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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale

 

N° 670-671 janvier-février 2020

DANIEL BENSAÏD

Daniel Bensaïd, du léninisme pressé à la lente impatience (1/2)

Cf. aussi : [Daniel Bensaïd] [Marxisme]

Josep Maria Antentas*

&copy Маша Курзина

© Маша Курзина

« Une organisation révolutionnaire n’est viable que si elle dispose d’une boussole sur les questions fondamentales. Le jour où elle limiterait sa fonction à l’efficacité immédiate, à la tactique des luttes et à la gestion des contradictions au jour le jour, elle serait condamnée à l’émiettement. » D. Bensaïd (1).

« Peut-être la construction d’une organisation révolutionnaire est-elle aussi nécessaire qu’impossible, comme l’amour absolu chez Marguerite Duras. Cela n’a jamais empêché personne de tomber amoureux. » D. Bensaïd (2).

Né à Toulouse en 1946, Daniel Bensaïd a été l’un des fondateurs de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) française en 1966 et de la Ligue communiste (LC) en 1969 – rebaptisée Ligue communiste révolutionnaire (LCR) après sa dissolution en 1973. Animateur de Mai 68 dès le Mouvement du 22 mars, il est resté fidèle à son engagement révolutionnaire jusqu’à la fin de sa vie, contrairement à tant d’autres figures célèbres de sa génération devenues des rebelles repentis. De ce point de vue nous pouvons le considérer, en reprenant les termes de Gilbert Achcar (3), comme un « intellectuel symbolique » qui mieux que quiconque a personnifié de façon exemplaire le Mai 68 français, même s’il a toujours récusé l’étiquette de soixante-huitard qu’ont précisément adoptée ceux qui n’ont pas tardé à réduire cet événement à guère plus qu’un divertissement auto-justificatif de la jeunesse.

Je me propose d’analyser dans ce texte, sous une forme synthétique, l’itinéraire politique de Bensaïd et l’évolution de sa pensée stratégique, largement inséparables de celles de sa propre tradition politique (4). Concrètement je m’attacherai d’abord à sa singularité en tant que militant révolutionnaire et intellectuel, pour analyser ensuite son évolution politico-stratégique en trois grandes étapes : Mai 68 et ses lendemains, la période de reflux des années 1980 et la recherche d’une nouvelle ouverture après la chute du mur de Berlin. J’examinerai de façon plus détaillée cette dernière étape, dans la mesure où c’est celle qui correspond à la période postérieure à Stratégie et parti (5) et qui coïncide avec les années de plus grande production intellectuelle de Bensaïd. Je m’attacherai alors en particulier à analyser ses écrits sur l’horizon révolutionnaire et le communisme, ses controverses sur les théories qui prônent de changer le monde sans prendre le pouvoir, et ses réflexions sur le type de parti qu’il est nécessaire de construire.

Agir et penser comme collectif

Dirigeant de la LCR jusqu’au début des années 1990, il a joué un rôle clé dans le développement de l’une des formations emblématiques de la gauche révolutionnaire européenne. Militant internationaliste, il a dirigé la Quatrième Internationale pendant une longue période et consacré une grande partie de son activité politique au travail internationaliste, en jouant un rôle clé dans sa construction dans différents pays, à commencer par l’État espagnol, le Mexique ou le Brésil (6). Il n’en écrivait pas moins dans son autobiographie : « Diriger m’inspire une sainte répulsion : je préfère faire que faire faire. Cela pourrait passer pour une vertu égalitaire. Ce peut être, aussi bien, le signe d’une incapacité désorganisatrice à déléguer et à faire confiance » (7).

En Daniel Bensaïd convergeaient un homme d’action (il a été pendant des années responsable du service d’ordre de son organisation !), un dirigeant politique international et un intellectuel de premier plan. Une combinaison de qualités qui en font quelqu’un d’exceptionnel dans le panorama de la gauche internationale et une de ses figures hautement singulières. Son engagement durant des décennies dans les rangs de la LCR puis au Nouveau parti anticapitaliste (NPA), qu’il a contribué à impulser, se distingue comme un fait assez singulier dans le panorama intellectuel de la gauche européenne où engagement politico-organisationnel et travail de réflexion intellectuelle ont tendu à se dissocier.

C’est sans doute pour cela que le travail intellectuel de Bensaïd a revêtu une forte dimension collective, inséparable des débats politiques, des séminaires de formation et des réunions militantes : « Dans l’action collective, on se rend compte que les idées sont le fruit d’échanges et qu’on ne pense jamais tout seul (comme la médiatisation pousse à le faire croire). Tout le monde pense. Les intellectuels sont peut-être privilégiés pour ce qui est de mettre des idées en forme mais, et c’est un autre élément de satisfaction, le militantisme est un garde-fou, un anticorps contre les tentations spéculatives du travail intellectuel. » (8)

Le militantisme collectif représentait ainsi, pour lui, un triple principe simultané de réalité, de modestie et de responsabilité : cela exige de soumettre les idées à l’épreuve de la pratique et de réfléchir à partir de la pratique même, de penser au sein d’une communauté d’égaux et de s’obliger à rendre des comptes sur ses propres prises de position et leurs conséquences (9).

De ce point de vue il incarnait une version de l’intellectuel distincte de celle du « sage » qui intervient sans équivoque dans la vie publique en faveur de la justice et de l’égalité, en qualité d’expert ou d’autorité morale, mais du haut d’une certaine tour d’ivoire intellectuelle et sans engagement organisationnel concret. Un modèle d’intellectuel très spécifique à la tradition française, depuis l’affaire Dreyfus tout au moins, dont les principales figures sont Jean-Paul Sartre (10) dans l’après-guerre ou Pierre Bourdieu dans les années 1990. Même s’il connut une certaine notoriété médiatique à la fin de sa vie, Bensaïd n’a jamais été un intellectuel médiatisé et, sans aucun doute, son lien organique avec la gauche révolutionnaire l’explique en grande partie.

Il ne s’est jamais reconnu dans l’étiquette de philosophe (« professeur de philosophie » corrigeait-il) ni dans la notion d’« intellectuel engagé ». D’abord parce que ce concept peut conduire à considérer l’engagement militant comme un pur produit de la raison et de sa propre activité intellectuelle, alors qu’en réalité il relève aussi des passions et des émotions. Ensuite parce que cela présuppose un statut particulier pour « l’intellectuel » (« personne ne parlerait d’“ouvrier engagé”, de “paysan engagé”, d’infirmière ou d’instituteur engagés ») tout comme une suspicion envers l’intellectuel qui s’engage justement en dérogeant à « la sacro-sainte “neutralité axiologique” » et en se situant « à cheval entre théorie et pratique, entre vérité et opinion ». Mieux vaut alors parler d’« engagé intellectuel » (11), disait-il, car l’ordre des mots a de l’importance.

Une vision de soi aux antipodes de l’intellectuel auto-complaisant, superficiel et docile avec le pouvoir qu’ont incarné en France durant des décennies les nouveaux philosophes avec à leur tête André Glucksmann, Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy, dont la médiatisation a été directement proportionnelle à l’inconsistance et au caractère inoffensif de leurs idées. C’est à ce dernier que Bensaïd a d’ailleurs consacré un bref opuscule, Un nouveau théologien (12), pour relever les impostures intellectuelles propres à un « théologien inorganique d’une gauche recentrée » et ses renoncements politiques au service d’une « gauche en faillite » (13).

Théorie et pratique ont chez Bensaïd une interdépendance réciproque et ne sont pas deux chemins qui progressent sur des trajectoires parallèles ou divergentes. Cela ne veut pas dire qu’elles sont en fusion complète ni qu’elles seraient dépourvues d’autonomie relative, mais qu’elles doivent être pensées comme des champs spécifiques interconnectés de façon non mécanique et contradictoire (d’une forme plus ou moins analogue à la façon dont il faut concevoir le rapport entre le social et le politique, un thème, il est vrai, très propre à la réflexion bensaïdienne).

Théorie et pratique ont leurs propres logiques. En usant de la même terminologie que Bensaïd, on pourrait dire qu’elles ont leur propre temporalité. Une temporalité discordante et désynchronisée. Le temps de l’action et celui de la pensée réfléchie ne sont pas analogues. Militant et intellectuel ne sont pas identiques et, quand quelqu’un incarne les deux simultanément, c’est souvent dans un rapport de tension créative entre ces deux pôles. Mais la question de fond est que la théorie et la pratique sont toutes deux riches et fructueuses quand elles se présentent dans une interconnexion mutuelle.

Même si ces deux dimensions de son existence, celle du militant et celle du théoricien, ont été constamment présentes des années 1960 jusqu’à sa mort, cela s’est fait de façon inégale et déséquilibrée. De ce point de vue, l’itinéraire de Bensaïd peut être divisé en deux : une première étape partant du début de son engagement politique jusqu’à la fin des années 1980 où le militant a pris le dessus sur le théoricien, et une seconde, durant les deux dernières décennies de sa vie où ce rapport s’est inversé.

Entre les années 1960 et 1988, Bensaïd a publié cinq livres : Mai 68, une répétition générale (avec Henri Weber, 1968), Portugal, une révolution en marche (avec Charles-André Udry et Michael Löwy écrivant sous le pseudonyme « Carlos Rossi », 1975), la Révolution et le Pouvoir (1976), l’Anti-Rocard ou les haillons de l’utopie (1980), et Mai 68 : rebelles et repentis (avec Alain Krivine, 1988). Il a également écrit divers longs articles et des notes internes de débat dans la LCR (je me référerai aux plus importants dans le cours de cet article) ainsi qu’un certain nombre de brochures, à mi-chemin entre articles et petits livres, dont beaucoup sont le fruit de ses cours de formation dans la LCR ou à l’Institut international de recherche et de formation (IIRF) à Amsterdam : le Deuxième Souffle – Problèmes du mouvement étudiant (avec Camille Scalabrino, 1969), les Années de formation de la IVie Internationale 1933-1938 (1986) et et parti (1987).

Il a aussi dirigé la rédaction des manifestes programmatiques de la LCR, Ce que veut la Ligue communiste (1972), Oui, le socialisme ! (1978), et À la gauche du possible (1991). Toute sa production écrite de cette période est directement liée aux problèmes de l’action politique, mêlant des questions concrètes de conjoncture avec des réflexions théoriques et stratégiques de fond. En termes de profondeur et d’ambition théorique, la Révolution et le Pouvoir (1976) constitue sans aucun doute son œuvre la plus remarquable de cette période.

À la fin des années 1980, il a commencé à consacrer davantage de temps à la production théorique et intellectuelle, en rédigeant une sorte de trilogie sur la mémoire et l’histoire avec Moi, la Révolution (1989), un essai sur le bicentenaire de la Révolution française, Walter Benjamin, sentinelle messianique (1990), une réflexion sur et à propos du marrane (14), et Jeanne de guerre lasse (1991) dédié à la figure de Jeanne d’Arc (15).

Rédigée dans une ambiance crépusculaire (pour reprendre un terme dont il usait fréquemment) et de défaite, cette série de livres coïncidera avec le début, en avril 1990, de sa longue maladie et, avec elle, de son retrait graduel des responsabilités quotidiennes de direction politique qu’il avait assumées jusqu’alors. Sans jamais abandonner le militantisme, et toujours très proche des équipes de direction de la LCR et de la Quatrième Internationale, Bensaïd a consacré l’essentiel de son énergie à l’écriture.

À la trilogie mentionnée ci-dessus succédera une œuvre intellectuelle prolifique qui atteindra une quarantaine de livres, dont les derniers furent Marx, mode d’emploi (2010), une introduction à la pensée de Marx à l’adresse des nouvelles générations militantes apparues dans le cadre de la crise capitaliste ouverte en 2008, et le Spectacle, stade ultime du fétichisme de la marchandise (2011), ouvrage posthume et incomplet consacré à l’analyse d’auteurs comme Marcuse, Debord, Lefebvre ou Baudrillard et aux transformations de la politique contemporaine.

Pour autant, même si sa production écrite systématique n’a éclos qu’à la fin des années 1980, Bensaïd a commencé à consacrer dès le début de cette décennie un effort croissant à l’étude et à la réflexion intellectuelle, en jetant les bases de son déploiement ultérieur. Il s’agissait, dans une conjoncture de recul de la gauche, de reprendre l’étude des fondements de l’engagement révolutionnaire, de « fouiller à nouveau les raisons d’une passion, pour en mieux ranimer la flamme » (16). Les grands espoirs nés de 1968 avaient pris fin et les renoncements intellectuels et politiques de nombreux soixante-huitards repentis faisaient l’actualité. La volonté de ne pas se laisser entraîner par ce courant et de rester fidèle à l’engagement révolutionnaire devait aller de pair avec un effort de reconstruction intellectuelle d’une pensée politique et stratégique d’ensemble : « Notre univers de pensée ne s’est pas écroulé. Il fut néanmoins mis à rude épreuve. La crise était triple : crise théorique du marxisme, crise stratégique du projet révolutionnaire, et crise sociale du sujet de l’émancipation universelle. » (17)

Bensaïd engage alors une tâche de reconstruction théorique qui prendra plusieurs chemins dans son œuvre, comme lui-même le souligne, pour finir par s’entrecroiser : « celui d’un inventaire de l’héritage et de sa pluralité ; celui de la piste marrane et de la raison messianique ; celui, enfin, d’un Marx libéré des carcans doctrinaires » (18). S’élabore ainsi une œuvre théorique singulière imprégnée d’influences diverses, pas toujours compatibles en apparence, caractéristique d’un « communisme hérétique », pour reprendre les termes de Michael Löwy (19). S’y combinent, sans vraie contradiction, des classiques du marxisme tels Marx, Engels, Lénine, Trotski ou le Che avec Walter Benjamin, Auguste Blanqui, Charles Péguy, et l’intérêt porté aux hérésies religieuses, le marranisme et des figures comme celle de Jeanne d’Arc.

À l’occasion d’une rétrospective, lors de la soutenance tardive en 2001 de son habilitation à diriger des recherches (HDR), il constate que, sans nier les changements ni les discontinuités, les questions qu’il s’était posées dans sa jeunesse sur les rapports entre histoire et structure, historicité et événement, équilibre et crises, classe et parti, le social et le politique ne l’ont jamais quitté. Ainsi, nombre des interrogations récurrentes de sa jeunesse l’ont « ramené, par mille détours, aux mêmes points de bifurcations » (20).

Au final s’est construite une œuvre au style très personnel, riche en métaphores et formulations lyriques, écrite avec un sentiment d’urgence personnelle telle une course contre le temps qu’il savait perdue d’avance. Défaite politique et maladie personnelle, d’un côté, ténacité et volonté de résistance politico-vitale, de l’autre. Tel est le background dans lequel se développe son œuvre. Ses livres traversent en diagonale et à toute vitesse une série de thèmes omniprésents dont le développement parcourt une spirale expansive sans pour autant être jamais explorés en profondeur.

C’est là que résident l’intérêt et le point faible de l’œuvre de Bensaïd, aussi peu systématique que stimulante. Bensaïd ouvre des pistes mais ne s’y engage pas vraiment, lançant des idées qui demandent à être étudiées plus posément, concluant parfois le débat de façon précipitée sans s’y être impliqué suffisamment. Dans les pages de ses livres prend vie une galaxie de concepts et d’auteurs qui configurent un paysage riche de moments éblouissants mais que la plume rapide et littéraire de l’auteur renonce à dessiner avec davantage de précision (21).

« L’histoire nous mord la nuque »

Exclus de l’Union des étudiants communistes (UEC) en 1966, les animateurs de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) ont connu leur première grande mise à l’épreuve historique avec les événements de Mai 68 qui ont marqué politiquement et stratégiquement toute son équipe de direction. La lecture faite de Mai 68 mettait en avant l’absence d’une organisation qui aurait pu se saisir de cette opportunité, ce qui impliquait simultanément de défier la politique de passivité du Parti communiste français (PCF) et de se lancer dans la construction d’un véritable parti révolutionnaire. Mai 68 ? « Répétition générale » répondaient sans complexes Bensaïd et ses camarades par analogie avec 1905 (22).

Cette lecture de la situation a rapidement révélé ses limites, dans la mesure où la question du pouvoir ne s’est pas posée à nouveau sous la forme d’une réplique de Mai 68 (23). À la recherche des possibilités ouvertes après Mai, et avec la ferme volonté de ne pas laisser échapper une autre opportunité, l’équipe dirigeante de la JCR, et de la LC – puis de la LCR – à partir de 1969, a été imprégnée d’un « militantisme porté par l’idée d’urgence et d’imminence révolutionnaire, impatient et pressé » (24). « Sous la pression d’une urgence en partie imaginaire » (25) l’étape post-68 a été celle d’un « léninisme pressé », pour reprendre une formule de Régis Debray (26) que Bensaïd fait sienne. Dans un débat interne de la LC, Bensaïd résumait ce sentiment de la période en affirmant « l’histoire nous mord la nuque ». Il aurait mieux valu dire « mordillait », comme il devait l’écrire avec une certaine ironie dans ses mémoires (27).

Politiquement cela s’est traduit par un volontarisme gauchiste d’inspiration guévariste et un léninisme subjectiviste empruntant à Lukács. Sur le plan théorique, la pensée du jeune Bensaïd s’exprime dans son mémoire de maîtrise de 1968, autour de la notion de crise révolutionnaire chez Lénine, dont plusieurs idées se reflètent dans un article coécrit avec Sami Naïr à l’automne de la même année (28). Cet article était, comme l’a écrit Bensaïd quarante ans plus tard dans une introduction à sa réédition, une sorte d’arrière-plan théorique aux débats fondateurs de la Ligue dont le premier congrès allait se tenir en avril 1969 (29).

Se démarquant aussi bien de la passivité structuraliste que du spontanéisme, Bensaïd optait pour un volontarisme léniniste sous l’influence d’une certaine lecture de Lukács (30). Le schéma théorique bensaïdien se basait sur une dialectique négative du sujet dans laquelle s’opposent un sujet théorique abstrait (le prolétariat virtuel) et un sujet pratique (une avant-garde représentant le prolétariat « pour soi »). La notion de crise révolutionnaire, définie selon le schéma léniniste classique, était le moment où le prolétariat pouvait remplir sa mission historique, et « permettait ainsi de réconcilier, dans une sorte d’épiphanie historique, le sujet pratique avec son fantôme historique » (31).

Dans cette analyse, le parti se voit conférer un rôle mystique, en tant que variable décisive pour le passage du prolétariat d’un simple sujet théorique à un acteur révolutionnaire. Il s’agissait alors, face au structuralisme pétrifié, de valoriser le rôle du sujet : « contre les structures ventriloques, tout sur le sujet ! ». Mais le sujet, sous l’influence du subjectivisme lukácsien et du volontarisme guévariste, plus que la classe, était dans cette formulation le parti lui-même, transformé en cristallisation de la conscience de la classe pour soi.

La conséquence en était une « substitution du parti à la classe [qui] a une implication politique que l’on peut qualifier de gauchiste. L’affrontement entre les classes fondamentales tend en effet à se réduire à un affrontement entre le Parti et l’État. » (32). Il s’agissait d’une vision qui, par exemple, comme Bensaïd lui-même l’a relevé ultérieurement, contrastait avec les positions d’Ernest Mandel à l’époque, qui mettait davantage l’accent sur le développement inégal de la conscience et sur des revendications transitoires (33).

Bensaïd modifiera nombre de ses points de vue, mais la réflexion sur la notion même de « crise révolutionnaire » gardera une place centrale et décisive dans sa pensée et toute son œuvre ultérieure (34). Même conçue sous un prisme différent, l’idée que la crise doit être analysée en termes de stratégie perdurera comme une variable centrale dans sa compréhension de la politique. La pensée politique bensaïdienne et celle de la LCR sont restées marquées par l’expérience de Mai 68 : la puissance disruptive de l’événement, la nécessité de lui rester fidèle, l’occasion perdue par l’absence d’une organisation politique dotée d’une orientation révolutionnaire au cœur de la crise, et la nécessité de s’organiser pour être prêt quand se présenterait une nouvelle opportunité.

Cela a configuré chez Bensaïd une pensée éminemment stratégique, centrée sur l’idée de « penser la crise » (35) à la lumière de l’expérience fondatrice de Mai 68, même si le caractère internationaliste de son engagement politique lui a permis de développer une pensée stratégique à un niveau plus global, à partir de la connaissance réelle de l’histoire internationale du mouvement ouvrier et des autres réalités politiques contemporaines, notamment l’Amérique latine (Chili et Argentine en particulier) et d’autres pays européens (le Portugal et l’État espagnol, Bensaïd ayant une relation étroite avec la LCR espagnole).

La conséquence positive de l’impact de Mai 68 sur la politique de la LCR et de Bensaïd est que cela a situé au cœur de leur réflexion l’idée même de révolution et celle de rupture. Il n’y renoncera jamais. La conséquence négative en est que la discussion stratégique sur le moment décisif ne s’est pas accompagnée, dans la même mesure, d’une réflexion équivalente sur les processus de formation de la conscience de classe, la légitimité du pouvoir, et les tâches politiques pertinentes à long terme. Le tournant qui fera suite à l’ultra-gauchisme de cette période corrigera en partie cette question, une correction amplifiée encore dans son étape de maturité intellectuelle, sans qu’il en tire toutefois, comme je l’analyserai plus loin, toutes les conséquences stratégiques possibles.

Un aspect qu’il est important de souligner rétrospectivement, pour évaluer avec justesse sa politique dans cette période gauchiste, est que la réification relative du parti et la centralité absolue de sa construction, comme clé de voûte de la stratégie révolutionnaire, se sont toujours accompagnées d’une authentique culture démocratique, sans aucun doute un signe distinctif de la tradition politique de Bensaïd. Les dirigeants et dirigeantes de la Ligue, rappelle-t-il, ont toujours été caractérisés par une « culture égalitaire et une défiance tenace envers les effets de hiérarchie et de commandement », dans une sorte de « léninisme libertaire » (36).

C’est ce qui a sans doute évité une vision erronée de beaucoup des polémiques fébriles et hâtives de l’époque et a, surtout, empêché toute dégénérescence interne, en termes de conception organisationnelle, de discipline, et de relations personnelles, dans le cadre du léninisme pressé et volontariste de la période. Une question décisive à l’heure de faire le bilan.

La dissolution de la LC par le gouvernement français en 1973, suite à l’action visant le meeting du groupe fasciste Ordre nouveau, a marqué un point d’inflexion et a été l’occasion de réfléchir à un début de réorientation. Victime d’un excès de passion volontariste et subjectiviste, nécessaire peut-être dans une certaine mesure pour susciter l’hyper-militantisme de la période, la LC n’a cependant jamais franchi de seuil fatidique, contrairement à d’autres organisations et courants de l’époque qui se sont engagés dans la voie de la lutte armée ou celle d’un isolement irréversible. Les raisons en résident dans son ancrage dans la tradition historique du mouvement ouvrier, son ouverture et sa connaissance directe de la réalité latino-américaine, acquises du fait de son appartenance à la Quatrième Internationale.

À partir de 1974, la fondation de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) a été l’occasion d’une réorientation stratégique qui a rompu avec le volontarisme de la période précédente au bénéfice d’une politique centrée sur le « front unique », l’implantation dans la société, et l’objectif d’attirer celles et ceux qui étaient caractérisés comme une « avant-garde large », c’est-à-dire les couches de travailleur·es et d’étudiant·es politisés et radicalisés qu’il fallait disputer aux organisations politiques réformistes traditionnelles (37).

Cette réorientation s’est développée dans le cadre de l’opposition au « programme commun » qu’ont adopté le PS et le PCF en 1972 pour offrir une perspective politico-électorale alternative à la droite gaulliste. À l’occasion du congrès de l’organisation italienne Lotta Continua en 1975, Bensaïd, analysant la politique menée par cette organisation, relevait ses efforts pour développer une « ligne de masse » tout en soulignant ses limites stratégiques marquées par l’absence de toute réflexion sur la tactique unitaire vis-à-vis du reste de la gauche révolutionnaire et en direction des organisations réformistes, oscillant souvent entre des positions spontanéistes et des conceptions gradualistes (38).

La publication de la Révolution et le Pouvoir (1976) lui a donné l’occasion d’un bilan plus systématique de la politique suivie jusqu’alors et de la recherche d’une approche plus complexe de la stratégie révolutionnaire. La réflexion sur « le pouvoir » est le fil conducteur de l’ouvrage : « La première révolution prolétarienne a donné sa réponse au problème de l’État. Sa dégénérescence nous lègue celui du pouvoir. L’État est à détruire, sa machinerie à briser. Le pouvoir à défaire, dans ses institutions, ses ancrages souterrains (la division du travail notamment). Comment la lutte par laquelle le prolétariat se constitue en classe dominante peut-elle, malgré la contradiction apparente, y contribuer ? Il faut reprendre l’analyse des cristallisations du pouvoir dans la société capitaliste » (39).

Dans ce livre, Bensaïd se proposait de mener à bien une triple réflexion sur les rapports de pouvoir, le bilan du stalinisme et une synthèse des débats stratégiques du XXe siècle, des quatre premiers congrès de l’Internationale communiste (IC) jusqu’aux récentes expériences du Chili et du Portugal, en passant par la Guerre civile espagnole. Le livre polémiquait à la fois contre l’immobilisme structuraliste d’inspiration althussérienne, les courants eurocommunistes et néoréformistes qui réinterprétaient Gramsci dans un sens parlementariste et gradualiste, et les philosophies émergentes du désir. Il leur opposait une stratégie révolutionnaire qui mettait l’accent sur la perspective du double pouvoir, la grève générale révolutionnaire et la lutte pour l’unité du mouvement ouvrier sur la base de cette orientation.

Même si, au cours des années, Bensaïd devait reformuler certains de ses postulats et complexifier encore davantage son analyse aussi bien des modalités de domination que de la stratégie révolutionnaire, les idées-forces en matière de stratégie ébauchées dans la Révolution et le Pouvoir sont restées en grande partie les piliers de sa pensée stratégique.

Sa réflexion stratégique dans cette période est complétée par trois articles de fond : Hégémonie, autogestion et dictature du prolétariat (mai 1977), Eurocommunisme, austromarxisme et bolchevisme (octobre 1977) et Grève générale, front unique, dualité du pouvoir (janvier 1979) auxquels s’ajoute le court livre l’Anti-Rocard (1980) (40). Dans ces écrits il poursuit une ligne d’argumentation similaire, préconisant la recherche d’une voie révolutionnaire distincte des versions gradualistes et parlementaristes représentées par l’eurocommunisme ou de nouveaux courants réformistes et « autogestionnaires » proches du Parti socialiste, qu’il rapproche des conceptions austromarxistes des années 1920 pour ce qui est de la conception de l’État, de la politique et des élections.

Il faut encore rappeler que pendant toute cette période, la politique de construction de la Ligue a également pris la forme d’une participation propagandiste aux élections, en utilisant les campagnes électorales pour essayer de toucher un public plus large, pour faire connaître le parti, et pour opposer son projet à celui de la gauche majoritaire. Le résultat de la première campagne présidentielle de Krivine en 1969 (1,06 %), qui n’était plus que de 0,36 % en 1974, reflétait un isolement social au sens large de la gauche révolutionnaire et, également, la logique particulière de l’affrontement électoral, où des facteurs comme l’utilité du vote sont décisifs et où la fidélité n’est enfreinte que dans des circonstances très exceptionnelles.

Cela « nous a édifiés sur la lenteur glaciaire des phénomènes électoraux » (41), même s’il n’y a pas eu de vraie réflexion dans les rangs de la LCR sur le rôle spécifique des élections dans sa politique de construction, ni sur les caractéristiques des campagnes électorales et les aptitudes nécessaires pour les mener avec succès (en particulier la communication ou le rapport avec les moyens de communication), ce qui a conduit à des erreurs de ciblage et de communication importantes dans ces deux campagnes présidentielles (42).

À contre-courant en plein crépuscule

Le changement de décennie annonçait aussi un changement de période. La fin de l’aventure, en janvier 1979, du quotidien Rouge que la LCR publiait depuis mars 1976, était déjà le signal symbolique d’une époque. Les aspirations générationnelles de promotion sociale allaient de pair avec l’ascension du mitterrandisme qui parviendra au pouvoir en mai 1981.

Contrairement aux attentes de la Ligue, aucune vague de mobilisation n’a fait suite à la victoire socialiste et elle n’a pas été le prélude à une déstabilisation des institutions de la Ve République. Lors de son 6e congrès en janvier 1984, elle corrigera cette analyse, ce qui, au fond, revenait à prendre acte des transformations intervenues dans le mouvement ouvrier et la classe ouvrière. En 1986, dans une contribution aux débats internes de la Ligue, Bensaïd écrivait : « La toile de fond, c’est une crise historique du mouvement ouvrier. Tout un cycle de son histoire est en train de s’achever sous nos yeux, alors que la recomposition dont nous parlons tant, à l’échelle nationale comme à l’échelle internationale, revêt des formes embryonnaires éclatées et reflète de profondes différenciations sociales et géographiques » (43).

Au début des années 1970, la LCR se concevait elle-même comme une organisation qui luttait pour accomplir un changement révolutionnaire à la tête du mouvement ouvrier, en évinçant les organisations réformistes traditionnelles. Sa vision a évolué ensuite vers l’hypothèse d’une recomposition plus complexe sur le plan politique et syndical. Finalement, la crise du mouvement ouvrier et les changements matériels – de composition, de conscience et de cultures dans la classe ouvrière – ont montré que « cette recomposition ira de pair avec un bouleversement et un renouvellement social de la classe ouvrière elle-même, de son expérience, de sa culture, de ses organisations » (44).

Tout au long des années 1980, le projet de parti de la Ligue s’est affaibli. Une bonne partie de ses membres se sont repliés sur l’intervention dans les mouvements sociaux et les syndicats, une façon de poursuivre leur engagement militant et de maintenir une certaine insertion dans la société. La Ligue a perdu en punch et en capacité de centralisation, ne survivant que par l’activisme social inné d’une partie importante de ses cadres. Absente déjà de l’élection présidentielle en 1981 (faute d’avoir recueilli les parrainages nécessaires pour pouvoir se présenter), son intervention propagandiste dans les élections a connu une évanescence au cours de la décennie, reflétant un déclin organisationnel. La LCR participera cependant à l’expérience manquée de la candidature à la présidentielle de Pierre Juquin, dissident du Parti communiste soutenu par divers collectifs et comités de base, dont la dynamique s’est essoufflée après ses résultats décevants (2,1 %) et du fait des limitations stratégiques et politiques du candidat lui-même (45).

Pour la première fois, la génération de Bensaïd a eu le sentiment clair d’aller à contre-courant de l’histoire, voire même d’être écrasée par elle. S’ouvrait alors une période d’incertitude. Les perspectives de la révolution se sont éloignées avec la même force qu’elles étaient apparues. Résister à contre-courant est progressivement devenu la principale tâche des organisations révolutionnaires. Refuser de se conformer au cours du monde, non pas pour l’ignorer ou s’enfermer dans des fantasmagories sectaires, mais pour ne pas se réconcilier avec lui.

Dans cette ambiance de recul, il y avait incontestablement des contre-tendances concrètes à l’échelle mondiale, mais sans qu’elles suffisent à provoquer un changement de dynamique global. Certaines d’entre elles ont occupé une place importante dans l’activité militante de Bensaïd, comme la solidarité avec la révolution sandiniste ou l’expérience du mouvement de masse contre la dictature au Brésil qui a nourri la construction du Parti des travailleurs (PT) où la section brésilienne de la Quatrième Internationale, Démocratie socialiste (DS), a joué un rôle notable en se transformant en un courant important au sein du PT et en un pilier essentiel de son aile gauche. Voici comment il synthétise l’expérience de la DS dans ses mémoires : « Nos camarades s’accordèrent que la construction de leur propre courant était organiquement liée à celle du Parti des travailleurs, conçue non comme une simple opportunité tactique mais bien comme une orientation stratégique. […] Les définitions programmatiques et idéologiques viendraient au fur et à mesure des expériences collectives. » (46)

C’était une expérience de construction d’un parti assez différente de celle de la LCR et de ses organisations sœurs en Europe, qui étaient nées avec l’objectif d’une accumulation rapide de forces en tant que partis indépendants, en dehors des forces traditionnelles, dans la perspective d’une crise révolutionnaire continentale qui permettrait la « fusion directe du noyau programmatique et du mouvement de masse » (47).

Durant toute la décennie, Bensaïd a participé aux discussions de la DS, en l’accompagnant dans ses débats et en cherchant à les insérer dans une perspective internationale. C’est une décennie où la DS est passée d’un petit collectif à une force représentant 10 % des délégués au congrès du PT, avec une implantation politique et sociale significative, en particulier dans l’État de Rio Grande do Sul. Parallèlement le PT a connu une croissance spectaculaire sous l’impulsion d’un nouveau mouvement ouvrier et s’est converti en une référence internationale, dans un contexte de reflux où le Brésil représentait une exception à contre-courant. Son évolution a connu des dynamiques contradictoires et à partir de 1989 ont prédominé incontestablement les tendances vers son institutionnalisation et la modération de sa politique. Dans cette conjoncture, la double identité « révolutionnaire » et « pétiste » de la DS a fait naître des contradictions, sans que la DS elle-même en tire les conclusions pertinentes (48).

Au-delà du Brésil, Bensaïd a aussi joué un rôle important dans l’accompagnement de l’organisation mexicaine de la Quatrième Internationale, le Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT), qui a acquis une force notable à la fin des années 1980, dans un contexte de crise du modèle d’État et de régime politique issu de la révolution mexicaine, sous l’impact de la crise de la dette, du tournant néolibéral et de la corruption généralisée. À la différence de la DS, le cas du PRT était une expérience de construction plus classique dans l’histoire de la Quatrième Internationale et plus proche de l’expérience française (dans une situation politique néanmoins radicalement différente dans les années 1980). En 1986 le PRT a compté six députés, parmi lesquels la figure connue de Rosario Ibarra, et a gagné la direction d’une petite municipalité rurale dans l’État de Morelos. Ibarra sera la candidate du PRT à l’élection présidentielle de 1988, où elle jouera un rôle important dans la mobilisation contre la fraude électorale qui a empêché la victoire de Cuauhtémoc Cárdenas, lui-même restant passif et conciliateur face à la manipulation des résultats.

Bensaïd a toujours gardé un bon souvenir de ses équipées mexicaines, comme en témoigne le chapitre qu’il leur consacre dans sa biographie, où il mêle le Mexique qu’il a connu à l’histoire du Mexique révolutionnaire et du Mexique de Trotski, de Frida Kalho et des légendes et des hérésies qui montraient que « de Canudos à la Cristiade, le contretemps de l’histoire est scandé de révoltes populaires ambivalentes ». Le Mexique de Bensaïd était également celui d’un de ses romans préférés, Sous le volcan, de Malcolm Lowry, que son auteur présentait comme « une prophétie, un avertissement politique » (49). La prophétie en tant qu’avertissement politique conditionnel sera précisément un des thèmes centraux de l’œuvre bensaïdienne écrite à partir de la fin des années 1980.

Comme nous l’avons vu, face à une réalité internationale et européenne qui soumettait à rude épreuve les hypothèses révolutionnaires des décennies précédentes, Bensaïd a commencé à consacrer davantage de temps au travail théorique, même s’il ne devait éclore sous forme d’écrits qu’à partir de la fin de la décennie, avec la volonté de conforter plus encore un engagement pour la révolution qu’il n’a jamais voulu renier ni abandonner.

C’est dans ce contexte qu’il faut situer la rédaction de Stratégie et parti (1987), fruit d’un stage de formation de cadres de la Ligue. Sous la forme synthétique d’une brochure, Bensaïd s’efforçait de tirer un bilan des principales expériences révolutionnaires et des débats du mouvement ouvrier. Dans un certain sens, on peut considérer ce texte comme la meilleure synthèse du travail d’élaboration stratégique développé par la Ligue depuis sa création (50). Peu avant Stratégie et parti, Bensaïd a également publié une courte brochure, transcription d’un cours de formation à l’IIRF d’Amsterdam, les Années de formation de la IVe Internationale 1933-38 (51), une réflexion circonscrite aux origines historiques du courant auquel il appartient, avec pour objectif de comprendre une partie des problèmes postérieurs, et qui peut être lue comme un complément de Stratégie et parti.

On peut ajouter à ces deux textes l’article déjà mentionné, « Contribution à un débat nécessaire sur la situation politique et notre projet de construction du parti » (52), un texte de 1986 préparatoire aux débats d’avant-congrès de la LCR dans lequel il se livre à un examen de la politique de l’organisation et de l’évolution du mouvement ouvrier. Ensemble, ces trois textes, dont incontestablement Stratégie et parti est le plus substantiel, synthétisent bien les préoccupations stratégiques de Bensaïd dans une conjoncture politique difficile : affaiblis, à contre-courant, hésitant sur la voie à suivre, mais avec des convictions à l’épreuve des bombes. C’est ainsi que Bensaïd résume la situation.

Sa réflexion stratégique a pour prémisse le maintien des objectifs fondateurs de son engagement militant : l’horizon révolutionnaire, quelque éloigné qu’il soit de la réalité, quelque ténues qu’en soient les expectatives. La méthode choisie consistait dans l’étude des expériences du passé avec l’objectif d’en extraire des leçons pertinentes. Une méthode nécessaire et indispensable pour la compréhension du présent et pour ne pas répéter par ignorance des erreurs avérées mais qui, simultanément, entraîne des risques et a été utilisée de façon caricaturale dans les rangs de la gauche révolutionnaire, avec des analogies superficielles entre situations non comparables qui apportaient des réponses mécaniques incapables, en réalité, de permettre une réflexion nuancée.

Au contraire, pour Bensaïd, « les analogies historiques peuvent aider à réfléchir, mais elles ne proposent en aucun cas des “modèles” ou des modes d’emploi. Elles encouragent seulement à faire preuve d’imagination et à vérifier que l’intransigeance sur les principes, loin d’exclure la souplesse tactique, peut la favoriser » (53). Autrement dit, connaître le passé ne doit pas servir à lire le présent de façon rigide, mais au contraire à ouvrir de nouvelles fenêtres pour s’en approcher avec plus de précision.

Le bilan stratégique des expériences et des principales controverses de l’histoire du mouvement ouvrier reprend les grandes lignes de discussion et d’argumentation développées dès la Révolution et le Pouvoir, mais sont maintenant synthétisées dans un contexte plus défensif et où le doute, au moins partiel, quant aux objectifs fondateurs affecte les cadres du parti, en ce qui concerne non pas leur justesse, mais leur faisabilité. De ce fait, l’exposé de Bensaïd commence par réaffirmer la nécessité de créer la possibilité d’une révolution, chose qu’il aurait considérée comme acquise dans ses écrits de la décennie précédente : « Il est difficilement pensable de construire une organisation révolutionnaire sans la conviction partagée qu’une révolution est possible dans un pays capitaliste développé. Pas seulement des explosions sociales qui, sous les coups de marteau de la crise, sont probables ou certaines, mais une situation révolutionnaire débouchant sur une possibilité de victoire. Si on ne pense pas, en effet, que la conquête du pouvoir par la classe travailleuse est possible, si on ne travaille pas patiemment dans cette perspective, alors il est inévitable de glisser en pratique vers la construction d’autre chose. Une organisation de résistance, utile au jour le jour, dans le meilleur des cas… Mais le renoncement au but final ne tardera pas à dicter des accommodements pseudo-réalistes dans la lutte quotidienne même… » (54).

La discussion sur le parti, dans la deuxième partie de la brochure, prend en compte le contexte politique de l’époque, celle d’un questionnement de l’engagement partisan et de repli sur les mouvements sociaux d’une grande partie des militants des années 1960-1970. Alors qu’il est mis en doute quant à son sens et à son utilité, Bensaïd analyse le parti en remontant aux origines des débats fondateurs du mouvement ouvrier et aux conceptions de Marx, pour qui le parti a toujours recouvert deux significations : l’une, concrète, incarnée dans une organisation à la vie souvent éphémère, et l’autre, générale, qui se réfère au mouvement historique de la classe ouvrière.

Bensaïd ébauche une série d’analyses sur le parti dont il conservera le noyau fondamental dans ses écrits postérieurs et dans sa période la plus prolifique en tant qu’auteur : la distinction entre parti et classe en s’inspirant de Lénine, la définition du parti comme une organisation qui prend des initiatives et cherche activement à modifier la conjoncture en agissant sur tous les terrains comme un tribun populaire, et la défense de la pluralité et du pluralisme politique telle qu’on la trouve dans les écrits de Trotski dans les années 1930. Je reviendrai plus loin sur ces questions, de façon plus détaillée, en analysant ses écrits des années 1990 et 2000, où la pensée de Bensaïd évolue avec quelques ruptures.

Dans une conjoncture de reculs, de décomposition des références, il insiste sur l’importance de garder comme boussole l’objectif révolutionnaire et, simultanément, de laisser ouvert le chemin à parcourir pour l’atteindre, autrement dit, la politique concrète à mettre en œuvre. Son point de départ est de maintenir bec et ongles le parti pris de la révolution et, par voie de conséquence, de la construction d’un parti révolutionnaire.

Tâche impossible au vu du signe des temps ? Nous n’avons pas encore dit notre dernier mot et il ne faut pas défaillir au moment de s’y engager car, comme il l’écrit vers la fin de Stratégie et parti, « la vie a l’imagination plus fertile que nous, et nous n’avons certainement pas tout vu. Mais notre problème, celui sur lequel nous essayons d’agir, c’est qu’il existe au moins un parti révolutionnaire, et le plus fort possible. » La question est de bien comprendre que le « vrai problème stratégique est de construire et renforcer un parti révolutionnaire. Nous déterminons le but. Le chemin ne dépend pas que de nous et il peut être sinueux. Mais le but doit rester clair. » C’est en ces termes qu’il conclut sa réflexion à contre-courant.

Les années postérieures à Stratégie et parti approfondiront encore ce climat crépusculaire et défensif. La perspective de la révolution ne cessait de s’éloigner alors que, avec la même intensité, le capitalisme apparaissait toujours davantage comme le seul modèle envisageable. Résister à contre-courant sans jamais défaillir sera l’activité à laquelle se consacrera Bensaïd, en cherchant toujours à ne pas tomber dans une éthique de résistance confortable ni une esthétique de la défaite. Penser stratégiquement, et dans le cadre d’un engagement militant et partisan, sera toujours son principal objectif. Pourtant, dans un retour sur cette période, il affirmera plus tard : « Tout combat minoritaire de longue haleine peut se complaire dans une esthétique de la défaite : vaincus, mais dans la dignité… Il faut un effort permanent de lucidité sur soi-même. Il y a un peu de cette tonalité dans ce que j’ai écrit à la fin des années 1980 : avec la contre-réforme libérale, on avait l’impression que le sol se dérobait sous nos pieds. Quitte à être les derniers des Mohicans, au moins tomber la tête haute. » (55)

Une politique profane à contre-temps

La fin des années 1980 et le début des années 1990 ont été marqués par une ambiance de défaite du mouvement ouvrier (et des mouvements populaires plus généralement) devant les avancées du néolibéralisme. La chute du Mur de Berlin en 1989, la première Guerre du Golfe en 1990 et la désintégration de l’URSS en 1991 ont ouvert la voie à une nouvelle étape historique, un « nouvel ordre mondial », pour reprendre une expression marquée du sceau du président nord-américain George Bush en 1991.

Codifié dans le Consensus de Washington en 1989, le néolibéralisme est devenu la seule politique économique et la seule cosmogonie possibles. Fukuyama proclamait la fin de l’histoire (56). Il n’y avait pas d’autre horizon que le capitalisme et la démocratie libérale. Fin de parcours, donc. Il fallait soit capituler définitivement soit reprendre le chemin à son point de départ sans jamais se réconcilier avec le monde tel qu’il était.

Le choix de Bensaïd est d’entretenir, contre toute évidence, la flamme de l’engagement révolutionnaire, avec autant de force dans la conviction que de fragilité dans l’espérance, convaincu que « l’histoire n’est pas finie et l’éternité n’est pas de ce monde » (57). Il s’agissait alors de se maintenir tant bien que mal à flot en plein naufrage. Avec pour seule certitude la voie choisie au milieu des années 1960, malgré les erreurs commises sur le parcours. Avec pour seule certitude le combat engagé, malgré les maigres résultats obtenus. « Nous nous sommes parfois trompés, souvent peut-être, et sur bien des choses. Du moins ne nous sommes-nous trompés ni de combat ni d’ennemis » écrivait-il rétrospectivement (58).

La trajectoire de Bensaïd est celle du passage du sentiment d’imminence de la révolution exprimée dans la formule que nous avons commentée « l’histoire nous mord la nuque » à la lente impatience, formule qu’il reprend à George Steiner et qu’il a choisie pour titre de son autobiographie Une lente impatience, publiée en 2004. Il y écrit, tirant le bilan du parcours suivi depuis les années 1960 : « nous avons dû nous initier à cette patience biblique, à cette vieille patience juive, plus de cinq fois millénaire, transformée aujourd’hui en patience et en endurance palestiniennes. »

À la « rude école de la patience » il a fallu « apprendre “l’art de l’attente” ». Une attente qui en aucun cas ne doit être confondue avec la passivité ou la résignation. C’est l’art « d’une attente active, d’une patience pressée, d’une résistance et d’une persévérance, qui sont le contraire de l’attente passive d’un miracle » (59). Tirant sur ce fil, Bensaïd en vient à concevoir l’engagement politique en termes de « pari », reprenant l’interprétation marxiste que donne Lucien Goldmann (60) du pari pascalien sur l’existence de Dieu, à laquelle il ajoute la notion de sa dimension mélancolique. Changer le monde est alors un pari. « Il devient mélancolique, ce pari, lorsque le nécessaire et le possible divergent » (61), ainsi qu’il le développe dans le Pari mélancolique (62). La politique du pari (mélancolique) est alors l’apogée de son caractère profane.

La « résistance », ce n’est pas un hasard, sera un des leitmotivs de l’œuvre qu’il développera dans cette phase de sa vie. « Je résiste, donc je suis. Jusqu’à l’agonie. » (63) déclare Bensaïd en reformulant la maxime de Descartes, dans une double analogie politico-vitale. Résister de toutes ses forces à un ordre insupportable. Résister de toutes ses forces jusqu’au dernier souffle, contre la tempête néolibérale et contre le mal incurable. La résistance est liée, de ce fait, à la persévérance, à la constance et à la fidélité à ses propres convictions et au refus de céder devant l’adversaire. « Résistance rime donc avec endurance » (64).

Mais à la différence de nombreux intellectuels contemporains, Bensaïd refuse de tomber dans un résistentialisme éthique et esthétique, aussi digne que politiquement stérile, quand bien même il pourrait s’y laisser aller quelque peu à l’occasion, comme l’indique sa réflexion citée ci-avant. Il ne s’accommode pas plus de l’activisme social mouvementiste qui, face au poids écrasant de rapports de forces matérielles et intellectuelles très défavorables, renonce à se poser la question d’un changement global de système et considère perdue la sphère politique.

La résistance bensaïdienne comporte en soi la volonté de passer à la contre-attaque et a pour fondement de vouloir reconstruire une pensée stratégique. Il ne faut pas s’enfermer dans les « résistances sans projet » (65). Résister est le point de départ, le commencement de tout, mais cela implique un acte d’affirmation qui permet d’aller au-delà de ce à quoi on résiste et du seul horizon de la résistance en tant que telle. C’est en « résistant à l’irrésistible qu’on devient révolutionnaire sans le savoir » (66) écrit Bensaïd à la fin des années 1990. Mais cela implique, pour vaincre, de commencer à penser stratégiquement, car il n’y a « pas de victoire sans stratégie » (67).

La stratégie est, sans doute, la clé de voûte de toute la réflexion bensaïdienne et de toute sa conception de la politique. Keucheyan a donc raison de le considérer comme « le plus stratège de tous les penseurs critiques contemporains » (68). La réflexion stratégique, et c’est là une particularité notable de Bensaïd, se développe à partir de l’engagement dans les rangs d’un parti, et pas en s’y refusant (69). On s’y livre avec la volonté de réactualiser les chemins vers un horizon de révolution et de socialisme, et pas pour y renoncer. Mieux penser pour mieux agir et arriver ainsi à destination. Ne pas renoncer à cet horizon en s’abusant soi-même, en affirmant qu’il n’est pas valide et qu’il ne l’a jamais été, et que d’autres étapes plus proches sont, elles, opératoires.

D’une certaine façon, à partir de la fin des années 1980, Bensaïd radicalise ce qu’il a ébauché dans Stratégie et parti et que nous avons déjà relevé : maintenir de toutes ses forces les objectifs qui ont fondé l’engagement révolutionnaire acquis au milieu des années 1970 et, simultanément, laisser largement ouvertes les formes qui doivent y conduire, mais avec une réflexion théorique plus riche et plus ouverte, sous l’influence décisive de Walter Benjamin.

Comment recommencer stratégiquement après la défaite ? Bensaïd répond synthétiquement par une formule empruntée à Deleuze, « on recommence toujours par le milieu » (70). Ni tabula rasa ni répétition béate d’une tradition pétrifiée. La question de la transmission et de l’héritage est devenue à cette étape une question cruciale pour Bensaïd, qui se demande que transmettre et comment. Lui-même a joué finalement une fonction de lien, de « passeur » qui, comme le rappelle Traverso (71), a trois significations : entre générations, entre traditions théoriques et entre organisations de pays et de continents différents. D’une certaine façon, ces trois niveaux se superposent en s’enchevêtrant.

Bensaïd fait sienne l’assertion de Derrida pour qui « l’héritage n’est pas une propriété, une richesse acquise, que l’on met en banque pour faire des intérêts et des dividendes, mais “une affirmation active, sélective, qui peut parfois être réanimée et réaffirmée plus par des héritiers illégitimes que par des héritiers légitimes” » (72). Cela implique que « les héritiers décident de l’héritage » et « lui sont plus fidèles dans l’infidélité que dans la bigoterie mémorielle » (73). Au-delà du jeu de mots il y a l’invitation, loin d’oublier les expériences passées, à les lire les yeux ouverts, prêts à réinterpréter en permanence ce que l’on croit déjà connaître et retenir ce qui est encore utile pour le combat présent, dont l’incertitude est proportionnelle à la hauteur des défis qui se présentent.

Le maintien de sa fidélité et de la continuité de son positionnement politique et organisationnel fait que l’œuvre de Bensaïd implique de facto le recours à l’opération hégélienne de l’Aufhebung (74) sur sa propre tradition politique (75). Autrement dit, dépassement et préservation simultanément, dépassement sans reniement. Dans l’un de ses textes de bilan politico-historique il se réclame d’un « certain trotskisme » dont l’héritage « est sans doute insuffisant, mais non moins nécessaire pour défaire l’amalgame entre stalinisme et communisme, libérer les vivants du poids des morts, et tourner la page des désillusions » (76).

Ce regard particulier sur sa propre tradition est bien reflété dans ce qu’il écrivait vers la fin de sa vie, en 2008, à la veille de la dissolution de la LCR préparatoire à la création du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) : « Au fur et à mesure qu’approche le moment du passage de témoin entre la Ligue et le nouveau Parti, certains demandent avec de plus en plus d’insistance aux quelques dizaines de “vétérans” que nous sommes, fondateurs de la Ligue en 1969 ou de l’organisation de jeunesse exclue des étudiants communistes (JCR) qui l’a précédée en 1966, si nous n’éprouvons pas un pincement nostalgique au cœur au moment de la voir disparaître pour transcroître dans une force nouvelle. Nous avons plutôt le sentiment (et un peu de fierté, avouons-le) du travail accompli et du chemin parcouru. Il fut bien plus long que nous ne l’imaginions dans l’enthousiasme juvénile des années 60, et il n’est pas facile de rester aussi longtemps des “révolutionnaires sans révolution” » (77).

La flamme de la révolution, aussi nécessaire qu’évanouie de l’horizon, se maintient chez Bensaïd moyennant une conception de l’histoire comme un processus ouvert, sans destin préfiguré, qui s’interprète à partir d’une raison messianique inspirée de Walter Benjamin et ses Thèses sur le concept d’histoire. Le tournant bensaïdien vers Benjamin se situe dans le cadre d’une revalorisation de l’héritage de ce dernier de la part de nombreux intellectuels de gauche dans une situation de défaite comme celle des années 1980.

La particularité du tournant benjaminien de Bensaïd n’est pas seulement l’intérêt qu’il porte à un Benjamin politique, dans le sillage d’autres auteurs comme Löwy ou Eagleton, mais surtout de son usage stratégique de l’auteur des Thèses (78). Les influences du messianisme de Benjamin se combinent chez Bensaïd avec celles d’Auguste Blanqui et de Charles Péguy. Au premier il emprunte la notion de « bifurcation » qui a une incidence dans une conception non linéaire du temps historique et au second sa critique de la raison historique et du positivisme dominant dans le socialisme français de la fin du XIXe siècle et du début du XXe.

Un fragment du dialogue entre l’Histoire et la Mémoire par lequel Bensaïd conclut son ouvrage sur Benjamin nous donne à voir la revendication conjointe d’une conception ouverte et non linéaire de l’histoire et d’une mémoire non pétrifiée par la commémoration rituelle, au service d’une politique du présent où « l’éclosion des “peut-être” brise le cercle de l’éternel retour » (79) :

« La Mémoire : Tu n’as pas de présent.

« L’Histoire : Tu n’as plus d’avenir.

« La Mémoire : À nous deux, peut-être ?

« L’Histoire : À nous deux ? Peut-être en effet n’aurions-nous jamais dû nous séparer.

« La Mémoire : Tu serais une autre histoire.

« L’Histoire : Et tu ne serais plus la Mémoire. Ensemble, nous ne serions ni toi ni moi, mais autre chose.

« La Mémoire : À nous deux nous aurions fait de la politique.

« L’Histoire : Et notre politique ne serait plus la Politique. »

Le tournant messianique benjaminien de Bensaïd implique encore, à partir du Moi, la Révolution (1989), le début d’une réflexion jusqu’ici formulée de manière implicite, sur la temporalité historique, politique et sociale qui constitue l’essence véritable de la conception stratégique et de la réflexion théorique bensaïdienne, et la spécificité de son œuvre prolifique dans les deux dernières décennies de sa vie (80). Bensaïd s’engagera ainsi dans la recherche d’une « politique profane » pensée stratégiquement, où le terme « profane » comme le souligne Artous (81) sert autant de rejet de la montée des communautarismes et du retour de la religion dans la sphère politique, que le refus des visions téléologiques de l’histoire comme une fin prédestinée, en refusant toute notion de « jugement dernier » (82) qui donnerait à celle-ci un sens rétrospectif.

La politique profane de Bensaïd prétend réaffirmer l’engagement révolutionnaire dans un contexte où la révolution a disparu de l’imaginaire, sauver le communisme du stalinisme, et ne pas abandonner la lutte politique au bénéfice de l’activisme exclusivement social en faisant de nécessité vertu, en prenant en compte, toutefois, les mutations contemporaines de la politique sous l’impact du processus de globalisation.

* Josep Maria Antentas est professeur de sociologie à l’université autonome de Barcelone. Ce texte est la préface à l’édition espagnole du livre de Daniel Bensaïd, Stratégie et parti. En français, il a d’abord été publié, traduit de l’espagnol par Robert March, par le site web de la revue de critique communiste ContreTemps (http://www.contretemps.eu/bensaid-leninisme-lente-impatience/).

Notes

1. Bensaïd, D., « Contribution à un débat nécessaire sur la situation politique et notre projet de construction du parti », bulletin intérieur de débat de la LCR (1986), http://danielbensaid.org/Contribution-a-un-debat-necessaire.

2. Bensaïd, D., Une lente impatience, Stock, Paris 2004, p. 453.

3. Achcar, G., « L’intellectuel symbolique », Lignes n° 32, mai 2010, p. 11-20.

4. Je ne me livrerai pas dans cet article à une analyse de la pensée politico-philosophique de Bensaïd ni de ses influences et contributions théoriques principales. Je n’y ferai qu’une référence sommaire, limitée à la nécessité d’expliquer sa trajectoire politique. Je renvoie à mon article : Antentas, J. M., « D. Bensaïd, Melancholic Strategist », Historical Materialism 24 (4), 2016, p. 51-106.

5. Bensaïd, D., Stratégie et parti, Éditions la Brèche, Paris 1985, réédité in Bensaïd, D., Palheta, U. et Salingue, J., Stratégie et parti, Les prairies ordinaires, Paris 2016.

6. Pour un résumé de la trajectoire militante de Bensaïd, voir : Bugden, S., « The red Hussar : D. Bensaïd, 1946-2010 », International Socialism 127 ; Michaloux, Ch., Besancenot, O., Sabado, F., « Combattre et penser » in Sabado, F., (dir.), Daniel Bensaïd, l’intempestif, La Découverte, Paris 2012, pp. 7-19.

7. Bensaïd, D., Une lente impatience, op. cit. p. 451.

8. Bensaïd, D., « Quand l’histoire nous désenchante » (interview, revue Mouvements, 2010) in Sabado, F., (dir.), Daniel Bensaïd, l’intempestif, op. cit., p. 174.

9. Bensaïd, D., Un nouveau théologien : B.-H. Lévy, Éditions Lignes, Paris 2007.

10. Traverso, E., « Le passeur », Lignes n° 32, mai 2010, pp. 174-183.

11. Bensaïd, D., Une lente impatience, op. cit., p. 23.

12. C’est un hommage à Charles Péguy, auteur d’un texte portant ce titre en 1911, dirigé contre l’écrivain Fernand Laudet en réponse à la recension critique qu’il avait faite de son Jeanne d’Arc.

13. Bensaïd, D., Un nouveau théologien : B.-H. Lévy, op. cit., p. 10 et p. 141.

14. Les marranes sont, à partir du XVe siècle, les Juifs de la péninsule Ibérique (Espagne, Portugal) et de ses colonies (Amérique latine) convertis, souvent de force au catholicisme dans le cadre de l’Inquisition, qui continuaient à pratiquer leur religion en secret. (note de la rédaction d’Inprecor)

15. Pour une étude de cet ouvrage et de la place de Jeanne d’Arc dans l’œuvre de Bensaïd, voir Antentas, J.M., « D. Bensaïd’s Joan of Arc », Science & Society 79 (1), 2015, pp. 63-89.

16. Bensaïd, D., Une lente impatience, op. cit., p. 293.

17. Bensaïd, D., Une lente impatience, op. cit., p. 278.

18. Bensaïd, D., Une lente impatience, op. cit., p. 293.

19. Löwy, M., « Un communiste hérétique », in Sabado, F., (dir.), Daniel Bensaïd, l’intempestif, op. cit.

20. Bensaïd, D., « Mémoire d’habilitation. Une lente impatience. La politique, les résistances, l’événement. », 2001 : http://danielbensaid.org/Memoire-d-habilitation-une-lente?lang=fr

21. Pour une analyse générale de la pensée politico-philosophique de Bensaïd, je renvoie à mon article : Antentas, J. M., « Daniel Bensaïd, Melancholic Strategist », art. cit.

22. Bensaïd, D. et Weber, H., Mai 68 : une répétition générale, Maspero, Paris 1968.

23. Palheta, U. et Salingue, J., « Daniel Bensaïd, trajectoire d’une pensée stratégique », in Bensaïd, D., Palheta, U. et Salingue, J., Stratégie et parti, op. cit.

24. Bensaïd, D., Éloge de la résistance à l’air du temps, Textuel, Paris 1999, p. 96.

25. Bensaïd, D., Une lente impatience, op. cit., p. 249.

26. Debray, R., la Critique des armes, Le Seuil, Paris 1974.

27. Bensaïd, D., Une lente impatience, op. cit., p. 126.

28. Bensaïd, D., « La notion de crise révolutionnaire chez Lénine » (mémoire de maîtrise, 1968) : Inprecor n° 642/643 d’août-septembre 2017 ; Bensaïd, D., et Naïr, S., « À propos de la question de l’organisation : Rosa Luxemburg et Lénine », Partisans 45, déc. 68-janv. 69.

29. Bensaïd, D., « Une introduction revisitée », juin 2008 : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article10230

30. Une lecture unilatérale à propos de laquelle Bensaïd lui-même a indiqué qu’elle devait être corrigée à la lumière de la publication de l’ouvrage longtemps inédit de Lukács : A Defence of History and Class Consciousness : Tailism and the Dialectic, Verso, Londres 2000.

31. Bensaïd, D., Une lente impatience, op. cit., p. 117.

32. Bensaïd, D., « Une introduction revisitée », juin 2008 : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article10230

33. Bensaïd, D., « Contribution à un débat nécessaire… », art. cit.

34. Roso, D. et Mascaro, F., « Daniel Bensaïd, une politique de l’opprimé. De l’actualité de la révolution au pari mélancolique », Revue Période, avril 2015 : http://revueperiode.net/daniel-bensaid-une-politique-de-lopprime-de-lactualite-de-la-revolution-au-pari-melancolique/

35. Bensaïd, D., Une lente impatience, op. cit., p. 108-124.

36. Bensaïd, D., Une lente impatience, op. cit., p. 451 ; Bensaïd utilise cette expression dans ses mémoires ainsi que dans une discussion sur la bureaucratie, l’auto-organisation et le pouvoir dans une entrevue réalisée en 2006 par Jorge Sanmartino : « L’hypothèse d’un “léninisme libertaire” reste un défi de notre temps » : http://www.democraciasocialista.org/?p=2562. Il y a diverses références à l’anarchisme dans les écrits de Bensaïd mais pas d’exploration systématique de la pensée libertaire ni d’exploration de ses relations réelles et potentielles avec le marxisme.

37. Roso, D. et Mascaro, F., « Daniel Bensaïd, une politique de l’opprimé… », art. cit.

38. Bensaïd, D., « Italie. Les avatars d’un certain réalisme. Le congrès de Lotta Continua », Quatrième Internationale n° 20-21, nouvelle série, printemps 1975 : http://danielbensaid.org/Italie-Les-avatars-d-un-certain?lang=fr

39. Bensaïd, D., La Révolution et le Pouvoir, Stock, Paris 1976 ; la même année, dans un article co-écrit avec Antoine Artous pour Critique Communiste, la revue théorique de la LCR, il insistait également sur cette réévaluation de la politique suivie après 1968 à la lumière des débats stratégiques de la IVe Internationale : Artous, A. et Bensaïd, D., « Que faire ? (1903) et la création de la Ligue Communiste (1969) », Critique Communiste (mars 1976) : http://danielbensaid.org/Que-faire-1903-et-la-creation-de?lang=fr

40. Artous, A., et Bensaïd, D., « Hégémonie, autogestion et dictature du prolétariat » (mai 1977) : http://danielbensaid.org/Hegemonie-autogestion-et-dictature ; « Eurocommunisme, austromarxisme et bolchevisme » (octobre 1977) : http://danielbensaid.org/Eurocommunisme-austromarxisme-et ; « Grève générale, front unique, dualité du pouvoir » (janvier 1979) : http://danielbensaid.org/Greve-generale-front-unique ; et Bensaïd, D., Anti-Rocard ou les haillons de l’utopie, La Brèche, Paris 1980.

41. Bensaïd, D., Une lente impatience, op. cit., p. 134.

42. Krivine lui-même fait un bref bilan de ses deux candidatures dans Krivine, A., Ça te passera avec l’âge, Flammarion, Paris 2006, pp. 179-186.

43. Bensaïd, D., « Contribution à un débat nécessaire… », art. cit.

44. Bensaïd, D., « Contribution à un débat nécessaire… », art. cit.

45. Krivine, Alain, Ça te passera avec l’âge, op. cit., pp. 192-193.

46. Bensaïd, D., Une lente impatience, op. cit., p. 311.

47. Bensaïd, D., « Contribution à un débat nécessaire… », art. cit.

48. Machado, J., (2012), « Brésil », in Sabado, F., (éd.), Daniel Bensaïd, l’intempestif, op. cit. pp. 119-132 ; je reviendrai plus loin dans cet article sur la question du PT et de la DS.

49. Bensaïd, D., Une lente impatience, op. cit., p. 359 ; cette citation de Malcolm Lowry, reprise de Bensaïd, est extraite de la préface de 1948 de Sous le volcan.

50. Palheta, U. et Salingue, J., « Daniel Bensaïd, trajectoire d’une pensée stratégique », in Bensaïd, D., Palheta, U. et Salingue, J., Stratégie et parti, op. cit.

51. Bensaïd, D., Les Années de formation de la IVe Internationale, Cahiers d’étude et de recherche n° 9, IIRF, Amsterdam 1988.

52. Bensaïd, D., « Contribution à un débat nécessaire… », art. cit.

53. Bensaïd, D., Les Années de formation de la IVe Internationale, op. cit. p. 21.

54. Bensaïd, D., Stratégie et parti, op. cit., p. 55.

55. Bensaïd, D., (2012), « Quand l’histoire nous désenchante », entrevue in Sabado, F., (éd), Daniel Bensaïd l’intempestif, op. cit., p. 172.

56. Fukuyama, F., La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, Flammarion, coll. Histoire, Paris 1992, rééd., coll. « Champs », 2009 ; Fukuyama, F., “The End of History ?”, The National Interest, 1989 : https://www.embl.de/aboutus/science_society/discussion/discussion_2006/ref1-22june06.pdf.

57. Bensaïd, D., Le Sourire du spectre, Éditions Michalon, Paris 2000, p. 230.

58. Bensaïd, D., Une lente impatience, op. cit., p. 18.

59. Bensaïd, D., Une lente impatience, op. cit., pp. 30-31.

60. Goldmann, L., Recherches dialectiques, Gallimard, Paris 1967.

61. Bensaïd, D., Une lente impatience, op. cit., p. 454.

62. Bensaïd, D., Le Pari mélancolique. Métamorphoses de la politique, politique des métamorphoses, Fayard, Paris 1997. J’analyse en détail la question du pari mélancolique dans Antentas, J. M., « D. Bensaïd, Melancholic Strategist », art. cit.

63. Bensaïd, D., Résistances. Essai de taupologie générale, Fayard, Paris 2001, p. 32.

64. Bensaïd, D., Résistances, op. cit., p. 36.

65. Bensaïd, D., Résistances, op. cit., p. 247.

66. Bensaïd, D., Éloge de la résistance à l’air du temps, op. cit., p. 77.

67. Bensaïd, D., Une lente impatience, op. cit., p. 463.

68. Keucheyan, R., Hémisphère Gauche, La Découverte, Paris 2013.

69. Palheta, U. et Salingue, J., « Daniel Bensaïd, trajectoire d’une pensée stratégique », in Bensaïd, D., Palheta, U. et Salingue, J., Stratégie et parti, op. cit.

70. Deleuze, G., Dialogues, Flammarion, Paris 1996 [1977], p. 50.

71. Traverso, E., « Le passeur », Lignes n° 32, mai 2010, pp. 174-183.

72. Bensaïd, D., Résistances. Essai de taupologie générale, op. cit, p. 186. La citation de Derrida est extraite de Derrida, J., Marx en jeu, Descartes & Cie, Paris 1998.

73. Bensaïd, D., Une lente impatience, op. cit., p. 10.

74. Dans un article consacré aux difficultés de la traduction philosophique, François Fédier expose ainsi celles de la traduction de ce concept chez Hegel : « Le verbe, cardinal chez Hegel, aufheben, (...) recueille la triple signification de : a) relever, au sens de “mettre en haut”, “faire gagner le haut” ; b) lever, au sens où l’on dit chez nous “lever la séance” ; c) élever, au sens d’“élever le débat”. Ces trois significations, aucun terme, en notre langue, ne les présente à la fois, si bien que nous sommes dans l’impossibilité de rendre par un seul mot français l’un des termes majeurs de la pensée spéculative. » (note de la rédaction d’Inprecor)

75. Arruzza, C., « La femme est l’avenir du spectre ? », in Sabado, F., (éd.), Daniel Bensaïd, l’intempestif, op. cit., p. 79.

76. Bensaïd, D., Les Trotskismes, PUF, Paris 2002, p. 124.

77. Bensaïd, D., Penser Agir, Lignes, Paris 2008, pp. 22-23.

78. Pour une discussion plus détaillée du Benjamin de Bensaïd et ses accords et désaccords avec Löwy ou Eagleton, voir Traverso, E., Préface à la réédition de Walter Benjamin, sentinelle messianique, Les prairies ordinaires, Paris 2010 [première édition 1990] ; je développe également cette question dans Antentas, J.M., « D. Bensaïd, Melancholic Strategist », art. cit.

79. Bensaïd, D., Walter Benjamin, sentinelle messianique, op. cit., p. 275.

80. Roso, D. et Mascaro, F., « Daniel Bensaïd, une politique de l’opprimé… », art. cit.

81. Artous, A. « Daniel Bensaïd ou la politique comme art stratégique », avant-propos in Bensaïd D., La politique comme art stratégique, Syllepse, Paris 2011.

82. Bensaïd, D., Qui est le juge ? Pour en finir avec le tribunal de l’Histoire, Fayard, Paris 1999.