Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 564-565 août-septembre 2010 *

LES NÔTRES

Luis Vitale : les combats d’un historien révolutionnaire latino-américain

Cf. aussi : [Franck Gaudichaud] [Chili] [Les Nôtres]

Franck Gaudichaud *

Luis Vitale, décédé le 27 juin 2010

Luis Vitale, décédé le 27 juin 2010

Synthèse actualisée sur le Chili
Inprecor)

Luis Vitale nous a quitté le 27 juin 2010 et avec lui c’est un pan entier de l’histoire du mouvement ouvrier chilien (et latino-américain) qui semblent s’en aller aux côtés de figures telles que Clotario Blest. La présence militante lors de ses funérailles à Santiago, tout comme au moment de la cérémonie autour de ses cendres dans la ville minière de Lota (dans le sud du pays) montrent qu’il est resté fidèle à ses engagements et à une pensée marxiste exigeante tout au long sa vie. Les siens, jusqu’à son dernier souffle, auront toujours été celles et ceux « d’en bas », les travailleurs, les opprimés, le peuple mobilisé contre toutes les formes d’exploitation ou de domination. « Lucho » comme nous l’appelions avec sympathie a été un homme assurément hors du commun, par son parcours biographique, par ses engagements multiples : syndicaliste, militant révolutionnaire, historien marxiste prolifique, mais aussi du fait d’une personnalité chaleureuse et haute en couleur.

carte Chili

Né en Argentine, il aura très tôt lié sa destinée au peuple chilien et à ses combats. Son parcours s’inscrit dans la lignée de l’histoire du mouvement trotskyste de ce pays, aux cotés de Manuel Hidalgo, Luis et Pablo López Cáceres, Héctor Velásquez, Joaquín Guzmán ou encore Humberto Valenzuela (1). C’est d’ailleurs ce dernier, important leader ouvrier et fondateur du trotskysme chilien dans les années 1930, qui le recrute en 1955 comme militant du Parti ouvrier révolutionnaire (POR) (2). En 2002, lors d’un entretien que « Don Lucho » nous a accordé sur sa vie militante, il rappelait : « Ces activités que j'ai vécues ne l'ont pas été seulement en tant que membre de la section de la Quatrième Internationale en Argentine et au Chili, mais aussi comme leader syndical. Je suis né en Argentine, cependant une fois arrivé au Chili, j’ai fondé le premier syndicat des travailleurs de laboratoire, de là suis devenu dirigeant de la Fédération de la chimie et de la pharmacie ; en 1958, aux cotés de Clotario Blest, je suis parvenu au niveau de la CUT (Centrale unique des travailleurs). J'ai été dirigeant national entre 1958 et 1969. Cela m’a permis de connaître tout au long du pays, le mouvement syndical chilien. Le connaître, et tomber amoureux, a également signifié que je passerai le reste de ma vie au Chili. A cette époque existait au Chili, le POR (Parti ouvrier révolutionnaire) qui constituait une section de la IVe Internationale. Il représentait, si je me souviens bien, la seconde section que possédait le trotskysme en Amérique latine » (3). Le militantisme de Luis Vitale est ainsi marqué par ce courant international, mais aussi par son histoire agitée et ses multiples divisions. Vitale sera de ceux qui refusent la stratégie proposée par Michel Pablo, dirigeant de l’internationale, provoquant sa division en 1953. Refusant l’entrisme suis generis au sein du Parti socialiste chilien, en 1954, il suivra la minorité conduite par Valenzuela, devenant ainsi l’un des dirigeants du POR. Cette organisation fait partie - à partir de 1957- du Slato (Secrétariat latino-américain du trotskisme orthodoxe), lié à l’argentin Nahuel Moreno et au « Comité international de la Quatrième internationale ». Mais très rapidement, Luis Vitale, observateur attentif des convulsions de l’Amérique latine, se trouve en désaccord avec plusieurs analyses « morénistes », notamment en ce qui concerne la révolution cubaine, dont il est un défenseur passionné. Avec le POR chilien, il participe à la réunification de l’internationale en 1963 au sein du « secrétariat unifié » de la Quatrième internationale aux côtés d’Ernest Mandel (pour qui il a une grande admiration), Pierre Frank et de Livio Maitan (4).

C’est notamment dans le sillage de cette nouvelle période qui s’ouvre, que le POR participe, aux cotés d’autres organisations, à la création du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) en 1965. "Lucho" sera même le principal rédacteur de la déclaration de principes du MIR. Alors que certains militants et organisations trotskystes ont vu dans cette fusion-création une « liquidation » du POR et l’héritage du « vieux » Léon Trotsky (5), Vitale a toujours revendiqué la fondation du MIR, qui jouera d’ailleurs un rôle important durant le processus prérévolutionnaire de l’Unité populaire (1970-1973) : « De notre point de vue, il ne s’agissait pas d’une opération liquidationniste mais plutôt, étant donné ce que signifiait la révolution cubaine au niveau latino-américain, tenter une pratique politique qui permettrait d’avancer » (6). Quatre années plus tard, c’est la vielle garde ouvrière et trotskyste qui quitte le MIR (dont Vitale), poussée dehors par une nouvelle génération (dont Miguel Enríquez), qui appelle à boycotter Allende et l'élection présidentielle de 1970. Les militants de la Quatrième internationale forment alors le Front Révolutionnaire, devenu Parti socialiste révolutionnaire (PSR) en 1972, organisation qui essayera - très modestement - de radicaliser les luttes des Cordons industriels durant le gouvernement Allende. Le coup d’Etat de 1973 signifiera pour « Lucho », comme pour des centaines de milliers de personnes, la torture, les camps de concentration (il en connaitra pas moins de 9) puis l’exil à partir de 1975 (7). Il continue à militer en Europe puis au Venezuela (El Topo Obrero 1980 – 85), essayant à son retour au Chili, au début des années 90, de soutenir un nouveau mouvement révolutionnaire. Cependant, la rupture de 1973 (personnelle et collective) marque aussi la fin de son parcours comme dirigeant politique, mais pas de sa fonction d’intellectuel engagé.

Car c’est grâce à son travail théorique et comme historien que Vitale a pu avoir un impact considérable, et ce à une échelle internationale. Après avoir été syndicaliste, il est en effet devenu universitaire (1968) fruit d’un travail d’investigation reconnu par son sérieux et son originalité. Dés les années 1960, débute la rédaction de son œuvre majeure : Interprétation marxiste de l’histoire du Chili (8 tomes, réédités en 2000 par Lom édition). Il s’affirme ainsi comme l’un des historiens marxistes les plus lus au Chili et en Amérique latine, en offrant un lecture matérialiste de l’histoire du continent (8) où l’accent est mis sur les luttes de classes, sur le rôle du mouvement ouvrier, sur l’impérialisme et la place de l’Amérique latine dans un développement capitaliste mondial inégal et combiné. Parallèlement, il débattra âprement au sein de ce courant historiographique avec chercheurs et idéologues lies au stalinisme et aux Partis communistes, rejetant leurs théories de la « révolution par étape » ou leur analyse du féodalisme latino-américain. A chaque instant, il a eu à cœur de combiner ses nombreux écrits — 67 livres et plus de 200 articles (9) — avec une réflexion politique et stratégique anticapitaliste assumée. A l’écoute des pulsations de la société, il est aussi resté joyeux et festif. Amoureux du tango, du bon vin et des longues soirées à refaire le monde, il recevait dans son humble appartement, étudiants, militants, voisins, avec toujours quelques bonnes histoires et beaucoup d’humour. Il su ainsi lutter contre tout ouvriérisme ou dogmatisme, ouvrant ses recherches à l’histoire des femmes et du féminisme (La moitié invisible de l’histoire. Le protagonisme social de la femme latino-américaine, 1988), à la problématique indigène, à la musique populaire, s’attardant sur la question écologique ou l’histoire anarchiste (Contribution à l’histoire de l’anarchisme en Amérique latine, 2002) : ceci parfois des décennies avant que ces thèmes ne soient devenus incontournables. Peu avant son décès, il écrivait : « Mon engagement aux côtés des peuples de Notre Amérique s’exprime dans mes publications. […] Je suis actuellement un marxiste libertaire qui contribue à la lutte des mouvements sociaux pour une société alternative au capitalisme « néolibéral », capitalisme qui est davantage conservateur que libéral ».

Cette grande ouverture d’esprit au service d’un marxisme critique vivant et sa collaboration multiforme avec de nombreux collectifs expliquent la diversité des hommages qui lui sont rendus aujourd’hui : organisations libertaire, trotskyste ou anticapitaliste, comités de quartiers, syndicats, collectifs étudiants ou indigènes Mapuche, tous affirment ensemble : « ¡Lucho Vitale presente! ». ■

* Franck Gaudichaud est maître de conférences à l’Université Grenoble 3. Membre du groupe de travail « Amériques latines » du NPA, du collectif de rédaction du site www.rebelion.org et de la revue ContreTemps.

Notes

1. Voir à ce propos : Dolores Mujica, Retratos : Hombres y mujeres del trotskismo. La cara oculta de la clase trabajadora chilena, Biblioteca obrera, 2009, www.bibliotecaobrera.cl/wp-content/uploads/2009/02/retratos-web1.doc et Humberto Valenzuela, Historia del movimiento obrero, avec une préface de Luis Vitale, Frankfurt, Verlag, s. a. [1976].

2. Il avait milité auparavant au sein du POR argentin – 1952 -1954, après avoir milité dans le mouvement anarchiste argentin de 1948 à 1951 (voir : L. Vitale, De Martí a Chiapas. Balance de un siglo, Santiago de Chile 1995, p. 119).

3. F. Gaudichaud, « Contribution à l’histoire du mouvement révolutionnaire chilien : conversation avec Luis Vitale » in Autour du mouvement révolutionnaire chilien, Dissidences, Nancy, N°14-15, janvier 2004. Voir l’entretien intégral en ligne sur : www.dissidences.net.

4. Voir : H. Valenzuela, Historia del movimiento obrero, Frankfurt, ISP Verlag, [1976] ; Robert J Alexander, International Trotskyism, 1929-1985. A Documented Analysis, Duke University Press, Durham and London, 1991 ; Livio Maitan, Per una storia della IV internazionale. La testimonianza di un comunista controcorrente, Edizioni Alegre, Roma, 2006.

5. C’est l’analyse de Nicolas Miranda et de l’organisation “Clase contra Clase” : Contribución para una historia del trotskismo chileno (1929-1964), Clase contra clase, Santiago, 2000.

6. Ibid.

7. Sur son expérience de la répression, tout comme celle de son peuple : F Gaudichaud, Luís Vitale: Memoria de la tortura , Rebelión, 2004, www.rebelion.org/noticia_pdf.php?id=8269.

8. Voir particulièrement (en espagnol) : Histoire générale de l’Amérique latine – 9 tomes, 1984 ; De Marti au Chiapas. Bilan d’un siècle, 1995 ; Histoire sociale comparée des peuples d’Amériques latine, 1998.

9. Plusieurs ouvrages et textes de Luis Vitale sont accessible en ligne : http://mazinger.sisib.uchile.cl/repositorio/lb/filosofia_y_humanidades/vitale/

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