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Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 648 mars 2018

RUSSIE

Élection présidentielle : résultat prévisible, conséquences imprévisibles

Cf. aussi : [Russie]

Ilya Budraitskis*

Selon toutes les prévisions, le résultat de l’élection présidentielle du 18 mars prochain ne sera nullement surprenant et ne servira qu’à légitimer une nouvelle fois le mandat présidentiel de Vladimir Poutine.

Vladimir Putin votant à l'élection présidentielle.

Vladimir Putin votant à l'élection présidentielle.

Cependant, cette prévisible « victoire », remportée grâce à une pression massive sur l’électorat et le rigoureux contrôle de la sphère politique par le Kremlin, pointera la crise profonde du modèle de la « démocratie dirigée » de Poutine. Au cours de l’actuel troisième mandat de Vladimir Poutine, son régime est devenu beaucoup plus clairement fondé sur sa personnalité alors que le fait que ses éléments « démocratiques » ne sont qu’une façade s’est avéré évident sans l’ombre d’un doute. Durant ces dernières années, la rhétorique de la Russie en tant que « forteresse assiégée », rassemblée face aux ennemis extérieurs autour d’un « leader national » a signifié que les élections à quasiment tous les niveaux sont devenus des plébiscites visant à confirmer la foi des électeurs dans leur pays et leur fidélité au gouvernement.

Le taux de participation, un problème

La crise économique en cours, le déclin des revenus de la grande majorité de la population et l’inégalité sociale de plus en plus manifeste ont provoqué un état d’esprit protestataire qui ne peut plus s’exprimer au sein des institutions politiques existantes. Le mécontentement passif s’exprime de plus en plus au travers de l’abstentionnisme, les gens « votant avec leurs pieds ». Les élections législatives les plus récentes, en automne 2016, ont de ce point de vue joué le rôle d’une sonnette d’alarme pour les autorités – la participation électorale n’a atteint que 47,88 % des inscrits dans l’ensemble du pays, et dans les grandes villes, comme Moscou et Saint-Pétersbourg, elle dépassait à peine les 30 %.

Dans le passé, le peu d’intérêt des Russes pour les élections était un avantage pour les autorités, rendant les résultats des élections plus prévisibles et aidant le parti dirigeant, Russie Unie, à se maintenir au pouvoir. Cependant le faible taux de participation dans l’actuel climat politique devient une menace pour la légitimité de la prochaine victoire de Poutine. En décembre, les sondages indiquaient que seulement 58 % des électeurs envisageaient éventuellement de voter lors de la présidentielle et seulement 30 % répondaient qu’ils allaient « très probablement » prendre part au vote.

De manière officieuse, le Kremlin souhaiterait en mars prochain un scénario « 70-70 » – Poutine recevant 70 % des suffrages et le taux de participation étant de 70 %. Pourtant le Kremlin a souligné à plusieurs reprises qu’une telle hausse de la participation ne pourra être réalisée au niveau local du fait des seules « ressources administratives », c’est-à-dire en mobilisant les employés et les retraités qui dépendent des autorités locales. Selon les plans du Kremlin, cette élection doit garantir à Poutine une victoire triomphante, mais sans provoquer d’accusation d’une fraude généralisée, comme ce fut le cas en 2011 lorsque des informations concernant la falsification massive du scrutin ont fait descendre les gens dans les rues.

Le Kremlin espère réaliser son but en suscitant un intérêt accru pour cette élection. Des concerts et des événements locaux seront organisés le jour du vote, l’élection présidentielle aura lieu en même temps que des référendums sur des questions locales importantes, et surtout les autorités tentent de créer l’impression qu’il y a une réelle compétition politique entre les candidats.

Malgré le fait que Poutine, en sa qualité de « César » au-dessus du peuple, s’est abstenu de participer à tout débat électoral, les autres candidats doivent prétendre participer à une bataille entre eux dans le cadre d’un scénario venant d’en haut. Leur but commun est de susciter la participation des électeurs potentiels actuellement apathiques ou sceptiques tout en détournant leur attention de la campagne pour le boycott, lancée par le célèbre politicien opposant, Alexei Navalny. Alors qui sont les candidats dans cette étrange campagne électorale ?

Le candidat Poutine

Vladimir Poutine a officiellement annoncé sa candidature le 6 décembre dernier, lors d’un discours devant les travailleurs de l’usine automobile GAZ à Nijni Novgorod. Évocateurs du commencement de son précédent mandat, le lieu et le public ont été choisis conformément à l’image du président homme du peuple, au-dessus des partis politiques.

Synthèse

En 2012, la campagne électorale de Poutine était concentrée sur le combat des agents secrets occidentaux au sein de l’opposition et sur sa lutte pour les « valeurs traditionnelles ». Il en appelait aux « gens ordinaires », en les opposant aux membres de la classe moyenne, complaisants et antipatriotes. Ses discours combinaient une rhétorique conservatrice et paternaliste. Une de ses principales promesses était une augmentation considérable des salaires dans le secteur public. Immédiatement après sa victoire au printemps 2012, Poutine a publié les « décrets de mai », qui obligeaient les gouvernements régionaux à réaliser son plan d’augmentation des salaires et à rendre compte régulièrement, devant les caméras de télévision, des progrès réalisés, avant de le faire devant le chef de l’État. Augmenter les salaires pendant une récession économique, avec une politique gouvernementale qui cherche à réduire les dépenses, signifie que les « décrets de mai » ont entraîné en fait des suppressions d’emplois afin de payer les augmentations de salaires de ceux qui ont conservé leurs postes, et cela sans parler d’une certaine manipulation des statistiques.

Aujourd’hui, les autorités n’ont plus les moyens de soutenir la théorie selon laquelle la « stabilité » signifie des revenus plus élevés. Au contraire, le troisième mandat de Poutine a vu l’inflation et une forte baisse du niveau de vie. Les deux couches électorales les plus loyales au président sortant – les retraités et les employés de l’État – ont été ces dernières années les plus grands perdants des politiques « anti-crise » du gouvernement. Poutine n’est plus en mesure de faire des promesses d’augmentation du niveau de la vie ; il peut seulement tenter d’assurer aux électeurs que celui-ci ne va pas connaître un autre effondrement brutal. C’est pourquoi Poutine insiste sur le fait que la politique étrangère offensive et l’escalade de l’hystérie militariste du pays seront mises en veilleuse au cours de son nouveau mandat. En annonçant sa candidature début décembre, il a solennellement déclaré la fin des opérations militaires russes en Syrie. La question de l’Ukraine a aussi été délibérément retirée de ses discours de campagne. Selon le nouveau consensus, la Russie devrait se concentrer sur la résolution de ses problèmes intérieurs, alors que le conflit dans la région du Donbass, gelé à la suite des accords de Minsk, se poursuit indéfiniment.

Le manifeste électoral officiel de Poutine n’a pas encore été publié alors que cet article est écrit, mais nous savons qu’il est rédigé sous la direction d’Alexei Koudrine, un ancien ministre des Finances et un stratège des politiques néolibérales de Poutine au cours des années 2000. Son axe principal sera une modeste croissance des dépenses de l’éducation et de la santé, financée par la hausse des impôts, l’augmentation de l’âge de départ à la retraite et par des politiques sociales « ciblées ». Une fois de plus, le gouvernement va compenser les conséquences de la crise économique en réduisant le niveau de vie tout en faisant des déclarations fallacieuses sur « l’investissement dans le capital humain ».

Étant donné la complète vacuité de la campagne électorale de Poutine, son accent principal sera mis sur l’absence d’alternative. En votant pour le président on ne fera que remplir son devoir patriotique. C’est ce qu’indique le choix du 18 mars pour le vote : c’est la journée officielle de la « réunification » de la Crimée avec la Russie.

Le nouveau candidat communiste

L’émergence d’un nouveau candidat du Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF), Pavel Grudinine, constitue peut-être le plus grand succès des tentatives du Kremlin d’attirer l’attention sur l’élection présidentielle. Au cours de la dernière décennie, le KPRF s’est une fois pour toutes transformé lui-même d’un parti militant de masse en une structure bureaucratique axée exclusivement sur la participation aux élections. La direction de ce parti s’est totalement intégrée dans le système de la « démocratie dirigée » et a soutenu le président sur toutes les questions politiques clés. Le dirigeant inamovible du KPRF, Guennady Ziouganov, a depuis longtemps cessé d’être considéré comme une sérieuse alternative à Poutine. À la fin de l’année 2017, son score potentiel était inférieur à 4 %. Clairement, Ziouganov n’était plus capable d’attirer « l’électorat protestataire », dont la mobilisation relevait traditionnellement du KPRF dans le cadre de l’ordre politique existant. Un effondrement du soutien aux communistes lors des prochaines élections pourrait entraîner un déséquilibre dans le système des partis artificiels, ce qui à son tour pourrait provoquer une grave crise au sein du parti du régime. Alors une solution a été trouvée : fin décembre le congrès du KPRF a approuvé la candidature officielle de l’homme d’affaires sans parti, Pavel Grudinine.

Synthèse

La carte de visite de Grudinine c’est l’entreprise qu’il possède à la périphérie de Moscou, qui porte injustement le nom de « Ferme d’État Lénine » (« Sovkhoz »). En réalité, ce « sovkhoz » est devenu depuis longtemps une société par actions, dont les parts qui permettent de la contrôler sont détenues par un petit groupe de dirigeants, et Grudinine en détient 40 %. La grande majorité des revenus de ce « sovkhoz » particulier proviennent de la location de terrains à des supermarchés et à des multinationales dont Cash & Carry, Toyota, Nissan, entre autres. Rien de tout cela n’a cependant empêché Grudinine et les fonctionnaires du PCRF de présenter ce business comme une « oasis de socialisme », où les travailleurs auraient accès à des programmes sociaux de l’ère soviétique. Grudinine se présente comme le candidat de la coalition des « forces patriotiques », rassemblant l’extrême gauche, les nationalistes impériaux et les entrepreneurs moyens « d’orientation nationale » autour du KPRF. Le dirigeant du Front de gauche, Serguei Udaltsov, qui voit cela probablement comme un moyen d’entrer dans la « grande politique », s’est impliqué activement dans la campagne de Grudinine à côté de généraux à la retraite.

La non-affiliation partisane de Grudinine profite également au KPRF, car sa candidature n’implique aucune modification de l’appareil du parti. Il s’agit donc probablement d’un « mariage de convenance » qui prendra fin immédiatement après les élections.

Sa constante présence dans les émissions télévisées russes, généralement strictement contrôlées d’en haut, suggère que Grudinine est dans les bonnes grâces du Kremlin. Son manifeste électoral ne contient rien de nouveau en comparaison avec les habituelles propositions du KPRF : augmentation des dépenses sociales, restriction de l’exportation des capitaux, développement du marché intérieur, etc. Cependant son style nouveau et sa présence dans les médias lui garantissent quasiment la deuxième place en mars (à la mi-janvier les sondages lui donnaient autour de 7 %).

L’opposition libérale

Un des principaux défis pour le Kremlin dans le cadre de l’élection de mars est de détouner les électeurs libéraux de l’idée d’un boycott. Deux candidatures – Grigori Iavlinski et Ksenia Sobtchak – ont été présentées comme un moyen d’engager les libéraux dans le spectacle de la campagne.

Dirigeant de longue date du parti Yabloko (la Pomme), Iavlinski est un vétéran de la politique russe depuis les années 1990. Son message n’a jamais changé : la Russie a été prise en main par un régime nationaliste autoritaire, qu’il faut pacifiquement abolir et remplacer par les libertés civiques et les « valeurs européennes ». Iavlinski déclare ouvertement qu’il n’a aucune chance de remporter cette élection, dont le résultat est déjà connu. Néanmoins il présente le vote pour sa candidature comme un choix éthique visant à démontrer aux autorités qu’une partie de la société n’accepte pas la corruption, l’agression impériale et l’inégalité sociale.

La seconde candidate libérale, Ksenia Sobtchak, mieux connue auparavant en tant qu’animatrice d’émissions télévisées de divertissement destinées aux jeunes, prétend également être une candidate contestatrice. Elle a appelé les jeunes électeurs à utiliser l’élection pour exprimer leur mécontentement de l’absence systémique de justice et du manque de mobilité sociale. Sa candidature a été souvent dénoncée comme une ruse, soutenue en sous-main par le Kremlin, dans le but de détourner les possibles partisans d’Alexei Navalny.

Un résultat négligeable de ces deux candidatures – actuellement les prévisions ne dépassent pas 3 à 4 % du total des suffrages exprimés – permettra également à la propagande pro-gouvernementale d’affirmer que dans la société russe il y a peu d’aspirations à une libéralisation politique.

L’éternel Jirinovski

Le populiste de droite Vladimir Jirinovski devrait arriver en troisième position dans cette élection. Il a participé à toutes les présidentielles en Russie depuis 1991. Sa marque politique consiste à promouvoir des mesures absurdes et hors de mesure – par exemple baisser le prix de la vodka et bombarder l’Amérique – qui excitent l’imaginaire irrationnel des classes populaires lumpenisées. Le bulletin pour Jirinovski permettra d’augmenter le taux de participation de ces catégories.

Navalny et la campagne pour le boycott

Le militant populiste anti-corruption et anti-establishment Aleksei Navalny n’a pas été autorisé à se présenter à l’élection présidentielle en raison d’accusations forgées de toutes pièces, qui lui ont valu une condamnation provisoire il y a plusieurs années. Mais la véritable raison de la décision de la Commission électorale réside dans le caractère imprévisible d’un éventuel vote en faveur de Navalny. Car il s’est montré en mesure de recueillir un important soutien électoral. Au cours de l’année écoulée, plusieurs manifestations publiques ont eu lieu à l’échelle nationale à l’appel de Navalny, ce qui témoigne d’une vague croissante de protestations parmi les jeunes et les classes moyennes provinciales. Navalny a également réussi à mettre sur pied un formidable réseau de sympathisants, opérant dans toutes les grandes villes du pays et comptant près de 200 000 volontaires enregistrés – en réalité la seule organisation oppositionnelle de masse dans le pays.

Le manifeste de campagne de Navalny consiste en une série de revendications populistes dont une partie est nettement de caractère social : la lutte contre « l’enrichissement illégal », le système progressif d’imposition, la limitation des budgets de la police et de l’armée. De même le principal slogan de sa campagne – « la richesse pour tous, pas seulement pour le 1 % » – reflète clairement son orientation anti-élite. Mais en même temps Navalny reprends les appels libéraux en faveur de la « démonopolisation » de l’économie (ce qui signifie… la privatisation des biens publics) et flirte avec les nationalistes en réclamant l’introduction de la réglementation des visas pour les travailleurs migrants d’Asie centrale.

Synthèse

Dans les circonstances politiques actuelles, la campagne de Navalny est en fin de compte marginale. Contrairement à Navalny, Iavlinski porte un message clair en faveur des droits syndicaux ; Grudinine se concentre sur la nationalisation des ressources naturelles ; Sobtchak – la seule parmi les candidats dans ce domaine – appelle à l’égalité des sexes et à la fin de la discrimination contre les minorités sexuelles. Mais ce n’est pas son programme qui est la principale signification de Navalny, c’est le fait qu’il popularise le principe de la protestation populaire de masse. Il répète avec insistance que seul l’engagement politique de la rue – et non des élections falsifiées – peut changer la situation actuelle. Début janvier, il a ouvertement appelé à la « grève des électeurs » – un boycott actif des élections combinant la non-participation au vote avec des manifestations de masse et le contrôle de la fraude potentielle dans les bureaux de vote.

La position de la gauche

Le mouvement de gauche en dehors du KPRF s’est divisé face à l’élection prochaine. Un nombre important de ses militant.es penche pour le boycott actif, d’autres soutiennent Pavel Grudinine, tandis que le petit Front ouvrier russe (ROT-Front), stalinien, essaye encore de faire enregistrer son propre candidat « ouvrier ».

La situation que je viens de décrire ici indique que toute forme de participation à l’élection de mars contribuera à une stabilisation temporaire du régime actuel et à la légitimation des six années du règne personnel de Vladimir Poutine. Cela dit, un soutien acritique à Navalny pourrait finir par se diluer dans son mouvement populiste, un risque amplifié par le caractère antidémocratique et clairement centré sur son chef de ce mouvement. Un mouvement indépendant pour un « boycott de gauche », qui articulerait une alternative anticapitaliste à l’ordre politique et social existant en Russie, à travers une unité coordonnée, pourrait tracer une ligne de démarcation entre une position de la gauche et celle de Navalny. Cela pourrait constituer une base pour une consolidation ultérieure de la gauche radicale russe qui refuse de jouer selon les règles du Kremlin. ■

* Ilya Budraitskis est chercheur, militant politique et culturel. Il a été le porte-parole du Mouvement socialiste russe. Il a récemment publié Dissidents parmi les dissidents (Moscou 2017). Cet article a été d’abord publié le 24 janvier 2018 par LeftEast : http://www.criticatac.ro/lefteast (Traduit de l’anglais par JM).

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