Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 536-537 mars-avril 2008

POLOGNE

Révolte dans les hypermarchés Tesco

Cf. aussi : [Pologne]

Michal Radziechowski et Patryk Kosela

Michal Radziechowski et Patryk Kosela sont journalistes de l’hebdomadaire Trybuna Robotnicza, édité par le syndicat « Août 80 »

Un hypermarché bloqué durant deux heures, la direction ridiculisée, une forte majorité des salariés mobilisés — tel est le bilan de la première grève dans la grande distribution en Pologne. Les syndicalistes de l’hypermarché Tesco à Tychy, en Haute-Silésie, au sud de la Pologne, soulignent que cette grève d’avertissement n’est qu’un début. En lien avec le syndicat libre « Août 80 » (WZZ « Sierpien 80 »), ils ont commencé à préparer ce mouvement depuis octobre 2007. Un travail difficile : jusque-là tant les tentatives d’organiser les syndicats que les mouvements de protestation dans les chaînes des hypermarchés étaient brisés par les employeurs, les syndicalistes étaient licenciés. Et même lorsque ces derniers parvenaient à gagner les procès pour non-respect du droit du travail, faute de soutien extérieur suffisant, ils ne parvenaient pas à obtenir la réintégration. Le mouvement dans la chaîne Tesco constitue donc une première. Il témoigne des changements survenus sur la scène syndicale après la victoire des mineurs de « Budryk » (1).

La grève du 20 février a démarré à 15h. Tous les salariés ont abandonné les caisses. La direction a réagi en fermant l’hypermarché et en postant à toutes les entrées des agents de sécurité en uniforme, armés de matraques et de gaz paralysant. Les clients présents ont été évacués par les issues de secours. Ils étaient beaucoup moins nombreux que d’habitude, car les syndicalistes organisateurs de la grève avaient informé les habitants de Tychy par tracts des difficultés qu’ils allaient rencontrer.

Restés à l’intérieur, les grévistes demandaient de rencontrer les représentants de la direction. « Venez parler avec nous ! », criaient-ils. A l’extérieur, devant l’entrée principale, il y avait un rassemblement des militants du syndicat libre « Août 80 », des familles de grévistes et des habitants de la ville venus pour soutenir la grève. Il y avait aussi des clients venus faire leurs courses. Les gens commentaient la situation, discutaient avec les syndicalistes, étaient surpris mais ne critiquaient nullement les grévistes car un sentiment d’identification dominait.

La fermeture de l’hypermarché par la direction était une surprise. Les membres des familles des grévistes étaient particulièrement indignés. Il a fallu du temps pour rétablir un contact avec les grévistes à l’intérieur, par téléphones portables.

Les équipes de télévision et les journalistes, arrivés sur place et voulant pénétrer, ont été repoussés par les agents de sécurité. Même la présidente du syndicat « Août 80 » chez Tesco-Tychy, Elzbieta Fornalczyk, se voyait refuser l’accès à l’intérieur du magasin (elle a finalement réussi à tromper la vigilance des agents de sécurité et à rejoindre les grévistes à l’intérieur).

« En Angleterre vous payez 300 livres sterling [383 euros] par mois, mais ici vous ne voulez pas payer plus de 160 {204 euros] ! De quel droit vous divisez les salariés entre ceux qui seraient meilleurs et d’autres qui seraient moins bons ? », disait Elzbieta Fornalczyk, alors que les grévistes scandaient : « Direction au boulot pour 500 zlotys ! » [142 euros]. « On nous demande sans cesse de sourire, alors qu’on nous le paye !», renchérissait E. Fornalczyk. Venu sur place pour soutenir le mouvement, Krzysztof Labadz, président du syndicat « Août 80 » de la mine Budryk, où récemment avait eu lieu la plus longue grève des mineurs en Pologne, a pris la parole : « Nous avons conquis nos droits. Vous aussi, vous réussirez ! », disait-il. Et Elzbieta Fornalczyk appelait à créer des structures syndicales dans les autres hypermarchés de la chaîne Tesco : « C’est seulement en s’organisant tous ensemble que nous pourrons conquérir des salaires et des conditions de travail dignes ! »

Panique et manœuvres de la direction

Le lendemain des nouvelles négociations avec la direction de Tesco se sont tenues au siège de l’entreprise, à Cracovie. Conformément aux prévisions des syndicalistes, elles n’ont apporté aucun résultat : les quelques centimes d’augmentation que la direction était prête à octroyer ne satisfont pas les travailleurs.

La grève a provoqué une panique au sein de la direction du groupe. Les grévistes furent menacés de licenciements. Finalement ils ont été sanctionnés par des avertissements. Habituée à menacer de « conséquences légales » les salariés récalcitrants, la direction de Tesco viole la loi du travail sans y penser. L’inspecteur central du travail a annoncé qu’il saisira le parquet pour violation du code du travail par la direction de Tesco. Selon l’enquête de l’inspection du travail, elle a enfreint la loi en sanctionnant les salariés pour leur participation à la grève. Et il est aussi apparu que d’autres droits des salariés ne sont pas respectés dans l’hypermarché de Tychy.

La direction de Tesco a fait circuler une « Instruction sur l’attitude en cas de cessation du travail par le salarié ». On y lit : « A la suite des événements qui ont eu lieu le 20 février à Tesco de Tychy et du signalement de tentatives d’interrompre le travail effectuées par les salariés des hypermarchés, nous présentons ci-dessous les principes de comportement dans de tels cas. » Que conseille la direction ? « Il faut écouter attentivement ce que les salariés ont à dire et comprendre les revendications et les doutes signalés, afin de les transmettre au directeur régional et au chef régional du personnel. » De plus, « en premier lieu, il faut demander le retour au travail interrompu ». Si cela ne suffit pas, il faut « inviter les salariés à rejoindre la salle de formation et y organiser une courte rencontre ». Éventuellement, il est possible de rencontrer les représentants et « demander aux autres qu’ils retournent exercer leurs activités ». Si les salariés refusent de rejoindre la salle, la direction doit « les informer que l’abandon de poste signifie enfreindre les obligations salariales et qu’en cas de refus de réaliser un ordre de service nous serons dans l’obligation de recourir aux moyens disciplinaires prévus par la loi ».

La direction s’est également appuyée sur les chefs du syndicat « Solidarité », qui est présent depuis plusieurs années dans une quinzaine d’hypermarchés Tesco. Négociant une réduction des prix pour les possesseurs de la carte Grosik (petit sous, en polonais), que seuls les membres de ce syndicat peuvent obtenir, les chefs de « Solidarité » ne voulaient pas gêner la direction par une grève. Au contraire, ils étaient prêts à l’aider dans l’écrasement du mouvement qui commençait. Le 13 mars, sentant la pression de sa base qui, comme à Gorzow Wielkopolski (ouest de la Pologne), commençait déjà à protester, les chefs de « Solidarité ont à leur tour demandé des négociations salariales « immédiates ». Et le 18 mars ils signaient un « accord salarial », annonçant publiquement une augmentation de 30 % des salaires. Mais contrairement à ce que laissait supposer cette annonce, l’augmentation salariale réelle ne dépassera pas 60 zlotys (17 euros). De plus elle est étalée dans le temps. Mais même cette augmentation misérable et jugée totalement insuffisante par les salariés mobilisés, n’aurait pas été possible sans la lutte commencée par « Août 80 » à Tychy. Car un mois plus tôt la direction de Tesco ne voulait pas parler d’une augmentation des salaires de plus de 11 %.

Rien ne sera plus comme avant

La mobilisation de Tesco à Tychy a secoué les autres grands magasins de la chaîne. Cela d’autant, qu’en informant les salariés que « la grève est illégale » la direction elle-même a propagée l’idée de la grève. Des structures syndicales ont commencé à apparaître dans les autres hypermarchés, surtout des structures du syndicat libre « Août 80 ». Dans tout le pays les militants de ce syndicat diffusent des tracts syndicaux dans les hypermarchés Tesco. Souvent cela provoque une réaction nerveuse des directions, qui y envoient des agents de sécurité. Le problème, c’est que les syndicats ont le droit de diffuser leurs matériaux parmi les salariés. Une fois de plus la direction manifeste son ignorance de la loi du travail.

Le 12 mars devant Tesco de Wroclaw (sud-ouest du pays) le syndicat « Août 80 » a organisé un piquet sous le titre « Soldes des droits du travail ». Le 14 mars à Lublin (est du pays), l’organisatrice de la grève de Tychy, Elzbieta Fornalczyk, a souligné au cours d’une conférence de presse, que la situation des travailleurs de Tesco dans cette région est similaire à celle en Silésie et qu’elle a reçu de nombreux signaux des travailleurs, qui aspirent à fonder un syndicat dans d’autres magasins.

Même à Tesco de Cracovie, pourtant sous les yeux de la direction centrale, une mobilisation a eu lieu. Plus de 40 salariés de cet hypermarché ont pris un congé sans solde. « Nous voulons des augmentations, ce que nous gagnons est sans aucun rapport avec le dur travail que nous effectuons » expliquait anonymement un des protestataires. « Il n’y a aucune grève ni protestation à Cracovie — commentait le porte-parole de Tesco-Pologne, Przemyslaw Skory. — Chacun a le droit de prendre un congé sans solde ». Il était pourtant amusant de voir les cadres administratifs et les petits chefs vendre seuls la viande et les produits laitiers…

Notons que les blogs indépendants des salariés de Tesco ont joué un rôle important dans la propagation de l’idée de la mobilisation.

Le 10 mars les syndicalistes d’« Août 80 » ont passé un accord avec ceux des syndicats « Solidarité 80 » et de la Confédération du travail OPZZ, présents également à Tesco. Ensemble, les trois syndicats ont exigé l’ouverture immédiate des négociations, et non, comme l’annonce la direction, seulement en mai ou en juin.

Le 20 mars, donc après que la direction avec l’aide des bureaucrates de « Solidarité » eût essayé de mettre fin au mouvement, une manifestation nationale des salariés de Tesco a eu lieu à Cracovie, devant le siège de la direction.

Plusieurs centaines de manifestants, certains venus en cars en groupes organisés — les banderoles indiquaient les groupes de Bielsko-Biala, de Czestochowa, de Tychy bien sûr, de Zywiec… Mais parmi les manifestants nombreux étaient venus à quelques-un(e)s seulement, parfois de loin, telle Ania, caissière de Zielona Gora (ouest du pays), qui a trouvé l’information sur le site internet du syndicat « Août 80 ». « Je suis venue avec une copine. Les copains et les copines du boulot se sont cotisés pour les billets et ainsi nous sommes devenues leurs délégués », explique-t-elle.

Elzbieta Fornalczyk commentait ainsi l’accord salarial de « Solidarité » : « La direction annonçait des augmentations pour mai ou juin. Apprenant que nous préparions la manifestation d’aujourd’hui, elle a appelé son chien et ils ont signé quelque chose sous la table. Ils voulaient tout faire pour empêcher notre arrivée. Mais nous ne voulons pas l’aumône, nous voulons une véritable augmentation des salaires ! ». A l’adresse des chefs de « Solidarité » ont pouvait entendre des cris de « Vendus ! ». Venu pour affirmer la solidarité des mineurs, Krzysztof Labadz s’en prenait au porte-parole de Tesco : « Que Monsieur le porte-parole n’ironise pas que ce sont les mineurs qui luttent pour les droits et les intérêts des salariés de Tesco. Car nous serons toujours là où les travailleurs sont opprimés. Car les travailleurs doivent être unis ! ». Concluant la manifestation, le dirigeant de la Confédération des syndicats libres « Août 80 », Boguslaw Zietek, expliquait : « Ils se sont mis d’accord avec une seule des cinq organisations syndicales actives dans l’entreprise. Les syndicats qui ne sortent pas de la poche des directeurs vont finir comme tous les syndicats de ce type, mal ! Je rappelle qu’ensemble avec la Confédération du travail OPZZ et avec « Solidarité 80 » nous avons constitué un comité de lutte commun à Tesco et que nous continuerons à lutter pour 700 zlotys [199 euros] d’augmentation pour tous, pour l’égalisation des normes des salaires dans tout le pays et pour une convention collective ! »

Nous rencontrons à nouveau Ania de Zielona Gora, cette fois-ci accompagnée par sa copine, Gosia. « Nous allons dire au boulot que cela vaut le coup de lutter. Lors de la manif devant le siège de la direction j’ai ressentie la formidable force que procure l’unité. Je sais maintenant que nous ne sommes pas seules, que le problèmes des bas salaires c’est un problème de nous tous et qu’ensemble nous pouvons le résoudre », a dit Ania. Et Gosia a rajouté : « Mon papa luttait pour les idéaux d’août 1980. Les changements qui ont eu lieu plus tard l’ont terriblement déçu. Il dit qu’ils ont trahi. Quand il a appris que j’allais manifester contre le non-respect des droits des travailleurs, il m’a dit que cela ne vaut pas le coup. Je lui dirai que cela le vaut ! »

« Nous reviendrons ! », scandaient les manifestants en partant.

Tesco-Pologne

Tesco-Pologne S.A. emploie 25 000 salariés. C’est la 23-ème plus grande entreprise en Pologne. Son chiffre d’affaires a atteint l’an dernier 6,8 milliards de zlotys [1,93 milliard d’euros], soit 25 % de plus qu’en 2006. Tesco-Pologne cache le montant de ses profits : « Nous ne communiquons pas ces données. Elles sont strictement secrètes. Nous transmettons nos données à la direction générale en Grande-Bretagne qui, en tant que société cotée en Bourse, publie sa valeur », explique le porte-parole de Tesco-Pologne, Przemyslaw Skory.

Multinationale possédant plus de 3 000 hypermarchés dans 12 pays, Tesco a réalisé pour l’année fiscale 2006/2007 les bénéfices nets de 2,478 livres sterling [3,149 milliards d’euros], en augmentation de 11 % par rapport à l’année précédente.

Notes

(1) Sur la grève de la mine de charbon Budryk, voir Rouge ainsi qu'Inprecor.

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