Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 659-660 janvier-février 2019

VENEZUELA

Où va le Venezuela? (mais va-t-il quelque part ?)

Cf. aussi : [Venezuela]

Entretien de Pablo Stefanoni avec Manuel Sutherland *

L’économiste Manuel Sutherland propose quelques clés de lecture de la conjoncture vénézuélienne, avec un regard plus large sur la révolution bolivarienne qui a presque 20 ans.

Comme à Cuba lors de la « période spéciale », l’opposition vénézuélienne, fortement divisée, espère un effondrement du pouvoir qui ne viendra jamais, alors que le gouvernement continue à dénoncer des complots extérieurs et que de nombreux Vénézuéliens votent avec leurs pieds et quittent le pays. L’économiste Manuel Sutherland explique la situation, le 10 janvier, dans un entretien avec la revue Nueva Sociedad.

La récente prise en charge d’un second mandat de six ans par Nicolás Maduro a mis de nouveau l’accent sur le Venezuela et sa crise. Avec l’Assemblée nationale aux mains de l’opposition et déclarée desacato (« outrageuse ») le président a prêté serment devant une Assemblée constituante qui, au lieu de rédiger une Constitution, agit comme une sorte de gouvernement suprême. Entre-temps, l’escalade de la crise n’a pas réussi à renforcer l’opposition qui, avec ce nouveau président de l’Assemblée nationale, cherche à renaître de sa fragmentation et de ses cendres. L’économiste Manuel Sutherland propose quelques clés de lecture de la conjoncture vénézuélienne, avec un regard plus large sur la révolution bolivarienne qui a presque 20 ans.

Synthèse

Pablo Stefanoni : Nicolás Maduro a suggéré lors de son investiture « un nouveau départ ». Étant donné que le chavisme est déjà au pouvoir depuis deux décennies, qu’est-ce que cela signifie ?

Manuel Sutherland : Dans l’acte d’investiture de Nicolás Maduro, nous entendons une promesse qui résonne dans nos oreilles. Le président a en effet promis un « nouveau départ » et a orné son offre de phrases telles que « maintenant oui », « cette fois oui ». Ces expressions pourraient faire espérer à des millions de soutiens la possibilité de politiques de changement structurel, qui amélioreraient la précarité subie par la population. Cependant, Maduro promet depuis cinq ans exactement la même chose, un changement, et exige plus de pouvoir pour pouvoir « faire plus de choses pour le peuple ». En pleine hyperinflation, Maduro continue de promettre que « cette fois oui, il contrôlera les prix » et qu’il va traiter « durement » ceux qui osent les augmenter au-delà d’une liste de prix réglementés, qui sont pour l’essentiel la risée de la population. Chaque année, alors qu’il promet que « cette fois-ci » il vaincra dans la « guerre économique » déloyale, les gens baissent les yeux et soupirent. Les promesses meurent dès leur naissance. Le sourire narquois de certains de ses comparses lors de l’acte d’investiture de Maduro, alors qu’ils écoutaient ses promesses, relève d’une véritable anthologie.

Mais surtout, le quinquennat 2014-2018 a été caractérisé par cinq baisses successives du PIB, une réalité sans précédent dans notre économie. Les millions de bombes et le génocide perpétrés par les nazis en Pologne avaient entraîné une chute de 44 % du PIB (1939-1945). La baisse du PIB au Venezuela est d’environ 50 % au cours des cinq dernières années, un record absolu pour le continent, une tragédie sans précédent. Pour les années 2017 et 2018, l’aggravation de la crise a été constatée au travers d’une hyperinflation qui a joué le rôle principal – et douloureux – en dépassant plusieurs références historiques mondiales. Au Venezuela l’hyperinflation dure déjà depuis 14 mois et c’est la huitième plus longue hyperinflation de l’histoire.

Pablo Stefanoni : Pourquoi la catastrophe économique ne semble-t-elle pas affaiblir le pouvoir du gouvernement, comme l’imaginait l’opposition ? Pourquoi les secteurs populaires ne sortent-ils pas de chez eux ? Ou sortent pour migrer ?

Manuel Sutherland : Tout comme l’opposition cubaine au cours de la « période spéciale », après l’effondrement de l’Union soviétique et des gouvernements de l’Europe de l’Est, les dirigeants de l’opposition vénézuélienne les plus notoires espèrent qu’une crise économique vorace forcera les gens à sortir dans la rue et provoquera une « révolte de la faim » qui emportera le gouvernement d’une manière ou d’une autre. Exilée, emprisonnée ou éloignée des fondements de la nation démunie, la majorité de l’élite de l’opposition aspire à l’effondrement du présumé château de cartes bolivarien. Lorsque cela ne se produit pas, elle espère que le temps aggravera la situation et provoquera enfin la rébellion tant attendue. Ce qu’ils ne semblent pas comprendre – bien qu’ils en parlent tout le temps – c’est que d’une façon ou d’une autre le gouvernement met en œuvre un très vaste plan de subventions, de prébendes et d’aides sociales massives qui retiennent relativement efficacement la population la plus appauvrie. De cette façon, le gouvernement s’occupe des secteurs des bidonvilles avec des sacs de nourriture (par l’intermédiaire des comités locaux d’approvisionnement et de production, CLAP), des espèces sur leurs comptes (Bons de la Patrie), des services d’électricité, de l’eau, de nettoyage, des transports en commun largement subventionnés, de l’essence presque gratuite. Sans parler de ses politiques très permissives pour les délinquants de ces quartiers, le trafic de drogue, le commerce de biens subventionnés et la contrebande. Le gouvernement livre de nombreux biens à des prix très bas, qui sont revendus sur le marché noir avec des marges bénéficiaires énormes. De cette manière, par l’intermédiaire des employés du gouvernement, on peut obtenir illégalement des avantages –un logement, une voiture, 500 grammes de viande de porc, etc. Avec très peu d’argent, le gouvernement a mis en place un réseau de clientèle politique de grande envergure, qui a réussi à approfondir le processus de lumpénisation de larges secteurs de la population. Tout cela retient la révolte des couches les plus pauvres de la société.

Bien que l’émigration des Vénézuéliens des couches les plus pauvres dure depuis au moins trois ans, ce n’est pas dans les bidonvilles qu’elle est la plus répandue. Les moyens d’y obtenir de l’argent de façon clandestine ou ouvertement illégale y sont nombreux, ce qui décourage généralement une émigration encore plus importante. Et il convient de noter que l’opposition ne fait pratiquement pas de travail politique dans les bidonvilles. Non seulement il est dangereux de faire de la politique antigouvernementale dans de nombreux quartiers populaires, mais de plus l’opposition a complètement abandonné la tâche d’organiser ces bases sociales qui, malheureusement, se tournent vers ceux qui ont les ressources nécessaires pour « résoudre » leurs problèmes quotidiens. Seules les organisations étatiques ou criminelles disposent des ressources permettant de le faire. Par conséquent, les quartiers populaires sont totalement déconnectés de la politique d’opposition, qui s’est nichée sur Twitter.

Pablo Stefanoni : Cette opposition n’a toujours pas obtenu de résultats dans la rue, dans les urnes, ni dans les institutions qu’elle a conquises… Alors que pourrait-elle faire ?

Manuel Sutherland : C’est un grand succès du gouvernement que d’avoir réussi à attribuer à l’opposition le qualificatif de « ratée ». De cette façon, il a répandu parmi ses dirigeants un sentiment de défaite et de frustration. Malgré son succès électoral énorme et inhabituel en 2015, lorsqu’il a obtenu la majorité à l’Assemblée nationale, le bloc d’opposition s’est désintégré à grande vitesse. En plein désarroi, la Table de l’unité démocratique (MUD) a été dissoute et les chefs de l’opposition se sont consacrés à l’utilisation des réseaux sociaux pour s’attaquer entre eux de la manière la plus grossière possible. Dans cette situation compliquée, l’opposition a fait le choix de caractériser l’ensemble du processus électoral de fraude – à juste titre, mais avec une attitude si défaitiste qu’elle ne parvient même pas à défendre ses suffrages.

Synthèse

Cela a conduit au développement d’une politique d’abstention, qui a dépolitisé encore plus les bases de l’opposition. En prônant à répétition l’abstentionnisme, l’opposition s’est bêtement écartée des secteurs pouvant lui être politiquement utiles, ce qui l’a considérablement affaiblie, au point d’apparaître comme formellement dissoute. Dans ce contexte, ce sont ses chérubins les plus extrémistes et, partant, les plus antipolitiques, qui ont émergé au premier plan. Bien que ces derniers soient très efficaces pour créer des réseaux sociaux et attirer l’enthousiasme de ceux qui ne font pas de la vraie politique, ils tendent en pratique à être les moins intelligents et les moins habiles pour construire des alliances et des consensus. Tout cela rend l’opposition encore plus inopérante et stérile. Tout semble indiquer qu’elle n’a d’autre choix que d’essayer de revigorer un processus d’articulation politique de plus en plus compliqué. Et alors qu’il faudrait faire plus un travail de fourmi, l’opposition a décidé de recourir à une attitude maximaliste : affronter le gouvernement dit « usurpateur » en étant absolument désavantagé et en espérant soit un miracle venant des États-Unis, soit qu’il disparaisse dans le feu de ses propres promesses irréalisables.

Pablo Stefanoni : Maintenant, le pays a presque deux présidents, si nous prenons au sérieux la proclamation, encore confuse, de l’Assemblée nationale…

Manuel Sutherland : L’opposition vénézuélienne affirmait depuis des mois que Maduro ne serait plus un président légitime après le 10 janvier. Comme ils ne reconnaissent pas l’élection du 20 mai 2018 – à laquelle seul l’ancien gouverneur Henry Falcon a participé – Maduro allait donc devenir un « usurpateur ». Ensuite, ils ont commencé à discuter de ce qu’il fallait faire le 10 janvier. Les courants les plus modérés ont dit que rien de nouveau ne se produirait. Les plus radicaux ont prédit l’arrivée des Marines et des paramilitaires colombiens afin de « libérer » le pays.

Mais le 10 janvier s’est déroulé sans soubresauts en termes de manifestations et d’affrontements possibles. La ton a été donné par le jeune président de l’Assemblée nationale, Juan Guaidó, qui, un peu timidement, a organisé une conférence de presse, à laquelle ont assisté de nombreux participants. De manière surprenante, il a décidé de ne pas reconnaître Maduro en tant que président de la République et s’est engagé à assumer la présidence par intérim du pays, car l’opposition considère que Maduro a usurpé ses fonctions. Ensuite, il a qualifié de nulle et non avenue l’investiture de Maduro et a appelé les Forces armées et la communauté internationale à agir contre ce qu’il nomme la fraude électorale.

À Caracas, au siège du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), Guaidó a pris la parole lors d’un événement rassemblant environ 3 000 personnes et était sur le point de s’autoproclamer président de la nation, mais il ne l’a pas fait complètement. Brandissant l’article 233 de la Constitution, il a fait valoir que si le président élu n’arrivait pas à assumer ses fonctions, le président de l’Assemblée nationale devait être chargé de ce travail. Guaidó a annoncé la préparation d’une loi de transition et d’une éventuelle amnistie générale pour les militaires qui obéiraient au nouveau gouvernement de transition, supposé convoquer de nouvelles élections générales dans les 30 jours. Membre du parti Voluntad Popular, Guaidó a insisté sur le fait que le soutien populaire dans les rues et le soutien de la communauté internationale devaient être massifs pour que ses proclamations deviennent une réalité. Vers la fin de son discours, il a annoncé qu’il assumerait « les compétences d’une gestion de la présidence de la République ». Une proposition confuse et chargée d’hypothèses floues. Le caractère ésopéen de sa tirade semble être dû à l’impératif d’empêcher les forces de sécurité gouvernementales de l’emprisonner pour avoir organisé un coup d’État.

Pablo Stefanoni : Et comment le gouvernement a-t-il réagi ?

Manuel Sutherland : L’appel de Guaidó laisse de nombreux points en suspens. Ce qui est certain, c’est que l’Organisation des États américains (OEA) et les gouvernements du Brésil et des États-Unis l’ont immédiatement reconnu comme président légitime. La Cour suprême de justice (en exil) a publié un communiqué en faveur de Guaidó et l’a invité à immédiatement prêter serment en tant que président.

Face à cette situation, Maduro a activé l’armée de propagande des réseaux sociaux du gouvernement, ce qui a amené des milliers de blagues contre le « président de Twitter », pour ne citer que la plus polie. L’opposition, qui dirige le plan joué par Guaidó, attend que le gouvernement réagisse pour voir si elle peut taper sur la table, faire d’une certaine manière trembler la terre et contraindre l’armée, ou la « communauté internationale » (en particulier les États-Unis et consorts), à agir de manière plus décidée. En attendant, les gouvernements de Chine et de Russie ont rapidement confirmé Maduro en tant que président en l’assurant de leur soutien contre toute « ingérence extérieure ».

L’Assemblée nationale cherche à générer une sorte de « double pouvoir » ou de dualité gouvernementale. Ils déclarent ouvertement que si Washington et ses alliés, comme le groupe de Lima, reconnaissaient pleinement le « nouveau président », il pourrait à nouveau prendre possession des avoirs de la nation à l’étranger (comme dans le cas de l’invasion de la Libye), y compris le recouvrement des factures, des fonds publics et des sociétés telles que l’énorme société pétrolière CITGO, située aux États-Unis, qui est une puissante source de devises. De toute évidence, cela inclurait l’or que la Banque d’Angleterre ne veut pas restituer à la nation et d’autres produits gelés à la suite des sanctions imposées au pays. Les fonds qu’il pourrait reprendre iraient à « l’aide humanitaire », même si en réalité ce serait pour payer une milice nationale pour combattre le gouvernement.

Le plus probable, c’est que le gouvernement ne dissoudra pas l’Assemblée nationale qui déclarée desacato (« outrageuse ») n’a aucun pouvoir réel dans le pays. Il est possible que Guaidó soit menacé de prison et « encouragé » d’une manière ou d’une autre à fuir au Brésil ou en Colombie pour former un gouvernement en exil, comme la célèbre Cour suprême de justice vénézuélienne, qui se réunit en Colombie et a déjà destitué plusieurs fois Maduro. L’efficacité d’un gouvernement en exil semble être nulle et des plaisanteries sur l’inefficacité politique nationale circulent déjà. L’action immédiate proposée par l’Assemblée nationale a été l’appel à une grande marche insurrectionnelle le 23 janvier, date historique de la lutte pour la démocratie dans le pays. Rien de plus. Il y a une forte rumeur selon laquelle des négociations secrètes ont lieu entre l’opposition et le gouvernement en vue de la conclusion d’accords de coopération mutuelle au cas où la situation s’aggraverait. Les prochains jours seront très tendus.

Les doutes qui ont surgi immédiatement après la séance publique organisée par le chef de l’opposition sont gigantesques. Le premier, c’est pourquoi Guaidó ne s’est pas fait investir en tant que président de la République par l’Assemblée nationale. Si juridiquement il s’appuie sur l’article 233 de la Constitution, il devrait alors être proclamé par un acte solennel au Parlement. Celui-ci aurait dû rédiger une « loi de transition », déclarer une usurpation ou une vacance du pouvoir exécutif et le nommer une fois pour toutes, comme le proclame l’aile radicale de l’opposition interne et externe. Mais dans les « assemblées » qu’il a réalisées, il n’assume pas la présidence même de manière informelle.

Synthèse

Le secteur le plus dur de l’opposition l’attaque déjà et le qualifie de « mollasson » et de « taré ». Ils lui reprochent de ne pas assumer la présidence et l’accusent même d’« omission administrative » et de se soustraire à sa responsabilité particulière, décevant ainsi ceux qui lui avaient fait confiance. En outre, ils sont choqués de l’entendre demander aux militaires de lui donner la présidence, alors que, selon leur interprétation de la loi, il devrait donner les ordres aux militaires qui devraient lui obéir. Offrir un tel pouvoir discrétionnaire aux Forces armées semble être un recul historique sans précédent. L’appel à faire plus d’« assemblées » sonne pour beaucoup comme un geste timide, pusillanime et même lâche. Les plus férocement antichavistes pensent qu’il « se défile » parce qu’il craint d’être emprisonné. La convocation à la marche du 23 janvier leur semble trop éloignée et à leur avis vise à dégonfler par l’attente le conflit immédiat. Il est frappant de constater que trois des quatre plus importants partis de l’opposition n’étaient pas présents à l’assemblée de Caracas. En effet, Acción Democrática (Action démocratique, AD), Primero Justicia (Justice d’abord, PJ), Un Nuevo Tiempo (Temps nouveau, UNT) et d’autres organisations n’ont pas assisté à la cérémonie ou ont envoyé des représentants peu connus. Ils n’ont pas participé et n’ont rien fait pour promouvoir des lois qui auraient drapé Guaidó de l’écharpe présidentielle.

Et le dimanche 13, il s’est passé quelque chose d’incroyable. Le Service de renseignement bolivarien (SEBIN) a intercepté la voiture conduisant Guaidó et l’a capturé en plein jour. En quelques minutes, les réseaux sociaux ont explosé avec l’annonce de la « séquestration » du « président Guaidó ». Quelques minutes à peine après cette action, qui a pu être filmée par un amateur, le SEBIN a également capturé deux journalistes des médias américains et colombiens. Alors que les élucubrations sur le sort de Guaidó se répandaient, sa libération a été annoncée, indiquant qu’il était déjà en route pour l’assemblée de Vargas, comme il l’avait prévu.

Peu de temps après, le gouvernement a décidé de dire que l’opération du SEBIN avait été « irrégulière » et qu’il y avait eu une sorte « d’infiltration » ou d’action indépendante menée par un responsable qui avait pris cette initiative en passant au-dessus des autorités avec l’obscure intention de mettre en doute la gestion gouvernementale. Le coupable serait le commissaire Hildemaro Rodríguez, dont « des liens complotistes avec l’extrême droite » ont été découverts et qui, après avoir entrepris cette action, a été présenté devant le bureau 126 de la procurature de Caracas. Le gouvernement s’est ainsi ridiculisé, ce qui pourrait révéler une importante fracture interne et une absence de coordination, faisant plus penser à une fin de règne qu’à un véritable gouvernement. Il est clair que Maduro ne voulait pas capturer Guaidó et que des mesures ont été prises pour, d’une certaine façon, rendre le gouvernement ridicule ou peut-être essayer de précipiter des actes de violence en encourageant une grave agression contre le président du Parlement. Tout cela entre dans le champ du possible.

Pablo Stefanoni : Qu’est-il arrivé à la gauche dite « critique » ?

Manuel Sutherland : La victime du processus bolivarien la plus atteinte a été la dite « gauche critique ». En 2007, Chávez a promis en 2007 de transformer en « poussière cosmique » les bases de soutien du processus qui n’adhéreraient pas au Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), qu’il était en train de créer. Dans ce cas, cette promesse a été pleinement tenue. La « gauche critique » qui a soutenu massivement le chavisme dans les premières années, et qui s’est peu à peu éloignée du processus, a presque complètement disparu. Après des années d’échec de l’entrisme dans les rangs de la bureaucratie intermédiaire et du parti dans le but de pousser « de l’intérieur » vers la gauche un processus dirigé surtout par des militaires, elle a choisi d’émigrer, de passer dans les rangs d’une droite datant du XIXe siècle ou simplement de se fondre dans le gouvernement avec l’argument répété de « ne pas faire le jeu de la droite ».

L’extrême dépendance de la population à l’égard de l’État a également atteint cette gauche dispersée qui, souvent, exprime la peur d’affronter le gouvernement par crainte de perdre l’emploi ou les minuscules prébendes acquises. Le nombre de ceux qui ont résisté, en plus des licenciements, de la répression et de la pauvreté, est trop faible pour faire de l’ombre au gouvernement. Les syndicats, les centres universitaires et les associations disparaissent complètement à mesure que dans tous les domaines la production s’évanouit et que l’émigration est devenue le destin de millions de jeunes. Une autre partie de la gauche, qui critique Maduro, est plombée par sa volonté de se revendiquer de Chávez et de s’opposer aux deux gouvernements, ce qui pourrait être un moyen pour attirer les nombreux chavistes de base, mécontents, mais qui, en fin de compte, est déroutant et contradictoire aux yeux de la majorité de la population à la recherche de références politiques solides.

Pablo Stefanoni : Pourquoi la gauche latino-américaine reste-t-elle dans une sorte de négationisme envers le Venezuela ?

Manuel Sutherland : En général la gauche latino-américaine a « vécu » du chavisme, c’est-à-dire que d’innombrables militants de gauche ont défilé dans le pays, recevant de juteux frais de voyages, des interviews et des conseils. Des centaines de dirigeants de petits partis et d’organisations ont reçu une aide généreuse du gouvernement bolivarien, souvent par des ambassades. Cette gauche est redevable au gouvernement et a des difficultés à se séparer d’un régime qu’elle applaudissait et défendait avec fureur, même si elle savait très bien comment il fonctionnait réellement, car ses rares voyages étaient des sortes de tournées politiques, reflétant la réalité qu’ils recherchaient, de toute leur foi : croire en la lumière au bout du tunnel du néolibéralisme ou de la droite internationale. Il leur est très difficile de donner un avis différent de ce qu’ils disaient auparavant, pour ne pas être traités d’« incohérents » ou de « traîtres ». Divorcer d’un processus, comme ce fut le cas avec l’URSS, a un coût élevé.

D’autre part, une grande partie de la gauche latino-américaine essaie honnêtement de se démarquer de ses propres gouvernements de droite ou des critiques du processus bolivarien faites par les chancelleries de Mauricio Macri, Jair Bolsonaro ou Iván Duque. C’est dans un tel climat que les analyses concrètes de la réalité concrète – qui est moins passionnante et n’accepte pas le parti pris idéologique – se perdent. De cette manière, ils tentent de justifier honnêtement des politiques clairement erronées et aux conséquences catastrophiques pour la classe ouvrière et le peuple vénézuélien, qui devraient être au centre de leur solidarité. Comme une autruche, ils refusent de voir les faits les plus évidents et remplacent l’analyse par des délires « géopolitiques ».

10 janvier 2019

* Manuel Sutherland est chercheur au Centro de Investigación y Formación Obrera (Centre de recherche et de formation ouvrière, CIFO) du Venezuela et membre de l’Asociación Latinoamericana de Economía Marxista (Association latino-américaine d’économie marxiste, ALEM). Pablo Stefanoni, journaliste et historien, est actuellement rédacteur en chef de la revue Nueva Sociedad, après avoir dirigé le Monde diplomatique, édition bolivienne. Il a publié en français, avec Hervé Do Alto, Nous serons des millions – Evo Morales et la gauche au pouvoir en Bolivie, éd. Raisons d’agir, Paris 2008. Cet entretien a été d’abord publié en ligne le 10 janvier 2019 par la revue Nueva Sociedad : http://nuso.org/articulo/donde-va-venezuela-si-es-que-va-alguna-parte/ (Traduit de l’espagnol par JM).

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