Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 597 septembre 2013 *

LES NÔTRES

Idalberto Ferrera Acosta (1918-2013), militant cubain

Cf. aussi : [Les Nôtres] [Cuba] [Eric Toussaint]

Éric Toussaint *

Idalberto Ferrera Acosta est mort à La Havane le 2 juillet 2013, à l’âge de 95 ans. Idalberto a consacré toute sa vie à la révolution.

Idalberto Ferrera Acosta

Idalberto Ferrera Acosta

Dès 1933-1934, il a rejoint le Parti bolchévique léniniste, l’organisation trotskiste cubaine. Il a milité jusqu’au triomphe de la révolution dans le mouvement syndical et politique de Guantanamo et de Santiago de Cuba. L’activité des trotskistes cubains a été fort importante au cours des années 1930 car ils avaient une influence significative dans le mouvement ouvrier de plusieurs régions de Cuba, en particulier à Guantanamo, où se trouve la base navale de l’armée étatsunienne, à Santiago de Cuba et à la Havane (1). Idalberto Ferrara y a apporté une contribution active. À Guantanamo, au cours des années 1950, avec sa compagne Guarina Ramirez et ses trois fils, Juan Leon, Ricardo et Idalberto, il a pris part à la lutte politique et armée dirigée par le Mouvement du 26 Juillet (2). Dans sa maison, située 1453 Calle de Manuel de Cespedes à Guantanamo, se déroulaient régulièrement des réunions du mouvement clandestin M-26. Idalberto, sa famille et leurs camarades ont participé avec enthousiasme aux premières années de la révolution tout en défendant ouvertement leurs positions trotskistes. La question de l’auto-organisation du peuple, de la liberté d’organisation et de l’approfondissement des changements structurels révolutionnaires étaient au centre de leur combat.

Synthèse actualisée Inprecor

En 1960 ou 1961, il s’est installé avec sa famille dans le quartier populaire de la Vieille Havane, dans un appartement modeste de la calle Monte, où il a vécu jusqu’à la fin de ses jours. Avec un groupe de trotskistes cubains il a reconstitué une organisation trotskiste sous le nom de Parti ouvrier révolutionnaire (trotskiste), le PORT(T). L’activité de ce parti était légale au début. Ses militants se sont engagés dans des tâches de production (dans l’agriculture et l’industrie) et de défense de la révolution cubaine. Le POR(T) a reçu le concours de militants latino-américains venus apporter leur soutien à la révolution cubaine. À cette époque, Idalberto Ferrera était le secrétaire général du POR(T), qui éditait le journal Voix prolétarienne. Le POR(T) fut affilié à une organisation trotskiste internationale : la Quatrième Internationale Posadiste.

Cette organisation avait rompu auparavant avec la IVe internationale, dirigée à l’époque notamment par Michel Pablo, Ernest Mandel, Pierre Frank et Livio Maitan.

En 1962, la Quatrième Internationale Posadiste et le POR(T) ont pris une position extrême à l’occasion de la crise des missiles en demandant à la direction cubaine et à l’URSS de lancer une attaque nucléaire contre les États-Unis afin de détruire l’impérialisme. Cet appel fut diffusé dans toute la presse de l’Internationale Posadiste ainsi que dans un numéro spécial de l’organe trotskiste cubain Voz Proletaria (3).

En 1962-1963, Idalberto Ferrera et plusieurs de ses camarades à La Havane et à Santiago ont été victimes d’intimidations de manière répétée de la part de la police à l’instigation du PSP, le parti stalinien, qui avait gagné en influence dans l’appareil d’État et qui attaquait les trotskystes dénoncés comme des ennemis de la révolution. Jose Lungarzo, ouvrier métallurgiste et trotskiste argentin, fut arrêté le 30 octobre 1962 et expulsé vers l’Argentine le 21 décembre 1962. Finalement le POR(T) fut interdit en 1965.

Condamnés en 1965 à plusieurs années de prison, Idalberto, son fils Idalberto Ferrera Ramirez et plusieurs de leurs camarades furent libérés après quelques mois de détention (4). Parmi les causes concrètes de l’emprisonnement : la publication de l’édition cubaine de La Révolution trahie de Trotsky et l’activité du POR(T). Che Guevara, de retour d’Afrique, est intervenu en leur faveur et a obtenu leur libération. Le Che posa une condition : la dissolution du POR(T).

La même année, la presse de l’Internationale Posadiste affirma que le Che avait été tué à Cuba (5). Juan Posadas persista avec cette accusation en 1967 en affirmant « Guevara n’est pas mort en Bolivie » (6). Évidemment ces accusations très graves et sans fondement ne pouvaient que compliquer la situation des trotskystes posadistes à Cuba.

Durant les années 1970, les pressions de la part de l’URSS et de leurs partisans à Cuba ont été très fortes dans de nombreux domaines. En 1973, Idalberto et ses camarades furent de nouveau condamnés. Voici un extrait de l’acte d’accusation du ministère public au tribunal révolutionnaire n° 1 de La Havane contre Idalberto Ferrera Acosta, Juan Leon Ferrera (un de ses trois fils) et Jesus Andres Vazquez : « Les inculpés font partie du bureau politique dudit “Parti ouvrier révolutionnaire trotskiste”. Leur tâche principale est l’élaboration et la reproduction de propagande de caractère diversionniste et diffamatoire contre le Parti communiste de Cuba et le Commandant Fidel Castro Ruz, la création de cellules trotskistes à l’intérieur de la République, des activités de prosélytisme pour recruter de nouveaux militants et sympathisants, en lien étroit avec la Quatrième Internationale trotskiste posadiste à l’extérieur, de laquelle ils reçoivent des directives. Ils reçoivent de l’extérieur toute sorte de propagande trotskiste en même temps qu’ils envoient aux sections de la Quatrième Internationale trotskiste posadiste de l’information politique et économique du pays. L’objectif : l’affaiblissement idéologique pour créer la confusion dans la ligne marxiste-léniniste du Parti communiste de Cuba comme organe dirigeant de la Révolution cubaine. En créant par exemple des conflits et des divergences entre Cuba et les pays socialistes menés par l’Union soviétique, contre lesquels ils dirigent toute sorte de mensonges et de calomnies, taxant les partis communistes tant de Cuba que d’autres pays, de castes bureaucratiques qui gouvernent en fonction de leurs intérêts, exploitant la classe ouvrière.» (7)

C’est en 1993 que j’ai rencontré pour la première fois Idalberto Ferrera, sa compagne Guarina, ses fils Juan Leon et Ricardo, ainsi que ses petits-enfants. Ils habitaient toujours Calle Monte à un jet de pierre de la gare de l’Est qui relie La Havane à Santiago. Il était âgé de 75 ans et n’avait rien perdu sa conviction révolutionnaire. Il était en contact régulier avec des camarades trotskystes de longue date en particulier dans l’Est de l’île (Santiago et Guantanamo) et écrivait tout comme son fils Juan Leon des textes d’analyse. La direction castriste avait lancé dès avant la chute du mur de Berlin un mouvement de rectification. Idalberto et Juan Leon adressaient régulièrement des propositions au Comité central du Parti communiste cubain afin de faire face à la crise. Ils m’ont montré les accusés de réception qu’ils recevaient de la part du secrétariat du Comité central.

J’ai revu Idalberto, Guarina, Juan Leon et d’autres membres de leur famille presque chaque année jusqu’en 2011. À chacune de nos rencontres, Idalberto commentait la situation politique internationale, il cherchait à y déceler tout ce qui pouvait renforcer de possibles victoires révolutionnaires. Régulièrement, nous n’étions pas d’accord sur l’appréciation de luttes car j’estimais qu’il avait tendance à les embellir. Il était avide de recevoir des informations sur l’évolution des organisations trotskistes dans le monde. Il recevait très régulièrement des camarades de différentes parties du monde. Il était infatigable : je me souviens qu’en 2000, âgé de 82 ans, il travaillait cinq après-midi par semaine comme téléphoniste. Lui et sa famille ont toujours vécu modestement. Ils vivaient et agissaient pour l’action politique et pour l’émancipation sociale. Ils étaient très préoccupés par le poids de la bureaucratie à Cuba et les obstacles qui empêchaient la réalisation d’une authentique expérience socialiste dans l’île. En 2008, si ma mémoire est bonne, il a pu sortir pour la première fois de l’île (il avait 90 ans) afin de se rendre au mois d’août à Caracas pour participer à un hommage à Léon Trotsky, organisé avec le soutien du gouvernement de Hugo Chavez.

Parmi les éléments biographiques qu’il m’a racontés, un m’a paru particulièrement refléter à la fois son engagement politique et les spécificités du processus cubain. Il m’a expliqué que ses années de prison dans les années 1960 figuraient parmi ses expériences les plus exaltantes. Il avait été emprisonné à La Cabana (forteresse de la Havane datant du XVIIIe siècle) avec plusieurs de ses camarades et, disait-il, des centaines de prisonniers de droite. En tant que militant injustement emprisonné, Idalberto luttait dans la prison pour défendre et renforcer la révolution en cours. C’est ainsi qu’indépendamment des autorités de la prison, il réalisait, avec ses quelques camarades, des conférences de formation et de débat en défense de la révolution. Il est arrivé, disait-il, que plus de cent prisonniers y participent. Il poussait également à ce que les prisonniers puissent travailler pour la révolution, dans les champs ou partout où ils pourraient être utiles. Par leur action, Idalberto et ses camarades cherchaient à convaincre les condamnés indécis par rapport aux idées révolutionnaires. Et selon Idalberto, c’était une action couronnée de succès. Il soulignait que, dans le même temps, les cours de rééducation organisés par les autorités de la prison étaient un fiasco. L’écho de l’action d’Idalberto et de ses camarades était tel que les prisonniers de droite et contre-révolutionnaires ont commencé à menacer physiquement les trotskistes accusés d’être des castristes infiltrés. Un jour, le directeur de la prison a réuni tous les prisonniers dans la cour, a fait monter Idalberto à côté de lui à la tribune et s’est adressé aux prisonniers de droite en les menaçant de représailles s’ils touchaient à un cheveu du camarade trotskiste Idalberto Ferrera dont il reconnaissait la valeur de militant face aux « vrais » traîtres à la patrie. Idalberto a terminé de me raconter cette anecdote en me disant : « C’est la différence entre le goulag stalinien et la prison castriste ». L’histoire que m’a racontée Idalberto à la fin des années 1990 est peut-être un peu enjolivée, mais Juan Leon m’a confirmé les dires de son père.

À la fin de sa vie, Idalberto n’a pas abandonné son esprit critique à l’égard du régime cubain ni son combat pour l’émancipation des peuples. Il était convaincu qu’il fallait défendre les acquis de la révolution cubaine tout en les approfondissant ce qui implique de lutter contre la bureaucratie. Il a fait des erreurs d’appréciation, la position au moment de la crise des missiles d’octobre 1962 et les accusations lancées par son mouvement international en ce qui concerne la disparition du Che en sont des exemples. Injustement, il s’est retrouvé en prison à différents moments des années 1960 et 1970. Depuis les années 1930 jusqu’à la fin de sa vie, il fut sans cesse un militant révolutionnaire convaincu. Il fait partie de cette catégorie de militants et de militantes qui tout au long de leur vie restent fidèles à la lutte.  ■

* Éric Toussaint est historien et docteur en sciences politiques. Il est président du CADTM Belgique (Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde), membre du conseil scientifique d’ATTAC France et du Bureau exécutif de la IVe Internationale. Il a publié entre autres : AAA — Audit, Annulation, Autre politique, Seuil, Paris, 2012 (avec Damien Millet) ; La dette ou la vie, ADEN-CADTM, Bruxelles-Liège 2011 (avec Damien Millet) ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, éditions du Cerisier, Cuesmes-Mons 2010.

Notes

1. Voir Éric Toussaint, « Retour sur des révolutionnaires “oubliés” de l’histoire, Les trotskistes cubains des années 1930 à 1959 » (http://www.lcr-lagauche.be/cm/index.php?view=article&id=2957:retour-sur-des-revolutionnaires-oublies-de-lhistoire-les-trotskistes-cubains-des-annees-1930-a-19591-&option=com_content&Itemid=53), publié à l’origine dans le livre de Yannick Bovy et Eric Toussaint, Le pas suspendu de la révolution, Approche critique de la réalité cubaine, Édition du Cerisier, Cuesmes 2001. Préfacé par Manuel Vázquez Montalbán, ce livre contient des contributions de Fernando Martinez Heredia, Abel Prieto, Mayra Espina Prieto, Julio Fernandez Bulté, Yannick Bovy, Janette Habel, François Houtart, Jean Lazard, Maria Lopez Vigil, Osvaldo Martinez, Julio Carranza Valdes, Haroldo Dilla Alfonso, Silvio Rodriguez, Maya Roy, Éric Toussaint, Laurence Weerts. Voir : http://archive.indymedia.be/news/2001/12/14996.html

2. Le Mouvement du 26-Juillet (M-26-7, M-26) a été créé en été 1953 par Fidel Castro pour organiser la lutte armée et l’action de masse révolutionnaire après l’attaque de la caserne de la Moncada à Santiago de Cuba le 26 juillet 1953 qui marque l’accélération de la lutte contre la dictature de Fulgencia Batista. La lutte dirigée par M-26 aboutira au renversement de Batista en janvier 1959 et à la victoire de la révolution cubaine.

3. « Que el ejercito sovietico aseste el primer golpe », La Havane, 23 octobre 1962. Cf. Tennant Gary, The Hidden Pearl of the Caribbean. Trotskyism in Cuba, Socialist Platform, London, 2000, p 202

4. À noter que, à la même époque, plusieurs membres de la fraction stalinienne (appelé la micro-fraction animée par le communiste stalinien Anibal Escalante) ont été condamnés à plusieurs années de prison. Voir l’interview du dirigeant trotskyste Roberto Acosta Hechavarria qui déclare que la direction castriste s’en prenait à la gauche trotskyste et à la droite stalinienne (cf. Tennant, op.cit, p. 250).

5. « La liquidation de Guevara : Un coup à la Révolution cubaine », Lutte communiste du 10 novembre 1965.

6. Lutte communiste du 25 octobre 1967, pp 2-3.

7. Causa n° 270 de 1973 de la radicación del Tribunal n° 1 de La Habana, 12 décembre 1973.

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