Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 0 2009

RÔLE ET TÂCHES DE LA IV E INTERNATIONALE

Contribution au débat

Cf. aussi : [Seizième Congrès]

Yvan (France)

La discussion sur le rôle de la IVe Internationale vise, pour l’essentiel, à formuler une réponse à la question compliquée du lien entre notre travail qui cherche nécessairement à renforcer notre propre influence et notre objectif, contribuer à la construction de nouveaux partis, anticapitalistes et révolutionnaires ainsi qu’à de nouveaux regroupements tant au niveau européen qu’international. De ce point de vue, le texte proposé laisse de côté un certain nombre de points qui mériteraient d’être discutées. Il semble plus définir une continuité de la IVe Internationale depuis le dernier congrès que souligner les éléments inédits, voire de rupture, de la situation à laquelle nous sommes confrontés.

En effet, la question du rôle de la IVe Internationale ne peut plus se poser dans les mêmes termes qu’en 1992 au moins pour deux ordres de raisons. D’abord la situation globale, économique, sociale et politique n’est plus la même, il nous faut prendre la mesure du « basculement du monde » pour rediscuter nos perspectives et nos tâches. Ensuite des expériences ont été faites dont les bilans nous obligent à rediscuter cette notion pour le moins floue de « parti large ». Ces deux faits se conjuguent pour souligner l’une de nos tâches essentielles, participer, dans les cadres de regroupement qui existent, à l’élaboration et la mise en œuvre des orientations programmatiques et stratégiques en continuité avec le marxisme révolutionnaire répondant aux besoins de la période.

De ce point de vue, il me semble que le texte n’intègre pas assez l’apport de la bataille pour la fondation et la construction du NPA en France. Il n’intègre pas assez non plus le fait que la question de l’anti-impérialisme ne se pose pas dans les mêmes termes que dans les années 70. Quoi que l’on pense par ailleurs de l’appréciation que pouvait en avoir les différents courants révolutionnaires de l’époque, Chavez n’est pas Castro. La mondialisation libérale et impérialiste a bouleversé les rapports entre les nations et créé une classe ouvrière internationale qui n’a jamais eu autant de réalité, de liens, de force. Le développement de celle-ci, après que les luttes d’émancipation nationale ont montré leurs limites et l’impasse qu’elles représentaient pour les peuples, refonde une perspective internationaliste dans la continuité des internationales ouvrières. Les termes de la discussion sur la question nationale n’ont-ils pas été profondément modifiés par les transformations opérées à travers la mondialisation ?

Le texte sur les tâches et le rôle de la IVe Internationale ne souligne pas assez le caractère inédit de la période à laquelle le mouvement révolutionnaire est confronté et les questions nouvelles qui nous sont posées. Cette contribution vient en complément d’une première contribution sous forme d’amendements. Elle ne prétend pas apporter de réponses mais formuler des interrogations. Les réponses ne peuvent s’écrire que dans un travail collectif, celui-là même de la IVe Internationale dans le cadre de ses collaborations, discussions, confrontations en son propre sein comme avec les autres courants anticapitalistes et révolutionnaires. Elles ne peuvent s’élaborer qu’en relation avec un véritable travail d’implantation, d’intervention au sein du monde du travail nous donnant les moyens de discuter d’une politique pour les luttes, de notre intervention politique sur les lieux de travail et dans les quartiers.

Prendre la mesure du basculement du monde

Il s’agit d’abord de souligner que, sur le fond, la crise ne met pas simplement en évidence « la faillite de l’idéologie néolibérale incapable d’offrir une solution », mais bien celle des classes bourgeoises, de leur politique, de leur domination fondée sur la propriété privée capitaliste, l’économie de marché et la libre concurrence. Il ne s’agit ni d’une idéologie ni d’un modèle mais de rapports sociaux organisés autour de la propriété et du contrôle des moyens de production.

Par contre, il y a bien aussi un faillite idéologique des classes dominantes, c’est-à-dire leur difficulté croissante à donner à leur politique de classe une justification « idéologique » se revendiquant des intérêts généraux de la société. Le décalage entre les discours, les prétentions des classes dominantes et la réalité des souffrances et des drames qu’elles imposent aux peuples et aux travailleurs, l’accentuation de leur pression sur eux, créé les conditions de tensions sociales exacerbées et de crises politiques.

Cette crise politique latente touche aussi les partis issus de l’histoire du mouvement ouvrier et aujourd’hui intégrés à l’ordre bourgeois. Leur marge de manœuvre est de plus en plus réduite tant sur le plan politique que syndical et la crise approfondit la rupture avec les vieux appareils et les classes populaires.

Notre politique se nourrit de cette rupture, vise à l’exprimer sur le terrain politique, à l’approfondir en lui offrant de nouvelles perspectives.

L’essentiel ne devrait-il pas être de préciser les inflexions que ce nouveau contexte de crise chronique du capitalisme implique pour notre politique dans le monde du travail mais aussi vis-à-vis des partis réformistes, antilibéraux ? En quoi les évolutions en cours rendent-elles nécessaire et possible une politique associant recherche de l’unité des forces antilibérales et anticapitalistes et construction de nouveaux partis pour une transformation révolutionnaire de la société. Trop souvent, dans le passé, existait une tendance à confondre les deux. Le nouveau contexte met à l’ordre du jour la réorganisation et la reconstruction du mouvement ouvrier sur de nouveaux axes d’indépendance de classe autour des exigences sociales, démocratiques, écologiques des travailleurs et des classes populaires face à la crise globale du capitalisme.

Nous ne sommes bien sûrs qu’un des acteurs, bien faible, de ce renouveau, mais le contexte de crise globale ne crée-t-il pas aussi les conditions pour décupler notre influence pour œuvrer à l’unité pour la défense des droits des travailleurs et des peuples, pour contribuer à la construction de partis qui agissent en ce sens en toute indépendance de la gauche intégrée à l’ordre bourgeois et aux institutions ?

Repenser la question de la place de la IVe Internationale

« La construction de nouveaux partis anticapitalistes et de nouveaux regroupements internationaux » ne se pose plus dans les mêmes termes que ceux des deux derniers congrès mondiaux depuis 1992. Le triptyque « Nouvelle époque, nouveau programme, nouveau parti », prend un nouveau contenu. D’abord cette formule doit être enrichie par un bilan critique des différentes expériences (en particulier le Brésil et l’Italie) de construction de larges partis anticapitalistes depuis notre dernier congrès mondial en 2003. Cela implique de préciser, de redéfinir ces notions et ces tâches.

Ne faut-il pas abandonner cette notion de « parti large » au sens pour le moins trop large et qui a semé beaucoup plus de confusion qu’elle n’a été opérationnelle ? Cette formule fourre-tout n’éclaire en rien nos tâches. Bien au contraire, elle crée la confusion au moment même où la crise souligne l’actualité de la démarche transitoire et du programme révolutionnaire. Les camarades du RSB la critiquent, Davies (Socialist Resistance) note l’ambiguïté du texte, il semble nécessaire de clarifier les points de vue.

Le plus important devrait être de souligner le contenu de classe des partis que nous voulons construire, de donner à cette formule dépassée de « parti large » un contenu répondant aux évolutions opérées.

Les militants, noyaux, courants ou organisations marxistes révolutionnaires sont confrontés au problème de la construction de formations politiques anticapitalistes, révolutionnaires dans la perspective d’une nouvelle représentation politique indépendante des travailleurs dans un contexte où la crise globale du capitalisme donne toute son actualité au projet de transformation révolutionnaire de la société. Cela est vrai à l’échelle de chaque pays et à l’échelle internationale. On ne peut se contenter de citer les expériences passées sans formuler leurs enseignements. Les différentes tentatives de répondre à la crise du mouvement ouvrier ne pourront être fructueuses que si nous tirons les enseignements des échecs passés.

Dire par ailleurs qu’ « il ne s’agit pas de reprendre les vieilles formules de regroupement des seuls courants révolutionnaires » ne veut pas dire qu’œuvrer à ce regroupement ne soit plus d’actualité. Se donner les moyens de contribuer à construire des partis de masse instruments des luttes des travailleurs dans la perspective du socialisme implique de travailler au regroupement des anticapitalistes, des révolutionnaires. Il n’y a certes pas « de modèle, chaque processus de regroupement et de construction tenant compte des spécificités et rapports de forces nationaux », mais le contenu politique et programmatique de notre activité au sein des différents processus doit être clairement défini : indépendance de la social-démocratie et du centre-gauche, rejet de toute politique de participation ou de soutien à des gouvernements de collaboration de classes, indépendance vis à vis des institutions bourgeoises, défense d’une politique de réponse à la crise du capitalisme remettant en cause la propriété privée capitaliste et mettant en avant la nationalisation du système financier sous le contrôle des travailleurs et de la population.

L’évolution sociale et politique depuis 1992 rend caducs les espoirs, voire les illusions fondées sur les possibilités de recomposition du mouvement ouvrier à partir de la crise des vieux partis sociaux-démocrates ou staliniens. N’avons nous pas un besoin pressant, en participant pleinement aux différents processus en cours, de formuler les bases de regroupement, en particulier des courants révolutionnaires, en vue de la construction de parti des travailleurs pour la transformation révolutionnaire de la société ? Ce congrès ne devrait-il pas se fixer pour tâche de définir les éléments de rupture avec la période que recouvrent les deux derniers congrès bien plus que d’en affirmer la continuité ?

Un programme d’urgence qui débouche sur la nécessaire transformation révolutionnaire de la société

La situation actuelle contribue fortement à l’émergence de nouvelles générations militantes ou de militants, d’équipes militantes en rupture avec ces vieux partis, avec les vieux appareils bien plus qu’à d’éventuelles recompositions que leur crise aurait rendues possibles. Cela implique que notre activité doit s’orienter vers ces nouvelles générations, ces militants, pour défendre une perspective indépendante des vieilles politiques de la gauche, une perspective fondée sur le développement des luttes de classe sous la pression de la crise sociale et politique, de l’instabilité croissante qu’elle entraîne.

C’est dans l’affirmation de cette perspective que se situent les différentes conférences tenues en 2008 et 2009 à l’initiative du NPA avec des organisations et courants de la gauche anticapitaliste en Europe. La réflexion stratégique et programmatique, les actions communes avec ces dernières devraient porter sur la confrontation des différentes expériences d’intervention politique au sein de la classe ouvrière, expériences d’auto-organisation, expériences au sein des organisations syndicales pour aider à l’émergence de courants Lutte de classe.

Aller plus loin ne signifie-t-il pas engager un travail commun d’élaboration, de défense, de mise en œuvre d’un programme anticapitaliste, un plan d’urgence social, démocratique, écologique répondant aux besoins du monde du travail face à la crise posant la question du pouvoir dans la perspective du socialisme ?

Ne faudrait-il pas définir plus précisément la place de ces conférences dans nos tâches? Cela signifie aussi qu’en France nous trouvions les réponses pratiques qui permettent aux militants de la IVe Internationale de fondre leur travail dans le travail international du NPA. Cela rejoint la question des voies et moyens de défendre le marxisme dans un cadre ouvert associant d’autres courants voire des militants sans tradition clairement définie. Cette question reste ouverte. De façon plus générale, il semble nécessaire de préciser le rôle et la politique des sections dans la construction de nouveaux partis, dans les différents processus dans lesquels elles sont engagées.

Parti des travailleurs, nouvelle Internationale et unité des révolutionnaires

La crise chronique dans laquelle le capitalisme plonge la société à l’échelle de la planète oblige tous les courants révolutionnaires à reconsidérer les vieilles conceptions façonnées durant la longue période de domination du réformisme social-démocrate et stalinien. Les vieilles pratiques des courants « trotskystes » internationaux, comme d’autres courants ex-maoïstes ou ex-communistes sont certes autant de difficultés mais qu’il s’agit d’essayer de surmonter pour avancer dans la cristallisation de nouveaux regroupements internationaux. Leurs conceptions ne répondent pas aux nouveaux besoins du mouvement révolutionnaire comme le note le texte sur nos tâches, mais elles sont inévitablement confrontées à leurs propres limites, connaissent une crise. Une de nos préoccupations, dans ce contexte, ne doit-elle pas d’être d’aider au dépassement du vieux mouvement trotskyste en combattant le sectarisme engendré par les luttes passées. Et de ce point de vue, le souci d’aider aux regroupements de ces courants, à leur propre dépassement devrait constituer une préoccupation constante. Il nous faut le souligner plutôt que d’argumenter sur les divergences qui demeurent pour conclure que la politique d’unité des révolutionnaires serait dépassée.

Face à la nouvelle période qui s’ouvre, dans les rapports de forces actuels, porter la perspective d’une nouvelle Internationale ouvrière signifie chercher à associer les courants révolutionnaires pour permettre « la convergence et l’émergence de pôles anticapitalistes et révolutionnaires ». A travers ces activités communes, nous avons le souci de construire des liens qui ne pourront être féconds que si se dégagent, pas à pas, des accords politiques, stratégiques et programmatiques fondés sur un même souci d’aider à l’intervention politique du monde du travail sur son propre terrain de classe, en toute indépendance.

L’émergence d’une nouvelle internationale se situera nécessairement dans la continuité des tentatives de regroupements internationaux qui sont au cœur de l’histoire du mouvement ouvrier. Cela ne signifie pas que les références au passé puissent suffire à fournir les bases politiques et programmatiques d’une nouvelle internationale. Elles permettent cependant de s’inscrire dans la continuité de la lutte de classe. Cette continuité n’est pas une abstraction, c’est une continuité militante, des acquis militants qu’il s’agit de regrouper, d’influencer dans le même temps que l’on s’adresse aux nouvelles générations militantes.

Porter cette continuité militante avec le passé est indispensable. Le neuf se construit inévitablement par recombinaison de l’ancien. Il n’y a pas de projet fécond qui ne tire ses racines du passé lui-même, surtout dans les périodes de rupture, de basculement. Ce passé, la continuité de la lutte de classe est notre boussole.

De ce point de vue la réponse donnée par le secrétariat de la IVe Internationale à l’appel lancé par Chavez et ses amis à une Vème Internationale soulève des questions. Il est certes tout à fait juste d’avoir le souci de participer, ou plutôt de s’inviter dans le débat que cet appel suscite en particulier en Amérique latine. Mais le contenu de notre contribution au débat fait l’impasse sur la nature même du régime de Chavez comme sur les perspectives et les objectifs de cet appel. Notre anti-impérialisme et celui de Chavez ne sont pas de même nature sociale et politique. La réponse en prend note mais sans que cela ait de conséquences. L’anti-impérialisme nationaliste même s’il revêt un moment les habits de l’internationalisme ne saurait se confondre avec notre anti-impérialisme qui se situe sur le terrain des luttes des travailleurs, qui n’ont pas, eux, d’intérêts nationaux. La démarcation de l’anti-impérialisme de Chavez, sans parler de sa démagogie, ne saurait se limiter à de simples réserves. Elle participe d’une politique de classe, démocratique et révolutionnaire qui associe la solidarité anti-impérialiste à la défense et la mise en œuvre d’une politique, pour les travailleurs et les opprimés, pleinement indépendante du pouvoir lui-même, au Venezuela aussi. Et cela en relation avec les groupes militants qui y défendent une telle orientation. Je ne suis pas en mesure de discuter des possibilités réelles qui existent mais notre contribution dans le débat lancé par Chavez devrait avoir pour objectifs d’aider à des regroupements révolutionnaires politiquement définis sur la base de l’indépendance de la classe ouvrière. Sinon, nous risquons de préparer de nouvelles désillusions comme, dans le passé, la IVe Internationale en a connu.

De façon plus générale, la recherche de « convergence politique réelle sur des tâches d’intervention internationale et le pluralisme des nouvelles formations qui doivent réunir des courants d’origines diverses : trotskystes divers, libertaires, syndicalistes révolutionnaires, nationalistes révolutionnaires, réformistes de gauche », loin de nous épargner la défense du marxisme en souligne la nécessité. Nous ne pouvons nous contenter d’additionner «  la convergence politique réelle sur des tâches d’intervention internationales » et « le pluralisme des nouvelles formations », sauf de céder à un éclectisme paralysant. La réappropriation du meilleur de l’histoire des luttes d’émancipation nécessite le cadre théorique du marxisme critique et révolutionnaire, cela ne mériterait-il pas d’être plus argumenté ?

Cette nécessité renvoie au rôle de la IVe Internationale. « Faire jouer à la IVe Internationale un rôle de “facilitateur” de convergences dans la perspective de nouveaux rassemblements internationaux » suppose une forte cohérence politique, programmatique face aux évolutions du capitalisme, des rapports de force politique. Cette cohérence se construit à travers nos débats, les discussions avec les autres courants mais aussi à travers une activité pleinement tournée vers la classe ouvrière, enracinée en son sein, plongée dans ses luttes. ■

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