Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 609-610 octobre-décembre 2014 *

LES NÔTRES - SRI LANKA

Bala Tampoe (1922-2014) ou l’histoire du mouvement ouvrier srilankais

Cf. aussi : [Malewski Jan] [Sri Lanka] [Les Nôtres]

Jan Malewski *

En tant que l’un des principaux dirigeants syndicalistes srilankais depuis plus de soixante ans, Bala Tampoe a négocié au nom des travailleurs et fait trembler tous les gouvernements.

Bala Tampoe

Bala Tampoe

« Mort d’une légende », « héros du mouvement syndical », « la quintessence du syndicalisme » – le décès le 1er septembre 2014 de notre camarade et ami Bala Tampoe a suscité un salut unanime dans la presse et dans le syndicalisme srilankais. Comme l’écrit Göte Kilden, ancien dirigeant syndical de Volvo, « si Tampoe avait réalisé ce travail dans une des anciennes puissances coloniales d’Europe, comme la France ou la Grande-Bretagne, sa mort et son souvenir auraient été en première page de tous les médias dominants ». (1)

En tant que l’un des principaux dirigeants syndicalistes srilankais depuis plus de soixante ans, Bala Tampoe a négocié au nom des travailleurs et fait trembler tous les gouvernements. Son ancien camarade de parti Colvin R. de Silva (Bala avait rompu avec Colvin en 1964 lorsqu’il fit le choix de faire entrer son parti dans un gouvernement bourgeois) disait de lui – en tant que ministre en 1970, au cours de négociations que Bala avait imposées en public – qu’il était « un des meilleurs cerveaux non seulement dans les cercles syndicaux, mais dans tout le pays ». (2) J’ai eu l’occasion de rencontrer Bala au cours des années 1980 et 1990. Lors de ses passages en Europe il venait me poser des questions sur la renaissance du mouvement ouvrier en Pologne. J’ai gardé le souvenir d’un dirigeant très respectueux et à l’écoute du jeune militant que j’étais alors…

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Révolté contre la domination coloniale

Balendra Tampoe-Philips est né à Negombo le 23 mai 1922, dans une famille aristocratique tamoule de Jaffna. Son père était planteur de coco avant de devenir fonctionnaire de l’empire britannique. Bala a huit ans lorsque son père devient un haut fonctionnaire de la Présidence de Madras, en Inde. À cette époque, le gouvernement colonial imposait un système de quota aux élèves anglo-indiens et le jeune Bala a dû attendre plusieurs années avant d’être admis dans une école. Il racontait plus tard : « En fait, j’ai été admis à l’école plus tôt, car ma mère m’avait inscrit sous le nom de B. T. Philips. J’étais très excité de pouvoir aller à l’école, mais lorsque le maître est entré en classe et m’a vu, il a dit “il doit y avoir une erreur” signalant que le quota était déjà rempli. C’est pourquoi ma mère m’a demandé de changer mon nom lorsque je suis retourné au Sri Lanka pour aller au Collège royal (…) Mon arrière-grand-père fut le premier hindou converti au christianisme à Jaffna. “Philips” était le nom de celui qui parrainait la mission évangélique et c’est ainsi que j’ai fini avec ce nom » (3). Excellent élève, Bala Tampoe a pu entrer en 1939 à l’université de Ceylan tout en étant également admis à Cambridge en tant qu’étudiant externe, ayant réussi brillamment ses examens. Il était cependant traité comme un sous-homme par les colonisateurs. Il se souvenait comment les militaires britanniques le traitaient alors qu’il se promenait avec une amie anglaise : « Un jour, nous marchions devant le Queen’s Hotel et nous avons remarqué deux officiers anglais s’approcher vers nous. Elle m’a demandé de ne pas répondre s’ils faisaient des remarques. Il est vrai que lorsque nous nous sommes croisés, l’un d’eux dit : “Où allez-vous avec ça ?” Le “ça” c’était moi ! » (4)

Sans le racisme colonial omniprésent, Bala aurait pu devenir comme son père un excellent serviteur de l’empire.

Encore collégien, en 1935, Bala a rejoint le mouvement anti-impérialiste « Surija-Mal », première organisation indépendantiste, qui en particulier lors des cérémonies commémorant la victoire de la Première Guerre mondiale avait lancé « la bataille des fleurs » pour célébrer les victimes srilankaises, alors que l’empire commémorait officiellement les « soldats britanniques ». (5) « Les étudiants devenaient des militants de gauche, sans aucun lien avec le mouvement ouvrier. Je n’étais pas différent… », expliquait plus tard Bala Tampoe dans une interview. (6)

En 1941, il devient militant de Lanka Sama Samaja Party (LSSP), une organisation marxiste, clandestine et dont une partie de la direction venait d’être emprisonnée.

LSSP, nouveau parti d’avant-garde

C’est le 18 décembre 1935 qu’une vingtaine de jeunes intellectuels, étudiants et travailleurs, qui jouaient un rôle de dirigeants de fait du mouvement Surija-Mal, prennent la décision de former le LSSP. Ces « pères fondateurs » ne voulaient pas un nom anglais pour leur organisation, soulignant ainsi son caractère indépendantiste. Ils évitaient aussi le terme « socialiste », qu’ils jugeaient davantage associé au réformisme dans la tradition politique de l’empire. Le mot « Samasamaja » renvoyait en cinghalais, la langue employée par la grande majorité de la population de l’île de Ceylan, aux notions de socialisme et d’égalité. Il avait été inventé par D. Jayawardana dans le journal anti-colonial en cinghalais Swadesa Mitraya du jour de la fondation du parti – c’était donc également une innovation.

En mars 1936, le tout nouveau parti présente quatre candidats à l’élection du second Conseil d’État de Ceylan. Deux d’entre eux – Philip Gunawardena et N.M. Perera – sont élus, constituant en son sein, jusqu’à leur arrestation en 1940, l’opposition conséquente au statut colonial de l’île, devenant en 1939 les seuls parlementaires trotskistes de par le monde à s’opposer à la Seconde Guerre mondiale. Le prestige du LSSP s’accroît en 1937 et son local devient l’endroit où les travailleurs en lutte cherchent le soutien. Ainsi lorsque les blanchisseurs entrent en grève en septembre de cette année, ils viennent demander de l’aide pour les négociations au « secteur ouvrier » du LSSP. À la même époque, les ouvriers spécialisés produisant le lait de coco gagnent la grève commencée après la répression de ceux d’entre eux qui avaient organisé un meeting du LSSP. Rapidement des syndicats dirigés par les militants du LSSP remportent des luttes et commencent à jouer un rôle important. Le LSSP a été capable de construire un front unique syndical, intégrant y compris la centrale syndicale traditionnelle et réformiste, Ceylon Labour Union, dirigée par A.E. Goonasingha, qui tentait de diviser les travailleurs avec des discours anti-tamouls. Les grèves victorieuses animées par ce front unique ont affaibli le communautarisme.

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Après le début de la Seconde Guerre mondiale, fin 1939 et début 1940, une vague de grèves secoue les plantations. Dirigé d’abord par les syndicats liés au Congrès Indien du Ceylan, le mouvement se focalise rapidement autour de la grève dans les plantations de Mool Oya Estate, animée par les samasamajistes du syndicat All-Ceyloan Estate Workers Union. La capacité des élus du LSSP au Conseil d’État d’imposer une commission d’enquête et de présenter le rôle combiné de la police et des employeurs dans la répression des travailleurs au sein de cet empire des plantations de l’homme blanc, a politisé la classe ouvrière.

Même si le LSSP n’était pas « trotskiste » lors de sa fondation, ses principaux dirigeants avaient du mal à accepter le culte de Staline et analysaient de manière critique la politique du Komintern. Selon Leslie Goonawardene, les dirigeants samasamajistes « ne pouvaient pas croire que les aveux dans les procès [de Moscou] étaient authentiques et se sont sentis obligés de venir à la conclusion qu'ils étaient de gigantesques coups montés. La ligne du Front populaire, en particulier en Espagne, semblait être dictée non pas par les besoins de la révolution espagnole, mais par les besoins de la politique étrangère du gouvernement soviétique. La ligne du Front national, prescrite pour les pays coloniaux, semblait servir le même but. En d'autres termes, la Troisième Internationale (communiste), fondée par Lénine en 1919 pour donner de l'aide et des conseils à la révolution socialiste dans le monde entier, avait apparemment dégénéré en un instrument abject de la politique étrangère zigzagante de Staline. Une lecture attentive de la Révolution trahie de Trotski (disponible en anglais en 1938) a également eu un effet profond sur les dirigeants du Lanka Sama Samaja Party. » (7)

La politique de Staline, passant du soutien aux impérialismes français et britannique au pacte avec Hitler en août 1939, conduit en décembre 1939 le comité exécutif du LSSP à adopter, par 29 voix contre 5, une résolution historique : « Comme la IIIe Internationale n’a pas agi dans l’intérêt du mouvement ouvrier international révolutionnaire, tout en exprimant sa solidarité avec l’Union soviétique, premier État ouvrier, le LSSP déclare qu’il n’a aucune confiance dans la IIIe Internationale. La rupture entre trotskistes et staliniens au sein du LSSP se traduit peu après par l’expulsion des staliniens hors du parti. En même temps le LSSP adopte un nouveau programme et décide que pour être membre du parti il faut non seulement payer une cotisation, mais également être activement engagé dans l’action de l’organisation locale du parti. D’un regroupement d’individus, le LSSP se transforme en une organisation militante de combat. Et son opposition à la participation des peuples de Ceylan à la guerre impérialiste – le refus de la conscription dans la « Ceylan Defense Force » – de même que son rôle dans le développement des grèves ouvrières faisaient de ce parti l’ennemi n° 1 de l’administration coloniale. En juin 1940 l’ordre d’arrestation des cinq principaux dirigeants du parti est promulgué (un d’entre eux, Leslie Goonawardene, réussit à s’échapper et passe dans la clandestinité) et les activités du parti sont interdites. Le LSSP passe dans la clandestinité, imprime sa presse et ses tracts dans une imprimerie secrète, n’a plus le droit d’organiser des meetings publics, dont les tentatives sont brutalement dispersées par la police.

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Ainsi est le parti que Bala Tampoe intègre en 1941, recruté par son ami Dicky Attygalle, devenant membre de son « unité spéciale » constituée par le parti dans le but de faire évader ses dirigeants de prison. C’est Bala, sous la fausse identité de « Kuruppu », qui assure le contact avec les prisonniers et qui, après leur évasion à la veille du raid japonais d’avril 1942 contre la flotte et l’aviation britannique de l’océan Indien à Ceylan, organise avec « l’unité spéciale » leur séjour clandestin à Anuradhapura, puis leur transfert en Inde (8).

Tampoe

Bala Tampoe, dirigeant syndical

De retour à Colombo, Dicky et Bala organisent la distribution de la propagande antiguerre parmi les troupes britanniques, dont une brochure parlant du « soleil levant du Japon et du soleil couchant de Churchill ». Bala racontait : « Nous avions gagné au moins trois soldats britanniques, qui ont entrepris de distribuer la brochure dans les cantines de l’armée. Je payais aussi 50 cents à des gamins, qui mettaient la brochure dans les cinémas principalement fréquentés par le personnel britannique. Cela a eu un énorme impact. Le commandant avait menacé de répression toute personne qui serait trouvée avec la brochure sur elle. En fait, le livre de Tomlinson intitulé “le Moment le plus dangereux” [c’est-à-dire la menace d’invasion du Ceylan par la flotte japonaise, à laquelle les Britanniques n’étaient pas préparés] reproduit une copie de cette brochure. » (9)

En avril 1942 le LSSP, dont nombre de dirigeants ont dû s’exiler sur le continent indien, forme, avec le Parti bolchévique-léniniste des Provinces unies et du Bihar ainsi que le Parti bolchévique des mazdoor (travailleurs), le Parti bolchévique léniniste de l’Inde, Ceylan et Burma (BLPI), section de la IVe Internationale de toutes les Indes. Bala était un des fondateurs de ce parti, au sein duquel il animait la formation des travailleurs.

Lorsque deux dirigeants historiques, arrêtés en Inde en 1943 et libérés de prison à la fin de la guerre, N.M. Perera et P. Gunawardena, reconstruisent le LSSP légal en 1945, Bala Tampoe reste au sein du BLPI (devenu rapidement BSSP), opposé à « l’indépendance » dans le cadre de l’empire britannique. Les années qui suivent la guerre sont celles d’une montée des luttes ouvrières et populaires à Ceylan, dans la direction desquelles les deux partis trotskistes jouent un rôle important.

Aux élections de 1947 le LSSP obtient dix députés (deuxième parti au Parlement) et le BSSP cinq. Les deux partis font front lors des grèves générales de 1946 et de 1947, ce qui – malgré les affrontements physiques lors de l’élection partielle à Gampaha en 1949, qui permet à la droite de gagner le siège – a finalement conduit à la réunification en 1950. (10) Mais la division avait affaibli les samasamajistes, réduisant leur potentiel à l’issue de la guerre et permettant à la droite de se consolider.

Syndicalisme de combat et le Grand Hartal

Après la guerre, les militants trotskistes jouent un rôle central dans le mouvement syndical. Ils dirigent deux centrales syndicales : la Ceylan Federation of Labour et le Ceylan Workers Congres. À partir de 1944, Bala Tampoe enseigne la botanique et l’horticulture à l’université de Peradeniya. Fort de son expérience de la clandestinité, il organise en secret des cours de formation pour les membres du syndicat des employés d’État, la GCSU.

En 1947, à la suite de ce qu’il a appelé « un discours public cinglant » au cours de la grève générale, il est licencié. Il se met alors au service du syndicat Ceylan Mercantile Union, dirigé d’une main de fer par A.E. Goonasingha. C’est un petit syndicat, créé en 1928 et organisant quelques centaines de cols-blancs. Le 1er février 1948, lors du congrès de la CMU, il se présente contre Goonasingha et est élu secrétaire général, fonction qu’il remplira jusqu’à sa mort, transformant ce petit syndicat en une centrale syndicale de première importance, organisant plusieurs dizaines de milliers de travailleurs de tous les secteurs et de toutes les appartenances ethniques, religieuses ou politiques.

Pourtant le mouvement des masses décline après 1948 et le LSSP, bien qu’à la tête de l’opposition parlementaire, ne parvient pas à apparaître comme une alternative crédible. Plus de 200 000 travailleurs d’origine indienne ont été privés de droits civiques.

En mai 1952 l’UNP, le parti bourgeois au pouvoir depuis l’indépendance, remporte à nouveau les élections. De plus, le LSSP perd sa place de premier parti de l’opposition parlementaire, au profit du SLFP (11) soutenu par le PC et par le VLSSP de Philip Gunawardena.

Dans cette situation, le gouvernement UNP a cru pouvoir s’attaquer à la population. Le prix (subventionné) du sucre augmente et les rations de riz sont réduites. Le LSSP ne tarde à réagir, développant une agitation contre ces mesures. Une pétition contre les augmentations des prix recueille 50 000 signatures. Mais le gouvernement poursuit l’austérité : en 1953 les tarifs ferroviaires et postaux ont été augmentés, les petits pains distribués aux enfants scolarisés à la mi-journée ont été supprimés et le prix de la ration de riz est passé de 25 à 70 cents !

Le LSSP invite tous les autres partis oppositionnels à construire un front unique contre le gouvernement. Finalement, seuls le PC, le VLSSP et le Parti fédéral acceptent de passer à l’action. Mais un front syndical – affaibli il est vrai par le refus du Congrès indien, dirigeant une partie des syndicats des plantations, d’organiser la grève – a été constitué. Il appelle le 12 août à une journée morte – le hartal, à la fois une grève générale et l’arrêt de toutes les activités. Le gouvernement avertit les salariés du public qu’ils seraient licenciés en cas de grève, il donne l’ordre aux magasins coopératifs de rester ouverts, il fait parader l’armée dans les rues, ses médias condamnent unanimement toute action et un grand journal n’a pas hésité à titrer son édition du 12 août : « Le travail continue aujourd’hui ! »

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Le hartal est cependant un succès « plus grand que prévu ». La grève est massive, les transports sont désorganisés, toute la vie économique s’est arrêtée dans les villes. Même les plantations sont partiellement paralysées. Dans les zones rurales, la population a mis en place des barrages routiers et a désorganisé les communications télégraphiques. Dans Egoda Uyana, un train a littéralement été « capturé » ; à Waskaduwa, plus d’un kilomètre de la ligne du chemin de fer a été démonté dans la nuit et dans la province du sud de si grands rochers barraient les routes, qu’après le hartal la police a dû les dynamiter, ne parvenant pas à les déplacer.

La police et l’armée ont ouvert le feu sur les protestataires tuant neuf personnes et en blessant un grand nombre, l’état d’urgence et le couvre-feu sont déclarés à midi et durent plusieurs semaines. Les imprimeries du LSSP et du PC ont été fermées.

Prévu pour une seule journée, le hartal a été officiellement arrêté le lendemain matin par les organisateurs. Pourtant l’effet de cette mobilisation de masse allait durer. Elle a mis fin au mythe de l’invincibilité de l’UNP, annonçant sa défaite électorale en 1956. Le Premier ministre Dudley Senayake a été forcé de démissionner. Les masses ont pris conscience de leur force et le hartal a marqué un tournant dans le reflux du mouvement des masses.

Bala Tampoe, qui à la tête de la CMU a joué un grand rôle dans l’organisation de cette lutte, en a tiré des enseignements : « Le hartal (…) a appris à la classe ouvrière urbaine que ses frères et sœurs des villages sont de puissants alliés dans toute lutte directe. Il a enseigné tant aux travailleurs qu’aux pauvres des campagnes qu’ensemble ils peuvent défier et même défaire les forces de l’État capitaliste. (…) Les masses vont entrer dans le prochain grand combat avec la confiance que le hartal leur a donnée. Mais ce prochain combat les opposera à un ennemi plus expérimenté et mieux préparé. » (12)

C’est également à partir de 1953 que Bala Tampoe a été assermenté comme avocat, ce qui lui a permis de défendre de nombreux travailleurs et militants.

Crises et luttes du LSSP

Malgré l’engagement du LSSP dans les luttes, son échec électoral de 1952 a divisé le parti, dont près d’un tiers de membres considèrent, au contraire de Bala Tampoe, que le hartal a indiqué l’impossibilité de changer la situation sociale par la mobilisation des masses et que le parti ne pourrait gagner seul les prochaines élections.

Dès octobre 1952, lors d’une conférence extraordinaire, le LSSP décide de s’orienter vers un « front unique avec le PC et le groupe de Philip Gunawardena ». Une résolution de la minorité allait plus loin, proposant que le parti s’engage avant tout en faveur d’un « gouvernement démocratique » qui, selon elle, serait « au moins un gouvernement de Bandaranaike » et au mieux « un gouvernement à majorité Sama Samaja ». Le refus du PC d’accepter un front unique si le LSSP ne s’engageait pas à ne plus critiquer les gouvernements de l’URSS, des pays d’Europe de l’Est et de la Chine, n’a pas permis d’avancer dans cette direction au-delà du hartal. En octobre 1953, lors du congrès national du parti, la résolution de la majorité obtient 259 voix et celle de la minorité 125. La minorité, dirigée par William Silva, quitte alors le congrès et le parti. Le LSSP perd un tiers de ses membres, dont certains finissent au PC, d’autres rejoignent le VLSSP de Philip Gunawardena, mais la grande majorité a arrêté toute activité politique.

En 1954, N.M. Perera remporte l’élection et devient maire de Colombo. Mais le LSSP n’a pas la majorité au sein du conseil municipal, les élus du « front unique » autour du PC refusent toute collaboration avec lui et, un an plus tard, font alliance avec l’UNP, renversant le maire.

À partir de 1954, tirant les leçons du hartal, la CMU organise une série de luttes des employés du commerce, contraignant la Fédération des employeurs à accorder des concessions. Ces luttes ont contribué à reconstruire la confiance des travailleurs dans leur force et ont atteint leur point culminant en 1956, lorsque la CMU dirige une grève générale des employés de commerce. La CMU parvient à imposer au patronat des accords collectifs et devient un des plus puissants syndicats au Sri Lanka. Comme l’écrivit plus tard Leslie Goonawardene dans son histoire du LSSP, « le rôle joué par Bala Tampoe mérite d’être souligné ». (13)

Face à la nouvelle montée des luttes sociales, la bourgeoisie srilankaise fait le choix de diviser les travailleurs – en profitant d’une renaissance culturelle parmi les Cinghalais et de leur volonté d’abandonner la langue anglaise comme langue officielle – pour les orienter contre les Tamouls, majoritaires parmi les travailleurs des plantations. Le SLFP lança les campagnes en faveur de la reconnaissance du cinghalais comme « la seule langue » officielle – bien sûr contre l’usage de l’anglais, mais surtout contre le tamoul ! La mise en avant de la langue cinghalaise allait de pair avec celle du bouddhisme, présenté comme la seule culture nationale. Les meetings publics du LSSP, seul parti à majorité cinghalaise en faveur de la reconnaissance de deux langues officielles, le cinghalais et le tamoul, furent attaqués par les milices du mouvement « Cinghalais seulement ». Aux élections de 1956, le groupe de Philip Gunawardena rejoint le SLFP au sein de Mahajana Eksath Peramuna (Front populaire unifié), qui remporte les élections, faisant tomber le gouvernement de l’UNP. Le LSSP obtient 14 élus et redevient le principal parti de l’opposition.

Le nouveau gouvernement Bandaranaike fait une série de concessions aux travailleurs : il nationalise le transport par autobus et le port de Colombo (mais refuse l’exigence du LSSP de garantir aux salariés le contrôle de la gestion des entreprises nationales), introduit une loi sur les plantations de riz et les coopératives, commence la mise en place d’une Caisse nationale de sécurité sociale et met fin à la politique antisyndicale des gouvernements précédents, réintégrant progressivement les fonctionnaires gouvernementaux licenciés à la suite de la grève générale de 1947. Il a également mis fin aux bases militaires britanniques dans l’île.

Mais ces mesures progressistes sont accompagnées de la loi, votée avec le soutien de l’UNP dès 1956, introduisant le cinghalais comme seule langue officielle, alors que près de 30 % de la population (Tamouls de l’Inde, Tamouls de Sri Lanka et Musulmans) parlait le tamoul. Cela provoque des émeutes et à nouveau l’instauration de l’état d’urgence durant plusieurs mois. Bala Tampoe, lui-même Tamoul mais reconnu comme un des meilleurs orateurs en cinghalais, engage tout le poids de son syndicat en faveur de l’égalité des communautés. Ce n’est qu’en 1958 que les opposants parviennent à imposer un recul partiel : une loi permettait l’usage du tamoul dans l’enseignement, les examens d’admission à la fonction publique, la correspondance étatique et à des fins administratives dans les provinces du nord et de l’est de l’île.

Les syndicats dirigés par les militants du LSSP ont poursuivi des grèves, y compris générales, au cours des premières années du gouvernement Bandaranaike, obtenant des augmentations de salaires. Les grévistes devaient souvent affronter l’armée, par exemple en décembre 1957.

Deux lignes

La grève générale politique, organisée par un grand nombre de syndicats, dont la CMU, en mars 1959, a été un saut qualitatif. Cette fois le mouvement ouvrier s’opposait à un amendement législatif autorisant le Premier ministre à employer l’armée et la police s’il jugeait la sécurité publique en danger. Pour la première fois les travailleurs exigeaient de pouvoir s’opposer sur les questions de la législation.

Mais alors que la majorité de la direction du LSSP considérait de plus en plus ces mouvements de masse en premier lieu comme une pression pour créer un rapport de forces parlementaire, Bala Tampoe – alors membre du Bureau politique du LSSP en plus de ses fonctions syndicales – voyait toujours dans l’auto-organisation des travailleurs l’aurore de la construction de nouveaux rapports sociaux et de la prise de pouvoir par les masses. Il considérait également que dans la situation srilankaise, seule la lutte commune pouvait unifier les travailleurs cinghalais et tamouls et stopper le chauvinisme cinghalais et la réaction bouddhiste montante. Selon lui, l’assassinat du Premier ministre S.W.R.D. Bandaranaike en septembre 1959, par un moine bouddhiste, n’était pas seulement la réponse de la réaction au recul partiel imposé l’année précédente à la loi sur la question linguistique, mais également une fuite en avant des éléments les plus réactionnaires devant la politisation des grèves ouvrières.

L’instabilité gouvernementale après l’assassinat du Premier ministre et la difficulté du LSSP de parvenir à une unité électorale ou parlementaire avec les autres partis liés au mouvement ouvrier ont permis à la minorité révolutionnaire au sein de la direction du parti de l’orienter vers les luttes ouvrières. Comme la majorité de la direction du LSSP ne faisait pas de différence entre l’unité électorale des partis et celle des syndicats dans la lutte – qui, il est vrai, étaient (et restent encore, en dehors de la CMU) dirigés par les partis – nommant les deux indifféremment « front unique », Bala Tampoe fut de ceux qui parvinrent à réorienter le parti vers un « front unique » de lutte.

En septembre 1963, un tel front formé par les trois partis de gauche organise à l’initiative de Bala Tampoe la réunion de 800 délégués, représentant un million de travailleurs des villes, villages et plantations, qui adopte les « 21 revendications », pour l’essentiel économiques, mais de caractère anticapitaliste.

Dans la foulée la CMU lance une grève dans le port de Colombo, qui se transforme en une grève générale dans toute l’île et une confrontation politique avec le gouvernement durant 17 jours. Cette lutte a obligé le gouvernement du SLFP (dirigée par Mme Sirima Bandaranaike, veuve du Premier ministre assassiné) à faire marche arrière, à retirer l’armée employée pour briser la grève des dockers et à lever l’état d’urgence. Bala Tampoe fut le principal dirigeant de cette grève générale.

Sirima Bandaranaike doit publiquement reconnaître que le pays devient ingouvernable. Mais elle parvient à retourner la situation, s’ouvrant aux dirigeants du LSSP pour les intégrer au gouvernement, ce qu’elle réussit en juin 1964. Elle explique alors à la presse : « Nous avons intégré au gouvernement un parti qui joue un rôle dominant au sein de la classe ouvrière urbaine (...) Sans un complet soutien de la classe ouvrière, je ne peux pas imaginer comment les entreprises comme le CTB [Office ceylanais des transports] ou le Port Cargo Corporation [société des ports] peuvent fonctionner efficacement. » (14)

Contre la trahison, le LSSP-R

L’entrée de N.M. Perera, C. Goonaewardena et A. Moonesughe au gouvernement de coalition avec le SLFP précipite la séparation entre les deux orientations qui cohabitaient depuis des années au sein du LSSP. 159 délégués au congrès du LSSP, soit 25 % des mandats, votent contre l’entrée dans le gouvernement. 14 membres du comité central, dont deux députés (Edmund Samarakkody et Meryl Fernando) et le syndicaliste le plus connu, Bala Tampoe, forment le LSSP-R (révolutionnaire). Ils déclaraient : « Cette dégénérescence est l’aboutissement logique de la ligne parlementaire réformiste que la majorité du parti a suivie depuis plusieurs années, et de la substitution de la lutte réformiste parlementaire à la lutte des classes et aux perspectives révolutionnaires, ainsi que du recrutement systématique sur cette base d’éléments non révolutionnaires. Les révolutionnaires du LSSP ont décidé, dans cette situation, de s’organiser sur la base du programme du parti. Ils se retirent de la conférence et vont dorénavant fonctionner en tant qu’organisation séparée sous le nom de LSSP (section révolutionnaire). » La IVe Internationale a expulsé le LSSP et a reconnu la conférence d’urgence du LSSP-R des 17-18 juillet 1964 « comme constituant officiellement la continuité du mouvement trotskiste à Ceylan et l’habilitant à parler et à agir en tant que section de la IVe Internationale à Ceylan… ». 54 délégués de cette conférence d’urgence ont voté en faveur de la résolution acceptant « la reconnaissance accordée pour fonctionner en tant qu’unité ceylanaise de la Quatrième Internationale », neuf ont voté contre et huit se sont abstenus. Les militants révolutionnaires du LSSP « ont été contraints de former un nouveau parti, bien qu’avec beaucoup d’hésitation pour certains d’entre eux. Cette situation allait mettre au premier plan une maladie profondément ancrée dans le mouvement de la gauche : le sectarisme, les scissions et les egos personnels des dirigeants. » (15)

Bala Tampoe et ses camarades considéraient que l’entrée dans la coalition ne pouvait que démobiliser la classe ouvrière et que les « 21 revendications » étaient trahies. Comme l’a écrit plus tard Fernando Laksiri, alors militant du LSSP, « le mouvement syndical ne pouvait pas se remettre de cette débâcle pour une longue période, voire même jusqu’aujourd’hui ». (16) En 1964, les syndicats n’ont pas été écrasés, mais ils furent démoralisés.

L’entrée du LSSP dans le gouvernement et la scission qui a suivi ont divisé et affaibli durablement la classe ouvrière srilankaise. Nombre de militants ont quitté le LSSP sans continuer dans le LSSP-R. En juillet 1964, une grève exemplaire est menée par la CMU dans l’usine textile de Valona à Moratuwa, et largement soutenue par la population locale : il y a 500 salariés grévistes, mais les piquets – visant à empêcher les briseurs de grève recrutés par le patronat de pénétrer dans l’usine – regroupent environ 4 000 personnes, piquets animés par Bala Tampoe présent quotidiennement sur place. Mais elle ne réussit pas à s’étendre comme celle du Port de Colombo et les piquets doivent reculer devant l’armée. La grève était brisée.

Refusant de voter la confiance au gouvernement Bandaranaike, les deux députés du LSSP-R, Edmund Samarakkody et Meryl Fernando, l’ont fait tomber en décembre 1964. Il ne s’agissait pas seulement du vote d’une motion présenté par un député de droite et soutenue par l’UNP, comme leurs anciens camarades du LSSP les en ont accusés, ni d’un vote contre la nationalisation de la grande presse, comme l’ont fait certains des députés soutenant auparavant le gouvernement. Une majorité des travailleurs avaient encore l’espoir – l’illusion – que le gouvernement de Bandaranaike allait réaliser, au mois en partie, leurs « 21 revendications » et ils ont considéré que c’est le LSSP-R qui l’a empêché. Les résultats des élections anticipées de mars 1965 reflétent cette incompréhension des masses : le LSSP-R n’a pas d’élus et l’UNP remporte les élections. Le parti va alors connaître des divisions et des scissions, s’affaiblissant de plus en plus.

Seul le syndicat dirigé par Bala Tampoe, la CMU, continue en tant que véritable force de la classe ouvrière, indépendante. Malgré une période de reflux de luttes syndicales, la CMU anime des dizaines de grèves au cours de la seconde moitié des années 1960, en particulier contre les licenciements, au point que le Premier ministre UNP fut obligé de négocier avec Bala. Ce dernier proposa alors que l’État intervienne et examine les motifs des licenciements, présentant un projet juridique qui a jeté les bases le la loi sur la fin de l’emploi, adoptée en 1971 (17).

En défense des insurgés du JVP

À la fin des années 1960, la jeunesse maoïste ceylanaise se radicalise. Les deux principaux partis de la gauche historique — le LSSP et le PC (pro Moscou) – ayant trahi, rejoignant le gouvernement, un vide est apparu à gauche, en particulier dans les campagnes cinghalaises. C’est ce vide que le Janatha Vimukti Peramuna (JVP, Front populaire de libération) commence à remplir, recrutant dans la jeunesse rurale semi-prolétarienne, parmi les paysans sans terre, les chômeurs et les opprimés. Ce nouveau mouvement est de culture stalinienne, ses militants ont une compréhension rudimentaire du marxisme et une éducation antitrotskiste.

Bala Tampoe a immédiatement compris que cette radicalisation ne pouvait pas être organisée par le mouvement syndical, même la CMU, ni par le LSSP-R (devenu en 1970 le RMP, Parti marxiste révolutionnaire), qui n’avait pas une grande influence dans la jeunesse. Il cherche à construire des relations de débat et de coopération avec le JVP, ce qui commence en particulier lorsque la répression étatique frappe le JVP en 1970.

Lionel Bopage, un des dirigeants historiques du JVP, se souvient : « Lorsque le JVP en était à ses premiers pas en tant qu’organisation clandestine, connue sous le nom de “mouvement”, le RMP dirigé par le camarade Bala est un des premiers groupes qui ont exprimé leur solidarité critique à son égard. La première rencontre du JVP avec les samasamajistes les plus radicaux (…) eut lieu lorsqu’ils ont pris la défense du camarade Rohana Wijeweera incarcéré par l’État en 1970. Alors que nous avions une filiation stalinienne et maoïste et eux une affiliation politique trotskiste, ces différences n’avaient pas d’importance quand il s’agissait de s’opposer à la répression étatique. Nous avions quelque chose en commun, la véritable mise en danger par l’élite dirigeante de nos droits démocratiques et de la liberté d’expression politique. » (18) Le même disait quarante ans plus tard : « Je me souviens que le camarade Bala nous taquinait en nous appelant “Les petits Lénines”, ce qui signifiait que nous ne connaissions que peu de Lénine. » (19)

Göte Kilden, envoyé au Sri Lanka par la section suédoise de la IVe Internationale en 1971, raconte : « J’ai dû prendre part à une réunion “discrète” pour rencontrer Rohana Wijeweera et d’autres dirigeants du mouvement de jeunesse JVP, surveillés par les services de sécurité du Sri Lanka. Rohana et ses camarades avaient construit une base de masse parmi les sous-prolétaires ruraux cinghalais dans le centre de l’île et avaient une ligne politique dérivant quelque part entre le maoïsme et le castrisme. Selon Bala Tampoe ils étaient malheureusement contaminés tant par le sectarisme nationaliste (peu de compréhension pour le prolétariat tamoul) que par le militarisme. Ils professaient un mixe du “foco” de Che Guevara et de la “guerre populaire” de Lin Piao. (…) Notre réunion fut longue, Rohana et ses amis voulaient tout connaître sur l’Europe, sur mai 68, sur la longue vague de grèves en Italie, mais aussi sur la grève des mineurs suédois en 1969-1970. Ils voulaient aussi savoir comment fonctionnait le “vieux mouvement ouvrier” (par exemple le LSSP). Le “porte-parole suédois” était traduit en trois langues – le cinghalais, le tamoul et l’anglais ! Bien sûr nous parlions également d’économie, de lutte des classes et de politique. Ceux du JVP étaient très fiers de leurs années d’éducation “populaire” qui permettait aux éduqués d’enseigner l’économie et la politique aux illettrés. Plus tard j’ai pu participer à un meeting populaire commun du JVP, du RMP et de la CMU durant lequel Bala Tampoe et Rohana Wijeweera ont employé leur rhétorique éducative adaptée à une assemblée d’analphabètes pendant plusieurs heures. C’était comme un concours entre un vieux militant éduqué et un jeune prétendant énergique. » (20)

Quelques mois plus tard, le JVP déclenche une insurrection armée contre le gouvernement. Alors qu’ils étaient faiblement armés et dépourvus d’expérience militaire, ils parviennent à contrôler la partie centrale et méridionale du Sri Lanka. La révolte n’a été écrasée que grâce à l’aide de l’aviation indienne et de la Chine maoïste. 15 000 jeunes ont été assassinés lors de cruels massacres. Les dirigeants du JVP et environ 50 000 personnes considérées comme soutenant le JVP ont été emprisonnés. Bala Tampoe était leur avocat.

« En réalité, son brillant savoir et sa compréhension du marxisme ont apporté une autre dimension au procès conduit par la Commission de justice pénale (CJC), insérant l’insurrection d’avril 1971 dans une perspective globale de lutte de classes. Alors que l’État représenté par l’alliance contre nature du SLFP, du LSSP et du PC tentait de présenter le JVP comme une bande de terroristes meurtriers, avec l’aide de Bala et de son équipe nous pouvions lutter contre ces allégations avec vigueur. Le RMP, la CMU et le camarade Bala ont continué à protester contre la détention illégale continuelle des cadres et des dirigeants du JVP. Ils ont défendu les droits démocratiques du JVP et ont fait connaître ses opinions politiques, représentant certains militants du JVP au cours des procès. La CMU s’est élevée contre l’arrestation et la détention de près de 4 000 militants du JVP, dont beaucoup avaient été torturés par les forces de sécurité. Ils se sont également opposés à la déclaration de l’état d’urgence en mars 1971, qui autorisait les forces armées à disposer des cadavres sans qu’ils soient examinés. Les camarades Prins Rajasoorija, Sylvester Jakkody et d’autres membres de la CMU ont également été emprisonnés durant un temps. La publication d’interviews des dirigeants du JVP, y compris du camarade Rohana, nous a permis d’avoir une audience internationale.

« Lors du procès principal devant la CJC j’ai eu l’occasion de rencontrer le camarade Bala Tampoe et de me familiariser avec le travail fabuleux fait par la CMU au nom de la classe ouvrière. (…) Le camarade Bala et son équipe (…) voulaient non seulement contester la légalité de la législation mettant en place la CJC, mais également défendre les accusés lorsque la contestation législative a échoué, exposant ainsi la farce juridique de ce procès. Le RMP, la CMU et le camarade Bala n’avaient pas de doutes que le JVP des années 1970 était un authentique mouvement de la jeunesse victime des relations socio-économiques qu’elle aspirait à changer. (…) C’est la CMU qui a mandaté le camarade Bala et son équipe pour comparaître en notre nom et pour nous conseiller. Tout au long du procès principal, les camarades Rohana Wijeweera, Uyangoda, Kelly Senanayake et moi-même nous nous réunissions avec le camarade Bala et son équipe. Le procès était plein d’étincelles politiques entre, d’un côté, les procureurs de la République et les juges et, de l’autre, nous et nos conseillers. Le camarade Bala et son équipe ont fait preuve non seulement de leurs brillantes compétences juridiques, mais également de leurs analyses politiques affutées pour exposer sans compromis les actes de trahison de classe du gouvernement et de ses partisans. Le procès a également mis au jour les failles du JVP. Bala nous a présentés comme étant politiquement immatures, romantiques et aventuriers dans nos méthodes de lutte. (…)

« Au cours des longues discussions politiques que nous avions durant les années 1970, le camarade Bala a souvent parlé de la nécessité de déblayer le bois mort dans la gauche pour laisser place à de nouvelles pousses qui, de son point de vue, n’avaient pas la place pour s’épanouir. Je crois que cette analyse est toujours valable. » (21)

Le RMP et la CMU ont continué la lutte pour la libération des prisonniers politiques, dont ceux du JVP. Lorsque les dirigeants du JVP ont été libérés de prison en novembre 1977, ils se sont naturellement rendus dans le local de la CMU et du RMP pour tenir leur première conférence.

Dans un premier temps, les militants du JVP reconstruit ont maintenu des bonnes relations politiques avec ceux du RMP-CMU. Mais cela n’a pas été suffisant pour « déblayer le bois mort » ni dans la gauche en général, ni dans la culture politique du JVP reconstruit. La tentative de grève générale de 1980 fut un échec et le mouvement syndical fut non seulement démoralisé, mais détruit en grande partie. Bala Tampoe était parvenu à convaincre les dirigeants de JVP au début des années 1980 de la nécessité de construire « une campagne basée sur un ensemble de revendications d’urgence pour la classe ouvrière, les étudiants et l’ensemble des travailleurs, qui serait réalisée par une large plate-forme de la gauche, du JVP, de la CMU, du LSSP et du PC. Mais, alors que cette campagne avait été lancée avec succès, une résistance est apparue au sein du JVP, car ses cadres avaient du mal à collaborer avec le LSSP et le PC, qui avaient été de l’autre côté de la barricade au cours des années 1970. (…) Nous avons encore eu quelques réunions communes par la suite, mais les bases militantes du JVP n’en voulaient pas. Le bon sens et une approche de classe auraient permis d’améliorer la situation, mais malheureusement ce n’était pas dans l’état d’esprit politique à ce moment. » (22) L’auteur de cette appréciation, Lionel Bopage, alors secrétaire général du JVP, a quitté ce parti en 1985, en désaccord avec son évolution vers le chauvinisme cinghalais (23). Interviewé des années plus tard, Bala Tampoe disait à propos de JVP : « Ils n’étaient pas terroristes en 1971 et le tribunal a accepté mes arguments à cet égard. La seconde moitié des années 1980 est une autre histoire. À ce moment ils se sont livrés à une activité terroriste absolue » (24).

À contre-courant des défaites

À partir de la défaite de la grève générale de 1980, le mouvement ouvrier au Sri Lanka a cessé de jouer un rôle politique central. C’est à la fois le résultat de la trahison de la majorité de la direction du LSSP et du tournant imposé à la tradition anticoloniale au cours des années 1950 et 1960 par le SLFP, qui développa le chauvinisme cinghalais. Une législation d’exception, la Loi de prévention du terrorisme, est en vigueur depuis juillet 1979. Mis à part une période de six mois, entre janvier et juillet 1989, l’état d’urgence dure depuis dans tout le pays.

Au cours des années 1950 et au début des années 1960, Bala Tampoe est de ceux qui éduquent et animent la classe ouvrière pour qu’elle puisse s’émanciper, en prenant le pouvoir par son auto-organisation et sa mobilisation. Critique envers la majorité de la direction du LSSP, il avait tenté de construire le rapport de forces pour dépasser l’orientation électoraliste. L’entrée des dirigeants du LSSP au gouvernement avait mis fin à la possibilité de telles tentatives.

S’il avait été plusieurs fois candidat lors des élections, Bala n’avait aucune illusion dans le rôle du Parlement pour changer la société. Il l’expliquait à la fin de sa vie : « La plupart des partis politiques ne voient dans les travailleurs que des électeurs. Et la façon la plus efficace de faire cela, c’est de les inscrire si possible dans des syndicats, organisés et contrôlés par ces mêmes partis. Toute mon expérience et mes connaissances de la politique parlementaire, c’est que le système capitaliste a été capable de garder le contrôle politique du système. Il y a eu des dictatures, mais elles correspondent à des contextes particuliers et ne peuvent survivre finalement. Elles ont été remplacés par des systèmes parlementaires qui piègent la majorité du peuple en tant qu’électeurs. Invariablement le contexte bipolaire gouvernement-opposition sert d’interrupteur au système capitaliste. C’est un va-et-vient. Lorsque la pression augmente trop d’un côté, l’autre prend la relève. C’est une soupape de sécurité. Le parlement a évolué en tant que complément du système économique capitaliste et de la domination du capital. » (25)

Tout en continuant à agir au sein du mouvement syndical, Bala Tampoe avait tenté de sauver la tradition révolutionnaire samasamajiste après 1964, en construisant un nouveau parti, le LSSP-R, devenu le RMP. Tirant les leçons de l’histoire mondiale du mouvement trotskiste, il ne se faisait pas d’illusions sur la possibilité du LSSP-R de devenir ce que fut le LSSP dans les années 1940-1964 et ne pensait donc pas que son nouveau petit parti pourrait un jour devenir le parti révolutionnaire dont le prolétariat srilankais a besoin. Au contraire, il espérait que les nouvelles vagues de radicalisation – dont le JVP était issu – permettraient de faire grandir « les jeunes pousses » nécessaires pour un futur parti révolutionnaire. L’échec de l’expérience avec le JVP n’a pas modifié son opinion sur l’impossibilité de construire un véritable parti de masse à partir du RMP. La construction du RMP fut un échec et, dirigé par le principal dirigeant de la CMU, ce petit groupe était de plus en plus « l’expression politique » du syndicat (contrairement à la majorité des syndicats soumis à des partis, c’est la CMU, plus puissante, qui dirigeait « son » parti, pourrait-on dire en caricaturant). Bala se rendait compte de la difficulté d’être à la fois dirigeant du syndicat et du parti. Il établit des discussions avec d’autres organisations de la gauche radicale et participe au rapprochement du Nava Sama Samaja Pakshaya (NSSP) (26) avec la IVe Internationale, qu’il a toujours considérée comme étant l’outil international indispensable pour collectiviser l’expérience des révolutionnaires du monde entier.

Tampoe

Bala Tampoe, 92 ans, arrrive au CMU pour un meeting. © Dharmasena Welipitiya

S’il était depuis sa jeunesse un militant révolutionnaire, Bala Tampoe comprenait qu’un parti révolutionnaire devait agir au sein du mouvement ouvrier et que les syndicats – organisations de tous les travailleurs regroupés autour de la défense de leurs conditions de vie et de travail au quotidien – étaient la base permettant sa construction. Il affirmait qu’il était d’abord un humaniste et que toute sa vie il a considéré les gens d’abord comme des êtres humains, puis comme des travailleurs et seulement en dernier comme membres du syndicat. « C’est ainsi que nous avançons et que nous devons aborder la vie. C’est le principal enseignement du syndicalisme et je crois que c’est ainsi que nous avons remporté des succès et réalisé ce que nous avons. » (27) Le rôle d’un parti révolutionnaire, ou, à défaut, de groupes de militants, était selon lui d’orienter ainsi l’humanité.

Dans la cruelle guerre communautaire qui a ravagé le pays, Bala Tampoe avait toujours fait défendre le droit à l’autodétermination et à la dignité du peuple Tamoul. Pourtant, il n’hésitait pas à critiquer l’organisation dominante des nationalistes tamouls pour ses exactions, mais il engageait en même temps de toutes ses forces le mouvement ouvrier contre la répression visant les organisations et le peuple tamoul. Vickrambahu Karunaratne, dirigeant du NSSP, écrit dans son hommage à Bala Tampoe : « En 2010, lorsque les gangsters pro-gouvernementaux ont essayé de m’assassiner à mon retour de Londres, où j’avais pris la parole dans un meeting de commémoration des Tamouls, il m’a pris dans ses bras et dit “tu es un véritable samasamajiste vivant parmi nous”. »

Internationaliste, il l’était également en tant que dirigeant syndical : « Comme le font les multinationales, nous devons avoir une interaction transfrontalière et des contacts avec le mouvement syndical international. En joignant nos forces, nous sommes mieux outillés pour faire face aux défis de l’avenir. » (28)

Dans une période de reflux de luttes et même s’il acceptait, avec ironie, que « le syndicalisme conduit inévitablement à négocier seulement les conditions de l’exploitation », il a tenté de préserver et de développer les droits des travailleurs, conscient qu’il s’agissait de points d’appui pour le futur développement des luttes. En 1983 il disait : « Je vois l’histoire comme des vagues. Jusqu’à présent nous avons été dans une vague de recul, mais même dans l’atmosphère oppressante sous le régime de Jayawardene, je pense que viendra une autre vague qui va balayer toutes les forces tyranniques. » (29)

Ainsi il a rédigé la Charte des droits des travailleurs qu’il a négociée avec Mahinda Rajapaksa lorsque ce dernier était ministre du Travail (1994-1997). Il n’y avait pas alors au Parlement une majorité pour l’adopter. Mais lorsque Rajapaksa a été élu président et disposait au Parlement d’une majorité de deux tiers, Bala a mobilisé les syndicats pour exiger son adoption ainsi que la ratification des conventions 87 et 98 de l’Organisation internationale du Travail sur la liberté syndicale et sur la négociation collective. Il expliquait encore le 1er mai 2013 : « Le président réalise-t-il aujourd’hui ses promesses passées ? Non ! Aujourd’hui il dit que ce n’est plus pertinent. Je vois qu’il y a un manque de solidarité entre les travailleurs. Il est temps de raviver le pouvoir ouvrier. Nous ne pouvons pas avoir le pouvoir par les urnes, mais nous avons certainement le pouvoir du travail. » (30) C’est à la réalisation de ce « pouvoir du travail » qu’il a consacré sa vie.  ■

* Jan Malewski, rédacteur d’Inprecor, est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Notes

1. Göte Kilden, « Bala Tampoe är död – en unik människa har lämnat oss », http://kildenasman.se/2014/09/08/bala-tampoe-ar-dod-en-unik-manniska-har-lamnat-oss/

2. Rajan Philips, « Colmombo’s glitter and gutter, casino politics and toilet tax economics, and May Day Honours to Bala Tampoe », The Island du 3 mai 2014 : http://www.island.lk/index.php?page_cat=article-details&page=article-details&code_title=102687

3. Cité par Malinda Seneviratne, « The Bala Tampoe story », http://malindawords.blogspot.fr/2014/09/the-bala-tampoe-story.html

4. Ibid.

5. George Jan Lerski, « Origins of Trotskism in Ceylan », https://www.marxists.org/history/etol/document/srilanka/ch01.htm

6. Meera Srinivasan, « A lifetime of protest – In conversation with Bala Thampoe, the oldest active trade union member in Sri Lanka », The Hindu du 18 août 2013, : http://www.thehindu.com/features/friday-review/history-and-culture/a-lifetime-of-protest/article5028872.ece

7. Leslie Goonawardene, A Short History of the Lanka Sama Samaja Party : https://www.marxists.org/history/etol/writers/goonewardene/1960/lssp.htm

8. Malinda Seneviratne, « The Bala Tampoe story », op. cit. (note 3)

9. Ibid.

10. Seul le courant dirigé par Philip Gunawardena refusa la fusion du LSSP avec le BSSP, fondant un nouveau parti, le NLSSP, puis le VLSSP, qui forma d’abord des alliances avec le PC, puis le Front populaire unifié (MEP) avec le SLFP, devenant ministre de l’Agriculture dans le gouvernement de S.W.R.D. Bandaranaike en 1956.

11. Le Sri Lanka Freedom Party (SLFP, Parti de la liberté du Sri Lanka) a été fondé en 1951 par S.W.R.D. Bandaranaike, un politicien bourgeois élu au Conseil d’État de Ceylan entre 1931 et 1947 et qui avait fondé en 1935 un parti nationaliste cinghalais, le Sinhala Maha Sabha. En 1946, devant le danger de la montée de la gauche, l’ensemble des organisations bourgeoises se sont unifiées dans l’UNP (Parti national unifié), qui a remporté les élections de 1947 et a formé le premier gouvernement du Sri Lanka. En 1951, S.W.R.D. Bandaranaike a quitté l’UNP, formant le SLFP qui parlait du « socialisme non révolutionnaire », rejoignait l’Internationale socialiste, mais surtout développait une campagne chauvine cinghalaise (contre les Tamouls et « autres Indiens »), connue sous le nom de « Cinghalais seulement ».

12. Bala Tampoe, « Some Lessons of the Hartal ». Écrit en 1956, cité par Ahilan Kadirgamar, « From the Hartal if 1953 to Weliwerija : Bala Tampoe and the Inspiration for Struggle », http://www.economicdemocratisation.org/?q=content/hartal-1953-weliweriya-bala-tampoe-and-inspiration-struggle

13. Leslie Goonawardene, A Short History of the Lanka Sama Samaja Party, op. cit. (note 7)

14. Ceylon News, 24 septembre 1964, cité par Robert N. Kearney, Trade Unions and Politics in Ceylon, University of California Press, 1971.

15. Cité par Asia Times : http://www.atimes.com/ind-pak/CL15Df05.html

16. Fernando Laksiri, Our comrade Bala is no more, Sri Lanka Guardian cité par : http://www.theindependent.lk/index.php/feature/4537-bala-tampoe-our-comrade-bala-is-no-more

17. D.B.S. Jayaraj, « Comrade Bala Tampoe – Trade Union Fireband », http://www.dailymirror.lk/opinion/dbsjeyaraj-column/47821-comrade-bala-tampoe-trade-union-firebrand.html

18. Lionel Bopage, « Comrade Bala Tampoe, the legend is no more ! », http://groundviews.org/2014/09/04/comrade-bala-tampoe-the-legend-is-no-more/?utm_source=feedburner&utm_medium=feed&utm_campaign=Feed%3A+groundviewssl+(groundviews)

19. Lionel Bopage, « A Fraternal Message to Comrade Bala Tampoe and the Ceylan Mercantile Union » (1er février 2008) , http://srilankandiaspora.files.wordpress.com/2008/03/goodwill-message-to-the-cmu.pdf

20. Göte Kilden, op. cit. (note 1)

21. Lionel Bopage, « A Fraternal… », op. cit. (note 19)

22. Ibid.

23. « C’est en 1983 que le JVP a commencé à refuser de reconnaître même formellement le droit du peuple tamoul à l’autodétermination. D’un parti socialiste il s’est transformé en un parti chauvin. L’opportunisme politique de sa direction fut un facteur essentiel dans ce changement. Elle a ressuscité le slogan sur “l’expansionnisme indien” qui avait été présent dans le programme du JVP avant 1972. La base sociale du JVP comprenait surtout la jeunesse rurale semi-prolétarienne et petite-bourgeoise, cinghalaise et bouddhiste. L’évolution politique et économique néocoloniale du pays n’était pas propice à l’établissement de relations politiques entre les jeunes Cinghalais et Tamouls ; et la plupart des membres du JVP n’avaient pas de relations avec les Tamouls, donc l’empathie envers les problèmes des Tamouls a été limitée », expliquait L. Bopage dans une interview en 2013 à l’hebdomadaire australien Green Left n° 954 (https://www.greenleft.org.au/node/53302)

24. Cité par Malinda Seneviratne, « The Bala Tampoe story », op. cit. (note 3)

25. Ahilan Kadirgamar, « From the Hartal of 1953 to Weliweriya : Bala Tampoe and the Inspiration for Struggle » (Collective for Economic Democratisation in Sri Lanka, 11 août 2013) : http://www.economicdemocratisation.org/?q=content/hartal-1953-weliweriya-bala-tampoe-and-inspiration-struggle

26. Le Nava Sama Samaja Pakshaya (NSSP) a été formé par les militants de la tendance Vama Samsamja exclue du LSSP en 1977. Cette tendance avait été créée par de jeunes militants du LSSP, opposés en 1964 à son entrée dans le gouvernement, qui avaient décidé de construire une opposition au sein du parti, en invitant à l’université de Peradeniya, où ils étaient implantés, des dirigeants marxistes internationaux, dont Ernest Mandel et Tony Banda. En 1991 le NSSP devient la section srilankaise de la IVe Internationale et les militants du RMP, dont Bala Tampoe et May Wickamasuriya, son épouse depuis 1966 et une des principales dirigeante de la CMU (« la principale » disait Bala Tampoe), restèrent membres individuels en se consacrant surtout à la construction de la CMU.

27. Cité par Malinda Seneviratne, « The Bala Tampoe story », op. cit. (note 3)

28. Cité dans : http://www.sundaytimes.lk/140907/business-times/bala-sri-lankas-quintessential-unionist-116121.html

29. Cité par Lionel Bopage, « Comrade Bala Tampoe, the legend is no more ! », op.cit. (note 18)

30. Cité dans : https://www.colombotelegraph.com/index.php/the-working-people-of-sri-lanka-unite/

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