Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Politique

N° 520 septembre-octobre 2006 *

GUERRE DU LIBAN

La guerre préventive permanente d'Israël

Cf. aussi : [Warschawski Michel] [Liban]

Michel Warschawski

Michel Warschawski, animateur d'Alternative Information Center (AIC) en Israël, est journaliste et écrivain. Il a publié notamment : Israël-Palestine, le défi binational (Textuel, Paris 2001), A tombeau ouvert, la crise de la société israélienne (La Fabrique éditions, Paris 2003) et, avec Michèle Sibony, A contre-chœur, les voix dissidentes en Israël (Textuel, Paris 2003). Son Sur la frontière a été réédité en livre de poche avec une nouvelle postface par Hachette Littératures (Paris 2004). Nous reproduisons ici un ensemble de deux de ces articles publiés sur le site web d'AIC www.alternativenews.org . Le premier, rédigé le 18 juillet 2006, a été traduit de l'anglais par Marie-Ange Patrizio pour le site web Multitudes http://multitudes.samizdat.net . Le second, écrit le 12 août 2006, a été traduit de l'anglais par J.M.

« Nous sommes en guerre ! » proclame Israël depuis cinq ans. Une espèce unique de guerre : une guerre unilatérale, où un seul des deux côtés, Israël, combat, frappe, détruit, assassine, arrête, torture.

Et maintenant, soudain, l'autre côté riposte en attaquant des militaires aux avant-postes israéliens et des véhicules blindés, et quand l'autre côté a fait des prisonniers de guerre — ils ne sont pas considérés comme des combattants ennemis, mais comme des terroristes qui attaqueraient sans raison un État souverain.

Cinq années d'usage à peu près unilatéral de la violence crée l'illusion d'être le seul acteur en scène, tous les autres n'étant pas plus que des objets passifs de la brutalité unilatérale. Et après l'illusion, c'est la surprise et maintenant, la désillusion.

Les services de renseignement militaires israéliens ont été surpris par l'attaque palestinienne victorieuse au poste militaire de Kerem Shalom, comme par l'attaque Hezbollah à la frontière du sud Liban ; le Mossad a été surpris par la capacité de frappe de ce même Hezbollah sur les grandes villes israéliennes, avec missiles et roquettes. La surprise est toujours le prix à payer de l'arrogance coloniale et de son incapacité structurelle à envisager les colonisés comme des humains qui peuvent penser, avoir des plans, des actions et des réactions.

Bien qu'ils parlent tout le temps d'« Arabes », de « menace arabe », d'« ennemi arabe », de « menace musulmane » etc., les Israéliens ne saisissent pas le lien évident qu'il y a entre les massacres perpétrés par l'armée israélienne à Gaza et la contre-attaque des activistes libanais. Par conséquent, ils sont, presque unanimement, très surpris et profondément offensés : comment une organisation libanaise ose-t-elle attaquer des villes israéliennes, sans aucune raison, ni provocation de leur part à eux ? !

Habitués à l'usage unilatéral de la violence, les citoyens de l'État d'Israël sont, ces jours ci, totalement désorientés, et, comme d'habitude, ont un fort sentiment d'être des victimes, les victimes de la haine mondiale contre les Juifs en tant que Juifs.

La réponse stratégique de l'état-major israélien, est de multiplier l'usage de la violence, se référant à la vieille et stupide conception militaire selon laquelle « ce qui n'a pas pu être fait par la force, doit être fait avec plus de force ». Ils n'ont pas la moindre idée de ce que peut être l'issue de leurs bombardements des infrastructures civiles libanaises sur la stabilité du régime ; ils rêvent d'attaquer la Syrie, sans aucune sérieuse évaluation du potentiel iranien de réaction à une telle attaque, y compris l'émergence d'une insurrection chi'ite contre les forces états-uniennes en Irak. Comme toute armée coloniale, ils veulent « donner une leçon » aux Arabes, ou aux Musulmans, par leur supériorité militaire.

Pendant ce temps, les Israéliens sont les seuls à apprendre, de façon pénible, que tôt ou tard l'usage unilatéral de la violence conduit à l'usage réciproque de la force et que dans un proche avenir, ils risquent d'apprendre aussi que, au Moyen-Orient, un conflit local peut dégénérer en une guerre régionale. Le fait qu'une petite organisation libanaise bien structurée peut provoquer de sérieux dégâts au cœur d'Israël est un terrible coup porté à la force de dissuasion de l'État hébreu, et les tonnes de bombes lancées sur le sud Liban n'arriveront pas à changer cette nouvelle réalité.

La crise actuelle n'est pas finie pour trois raisons : premièrement, il n'y a aucun signe de quelque reddition que ce soit, ni dans les Territoires occupés palestiniens, ni au Liban. Bien que plusieurs régimes arabes, en particulier l'Arabie Saoudite, l'Égypte et la Jordanie, et qu'une partie de l'élite dominante libanaise, soient mécontents de la contre-attaque du Hezbollah, la brutalité de la violence israélienne a rapidement créé un large ressentiment arabe contre la violence israélienne, et un soutien à la résistance. Deuxièmement, parce qu'il n'y a et qu'il n'y aura pas de pression internationale sur Israël : même l'Union européenne est en train de considérer Israël comme une victime ayant un droit de riposte légitime... quoique de façon proportionnée. Troisièmement, parce que la population israélienne ne considère pas la perte de vies israéliennes comme un échec de la politique de son gouvernement et comme un catalyseur de son mouvement de masse anti-guerre, comme ce fut le cas pendant la guerre du Liban, en 1982-1985. Ayant intériorisé la théorie du choc mondial des civilisations et, par conséquent, le besoin d'une guerre préventive permanente, la majorité de l'opinion publique israélienne considère le fait d'avoir des victimes, civiles et militaires, israéliennes, comme une chose naturelle et inévitable. En d'autres termes, la politique gouvernementale n'est pas vraiment responsable des souffrances de la population israélienne, perçues comme le prix à payer pour protéger Israël, en tant que partie du « monde civilisé », face à la barbarie musulmane.

La grande difficulté à considérer le « choc des civilisations » comme une fausse logique, enracinée dans l'opinion publique israélienne depuis 1996, est confirmée par l'effondrement total de Peace Now, la plus grande organisation de masse pacifiste israélienne, son silence pendant la guerre sauvage de destruction déclenchée par Sharon entre 2001 et 2005, et aujourd'hui, son soutien à l'agression contre Gaza et le Liban.

C'est pourquoi, à la différence de 1982, seulement 800 femmes et hommes ont manifesté le soir du 17 juillet à Tel Aviv contre l'agression israélienne au Liban et la politique israélienne de domination (1). Si courageux et déterminés qu'ils soient, ces activistes du mouvement anti-colonial ne peuvent pas changer la ligne d'action du gouvernement et son orientation vers une guerre permanente dans la région. Mais au moins leur opposition à la politique guerrière de leur propre gouvernement est-elle une preuve vivante qu'il n'y a pas de « choc des civilisations » ni, comme les médias sont en train de le décrire, de « problème général de culture » entre Juifs et Arabes. Bien sûr, il y a un choc, un choc entre, d'une part ceux qui, à Washington comme à Tel Aviv, sont en train de mener une conquête de colonisation du monde sous la domination des grandes firmes mondiales et de l'empire états-unien, et, d'autre part, les peuples du monde qui aspirent à une liberté réelle, à une indépendance souveraine et véritable.

Les limites de la force

Ce matin les titres des journaux israéliens annonçaient que le Premier ministre Ehud Olmert était d'accord pour la mise en place d'une commission d'enquête, conduite par un Juge suprême, afin d'évaluer tous les aspects, politiques autant que militaires, de la guerre israélienne au Liban. Cette commission remplace toutes les commissions d'enquête mises en place précédemment par l'armée ou par le Premier ministre. Ce n'est pourtant pas encore ce que la majorité d'Israéliens et de plus en plus de politiciens ont demandé : une commission d'enquête nationale indépendante, disposant de pouvoir judiciaire, comme après la guerre de 1973 ou après les massacres de Sabra et Chatilla en 1982. La semaine dernière, 60 000 civils, conduits par les soldats et les officiers de réserve qui ont combattus au Liban, ont fortement et clairement formulé cette exigence. Et on doit espérer qu'une telle commission pourra encore être établie.

Si quelqu'un avait des doutes à propos de l'échec pathétique de l'offensive militaire israélienne au Liban, la décision du Premier ministre a mis les choses au point : trente trois jours d'emploi d'une force militaire colossale n'ont apporté aucun résultat substantiel outre les destructions massives et les horribles massacres.

L'éditorial de Haaretz était dénué de toute ambiguïté à propos de l'échec de l'offensive israélienne : « Il n'y a pas d'erreur possible : en dépit des tentatives du Premier ministre et des généraux de l'IDF [Forces de défense d'Israël], de compter ses succès, la guerre, qui approche de sa fin, est perçue dans le secteur et dans le monde, et aussi aux yeux du public israélien, comme une douloureuse défaite, qui aura des implications négatives de grande envergure… » (1)

Les initiatives tant politiques que militaires sont en général évaluées selon leurs objectifs initiaux. Le premier problème auquel nous avons été confrontés, ce fut le manque d'objectifs clairement définis ou, plus précisément, le fait que les objectifs de la guerre ont beaucoup changé. D'abord le but avoué était la libération des prisonniers de guerre israéliens capturés par le Hezbollah. Puis, quelques jours après le début de l'offensive israélienne, le Premier ministre Olmert annonçait que l'objectif était d'éradiquer le Hezbollah, pas moins ! La méthode suggérée par le haut commandement était caractéristique de l'étroitesse d'esprit du personnel militaire supérieur et de leur incapacité d'apprendre quoi que ce soit de l'histoire, y compris de leur propre passé : une opération de terreur de masse contre le Liban pour « enseigner au gouvernement et au peuple libanais » quel est le prix à payer pour laisser agir le Hezbollah à partir de leur territoire. Le résultat des destructions et des massacres effectués sans discernement au Liban (y compris l'aéroport de Beyrouth, plus de cent ponts, des centrales électriques etc.) a été de créer un sentiment pro-Hezbollah massif chez le peuple libanais, y compris au sein de secteurs importants de la population chrétienne.

Confronté à la sympathie croissante dont jouissait le Hezbollah et à la capacité sensationnelle de ce dernier de frapper le cœur de l'Israël avec des centaines de missiles, l'objectif avoué a été réduit à « la destruction de la capacité du Hezbollah d'envoyer des missiles sur le territoire israélien ». Deux semaines après les attaques aériennes massives sur le Hezbollah, le nombre de missiles frappant l'Israël et provoquant de sérieuses destructions sur toute la partie septentrionale a été même plus grand qu'avant ! Un nouvel échec. Enfin — si l'on ose dire — l'objectif a été à nouveau élargi : il s'agissait de restaurer la capacité de dissuasion israélienne et son image en tant que superpuissance militaire locale.

Cet objectif non plus n'a pas été atteint. Au contraire ! Comme l'a expliqué Zwy Barel, l'expert de Haaretz pour le monde arabe : « Pourquoi quelqu'un au Liban serait-il dissuadé, alors qu'il est le témoin de la destruction de ses maisons, de la mort des centaines d'enfants de ses voisins et de leurs parents et qu'il n'a aucune chance que l'année scolaire commence comme prévu ? Maintenant il est convaincu que la guerre n'est nullement une guerre contre le Hezbollah seul, mais bien une guerre contre le Liban, contre lui-même, qu'il soit chrétien, druze ou chi'ite. » (2) Dans son article Berel suggère aux dirigeants israéliens de tenter d'apprendre quelque chose de l'expérience palestinienne : « Celui qui ne comprend pas la formule peut poser lui-même la question… pourquoi après plus de 150 tués la semaine dernière ils essayent toujours un missile Qassam de plus ? Pourquoi la logique des IDF, qui calcule sa force en fonction de la quantité d'acier dont elles disposent, pourquoi cette logique là ne marche pas pour eux… »

Le fait que l'armée israélienne a été incapable d'atteindre ne serait-ce qu'un seul de ses objectifs et qu'après un mois le Hezbollah est toujours capable de lancer des centaines de missiles sur l'Israël est perçu en Israël comme une tragédie nationale. « Est-ce qu'il y a quelqu'un qui croit que nous avons gagné ? » demande Yoel Marcus, « qui croit que les promesses faites par Ehud Olmert au début de la guerre, concernant l'éradication du Hezbollah et la fin de la menace des missiles sur Israël, ont été réalisées ? » (3)

Mais la conclusion tirée par le haut commandement militaire, la majeure partie des dirigeants et beaucoup de commentateurs israéliens a été de renforcer l'offensive, de mobiliser plus encore d'unités de réserve et de tenter d'envahir et d'occuper des parties du Liban au cours des derniers jours. Le même Yoel Marcus, commentateur réputé du Haaretz, concluait son article sur la faillite complète de l'offensive israélienne au Liban par cet appel : « Il est maintenant clair que le combat ne concerne pas le Liban. Nous ne sommes pas confrontés à une organisation locale, mais à un bras lié et agissant au nom de l'Iran et de la Syrie, de l'Al Qaida et de ceux qui suivent la voie qui commençait avec les Twin Towers. Israël ne défend pas seulement Kiryat Shmoneh, Hedera et peut-être Tel Aviv ; il devient, contre sa propre volonté, un partenaire dans la guerre contre l'intégrisme islamique, que Bush appelle "l'axe du mal", dans cette partie du monde… La conclusion doit être de respirer profondément et de commencer un combat avec toutes les forces dont nous disposons, dans le ciel et sur la terre, jusqu'à ce que nous puissions neutraliser le Hezbollah en tant que milice militaire à nos frontières. Nous devons atteindre le ceurs, pour leur prouver que même le petit Satan a des dents… » (4)

Finalement après encore plus de destructions et de massacres — selon les organismes internationaux plus de 80 % des bombes ont été déversées au cours de la dernière semaine des combats — et après de nombreuses victimes supplémentaires au sein de l'armée israélienne, Olmert a été obligé d'accepter la résolution du Conseil de sécurité de l'ONU qui appelait non pas à un cessez-le-feu, mais à un « arrêt des hostilités ». L'armée israélienne est encore active au Liban. Mais c'est certainement une armée défaite.

Au cours des manifestations dans les territoires palestiniens occupés, lorsque nous étions témoins de l'utilisation massive de la force et de la brutalité des soldats contre des civils, nous avions l'habitude de leur lancer : « Héros que vous êtes ! Votre guerre vous a opposé à des femmes et des enfants désarmés et vous osez parler de "confrontation" ou même de "combat" ! Le genre de guerre dans laquelle vous êtes forts, c'est la guerre contre les civils laissés à eux mêmes ! Mais lorsque vous serez confrontés à de véritables combattants, vous ne saurez pas comment combattre, et vous mourrez ou vous fuirez comme des lapins ! » Et en effet lorsque les soldats israéliens ont été confrontés à une guerre avec des combattants bien entraînés et motivés, ils se sont avérés être complètement inefficaces. Le nombre de victimes est grand dans leurs rangs si l'on tient compte de la quantité relativement réduite de combattants du Hezbollah et on est en droit de poser la question : qu'en serait-il si Israël osait attaquer la Syrie, non seulement par les airs, où sa supériorité est sans conteste écrasante.

L'expérience israélienne rappelle évidemment l'expérience des États-Unis en Irak : une armée puissante, mais trop puissante, trop confiante dans sa supériorité, trop arrogante et trop gâtée pour être capable de lutter avec l'efficacité que laissaient supposer les énormes moyens dont elle disposait.

L'establishment politique israélien tout comme son establishment militaire sont actuellement divisés. Il y a ceux qui veulent une revanche immédiate, afin de montrer au monde et aux néoconservateurs qui dirigent les États-Unis qu'ils ont toujours la capacité de dissuasion et qu'ils peuvent jouer le rôle assigné aux IDF dans l'infinie guerre préventive mondiale. Et ceux qui pensent qu'Israël doit d'abord réorganiser ses forces armées s'il veut avoir la capacité de gagner. La demande d'une revanche et d'une nouvelle occasion pour montrer ce que les gars « sont vraiment capables de faire » est très forte ; celle de mettre de l'ordre dans le désordre israélien est forte également.

Au cours des mois à venir nous saurons lequel des deux courants va l'emporter, ce qui dépendra, entre autres, des conclusions des diverses commissions d'enquête. Mais dans les deux cas il y aura un second round, ne fut-ce que parce que cela fait partie de la stratégie néoconservatrice de guerre préventive infinie pour la recolonisation du monde et l'établissement d'un « Grand Moyen-Orient » sous l'hégémonie états-unienne absolue.

Et nous aussi devons être préparés pour ce second round.

Notes

1. Au cours des semaines suivantes les manifestations anti-guerre, sans devenir aussi imposantes qu'en 1982, se sont étoffées (note de la rédaction).

2. Éditorial du quotidien Haaretz du 8 .

3. Haaretz, 6 août 2006

4. Haaretz, 8 août 2006

5. ibid.

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