Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 662-663 avril-mai 2019 *

SOUDAN

La chute de l’autocrate Omar el-Béchir

Cf. aussi : [Soudan]

Gilbert Achcar*

Le peuple soudanais vient de renverser son dirigeant autocratique de longue date, Omar el-Béchir. C’est une confirmation que le ferment révolutionnaire du printemps arabe ne s’est pas éteint en 2011.

Le 17 décembre 2010, l’auto-immolation d’un jeune vendeur de rue dans le centre de la Tunisie a déclenché un incendie révolutionnaire qui s’est propagé dans la région. Huit ans plus tard, le 19 décembre 2018, la mise en œuvre par le gouvernement soudanais des mesures d’austérité prescrites par le Fonds monétaire international a provoqué une nouvelle vague de protestations massives. Et deux mois après l’explosion du soulèvement soudanais, la population algérienne a déclenché sa propre révolte, se heurtant à un régime militaire arrogant prêt à renouveler le mandat présidentiel d’Abdelaziz Bouteflika, malade et à peine fonctionnel.

Synthèse

Les deux soulèvements, bien que toujours éclipsés par les conflagrations de 2011, ont fait en sorte que la situation régionale ressemble de plus en plus à un retour du printemps arabe. Plus fondamentalement, le nouvel élan de ferment révolutionnaire – après le reflux qui a commencé en 2013 et qui persiste encore dans des pays comme la Syrie, l’Égypte, la Libye et le Yémen – est une confirmation forte que l’explosion de 2011 n’était pas seulement un « printemps », au sens d’une phase brève et sans heurt de démocratisation politique. Il s’agissait plutôt de la phase initiale d’un processus révolutionnaire à long terme, alimenté par une crise structurelle liée à la nature sociale et politique des régimes de la région. En effet, même si les vents de réaction et de restauration secouent la région depuis 2013, les troubles sociaux ne se sont jamais totalement dissipés : des éruptions locales de colère sociale se sont produites dans différents pays arabophones, comme l’Irak, la Jordanie, la Tunisie, le Maroc. L’Iran, bien que n’étant pas un pays arabophone et étant un type d’État très particulier, s’est également joint à la mêlée.

L’annonce faite hier par la junte militaire soudanaise qu’elle a renversé son ancien chef, Omar el-Béchir, et qu'elle prend le pouvoir pendant deux ans avant de le remettre à un gouvernement élu, donne soudain à ce retour un air de déjà-vu. Cela ressemble à l’annonce faite par la junte militaire égyptienne le 11 février 2011 quand elle licenciait Hosni Moubarak et s’emparait du pouvoir exécutif pour une période transitoire. Il y a toutefois deux différences majeures entre le Soudan et l’Égypte – et elles contribueront à façonner l’issue du bouleversement soudanais.

Le premier concerne les Frères musulmans et l’armée. Dans tous les pays clés du « Printemps arabe », les Frères musulmans étaient le courant le plus important et le plus puissant de l’opposition. Même si le groupe n’a pas été à l’origine des révoltes populaires – sautant dans le train en marche une fois qu’elles étaient en mouvement et montaient en puissance – les Frères musulmans ont réussi à écarter les véritables initiateurs, une coalition hétéroclite de groupes de gauche et libéraux allant des organisations politiques et sociales aux réseaux de jeunes reliés par les médias sociaux. En Égypte, les Frères musulmans ont joué un rôle déterminant dans la création d’illusions sur l’armée au cours du premier semestre de 2011. Ils s’attendaient à ce que les militaires les amènent au pouvoir en tant que partenaires.

Nous savons comment cette histoire s’est terminée. Les militaires se sont emparés d’une désillusion de masse avec Mohamed Morsi, le président élu des Frères musulmans, afin de le destituer et d’installer l’un des leurs, le maréchal Abdel-Fattah al-Sissi. Ce que les Frères musulmans avaient espéré en 2011 n’était cependant pas le fruit de leur imagination, mais une reproduction du modèle qui prévalait au sud de la frontière, au Soudan voisin, dirigé depuis 1989 par le maréchal Omar el-Béchir en collaboration avec les Frères musulmans locaux.

El-Béchir était un « Morsisi » – combinant les caractéristiques d’une dictature militaire comme celle d’al-Sissi et d’un régime dirigé par les Frères musulmans à l’image de celui de Morsi. Ces dernières semaines, cette particularité a conduit au spectacle assez surprenant des ennemis régionaux qui se sont précipités à la rescousse d’el-Béchir: la dictature militaire anti-Frères musulmans de Sissi en Égypte, le régime antimilitaires et pro-Frères musulmans de la Turquie d’Erdogan, le royaume saoudien et les Émirats arabes unis anti-Frères musulmans, l’Émirat du Qatar, parrain de la Confrérie.

Synthèse

Cette différence cruciale entre les cas égyptien et soudanais est étroitement liée à une seconde : les Frères musulmans soudanais ne sont plus capables aujourd’hui de nourrir des illusions sur la junte militaire de leur pays. Et la population soudanaise est moins susceptible d’être dupée que la population égyptienne : elle sait que l’armée a été l’épine dorsale du pouvoir d’el-Béchir. En fait, de nombreuses indications donnent à penser que ce qui a poussé le régime d’el-Béchir à se couper la tête, c’est la peur des généraux de la contagion révolutionnaire qui s’est propagée parmi les troupes ces derniers jours, les soldats se joignant aux manifestants et les défendant contre les voyous du régime et autres corps de répression.

Pour l’instant, la situation au Soudan est très ouverte et il est impossible d’en prévoir l’issue. Mais ce ne sera pas une répétition du scénario égyptien qui a porté Sissi au pouvoir, ou du moins pas avec le consentement du peuple. Au Soudan comme en Algérie – et dans tous les pays de la région également – le sort du processus révolutionnaire dépend de l’émergence de directions progressistes capables d’orienter le mouvement de masse à travers les vagues désastreuses des forces contre-révolutionnaires régionales (les anciens régimes et leurs partisans ou adversaires fondamentalistes islamiques) et vers une démocratisation sociale et politique radicale. Il n’y a pas d’autre issue à la déstabilisation qui secoue la région depuis 2011.

* Gilbert Achcar est professeur au SOAS (School of Oriental and African Studies, université de Londres). Il a publié en français notamment : Symptômes morbides (Sindbad-Actes Sud, Arles 2017), Le peuple veut (Sindbad-Actes Sud, Arles 2013), Marxisme, orientalisme et cosmopolitisme (Sindbad-Actes Sud, Arles 2015), les Arabes et la Shoah (Sindbad-Actes Sud, Arles 2009). Cet article a été publié d’abord le 12 avril 2019 sur le site de la revue étatsunienne Jacobin : https://jacobinmag.com/2019/04/sudan-omar-al-bashir-arab-spring/ (Traduit de l’anglais par JM).

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