vivre, car plus du tiers du budget passait à l’organisation. (…) Pierre était très souvent en voyage pour le Secrétariat international. J’avais une vie assez solitaire ou l’amitié était rare ; mais Pierre n’aimait pas le copinage politique. Je crois qu’il avait raison… » Cette réserve, ce respect pour les tâches de la direction de son compagnon, était devenu sa seconde nature. Je l’ai connue à la fin des années 1970, lorsque Pierre Frank m’avait demandé de lui chercher et de lui traduire du polonais des informations sur la liquidation du PC polonais par Staline en 1938, qui commençaient à paraître avec le desserrement de la censure. Elle ne participait pas à nos discussions (pourtant nullement secrètes !), se limitant à nous proposer un café, ce qui m’avait surpris. « Laisse ! Marguerite est comme ça… », m’avait dit Pierre.

A la fin des années cinquante, alors que la crise du stalinisme avait éclaté au grand jour avec les débuts de la révolution ouvrière en Pologne et en Hongrie, la IVe Internationale voyait s’ouvrir devant elle un espace politique nouveau. Mais réduite à une poignée de cadres, elle n’avait pas les moyens matériels de ses projets. Marguerite racontait plus tard : « Pierre avait la lourde charge de trouver l’argent pour publier la revue "Quatrième Internationale" et les quelques volumes de Trotsky qui paraîtront de 1955 à 1959. Il fallait savoir faire des emprunts aux imprimeurs et cette tâche était une des plus ingrates. Pierre était le seul à pouvoir mener ce travail, et cela me gênait de le voir faire cette besogne, très tard dans la nuit. Dans les cas difficiles, je l’aidais parfois. Mon salaire l’aidait. (…) J’étais en quelque sort la banque Lazard du secrétariat international. »

Après la mort de Pierre Frank, en 1984, Marguerite est restée dans l’ombre, contemplant leur bibliothèque dont Pierre aimait à dire que c’était « leur fortune ». Ils possédaient aussi la réplique en bronze du célèbre buste de Trotski réalisé en 1920 par la sculptrice anglaise Claire Sheridan mais il n’y avait plus que Marguerite pour le contempler. Un jour elle s’écria devant un camarade qui était passé chez elle : « Ce n’est pas normal que plus personne ne puisse voir ce buste. Prends-le ! ». Et le buste déménagea… Elle continuait à lire attentivement Inprecor et s’inquiétait lorsque la parution de ce dernier était en retard — petit coup de fil timide à Alain Krivine : « “Inprecor” ne s’est quand même pas arrêté…? » — jusqu’à ce que la maladie d’Alzheimer la coupe définitivement de ses liens militants. Elle est morte le 14 février 2005 dans une maison de retraite à Niort. Peu de militants savent aujourd’hui à quel point elle a contribué à la survie d’un marxisme critique et combatif alors que l’idéologie stalinienne à son apogée avait semblé l’avoir enseveli sous ses dogmes.

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