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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale

 

N° 670-671 janvier-février 2020

CHILI

Le long mois d’octobre 2019 – la lutte des classes est de retour

Cf. aussi : [Chili]

Karina Nohales y Javier Zúñiga *

Le soulèvement social a brisé la conjuration de la transition démocratique, soutenue par la gauche et la droite, contre la lutte des classes. Cette dernière revient avec une force tellurique.

Manifestation Place Baquedano à Santiago, le 22 octobre 2019, © Carlos Figueroa

Manifestation Place Baquedano à Santiago, le 22 octobre 2019, © Carlos Figueroa

Sebastián Piñera, président du Chili, a déclaré le 8 octobre 2019 dans une émission de télévision que « le Chili est une véritable oasis dans une Amérique latine convulsée ». En fait, le Chili a été présenté au monde pendant près de trente ans comme un modèle à exporter et un exemple de stabilité néolibérale. La clé du « succès » a été donnée par l’engagement de tous les partis, qu’ils soient pour ou contre Pinochet, dans la gestion des institutions et du modèle économique mis en place pendant la dictature (1973-1990). Cette « oasis », fondée sur un programme d’écrasement et de surexploitation de la classe ouvrière, a explosé dix jours plus tard, mettant en lumière de façon dramatique les conditions de vie de plus en plus insupportables de larges couches de la population.

Le résultat immédiat de ce soulèvement a été de briser la conjuration de la transition démocratique, soutenue par la gauche et la droite, contre la lutte des classes. Cette dernière est revenue avec une force tellurique dont octobre n’a été que le premier essai.

Synthèse

Retour sur le soulèvement

L’irruption cathartique du vendredi 18 octobre est la manière dont la classe ouvrière au Chili a commencé à dresser son bilan historique du modèle post-dictatorial, un bilan dans lequel se mêlent les conditions de vie immédiates et le passé pas si récent du pays, toujours en vigueur à travers des fils générationnels et institutionnels. Il s’agit d’un bilan qui ne peut pas être traduit et ne se traduit pas immédiatement en une demande ou un ensemble de revendications spécifiques. C’est une contestation transversale. C’est un bilan qui vient à peine d'être commencé, car il y a trop de choses à dire alors que le peuple vient juste de retrouver sa propre façon de parler.

L’annonce d’une augmentation du tarif du métro de Santiago, un événement courant, a ouvert la voie à l’extraordinaire. Aux fraudes collectives des transports, organisées la veille par les lycéens, se sont jointes de manière inopinée des milliers de personnes le vendredi 18 octobre. Le scénario quotidien devenait celui d’une épopée. Dans chaque station de métro, il y avait des attroupements où des gens en encourageaient d’autres à se livrer à des sabotages qu’ils auraient sans aucun doute condamnés la veille. Les instants qui ont mené à ce moment sont aussi innombrables que les biographies qui les ont fait naître.

Huit heures plus tard, le gouvernement déclarait l’état d’urgence constitutionnel et déployait l’armée dans les rues pour la première fois depuis la fin de la dictature de Pinochet en 1990 (1). Huit heures ont suffi pour démanteler le récit hégémonique du « plus jamais ça » de la transition démocratique. Mais personne ne semblait trop s’en soucier, parce que le gouvernement n’hésitait pas à le faire et parce que le peuple n’avait pas peur. Le « plus jamais ça » a acquis pour chaque classe sociale le sens qu’il a toujours eu : pour les uns « plus jamais » l’armée et ses abus, pour les autres « plus jamais » la lutte des classes. C’est ainsi qu’a été inauguré le moment politique le plus important de l’histoire récente du Chili.

Le lendemain, samedi 19, le président Sebastián Piñera annonçait la suspension de la hausse du prix du ticket de métro et en même temps le couvre-feu dans la capitale. Une combinaison incendiaire. À ce moment-là, les autres régions du pays avaient déjà rejoint le soulèvement, et le commerce comme le transport étaient paralysés. Au cours de la journée du dimanche 20, la paralysie est devenue totale. Les grands centres commerciaux ont baissé leurs rideaux et, avec les militaires devant, se sont protégés de ceux qui, jusqu’à récemment, étaient leurs clients. C’était le chaos. La première dame du pays a attribué les événements à une origine extraterrestre… littéralement ! Parlant à la télévision nationale, Piñera a déclaré la guerre et les militaires qu’il a déployés ont tiré pour tuer.

Lors d’une réunion extraordinaire tenue, ce même samedi 19, entre les mouvements sociaux et les dirigeants syndicaux regroupés au sein de la Unidad Social (Unité sociale), les seules qui ont proposé un appel à la grève générale à partir de lundi étaient les féministes, soutenues par les écologistes et les lycéens. Et bien que ces mêmes directions syndicales ne se distinguent pas précisément par leur caractère démocratique et n’aient jamais appelé à la grève générale en trois décennies de démocratie, elles ont précisé qu’elles ne pouvaient pas appeler sans consulter leurs bases, qualifiant la proposition des féministes d’irresponsable en raison du couvre-feu.

Enfin, le dimanche 20, les organisations féministes, étudiantes et lycéennes ainsi qu’écologistes, entre autres, ont convoqué la grève générale pour le lendemain lors d’une conférence de presse. Cet appel coïncidait avec l’impulsion donnée par les dockers et par certains secteurs de la grande exploitation privée du cuivre, qui se sont effectivement mis en grève le lundi 21. L’initiative et les faits ont mis fin à l’épisode des délibérations, et les principales directions syndicales ont décidé ce même dimanche, après la conférence de presse à laquelle elles n’ont pas participé, d’appeler à la grève générale pour les mercredi 23 et jeudi 24.

Le mardi 22, Sebastián Piñera a annoncé un plan social, proposant de subventionner avec l’argent de l’État la santé, les retraites et même les salaires – tous privatisés. Piñera, en bon entrepreneur, a vu la crise comme une excellente occasion de faire des affaires. Bien sûr, personne n’a accepté cette proposition. Le Chili a continué d’être un foyer d'incendie et les médias ont commencé à faire le récit de la terreur. Soudain on pouvait voir partout des vidéos de militaires : la reconnaissance officielle des morts et des blessés pour la première fois, des dénonciations de la politique de violences sexuelles ainsi que des centres de détention et de torture clandestins ont été présentés massivement. Mais ni le couvre-feu ni la terreur délibérément mise en avant n’ont réussi à désamorcer les mobilisations ou à imposer la peur.

Synthèse

Il faut sentir la vibration qui émane d’un peuple qui se réveille et qui, en se retrouvant par millions dans les rues, veut comprendre pourquoi la peur a changé de camp à ce moment-là. Pour la première fois depuis des décennies, la classe ouvrière au Chili a ressenti un sentiment de puissance. Il ne sera pas facile d’effacer ça, ni pour eux ni pour nous.

Depuis des mois les féministes, qui travaillaient au niveau moléculaire pour appeler à une grève générale le 8 mars, avaient senti les expressions diverses de la pulsation vivante qui est apparue maintenant. Elles avaient alors perçu qu’il y avait une volonté de lutter, large et profonde. À quelques exceptions près, circonscrites, les directions syndicales, depuis longtemps à l’écart de toute vibration et de toute pulsation, ont été jusqu’à proposer, comme forme de « manifestation » pour le 24 octobre, un « déblaiement des rues », autrement dit que chacun reste un jour chez soi en plein couvre-feu. Le lendemain, plus d’un million de personnes ont défilé à Santiago, et le Congrès national, situé dans la ville de Valparaiso, a dû être évacué. Personne n’était prêt à obéir aux ordres de la répression. La déconnexion de certaines directions syndicales a été jusque-là.

Des grandes marches ont eu lieu dans toutes les régions du pays le vendredi 25 et tout au long du week-end, appelant à la démission de Piñera. Le sentiment antimilitaire a sans aucun doute été l’un des éléments mobilisateurs. Le lundi 28, l’état d’urgence a pris fin, les militaires sont retournés dans leurs casernes et il y a eu un changement de cabinet et le départ du ministre de l’Intérieur Andrés Chadwick – toutes ces mesures ont été annoncées deux jours auparavant. L’intronisation des huit nouveaux ministres a eu lieu dans un palais de la Moneda entouré de manifestants. Le mercredi 30, le Président a annoncé la suspension des réunions de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC) et de la COP25 au Chili. Les douze premiers jours du soulèvement sans trêve ont ainsi été scellés.

Le 1er novembre, les directions syndicales traditionnelles (secteur public et syndicats professionnels) ainsi que les syndicats des secteurs stratégiques de l’économie (ports, mines et construction) ont formé le Comité national de grève, appelant à nouveau à la grève générale le 12 novembre. La convocation d’une assemblée constituante et la mise en œuvre d’un cahier de revendications urgentes furent exigées. Entre ces deux dates, trois grandes journées nationales de protestation ont eu lieu – les 4, 5 et 8 novembre –marquées par une offensive répressive, cette fois-ci de la police, avec des coûts humains très élevés.

Le 12 novembre marque un point culminant. C’est la première journée qui articule une revendication qui a pris forme dans les manifestations : Assemblée constituante. La grève générale du 12 novembre a été la plus importante et la plus massive depuis plus de quatre décennies. Les secteurs organisés et les nombreux secteurs qui ont rejoint la vie politique ces derniers jours en faisaient partie. Il est vrai que les seconds ne suivent ni n’obéissent aux premiers, mais les secteurs organisés ont réussi à articuler dans une revendication des idées ou propositions dispersées. Plus de 10 % de la population du pays ont participé de diverses manières à la journée du 12 novembre, que le gouvernement a qualifiée de « la plus violente de toutes ».

Un accord dont personne ne voulait

Si le 18 octobre a eu le mérite de mettre fin à l’agenda programmatique du gouvernement, le 12 novembre a laissé peu de place au doute. Soit l’Assemblée constituante (ou tout changement constitutionnel) sera imposée par eux, selon leurs conditions, soit elle le sera par le peuple, sans eux. Le 15 novembre le gouvernement et les partis de l’opposition ont signé un « Accord pour la paix et la nouvelle Constitution » ouvrant la voie à la fin de la Constitution de Pinochet… selon leurs modalités.

La première de ces modalités vise à protéger le gouvernement, selon une logique exprimée avec éloquence par Alejandro Guillier, sénateur et ancien candidat présidentiel de l’ex-coalition entre les partis socialiste, communiste, radical et chrétien-démocrate : « Si le président tombe, le Congrès tombe. Alors, nous rentrerons tous chez nous. La crise de légitimité nous atteint aussi ».

Imitant les « grands pactes » de la transition, ils se sont tous engagés à signer l’accord – une formule dangereuse pour la nouvelle situation. Pour ces élites, on était le 15 novembre, alors que pour le reste des Chilien·es on était le 46 octobre. Et dans la logique de ce calendrier, la transition était déjà enterrée.

Malgré les efforts des signataires pour présenter cet accord comme une victoire pour tous, il a été impossible de dissimuler le fait que le Chili est confronté à un accord dont personne ne veut.

La droite n’en veut pas, ayant déjà annoncé majoritairement qu’elle fera campagne pour un « non » lors du premier référendum, divisant ainsi le bloc gouvernemental. En effet, parmi les trois partis du bloc, deux – Evopoli et Renovación Nacional (dont Piñera est issu) – sont divisés jusqu’à présent et le troisième, Unión Demócrata Independiente, a annoncé son vote contre. À leurs côtés, le Parti républicain, d’extrême droite fasciste, a déjà commencé sa campagne de communication pour le « non ».

Le Frente Amplio ne le voulait pas non plus. Sur les neuf organisations faisant partie de ce bloc, trois ont signé l’accord. Deux semaines plus tard, la « loi contre les saccages » a été adoptée avec le soutien des élu·es du FA. C’est une loi qui vise à punir de peines d’emprisonnement toute forme de manifestation et de protestation. Ces deux actes ont provoqué le départ du Front des cinq organisations fondatrices. Les quatre partis restants – Revolución Democrática, Comunes, Partido Liberal y Convergencia Social – s’opposent à plusieurs termes de l’accord signé. De plus, l’un d’eux a été complètement déstructuré par des démissions massives à tous les niveaux, depuis la base jusqu’au sommet. Dans les faits, ces quatre partis se sont incorporés à l’aile sociale-libérale de l’administration existante. Cela met un terme au Frente Amplio en tant que projet d’une force alternative à l’alternance institutionnelle. Il faut faire confiance au système de manière inconditionnelle pour lier son sort à ses administrateurs au plus mauvais moment. Désormais, nous verrons les forces de Frente Amplio jouer le triste rôle d’une face gauche des partis socialiste, radical et chrétien-démocrate. Nous les verrons aussi se lamenter et clamer leur déception amère à chaque fois que la démocratie chrétienne rompra ses engagements envers eux au profit de la droite. Tous ces partis voteront pour une nouvelle Constitution et passeront par le processus constitutionnel. Ils vont essayer, certains plus, d’autres moins, de donner une traduction institutionnelle « dans la mesure du possible » aux exigences politiques que le peuple défendra dans le processus. Ce sera une traduction mesquine, construite sur la base de la jonglerie nécessaire pour maintenir le nouvel équilibre bipolaire. Et, surtout, pour préserver le système politique et économique, dont ils font partie de manière congénitale et dont les profits leur permettent de survivre.

Synthèse

Enfin, et c’est le plus important, il était impossible de dissimuler que l’accord était loin de répondre aux attentes de la population. Il a été rejeté par les secteurs organisés de la classe ouvrière et bien que, selon les sondages, l’Accord ait été bien vu par la majorité de la population, les masses organisées et non organisées ont continué à se mobiliser. Ce mélange de rejet, d’évaluation positive et de mobilisation n’est pas surprenant.

À notre avis, il s’agit d’un accord par lequel les partis ont protégé Piñera, dont le soutien ne dépasse pas 10 % et dont la démission a été une revendication transversale de la « rue ». Le processus constituant a été conçu de manière à ce que Piñera arrive au terme de son mandat et que la nouvelle Constitution éventuelle porte sa signature. C’est une façon de garantir son impunité dans le domaine de sa responsabilité politique pour les violations des droits humains.

Dans les faits, le jour même de la signature de l’accord, un manifestant a été tué par la police lors d’une marche dans le centre-ville de Santiago. Au moment de la signature, le nombre de morts s’élevait à plus de 25, le nombre de blessés et de mutilés des yeux à plus de 300, et le nombre de prisonniers politiques à plus de 2 000. Les organismes internationaux font état d’une violation systématique des droits humains et la violence étatique ne cesse d’augmenter. Quel type de processus constitutionnel favorable aux citoyens pourrait résulter d’un tel contexte ?

C’est bien un accord signé entre quatre murs par des partis contestés par la révolte. Et il est conditionné par ces partis. Cependant, c’est la mobilisation, qui a commencé contre l’augmentation des prix du transport, qui a rendu possible une modification de la Constitution de Pinochet, en trois semaines. Si une large partie de la population perçoit cela comme une avancée, c’est parce que cet accord tient compte de la force du soulèvement, c’est-à-dire de leurs propres forces, même s’il vise à les soumettre. Car ils ont été écartés de la prise de la décision politique. Le scénario social est ainsi devenu un vif déploiement de puissances et d’impuissances s’affrontant à chaque pas.

Deux moments d’une même politique, deux moments d’une même contestation

Par le biais de cet « Accord pour la paix et la nouvelle Constitution » les partis de l’ordre ont convenu d’une politique à deux temps : répression-impunité et processus constituant. L’objectif est de désactiver le soulèvement social en combinant la police et les urnes, en se servant d’une clé participative plus large. Le résultat attendu est de garantir leur gouvernance dans l’immédiat et de présenter une Constitution élaborée démocratiquement, une qualité qui fait défaut à l’actuelle, cherchant ainsi à garantir leur future gouvernance.

Selon le calendrier convenu par les partis de l’ordre, un référendum doit avoir lieu le 26 avril 2020. La population se prononcera alors sur sa volonté ou non d’avoir une nouvelle Constitution et sur l’organe qui devrait la rédiger, en choisissant l’une des deux alternatives suivantes : soit une Convention constitutionnelle mixte (composée par 50 % de parlementaires actuels et par 50 % de conventionnels élus à cette fin) ou une Assemblée constitutionnelle élue entièrement au suffrage universel.

Il y a encore peu, il était plus ou moins prévisible que la majorité de la droite parierait sur un pourcentage respectable de « non » et sur une majorité d’élus, dans l’espoir de pouvoir ainsi torpiller le processus dans la phase d’élaboration ou de ratification de la nouvelle Constitution. À cette fin elle peut se servir du droit de veto de la minorité, établi par l’accord, grâce auquel un tiers des voix conventionnelles pourra tout bloquer lorsqu’il n’y aura pas d’accord sur une question. Selon ce plan, ils pourraient compter sur le vote de la plupart des partis sociaux-libéraux pour bloquer les questions les plus vitales pour la classe ouvrière. Le pari serait que la nouvelle Constitution finisse par être une sorte de monstre de Frankenstein, et que donc la population la rejetterait lors du référendum de ratification, auquel cas la Constitution de Pinochet – cette fois-ci légitimée, selon leur étrange compréhension – continuerait à s’appliquer. Bien que sa réalisation soit improbable, ce mauvais plan sert à un secteur dur, qui se perçoit comme « la droite authentique », à s’affirmer.

Synthèse

Ces derniers temps, ces prévisions ont été modifiées pour faire apparaître ce qui pourrait être une rupture de l’accord avant le référendum. La droite a accordé le processus constitutionnel en échange de l’obtention de la « paix sociale », mais les partis d’opposition ne peuvent pas offrir cette « paix » puisqu’ils ne contrôlent pas les masses engagées dans le soulèvement. Ils influencent seulement certains secteurs organisés, mais ceux-ci sont dépassés par l’ampleur des événements. Andres Allamand, une des figures les plus importantes de la droite chilienne, qui jusqu’à récemment s’était engagé à voter en faveur du changement de la Constitution, a déclaré le 8 janvier : « Le changement constitutionnel doit se faire par une voie démocratique, sûre et institutionnelle. Aujourd’hui, l’accord est dans l’incertitude, l’instabilité et nous fait repartir de zéro, jetant par-dessus bord tout ce que nous avons construit ». Il penche vers une position opposée et il faut s’attendre à ce que sa position imprègne d’autres secteurs de son parti, en particulier les sénateurs.

Considéré d’abord comme une bouée de sauvetage face à l’état d’urgence, cet accord apparaît aujourd’hui de moins en moins comme un événement prévisible et contrôlé, devenant plutôt une boîte de Pandore, qui loin de rester close, semble s’ouvrir à chaque pas. Cependant, s’en débarrasser n’est pas une option aussi facile pour la bourgeoisie. Elle doit encore, pour l’instant, soutenir ce gouvernement qui a deux années très difficiles devant lui.

Jusqu’à présent, les partis sociaux-libéraux, ainsi qu’un secteur minoritaire de la droite, restent attachés à l’accord et au « oui ». Ils s’efforceront de rédiger une nouvelle Constitution qui maintienne le cœur du modèle, tout en « corrigeant » le manque de légitimité dont souffre la Constitution actuelle.

Une série d’événements indique que le peuple n’abandonnera pas la rue et ne négligera pas le processus constituant. Il continuera à contester au cours de ces deux moments, dans le cadre de la même politique. Il le fera par tous les moyens à sa disposition et en créera de nouveaux, car il comprend que tout comme son action a fait passer un accord dont l’élaboration lui était étrangère, sa mobilisation lui permet également de renverser les termes d’un présent très instable et dans lequel rien de préétabli n’est définitif.

C’est cette dynamique qui a été vérifiée lors de la consultation non contraignante menée par 225 municipalités le 15 décembre dernier :

• Votation auto-convoquée des options préalablement délibérées par les assemblées territoriales, qui ont émergé en octobre ;

• Participation à la consultation institutionnelle, malgré ses limites, convoquée par l’Association chilienne des municipalités et qui visait à enregistrer la volonté majoritaire en faveur d’une nouvelle Constitution ;

• Soutien à la manifestation et protestation coordonnée par les assemblées territoriales dans les municipalités.

Tout cela a eu lieu au cours de la journée du 15 décembre, en même temps, avec le soutien des mêmes. Pas les uns d’un côté et les autres de l’autre.

Entre le 26 avril et le 25 octobre 2020, date à laquelle devraient être élus les membres de la Convention ou de l’Assemblée constituante, la possibilité d’un débat programmatique s’ouvre, et avec elle, un moment de politisation d’une ampleur historique, probablement la plus grande depuis la campagne électorale de Salvador Allende (1970) – la dernière fois que la classe ouvrière s’est mobilisée dans les élections pour un programme et pas seulement pour un candidat.

La politisation en cours transcende le débat constitutionnel. Sous un énoncé partagé – « la Constituante » – les classes expriment des contenus différents. Les débats du peuple sur le processus constituant portent sur la façon dont les gens veulent vivre. La nouvelle Constitution semble être comprise comme un conteneur dans lequel toutes les revendications sociales accumulées depuis des décennies auront leur place. Il n’est pas question de Parlement monocaméral ou bicaméral, ni des avantages et inconvénients des systèmes présidentiels ou semi-présidentiels, mais de la sécurité sociale, de la crise socio-environnementale, des droits sexuels et reproductifs, du droit à la santé, de l’éducation publique gratuite, de la nationalisation des ressources naturelles, du droit au logement, etc. Toutes ces urgences prennent des formes programmatiques dans les espaces de délibération populaire, mais aucune d’entre elles ne sera matériellement conquise par l’écriture d’une nouvelle carta magna.

Il est essentiel de donner une place centrale à ces débats en veillant à ne pas réduire les formes d’organisation qui sont apparues dans la révolte, ni de recentrer l’imagination et le désir apparus, aux seules institutions constitutionnelles. Il faut au contraire placer au centre du débat les conditions politiques et la force qui permettront de concrétiser les préfigurations que la classe ouvrière a découvertes en se rassemblant et en se basant sur son expérience. Cette clé constituante vitale doit être nourrie par des actions qui affirment la confiance des gens dans leurs propres capacités.

Subvertir l’accord

La bourgeoisie aspire, avec de moins en moins de confiance en soi, à encadrer le défi permanent par ce qu’elle dépeint comme une concession colossale : le processus constituant. La subordination du peuple à l’itinéraire et aux conditions de l’accord n’est pas exclue, pour la seule raison que rien n’est exclu pour le moment. Mais dans le domaine des probabilités, deux raisons majeures vont à l’encontre de cette aspiration de la bourgeoisie :

• La première et la plus importante, c’est que ce soulèvement n’est pas fondé sur la revendication de la Constituante, mais sur le fait que les conditions de vie sont insupportables. Aucune des raisons qui ont poussé les gens dans la rue n’a été atténuée, même de façon minime. Ces conditions restent intactes, pas une seule concession n’a été faite, l’intransigeance face à l’urgence a été totale et meurtrière.

• La seconde, c’est qu’au cours de ce long mois d’octobre, la classe ouvrière a commencé à se rencontrer et à connaître sa dimension collective, a expérimenté sa force, a placé des attentes en elle-même. Elle a décidé de se respecter et d’exiger le respect. La notion de dignité est une rupture avec la longue endurance silencieuse d’innombrables humiliations. Les générations se solidarisent, les jeunes veulent aider les vieux, les vieux sont désolés de ne pas avoir conquis un meilleur présent pour les jeunes. Tous disent : « Cette fois nous devons gagner », « Nous ne sommes pas isolé·es, nous pouvons compter les un·es sur les autres, nous ne nous ferons pas avoir ». Cette dimension de « l’esprit » collectif – avili par l’individualisme néolibéral, qui commence à se défaire aujourd’hui – est porteuse d’un nouveau sens. Cela fait partie de cette vision de la Constituante qui esquive les voies tracées et qui avance.

C’est un élément clé pour nourrir et affirmer la confiance que les gens ont placée dans leur propre force. À cet égard, certaines tâches sont centrales :

1. Constituer une « ligne de front » contre le terrorisme d’État et l’impunité. La liberté des prisonniers politiques, la création d’une commission indépendante et permanente de Vérité et Justice qui puisse déterminer les responsabilités politiques des crimes perpétrés contre ceux qui luttent, la démission de Sebastián Piñera, qu’ils cessent de nous tuer, de nous violer, de nous mutiler et de nous emprisonner, sont des conditions indispensables pour élargir le chemin que le soulèvement a ouvert.

2. La tâche consistant à à mieux organiser et coordonner l’autodéfense, comprise comme devant confiner les forces répressives dans des périmètres plus sûrs, éloignés des manifestants, est inséparable de ce qui précède. Si la « ligne de front » des manifestations a fait preuve d’un courage impressionnant, le confinement est souvent situé dans le même espace où les mobilisations ont lieu. En élargissant le périmètre interdit aux forces répressives, ne serait-ce qu’un peu, les coûts humains élevés et irréparables pourront être évités. Ce type de mesures, qui nécessitent des degrés modestes de coordination, ont été difficiles à cause du manque d’expérience et du manque de centralité que de nombreux secteurs organisés accordent au problème. D’autre part, la tendance à centraliser les points de convocation a permis aux forces répressives de concentrer leurs actions, contrairement aux premiers jours du soulèvement, où la simultanéité de centaines de points de protestation dépassait la capacité de couverture de la police.

3. Encourager délibérément le flux de l’imagination populaire dans les débats constitutionnels. Depuis la signature de l’accord, une armée d’intellectuels, d’universitaires et de professionnels se sont sentis en droit de prendre la parole dans les espaces de discussion de base, en imposant au nom de leurs « vérités autorisées » une limitation aux contenus déployés lors des précédentes discussions sur la Constitution. Il ne peut pas y avoir d’attitude plus servile aux limites imposées par l’accord. Si ce genre de personnes cherchent à aider à partir de leur profession, leur tâche est d’affirmer et non d’affaiblir la confiance de ceux qui commencent à s’exprimer et à se politiser, elle est de soutenir en traduisant, en présentant comme « possibles » les choix « impossibles » qui émergent de ces voix. Et non de les remplacer, ni les limiter ou les désavouer.

4. Affaiblir la confiance de la bourgeoisie en affirmant le sens général de la contestation. La révolte a fait naître ce sens général, mais la fragmentation de la classe ouvrière, et surtout la conscience syndicale des secteurs les mieux organisés, permet une approche corporatiste, ce qui élargit le champ de manœuvre de la bourgeoisie. C’est le problème le plus difficile à surmonter, car les organisations qui affirment le plus leur caractère corporatiste pensent qu’elles sont porteuses de l’universel, de même que leurs revendications, rendant extrêmement difficiles les articulations au sein du monde social, qui est diversifié et très large. Le contenu politique général que les partis devraient incarner ne parvient pas à être formulé par une classe ouvrière qui lutte, mais qui n’a pas ses propres partis.

Les chemins de l’unité

Ce moment politique a entraîné des reconfigurations et des réarrangements au sein des classes sociales. Les partis politiques, les associations d’entreprises et la quasi-totalité du tissu social impliqué dans la vie politique sont également en cours de réalignement. Les formations politiques existantes se modifient, connaissent des tensions, se disloquent. De nouvelles, qui défient les anciennes, apparaissent et se regroupent. Cela va de l’extrême droite aux groupes de la gauche, mais c’est aussi le cas d’une nouvelle capillarité sociale de la classe ouvrière qui émerge, en exprimant ce qui est nouveau et en réinventant l’ancien.

Les clés de ces reconfigurations indiquent une polarisation croissante de la société, en lien avec la légitimité du processus constituant. Des secteurs de la bourgeoisie commencent à émettre la thèse que ce processus a été imposé par une minorité de manifestants violents qui ont détourné la démocratie. Des secteurs de la classe ouvrière soutiennent que le processus constituant est détourné par les conditions imposées par une minorité propriétaire du pays. Ces lectures deviendront de plus en plus aiguës et entreront en conflit ouvert et de grande ampleur.

Synthèse

Dans ce scénario, la gauche anticapitaliste se voit confier certaines tâches fondamentales :

1. Programme. Clarifier que le contenu de cet affrontement relève de la dénonciation de la bourgeoisie, de son impossibilité d’offrir un cadre démocratique large pour la participation politique du peuple, en dénonçant ses crimes qu’ils soient protégés par la loi ou pas. Défendre un programme transversal qui sédimente de façon unitaire et concrète les contenus féministes, écosocialistes et résolument anticapitalistes qui sont déjà en germe et sont plus avancés que lors des périodes précédentes. Il est nécessaire que ce programme, tout en projetant un horizon, contienne des éléments d’amélioration immédiate de la situation de la classe ouvrière.

2. Alliances. Dans le déroulement de ce conflit, les puissants peuvent compter sur la presse, les forces répressives, les institutions gouvernementales ainsi que leurs corporations et leurs partis. Le peuple est plus nombreux ; aujourd’hui il a confiance en lui-même, il conteste sa situation actuelle d’opprimé et est de plus en plus fort, mais il n’a pas de grandes organisations ou de grands partis et ceux qui existent sont plus ou moins dispersés. Pour conquérir les revendications immédiates et une assemblée constituante populaire, démocratique, plurinationale, féministe, souveraine et libre, de larges alliances entre les secteurs organisés seront nécessaires, des alliances dont la tâche est de coordonner les efforts afin que de larges et dynamiques secteurs du peuple s’approprient, promeuvent et approfondissent le contenu d’un programme de ce type.

3. Ce cycle, qui en est encore à ses débuts, a montré que les instruments politiques existants ont été incapables d’établir un lien avec la puissance de la classe ouvrière mobilisée, ce qui constitue une tâche stratégique. Cela soulève la question de savoir quel type d’organisation il faut construire pour ce nouveau cycle politique. Il y a eu des ruptures importantes dans la gauche, comme celle du Frente Amplio. Il est inutile de les expliquer en termes de personnalités ou de logiques d’appareil, bien que cela ait sans aucun doute une influence. Les organisations à gauche du Frente Amplio sont également divisées et souvent très marginales. En ce sens, il convient de se demander comment elles saisissent la situation et maintiennent leur vitalité dans l’activité de la classe ouvrière. Ces problématiques doivent être délibérément mises sur la table pour ouvrir les débats sur les thèses stratégiques à la lumière des alliances et des actions coordonnées, pour analyser la nature de ce moment politique, les tâches qui nous attendent, les possibilités de radicalisation de la dynamique actuelle et les voies qui peuvent nous guider face aux scénarios donnés et possibles. Une première tâche consiste à élaborer ces thèses, puis à les mettre en délibération et en discussion entre les expressions politiques de la gauche et aussi dans chaque quartier, dans chaque organisation sociale, dans chaque lieu où les gens se battent. Les voies de l’unité qui ne placent pas la discussion des orientations stratégiques au centre du débat seront vouées à errer dans le tacticisme sans perspective ni radicalité historique. Aujourd’hui, alors que l’histoire est devant nous, il est impossible d’éviter ce débat.

* Karina Nohales et Javier Zúñiga sont militants anticapitalistes chiliens. Cet article a été d’abord publié par la revue Viento Sur n° 168 (traduit de l’espagnol par JM).

Notes

1. Il est vrai qu’après le tremblement de terre de 2010 les militaires ont occupé la rue. Mais cela n’a rien de commun avec ce qui s’est passé après le 18 octobre 2019.