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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale

 

N° 670-671 janvier-février 2020

THÉORIE

Daniel Bensaïd : Un marxisme de la bifurcation

Cf. aussi : [Daniel Bensaïd] [Marxisme] [Michael Löwy]

Michael Löwy*

Dix années après sa disparition, la pensée de Daniel Bensaïd reste plus que jamais vivante : on le lit et on le discute non seulement en France, mais au Brésil, en Espagne, aux États-Unis et ailleurs dans le monde. Rarement l’imagination révolutionnaire a trouvé une expression aussi percutante à notre époque.

Quelques remarques personnelles tout d’abord. Daniel Bensaïd et moi avons milité ensemble dans la Ligue communiste révolutionnaire ; nous avons aussi participé à la fondation du Nouveau parti anticapitaliste. Nous n’étions pas toujours dans la même tendance de la LCR, mais nous partagions le désir d’associer Léon Trotski à Ernesto Che Guevara, ainsi que la passion pour les luttes révolutionnaires en Amérique latine. À plusieurs occasions nous sommes intervenus ensemble dans les débats entre marxistes brésiliens. Nous avions aussi quelques désaccords, puisque Daniel était un authentique léniniste – mais capable d’une lecture subtile et novatrice de Vladimir Ilitch – et moi un adepte, mieux, un amoureux, de Rosa Luxemburg. La découverte de Walter Benjamin, vers la fin des années 1980, nous a beaucoup rapprochés. Mon livre Rédemption et Utopie, de 1988, où il est longuement question de Benjamin, l’a intéressé, malgré son peu d’appétence pour la religion. Je lui ai proposé à cette époque d’écrire un article ensemble sur l’auteur des Thèses sur le concept d’histoire et il m’a répondu : « pourquoi pas un livre ensemble ? ». Mais finalement il l’a écrit lui-même, et ce fut un de ses travaux les plus importants. Par ailleurs, nous avions quelques divergences : Daniel était loin de partager mon enthousiasme pour le romantisme anticapitaliste, l’utopie communiste et la théologie de la libération. Il observait avec une distance teintée d’ironie mes promenades sur ces sables mouvants ; mais nous avions en commun l’attirance pour Charles Péguy – un auteur que j’ai découvert grâce à Daniel ; simplement je le voyais comme un romantique et un socialiste chrétien et Daniel comme un classique et un socialiste amoureux de Jeanne d’Arc…

En 2005, nous avons écrit un article à quatre mains, sur « Auguste Blanqui, communiste hérétique », une définition qui s’applique très bien à Daniel lui-même. Il parut dans un livre collectif édité par nos amis Philippe Corcuff et Alain Maillard, Les socialismes français à l’épreuve du pouvoir. Pour une critique mélancolique de la gauche (Paris, Textuel, 2006). Nous admirions beaucoup Blanqui, cet adversaire implacable de la bourgeoisie, de l’idéologie positiviste et des doctrines du progrès, et nous nous sommes mis d’accord sur l’interprétation de ses écrits, lors d’amicales discussions au Café « Le Charbon ». Notre principale divergence ne concernait pas Blanqui, mais Marx : Daniel critiquait ce qu’il considérait comme une « démarche sociologique » du père fondateur : la croyance que la concentration des ouvriers dans les usines conduit nécessairement à la prise de conscience et à l’organisation ; j’insistais que, pour la philosophie de la praxis marxienne, c’est l’expérience de la lutte qui produit la conscience de classe. Nous avons trouvé un compromis…

Comme beaucoup de gens, j’ai senti sa disparition comme une perte irréparable pour notre cause. Mais il nous a laissé son œuvre, dont le potentiel critique et émancipateur est inépuisable.

Daniel avait écrit quelques livres importants sur la stratégie révolutionnaire avant 1989, mais à partir de cette année, avec la publication de Moi la Révolution : Remembrances d’un bicentenaire indigne (Gallimard, 1989) commence une nouvelle période, qui se caractérise non seulement par une énorme productivité – des dizaines d’ouvrages, dont plusieurs consacrés à Marx – mais aussi par une nouvelle qualité littéraire d’écriture, un fantastique bouillonnement d’idées, une étonnante inventivité. Les raisons de ce tournant, à la fois personnelles, politiques et historiques sont complexes, et gardent une part de mystère. Malgré leur très grande diversité, ces écrits ne sont pas moins tissés de quelques fils rouges communs : la mémoire des luttes – et des défaites – du passé, l’intérêt pour les nouvelles formes d’anticapitalisme et la préoccupation pour les nouveaux problèmes qui se posent à la stratégie révolutionnaire. Sa réflexion théorique était inséparable de son engagement militant, qu’il écrive sur Jeanne d’Arc – Jeanne de guerre lasse (Gallimard, 1991) – ou sur la fondation du NPA (Prendre Parti, avec Olivier Besancenot, 2009). Ses écrits ont par conséquent une forte charge personnelle, émotionnelle, éthique et politique, qui leur donne une qualité humaine peu ordinaire. La multiplicité de ses références peut dérouter : Marx, Lénine et Trotski, certes, mais aussi Auguste Blanqui, Charles Péguy, Hannah Arendt, Walter Benjamin, sans oublier Blaise Pascal, Chateaubriand, Kant, Nietzsche et beaucoup d’autres. Malgré cette étonnante variété, apparemment éclectique, son discours n’en est pas moins d’une remarquable cohérence.

Le Pari mélancolique (1997)

Tous les livres de Daniel enrichissent la culture révolutionnaire, mais celui que je préfère c’est le Pari mélancolique (Fayard, 1997). C’est un choix personnel et donc arbitraire. Mais il me semble que c’est dans cet ouvrage qu’il va le plus loin dans le renouveau de la pensée marxiste. Il a été rédigé dans un moment critique des années 1990, à la fois plombé par la charge négative de la restauration capitaliste, sans véritable résistance, en Russie et dans les autres pays de l’Est, mais aussi éclairé par l’étoile de l’espérance, grâce au soulèvement zapatiste de 1994 et, surtout, au formidable mouvement de révolte ouvrière et populaire de 1995 en France.

Dans mon exemplaire du livre, Daniel a inscrit une dédicace, qui fait référence à nos intérêts communs, mais ne renonce pas à marquer, dans une petite parenthèse, sa différence : « À Michael, le Pari mélancolique, sur l’actualité (profane) de la raison messianique, amicalement, Daniel ».

La première partie du livre est un diagnostic lucide du « désajustement du monde » qui résulte de la globalisation capitaliste. Il ne se limite pas, comme tant d’autres marxistes, à parler de la crise économique, mais se situe d’emblée dans une perspective écologique, en constatant la discordance explosive entre le temps marchand et le temps biologique. Il est un des premiers, dans la mouvance marxiste révolutionnaire, à se rendre compte de l’importance capitale de la crise écologique. Daniel constate que la régulation marchande est à courte vue : sa logique déprécie le futur et ignore les effets d’irréversibilité propres à la biosphère. Elle présuppose une nature exploitable et corvéable à merci. Comme l’écrivait ce grand précurseur du libéralisme contemporain, Jean-Baptiste Say, « les richesses naturelles sont inépuisables car sans cela nous ne les obtiendrions pas gratuitement ». Alors que les rythmes naturels s’harmonisent sur des siècles ou des millénaires, la raison économique capitaliste cherche des gains rapides et des profits immédiats.

La biosphère, souligne Daniel Bensaïd en s’appuyant sur les travaux de René Passet, possède sa propre rationalité immanente, irréductible à la raison mécanique du marché. Les valeurs écologiques ne sont pas convertibles en valeurs marchandes, et réciproquement. Comme l’illustre la controverse sur les écotaxes, les effets et les coûts écologiques ne sont pas traduisibles dans la langue misérable de la mesure marchande. Il nous faut une alternative anticapitaliste : l’éco-communisme.

La globalisation est aussi traversée d’une autre contradiction, non moins dangereuse : la rationalité formelle de la mondialisation capitaliste favorise partout l’irrationalité des paniques identitaires ; l’universalité abstraite du cosmopolitisme marchand déchaine les particularismes et durcit les nationalismes. Dans cet univers régi par la loi du profit, soumis à la tyrannie sans visage du capital, les murs ne sont pas abolis, ils se déplacent : ainsi l’Europe de Schengen, ceinturée de miradors. On pourrait ajouter en 2020 : et noyant dans les eaux de la Méditerranée des dizaines de milliers de migrants.

L’internationalisme de classe reste la meilleure réponse face aux nationalismes tribaux et aux impérialismes. Il est l’héritier de l’universalité de la raison proclamée par la philosophie des Lumières et de la conception révolutionnaire de la citoyenneté – ouverte aux étrangers – de la Constitution républicaine du 24 juin 1793, adoptée par une Convention où siégeaient – mais pas pour longtemps ! – Anacharsis Cloots et Thomas Paine. Enfin, la solidarité avec l’« autre » s’appuie sur une vieille tradition qui remonte à l’Ancien Testament : vous n’opprimerez pas l’étranger parce que vous avez été étrangers – et sans-papiers – en pays d’Égypte...

La dernière partie du livre, « La révolution en ses labyrinthes », est à mes yeux la plus novatrice et la plus « inspirée » de l’ouvrage. On y trouve de nombreuses références vétérotestamentaires (liées à l’Ancien Testament). Juif non-juif (au sens donné à ce terme par Isaac Deutscher) athée et antisioniste, Daniel ne s’en intéressait pas moins à la tradition juive, au messianisme, au marranisme, aux prophètes. Le prophète biblique, comme l’avait déjà suggéré Max Weber dans son travail sur le judaïsme antique, ne procède pas à des rites magiques, mais invite à agir. Contrairement à l’attentisme apocalyptique et aux oracles d’un destin inexorable, la prophétie est une anticipation conditionnelle, qui cherche à conjurer le pire, à tenir ouvert le faisceau des possibles.

À l’origine de la prophétie, dans l’exil babylonien, se trouve une exigence éthique qui se forge dans la résistance à toute raison d’État. Cette haute exigence traverse les siècles : Bernard Lazare, dreyfusard et socialiste libertaire, était selon Péguy un exemple de prophète moderne, animé par une « force d’amertume et de désillusion », un souffle d’indomptable résistance à l’autorité.

Ceux qui ont résisté aux pouvoirs et aux fatalités, tous ces « princes du possible » qui sont prophètes, hérétiques, dissidents et autres insoumis, se sont sans doute souvent trompés. Ils n’en ont pas moins tracé une piste, à peine lisible, et sauvé le passé opprimé du grossier pillage des vainqueurs.

Selon Daniel Bensaïd, il y a de la prophétie dans toute grande aventure humaine, amoureuse, esthétique ou révolutionnaire. La prophétie révolutionnaire n’est pas une prévision, mais un projet, sans aucune assurance de victoire. La révolution, non comme modèle préfabriqué, mais comme hypothèse stratégique, reste l’horizon éthique sans lequel la volonté renonce, l’esprit de résistance capitule, la fidélité défaille, la tradition (des opprimés) s’oublie. Sans la conviction que le cercle vicieux du fétichisme et la ronde infernale de la marchandise peuvent être brisés, la fin se perd dans les moyens, le but dans le mouvement, les principes dans la tactique.

La bifurcation et le pari

Daniel a le mérite d’avoir introduit dans le lexique marxiste un concept nouveau : la bifurcation. Il a, pour ainsi dire, esquissé les grands traits de ce qu’on pourrait nommer un marxisme de la bifurcation. Certes, Blanqui utilisait ce terme, mais dans un contexte astronomique ; Rosa Luxemburg ne fait pas usage du mot, mais l’idée est au cœur de la Brochure Junius de 1915 : socialisme ou barbarie. Daniel cite peu Rosa Luxemburg : il me semble que c’est une limitation… Mais sa démarche va plus loin. Sa relecture de Marx, à la lumière de Blanqui, de Walter Benjamin et de Charles Péguy, le conduit à concevoir l’histoire comme une suite d’embranchements et de bifurcations, un champ de possibles où la lutte des classes occupe une place décisive, mais dont l’issue est imprévisible. L’idée de révolution s’oppose à l’enchaînement mécanique d’une temporalité implacable. Réfractaire au déroulement causal des faits ordinaires, elle est, pour Walter Benjamin comme pour Bensaïd, interruption.

Il s’ensuit que l’engagement politique révolutionnaire n’est pas fondé sur une quelconque « certitude scientifique » progressiste mais sur un pari raisonné sur l’avenir. Daniel s’inspire ici des remarquables travaux – trop oubliés aujourd’hui – de Lucien Goldmann sur Pascal : pour le penseur janséniste du XVIIe, l’existence de Dieu ne peut pas être démontrée par des faits ; elle ne peut être, pour le croyant, qu’un pari sur lequel il engage sa vie. Selon Goldmann, un raisonnement analogue – mais profane – s’applique à l’avenir socialiste de l’humanité : il s’agit d’une espérance que l’on ne peut démontrer « scientifiquement » mais sur laquelle il faut parier et ainsi engager son existence tout entière. Le pari est inéluctable, dans un sens ou dans l’autre : comme l’écrivait Pascal, il faut parier, nous sommes embarqués ; toute action, tout engagement, est nécessairement fondée sur un pari, elle est donc un « travail pour l’incertain ». Dans la religion du dieu caché (Pascal) comme dans la politique révolutionnaire (Marx), conclut Daniel, l’obligation du pari définit la condition tragique de l’homme moderne.

Comme l’observe avec pertinence Enzo Traverso, dans son beau livre Mélancolie de gauche (2016), la pensée de Daniel Bensaïd était en rupture avec l’historicisme stalinien du PCF, qui reproduisait certains des traits de la social-démocratie allemande critiquée par Walter Benjamin : vision linéaire de l’histoire comme croissance des forces productives, confiance dans le « progrès » et certitude de la victoire finale (1).

Rien n’est plus étranger au révolutionnaire, insistait Daniel, que la foi paralysante en un progrès nécessaire, en un avenir garanti. Pessimiste, il n’en refuse pas moins de capituler. Son utopie est celle du principe de résistance à la catastrophe probable. Le pari n’est pas un vœu pieux, une simple option morale : comme le soulignait déjà Lucien Goldmann, il se traduit dans l’action, c’est-à-dire, pour Daniel, l’action stratégique, l’intervention militante au cœur des contradictions de la réalité.

* Michael Löwy, militant de la IVe Internationale, est sociologue et philosophe écosocialiste. Né en 1938 à São Paulo (Brésil), il vit à Paris depuis 1969. Directeur de recherche (émérite) au CNRS et enseignant à l’École des hautes études en sciences sociales, il est l’auteur de très nombreux livres parus en vingt-neuf langues dont : la Pensée de « Che » Guevara, Paris 1970, Maspero et Paris 1997, Syllepse ; la Théorie de la révolution chez le jeune Marx, Paris 1970, Maspero ; Paysages de la vérité – Introduction à une sociologie critique de la connaissance, Paris 1975, Anthropos ; The politics of uneven and combined development, The theory of permanent revolution (les Politiques du développement inégal et combiné, la théorie de la révolution permanente), Londres 1981, Verso ; Patries ou Planète ? Nationalismes et internationalismes de Marx à nos jours, Lausanne 1997, Éditions Page 2 ; Walter Benjamin – Avertissement d’incendie, Une lecture des thèses « Sur le concept d’histoire », Paris 2001, Presses universitaires de France ; Franz Kafka, rêveur insoumis, Paris 2004, Stock ; Écosocialisme, Paris 2011, Mille et une nuits ; la Cage d'acier : Max Weber et le marxisme wébérien, Paris 2013, Stock ; Affinités révolutionnaires : Nos étoiles rouges et noires (en collaboration avec Olivier Besancenot), Paris 2014, Mille et une nuits ; le Sacré fictif – Sociologie et religion : approches littéraires, Paris 2017, Éditions de l’éclat (avec Erwan Dianteill) ; Rosa Luxemburg, l'étincelle incendiaire, Paris 2018, Le temps des cerises ; La lutte des dieux – Christianisme de la libération et politique en Amérique latine, Paris 2019, Van Dieren Éditeur.

Notes

1. E. Traverso, Mélancolie de gauche, La Découverte, Paris 2016. Traverso dédie tout un chapitre de son livre à Bensaïd, qui était sans doute un des inspirateurs de sa recherche.