Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 637-638 mars-avril 2017

ROUMANIE

Les manifestations : de la justice sociale à la politique de classe

Cf. aussi : [Roumanie]

Ovidiu Tichindeleanu*

Début février 2017, la Roumanie a été balayée par « les plus grandes manifestations depuis la chute du communisme ».

2 février 2017, manifestants devant le siège du gouverneùent de Bucarest : "A bas la mafia du PSD". © Wintereu

2 février 2017, manifestants devant le siège du gouverneùent de Bucarest : "A bas la mafia du PSD". © Wintereu

Ces protestations ont été largement couvertes par la presse occidentale, qui a généralement repris l’idée libérale selon laquelle ces mouvements, provoqués par la tentative scandaleuse du gouvernement actuel de « décriminaliser la corruption », représentaient la lutte du peuple roumain pour « la démocratie » et contre « la corruption locale ». Un sous-produit de cette interprétation voyait même dans ces manifestations un renouveau démocratique des luttes contre le totalitarisme communiste de 1989.

Synthèse et articles Inprecor

Je dois d’emblée signaler que toute assimilation des protestations de février 2017 à la Révolution de décembre 1989, tout comme les comparaisons avec Ceausescu (1), relèvent d’un sensationnalisme qui falsifie l’histoire. Elles reflètent la volonté occidentale de masquer l’histoire catastrophique de l’Europe orientale post-socialiste ainsi que la soumission coloniale en cours des classes moyennes roumaines, qui s’approprient les préjugés occidentaux.

La proclamation que les protestations de février étaient « le premier mouvement social de masse en Roumanie depuis 1989 » est tout aussi fallacieuse. En 2012, les mobilisations populaires se sont répandues dans plus de 60 villes et – contrairement aux manifestations actuelles – elles se sont concentrées sur des problèmes sociaux concrets, luttant contre les réductions néolibérales de salaires, des retraites, des budgets de santé et de l’enseignement.

Il faut donc analyser la dynamique interne des mouvements de protestation plutôt que de projeter des jugements extérieurs. Alors que les protestations actuelles ont commencé en tant qu’indignation contre une décision prise la nuit par le gouvernement social-démocrate actuel, sur un fond de mécontentement généralisé du fait de la pauvreté et des inégalités sociales croissantes, elles ont été de plus en plus dominées par les classes moyennes orientées à droite, qui ne disposent en ce moment d’aucune représentation partisane.

La réalité de l’anticorruption

Cette mobilisation sociale a eu pour contexte la campagne contre la corruption menée en Roumanie. Alors que la lutte contre la corruption est en soi une bonne idée, nous ne devons pas perdre de vue son histoire institutionnelle particulière et son contexte politico-social.

Cette campagne contre la corruption a été encensée par la presse occidentale et présentée comme « progrès de la Roumanie » qui, comme un rapport typique l’a formulé, « a dix ans d’avance » sur la Bulgarie voisine sur le chemin vers la civilisation (2). Cependant, la montée en puissance du Directoire national anticorruption (DNA), l’institution étatique chargée de cette lutte, a coïncidé avec la fin des illusions populaires sur le rêve européen et sur la transition post-socialiste vers le capitalisme à la suite de la brutale période d’accumulation primitive des années 1990-2000.

Aujourd’hui l’économie roumaine est basée sur des monopoles ou des quasi-monopoles dans presque toutes ses branches ainsi que dans toutes les régions. La transition au capitalisme signifiait en Roumanie des pertes massives de la richesse de l’État (par les privatisations bradées et la désindustrialisation) et du capital humain (émigration des travailleurs) ainsi qu’une aggravation de la pauvreté et des inégalités. 40 % de la population « risque la paupérisation ou l’exclusion sociale » alors que 29 % est considérée en situation de « privation matérielle grave » (3). Au sein de l’Union européenne, c’est en Roumanie que l’écart entre les pauvres et les riches est le plus grand.

De ce fait, il est devenu très difficile de prétendre, comme au cours des années 1990-2000, que le capitalisme est « l’environnement naturel de la démocratie ». Après 28 ans de transition, il devient de plus en plus difficile de prétendre que le capitalisme apportera bientôt un avenir prospère.

En conséquence, pour les classes orientées vers l’eurocentrisme et le capitalocentrisme, il ne resta plus qu’à blâmer les perversions locales du modèle occidental : le capitalisme « sauvage » ou « balkanique », gâté par la corruption et l’inefficacité. Pour les sphères locales dominantes, qui ont adopté l’idéologie de l’anticommuniste et du mimétisme de l’Occident, les « communistes » (c’est-à-dire toute la gauche) et les pauvres (les inférieurs locaux racialisés) sont responsables du sous-développement et de la corruption de la transition vers la civilisation capitaliste.

La campagne anticorruption en Roumanie a pris de l’importance en 2013, après les mobilisations anti-néolibérales de 2012, sous la nouvelle direction de DNA. En 2014 le DNA a fièrement annoncé le plus grand nombre de hauts fonctionnaires mis en examen. Cette institution étatique a été créée par un décret gouvernemental (n° 43) en 2002, mais c’est par un autre décret (n° 134 de 2005), sous le président de droite Traian Băsescu (2004-2014), qu’elle a pris son nom actuel et a vu ses pouvoirs étendus. Băsescu a également réuni le DNA avec les services de renseignement en faisant décider en février 2005 par le Conseil suprême de la Défense nationale que la corruption devait être considérée comme une « menace pour la sécurité nationale ». Le nombre d’arrestations faites par DNA est passé de 360 en 2006 à 1 258 en 2015, dont un ex Premier ministre, cinq ministres, 67 députés, 97 maires et maires adjoints ainsi que 32 directeurs des entreprises étatiques. Le taux de condamnation des accusés a atteint 90 % (4).

Ce qui a été omis par la presse libérale occidentale, c’est que la campagne anticorruption s’appuie sur les dénonciations et les pressions exercées par l’implication active, mais discrète, des services secrets roumains. Cette campagne a pris la forme d’une lutte interne entre les groupes d’intérêts privés, articulée par un conflit ouvert entre les différents appareils étatiques. Ainsi, le DNA s’est concentré principalement sur les fonctionnaires et les entreprises publiques, les poursuivant et condamnant un pourcentage très élevé des accusés. En dépit de quelques cas spectaculaires – par exemple impliquant Microsoft en 2014 (5) – le DNA a été beaucoup moins efficace pour poursuivre la corruption dans le secteur privé, bien qu’il ait rendu visible le fait que la corruption de l’État est essentiellement le fait du capital privé. Car lorsqu’un homme d’affaires dénonçait la corruption d’un fonctionnaire, ce dernier était le seul à en subir les conséquences.

Dans ce processus, la collaboration étroite du DNA avec le principal service roumain du renseignement a conduit à une augmentation sans précédent du pouvoir de ces deux agences. À un moment, même l’ancien président Băsescu, qui a créé lui-même cette concentration de pouvoirs autonome au sein de l’État, a accusé le DNA d’agir de manière inconstitutionnelle et de bafouer les droits humains. En conséquence, la presse occidentale a commencé à tempérer son enthousiasme et a parlé des abus de l’anticorruption : le New York Times en mars 2015 a parlé en termes condescendants de « la manie anticorruption en Roumanie » (6), le Guardian a souligné que maintenant la campagne anticorruption « affaiblissait la démocratie » (7), le Financial Times a découvert que « le fétiche de l’anticorruption » est fondamentalement mauvais pour les affaires (8). En Roumanie, la divulgation de plus en plus fréquente des abus de DNA et des services secrets a conduit le président Klaus Iohannis (droite modérée) à admettre que l’implication des services du renseignement allait au-delà des limites de la Constitution (9) et à renvoyer le général Florian Coldea de la directions des services secrets.

Ainsi, la lutte contre la corruption a été une forme de critique interne qui est apparue précisément lorsque les injustices du capitalisme sont devenues trop évidentes. Elle n’a jamais mis en cause le paradigme général de la transition et n’a jamais mis en avant le changement du système. La campagne anticorruption a été la réponse idéologique du libéralisme eurocentrique à la demande populaire de justice sociale et à la conscience naissante que la transition post-socialiste était une catastrophe sociale. Elle ne visait qu'à « nettoyer le système » et à se replier sur le vocabulaire des « échecs» et de « l’inefficacité » de l’Europe orientale supposée « rattraper son retard ». En Roumanie, cette campagne devait montrer la voie du succès de la mission civilisatrice interne, acceptable tant qu’elle était l’unique préoccupation dominante en matière de justice sociale. En réalité, elle a également conduit à une réorganisation sans précédent du pouvoir au sein de l’appareil d’État, car la collaboration secrète entre le DNA et le Service de renseignements a été un instrument dans la lutte entre les différents groupes d’intérêts et a accentué la fragmentation interne de l’État post-socialiste sous le capitalisme.

Mobilisations populaires précédentes

En dépit des luttes internes pour le pouvoir et des pressions extérieures, la montée en puissance de l’agence roumaine anticorruption s’est faite sur un fond de montée des aspirations populaires pour la justice sociale. Avant d’admirer le nombre impressionnant de manifestants de février 2017, il faut rappeler que la Roumanie avait déjà une solide histoire récente de protestations populaires importantes.

Ainsi, la mobilisation anti-néolibérale de 2012 a imposé la démission du Premier ministre néolibéral Emil Boc (2008-2012) et la suspension du président Băsescu (10) – la personnalité sans doute la plus importante de la droite au cours de la transition post-socialiste. Plus important encore, les manifestations de 2012 ont marqué une évolution de la sphère politique locale de la droite vers la gauche, fait qui jusqu’à présent n’a pas été pleinement accepté. Après 2012, la droite a été obligée de limiter son radicalisme néolibéral et même d’emprunter des thèmes et le vocabulaire de la gauche. Bien sûr, la « gauche » officielle est représentée par le Parti social-démocrate, qui applique des politiques de centre-gauche ou de centre-droit tout en disposant traditionnellement d’une base électorale significative parmi les pauvres et les démunis.

Synthèse et articles Inprecor

Les mobilisations populaires de 2012 ont été les premières manifestations à l’échelle de l’État depuis 1989. Elles ont articulé le mécontentement général de la population contre la direction prise par la transition post-socialiste. Plus de deux décennies après 1989 une nouvelle conscience historique semblait prendre forme, alimentée par le sentiment subjectif d’avoir été trompé et volé au cours de la transition ainsi que par la perception objective du pillage des considérables richesses de l’ancien État communiste.

Un an plus tard, en septembre 2013, les manifestations se sont à nouveau multipliées avec des mobilisations à travers le pays et parmi les travailleurs migrants à l’étranger, unis contre le projet minier aurifère à Roşia Montana. Le mouvement Uniţi Salvăm Roșia Montană (Ensemble nous sauverons Roșia Montană) a également articulé des protestations contre un projet d’amnistie autour du slogan « Les entreprises ne font pas la loi ! ». Néanmoins, contrairement à 2012, les mouvements de protestation de 2013 ont été marqués par une participation plus forte des classes moyennes ainsi que par un changement du ton et d’orientation. Les mots d’ordre tendaient à être moins conflictuels, plus « drôles et malins », plus métaphoriques et les chansons reprenaient souvent des analogies anticommunistes et ethno-nationalistes. Pourtant, ces protestations ont réussi à stopper le projet de mine à ciel ouvert exploitée au cyanure à Roşia Montana. Il a été déclaré « clos » par l’ancien Premier ministre social-démocrate Victor Ponta, conduisant à l’effondrement des actions de la Gabriel Resources Corporation canadienne.

Mais lorsqu’en octobre 2013 une révolte rurale a éclaté à Pungeşti contre un autre projet extractiviste, les classes moyennes du mouvement Uniţi Salvăm n’ont pas été capables de réagir avec la même efficacité. De plus, le mouvement s’est avéré incapable de contrer le nouveau discours faisant la distinction entre les « mauvais capitalistes » de Roşia Montana et les « bons » de Pungeşti (Chevron, de « vrais professionnels »). La police a déclaré l’état d’urgence dans la région, la révolte de Pungeşti a été réduite au silence et Chevron a pu annoncer la reprise des travaux en décembre. À mon avis c’est cette évidente contradiction qui a conduit à la disparition du mouvement.

Mais le mouvement Uniţi Salvăm et les développements qui en ont résulté ont finalement conduit à la formation du plus récent parti politique roumain, qui a obtenu une représentation parlementaire : l’Union sauvez la Roumanie (USR). Certains de ses députés actuels ont participé aux mobilisations sociales.

En novembre 2014, des mobilisations de la droite (11) ont permis la victoire surprise à l’élection présidentielle de Klaus Iohannis, contre le candidat social-démocrate Victor Ponta, qui demeurera cependant Premier ministre.

Une année plus tard, en novembre 2015, après l’incendie tragique dans la discothèque Colectiv Club le 30 octobre, des manifestations massives, principalement des classes moyennes urbaines, ont une nouvelle fois parcouru Bucarest. La corruption était rendue responsable de cette tragédie et les protestations ont conduit à la démission de Victor Ponta, le Premier ministre affaibli, accusé de… plagiat. Un gouvernement provisoire de « technocrates » a pris sa place, composé essentiellement des bureaucrates qui ont fait carrière dans les appareils de l’UE et les agences occidentales de développement. Finalement, les élections législatives de décembre 2016 ont permis une nette victoire des sociaux-démocrates, qui promettaient la première période de stabilité de la gouvernance depuis 2012.

On peut soutenir que, de 2012 à 2017, alors que la sphère politique s’orientait formellement vers la gauche, la Roumanie a connu une situation d’instabilité gouvernementale permanente. En 2012, elle a connu trois Premiers ministres différents, de même qu’en 2015. Entre 2012 et 2014, le « social-démocrate » Ponta avait conduit trois gouvernements différents, soumis à de fortes pressions internes et externes, avant d’être forcé de démissionner. Le gouvernement technocrate qui l’a suivi, de droite, dirigé par Dacian Cioloş (2015-2016), avait pour principale fonction le maintien à flot de l’État. Mais il a également conçu un « plan pour en finir avec la pauvreté » qui a répondu aux préoccupations du grand public et a implicitement promis une renaissance plus humaine de la droite modérée.

Rappelons qu’au cours de la même période les manifestations populaires ont été étouffées dans l’Ukraine voisine par la géopolitique globale de l’Occident et de la Russie. Les manifestants bucarestois se sont montrés plutôt indifférents lorsqu’un convoi de cent chars blindés étatsuniens a traversé le pays pour être déployé à la frontière orientale. Ainsi, à la fin de cette transition non socialiste vers « le capitalisme et la démocratie », l’Europe orientale a disparu en tant qu’entité politique, devenant simplement une frontière géopolitique entre l’Occident et la Russie et un miroir reflétant la face occidentale. Et pourtant, au cours de l’administration Obama, cette Europe orientale est devenue une des « régions du conflit mondial », où les oligarques capitalistes et les élites nationalistes exercent le pouvoir politique.

Le retour gouvernemental des ethno-nationalistes en Pologne, en Hongrie et en Bulgarie indique certainement une désillusion systémique en ce qui concerne le rêve libéral européen. La campagne anticorruption, qui devint si importante dans l’État roumain, semblait maintenir en vie une lutte, à la fois pro-occidentale et modérément droitière, pour la démocratie libérale. Mais en la regardant du point de vue de l’Europe de l’Est, la campagne roumaine contre la corruption appartient en réalité au même registre de droite que l’ethno-nationalisme hongrois ou polonais contemporain.

C’est dans ce cadre, après un nouveau tournant électoral formellement vers la gauche, qu’au début 2017 les protestations ont fait irruption à Bucarest, initiées par une incroyable bavure du gouvernement du Parti social-démocrate.

Protestations de février 2017

Comme s’il ne connaissait pas sa propre histoire et était totalement insouciant face à la société, le nouveau gouvernement social-démocrate a furtivement promulgué d’urgence dans la nuit du 31 janvier au 1er février un décret, qui introduisait quelques modifications dans le Code pénal visant à adoucir les peines ou à décriminaliser l’abus de la fonction publique. Parmi de nombreux autres politiciens, le principal dirigeant du parti gouvernemental (12) en aurait bénéficié. Des protestations massives éclatèrent immédiatement dans la plupart des villes roumaines, dont celles très visibles de Bucarest. Après cinq jours de manifestations, le gouvernement a été obligé d’adopter le 5 février un autre décret, annulant le précédent et reconnaissant ainsi maladroitement le pouvoir de la rue.

Cependant, cette fois-ci les manifestations ont, dès le début, oscillé d’une part entre l’exigence d’abroger le décret de dépénalisation tout en développant la campagne pour la justice sociale, et d’autre part les slogans anticommunistes visant simplement les sociaux-démocrates au gouvernement (« la vermine rouge »). Les manifestants étaient en général pacifiques et ne s’en prenaient pas à la police. Au fil des jours, ils se sont dotés de projecteurs laser géants, de beaucoup de pancartes « drôles et astucieuses », mettant en avant la nouvelle génération : les « gens beaux », les classes moyennes urbaines dont des « créateurs », les hommes d’affaires capitalistes et même un directeur de banque.

Les rassemblements de rue étaient aussi des manifestations de réseaux sociaux – l’un d’eux a été chorégraphié de manière à ce que la foule fasse apparaître un drapeau roumain géant avec ses smartphones, en partageant ensuite sur les réseaux sociaux tous les reportages occidentaux. Comme on pouvait s’y attendre, un reportage a été immédiatement publié sur le site web du Washington Post, titré « La créativité roumaine est la marque de fabrique des énormes protestations anticorruption ». Rapidement un site roumain a rapporté la réaction occidentale en ajoutant en titre : « Ce que cela signifie de protester comme un Roumain ». L’idée du « Roumain » étant ainsi clairement valorisée par l’Occident.

La semaine suivante, les manifestations avaient plus tendance à être autocentrées, délaissant plus les questions sociales. Sur les réseaux sociaux tous ceux qui manifestaient semblaient être le produit des reportages occidentaux sur la lutte pour la démocratie du « peuple roumain ». Après que le décret de la dépénalisation eut été annulé, les protestations se sont concentrées sur des slogans anti-gouvernementaux (« voleurs », « incompétents »), insultants pour la base électorale de la social-démocratie (« pauvres », « vieux », « puants », « sans-dents ») et agressifs envers l’industrie culturelle pro-gouvernementale (« fausses nouvelles »). L’indignation de la classe moyenne prit une tonalité non seulement de classe, mais carrément proto-fasciste. Cette ambiance conduisit même une journaliste à se sentir autorisée à s’indigner dans les réseaux sociaux contre ces pauvres, sans instruction et qui se nourrissent dans les poubelles. On a clairement pu voir le retour de certains topiques néolibéraux (tels les arguments contre l’augmentation du salaire minimum) et mêmes des initiatives des « bons » informaticiens visant à censurer les « fausses nouvelles ». Les manifestants avaient aussi tendance à faire l’éloge de la DNA en tant qu’institution de la justice sociale. Ceux qui ont été mis en avant en tant que porte-parole du mouvement avaient souvent tendance à ressusciter les rêves d’un capitalisme purifié et civilisé grâce à la lutte contre la corruption, qui éliminerait les incompétents de la gouvernance, et les laids du droit à la parole.

Les réactions de la gauche

La gauche indépendante roumaine, composée de groupes et tendances très différents, a été remarquablement unie dans la critique du contexte et de l’orientation que les protestations ont fini par prendre, tout en appréciant la mobilisation initiale des masses. De nombreuses réactions de la gauche indépendante ont mis en avant l’orientation de classe de la campagne contre la corruption, la critique du parti gouvernemental, l’analyse de la composition sociale des manifestations et les tâches qui en découlent pour la gauche.

La militante féministe Tudorina Mihai (13) a souligné que les médias de droite et les réseaux sociaux n’ont tout simplement pas accepté le gouvernement formellement de gauche et le fait que les « corrompus » aient remporté les élections démocratiques de 2016. Elle a remarqué qu’à la suite de la bavure du PSD, « le débat public est monopolisé par la question de la corruption. Les questions des salaires, des retraites, des impôts, des logements sociaux, des écoles, des jardins d’enfants et des crèches sont devenues accessoires. Même la stratégie nationale de lutte contre la pauvreté (…) a été oubliée ». Elle a également exprimé de sérieux doutes quant à la capacité du PSD d’assumer un discours de gauche.

Ciprian Şiulea, cofondateur du site CriticAtac, écrit dans Baricada (14) que « la lutte contre la corruption est l’équivalent local des chauvinismes ethniques et religieux qui maintiennent debout aujourd’hui les clones de démocratie occidentale en Hongrie et en Pologne » et que « c’est la principale force qui assure la domination de la classe moyenne “civilisée” et “occidentale” sur la foule rétrograde des sots ». Quant au parti qui gouverne, il note que « le PSD a fait sauter la stabilité politique et s’est moqué des gens qui ont placé des espoirs dans son programme de gouvernement ». En conséquence, « dans une période de problèmes économiques et sociaux sérieux, les perspectives économiques et sociales ne peuvent plus trouver un espace public » et « le débat sur les relations douteuses entre les services secrets et le système judiciaire a été étouffé ». Il a souligné les mutations du système du pouvoir déterminées par le rôle occupé par la lutte contre la corruption : « Le PSD n’a pas compris à quel point le pouvoir a été déplacé en dehors du système politique. Le DNA est devenu un puissant centre de pouvoir de la droite, capable de travailler avec les services et de passer des alliances avec les autres institutions ou avec la présidence. (…) Pourquoi la droite ? Parce qu’en identifiant la démocratie et le bien public avec les règles du droit, l’anticorruption élimine l’État social (…), le réduit à l’action négative de la lutte contre l’illégalité et soutient un ordre social qui privilégie les classes supérieures : beaucoup de légalité, impôts faibles et très peu de services sociaux ».

Costi Rogozanu a remarqué dans Vox Publica et CriticAtac que pour la première fois on pouvait voir dans les manifestations « un bon nombre de ceux qui font partie des 5 % les mieux payés ». En conséquence, les protestations sont « dominées par le discours des classes moyennes qui veulent un nouveau contrat post-crise et qui en appellent à l’aide d’une partie de l’État, qui leur serait réservée ». Il observe en outre que « si l’abus politique est rejeté avec intransigeance, les abus du monde des affaires sont acceptés facilement » et appelle à rejeter la fausse alternative : d’une part les politiques sociales avec la corruption, d’autre part l’anticorruption avec la destruction de l’État social.

Le groupe Mâna de Lucru (Comité pour une Internationale ouvrière en Roumanie) a souligné la politique de classe des manifestations : « Il y a une tendance à diaboliser l’ensemble de l’électorat du PSD, y compris en termes de classe (…). Cette diabolisation est emballée dans un récit désinvolte des “deux Roumanies” : d’une part la classe moyenne urbaine, éduquée qui voudrait un pays démocratique et moderne et qui est maintenant dans les rues, de l’autre les pauvres, ruraux, sans instruction qui nous tireraient en arrière en votant pour les partis corrompus comme le PSD ». Par conséquent, Mâna de Lucru suggère que « la gauche doit catégoriquement dénoncer le gouvernement PSD ainsi que tous ses abus antidémocratiques et son orientation droitière en attirant en même temps l’attention sur les limites de la lutte contre la corruption ainsi que sur les caractéristiques droitières des manifestations » (15).

Les anarcho-communistes de Râvna (16) ont soutenu que l’anticorruption est une lutte pour le pouvoir entre diverses fractions au sein de l’État et donc qu’elle n’a pas d’intérêt pour la classe ouvrière, avertissant même qu’une tendance fasciste pourrait bien se cacher dans la sympathie des protestataires envers les institutions autoritaires comme le DNA et les profonds ressentiments des manifestants de la classe moyenne envers ceux qu’ils perçoivent comme une classe inférieure.

La Plateforme Démocratie et Solidarité Demos a insisté sur la complexité du mouvement en mettant en garde contre la réduction des mobilisations en cours à leurs tendances droitières. Elle plaide pour la réforme de la gauche démocratique en dehors du PSD et contre ce parti, qu’elle considère comme « fondamentalement corrompu et non réformable » (17).

Synthèse et articles Inprecor

Florin Poenaru a écrit pour la revue polonaise Krytyka Polityczna (18) que « la campagne anticorruption a été un facteur qui a puissamment déstabilisé la politique roumaine (…), limité le pouvoir du Parlement et largement réduit les directions des principaux partis jusqu’à les rendre squelettiques. De plus, la campagne contre la corruption a discrédité la politique en général (…). Autrement dit, la politique elle-même est devenue synonyme de corruption. » Il a souligné aussi la fragmentation de l’État qui en résulte : « Ce que nous observons est en réalité une division au sein de l’exécutif : d’un côté le Premier ministre soutenu par la majorité parlementaire, de l’autre le Président, qui bénéficie du soutien de la Justice et contrôle les services secrets. Les manifestants sont clairement en faveur de ce dernier, parfois de manière explicite. » Il a également noté le caractère de classe des manifestations : « la mobilisation contre le gouvernement a été aussi tournée contre sa politique économique. Les sociaux-démocrates ont augmenté le salaire minimum et les retraites, réduit les impôts des plus pauvres et augmenté – bien que de manière insignifiante si on pense aux besoins – les dépenses sociales. (…) Sans surprise, les salariés des monopoles (et en particuliers leurs chefs) étaient dans les rues pour protester. Les grandes entreprises de Bucarest ont offert des jours de congé, pour que leurs salariés puissent rester debout la nuit et protester contre le gouvernement. »

Conclusion

Les manifestations roumaines de février 2017 ont mis en lumière la corruption et l’incapacité organisationnelle du PSD au pouvoir, tout en dévoilant la taille de son appareil politique. Elles tendent à exercer une pression droitière sur ce parti social-démocrate du centre-droit et à donner une expression nouvelle à la politique de classe. Ces événements ont souligné que la question de la lutte contre la corruption n’est pas idéologiquement neutre, mais penche lourdement à droite et qu’elle a vu le jour dans un contexte historique particulier : le « rêve européen » périclite du fait des déceptions provoquées par cette transition vers le capitalisme de ce qui était appelé le bloc socialiste. Après avoir reconnu son erreur, le gouvernement a été considérablement affaibli, mais il continue. Pour le moment, nous sommes confrontés à une situation où la gauche semble avoir temporairement « perdu la rue », alors que les classes moyennes protestataires constituent pour la culture des protestations une nouveauté et qu’elles ne vont pas jusqu’à demander un changement du régime.

À plus long terme, l’ancien bloc socialiste est à la fin du processus de transition vers le capitalisme. Nous voyons une généralisation du désenchantement touchant le rêve européen libéral (qui marque la réapparition des ethno-nationalistes mais pourrait aussi susciter un renouveau politique local ou même régional de l’internationalisme contre la division Russie-Occident). Nous observons également un mécontentement généralisé à l’égard du pillage des richesses locales et de l’actuelle situation des monopoles et quasi-monopoles capitalistes. De ce fait, nous sommes confrontés à deux tendances profondément divergentes : celle d’une recomposition du capital (la transition 2.0) et celle d’une recomposition sociale d’une société profondément inégale.

Bien que les manifestations aient commencé sur le terrain commun des demandes de justice sociale adressées au cœur de la gouvernance, les participants des classes moyennes les ont clairement tirées en direction de la première tendance, en articulant l’image d’un État capitaliste à visage plus propre et peut-être plus humain : une société qui serait toujours structurée par l’argent, mais serait dirigée par une élite compétente d’experts occidentalisés. Le mécontentement vient également du fait que les classes moyennes ne disposent actuellement d’aucune représentation politique réelle en dehors de la présidence. Durant une année, le gouvernement Cioloş semblait incarner la politique modérée de droite d’une nouvelle génération, mais il est resté sans voix lorsque la crise a explosé. Il faut avoir à l’esprit, qu’à ce stade, les trois partis de droite qui ont gouverné durant la transition post-socialiste ont été sanctionnés par le peuple roumain : ils ont soit disparu (Parti national paysan, PNT, Parti démocrate-libéral, PDL), soit sont à leur niveau le plus bas (Parti national libéral, PNL).

Les événements de Bucarest pourraient être le signal d’une dégradation de la démocratie électorale, d’un terrain politique mouvant où la lutte politique se déroule dans une large mesure en dehors des élections. La campagne anticorruption et la dissolution des idéologies dominantes post-socialistes ont épuisé la classe politique. L’État étant fragmenté, les classes moyennes urbaines revendiquent l’assistance de certaines de ses institutions – de celles qui ont une bonne réputation et sont prêtes à en payer le prix – ignorant qu’elles ont acquis le pouvoir en s’alignant sur les intérêts privés et les pressions extérieures hégémoniques. La stagnation économique qui va de pair avec l’émergence du pouvoir politique des oligarques capitalistes dans toute la région peut également indiquer l’avènement d’une nouvelle vague de privatisations et de restructuration du capital, sous des formes « innovatrices » prétendant combattre l’inefficacité et la corruption.

Exprimant le désir historique de justice sociale et de bien-être – qui n’a pas de représentation et qui ne peut être réduit à la lutte contre la corruption – ces mobilisations étaient justifiées. Pour l’instant, les problèmes pressants de la redistribution de la richesse et de la reconquête de la souveraineté populaire sont cachés à l’arrière-plan et ne sont pas explicitement mis sur la table ni par la gauche ni par la droite. La contradiction accrue entre la souveraineté populaire et celle de l’État (qu’exprime l’ascension de la police du DNA et des services secrets dans la sphère publique) peut conduire à de nouvelles tensions aggravées dans le contexte de la militarisation extérieure. Dans cette situation l’organisation d’un forum social sur la redistribution de la richesse, la souveraineté populaire et la paix dans la région, ou simplement sur le changement en positif de l’orientation de la transition, semble plus nécessaire et plus opportune que jamais, en particulier si un tel forum rassemble les divers groupes des mouvements de protestation, la gauche indépendante et les progressistes des partis parlementaires existants. Il faut donc un autre effort pour continuer. ■

Cluj, 27 février 2017

* Ovidiu Tichindeleanu est philosophe et théoricien de la culture, cofondateur de la revue indépendante Philosophy&Stuff (1997-2001) et de la plateforme Indymedia România (en 2004). Il est rédacteur de la revue IDEA arta+societate. Il a publié, avec V. Ernu, C. Rogozanu, C. Şiulea, Iluzia anticomunismului (Illusion de l’anticommunisme), Cartier, Chişinău 2008, ainsi que, avec Konrad Petrovszky, Revoluţia Română televizată – Contribuţii la istoria culturală a mediilor (Révolution roumaine télévisée – Contributions à l’histoire culturelle des médias), Idea Design & Print, Cluj 2009. Cet article a d’abord été publié par CriticAtac : http://www.criticatac.ro/29447/romanias-protests-from-social-justice-to-class-politics/ (Traduit par JM).

Notes

1. Voir par exemple Cristian Popescu, « Romania : The second fall of Ceausescu », http://www.aljazeera.com/indepth/opinion/2017/02/romania-2017-protests-1989-ceausescu-170216114655475.html

2. http://www.euronews.com/2016/11/03/corruption-crackdown-gains-momentum-in-romania-as-bulgaria-s-stalls?

3. Rapport de mission en Roumanie de Philip Alston, rapporteur spécial sur l’extrême pauvreté et les droits humains du Conseil des droits humains de l’ONU, 11 novembre 2015 : http://www.ohchr.org/EN/NewsEvents/Pages/DisplayNews.aspx?NewsID=16737&LangID=E

4. Déclaration de la procureure générale Laura Codruta Kovesi, citée le 10 novembre 2016 par HotNews (http://anticoruptie.hotnews.ro/stiri-anticoruptie-21408165-laura-codruta-kovesi-dna-obtinut-condamnari-peste-90-din-cazuri-mult-peste-media-europeana.htm).

5. Le Monde du 2 octobre 2014 : http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/10/02/neuf-ex-ministres-roumains-soupconnes-de-corruption_4498983_3214.html

6. https://www.nytimes.com/2015/03/05/opinion/romanias-anti-corruption-mania.html?_r=0

7. https://www.theguardian.com/world/2017/jan/10/romanias-corruption-fight-is-a-smokescreen-to-weaken-its-democracy

8. http://blogs.ft.com/beyond-brics/2017/02/02/romanias-decriminalisation-move-is-to-be-welcomed/

9. http://www.cotidianul.ro/administratia-prezidentiala-recunoaste-ca-csat-si-sri-lucreaza-in-afara-constitutiei-294762/

10. Traian Băsescu a été suspendu par le Parlement le 6 juillet 2012 et un référendum devant conduire à sa destitution a eu lieu le 29 juillet. La participation au référendum n’ayant pas atteint le seuil de 50 % d’inscrits, la destitution n’a pas été validée et Băsescu a retrouvé ses fonctions le 27 août 2012.

11. La campagne électorale d’entre-deux-tours a été marquée par d’importantes manifestations contre l’organisation du scrutin par le gouvernement dirigé par Victor Ponta, un des deux candidats.

12. Liviu Dragnea, président du PSD, a été condamné pour fraudes électorales lors du référendum de 2012 à deux ans de prison avec sursis le 22 avril 2016. C’est ce qui l’a empêché de prendre la tête du nouveau gouvernement, l’obligeant à y désigner Sorin Grindeanu, tout en dirigeant le gouvernement en sous-main. Depuis le 31 janvier 2017 Dragnea est en procès, accusé d’avoir fait rémunérer par les services sociaux du département qu’il dirigeait deux secrétaires locaux de son parti – un préjudice évalué à 24 000 euros. Si le décret gouvernemental était entré en vigueur, comme prévu, le 10 février, il aurait été immédiatement acquitté.

13. http://adevarul.ro/news/eveniment/psd-anticoruptia-stagnarea-agendei-publice-intr-un-discurs-dreapta-1_5895a4195ab6550cb81cd375/index.html

14. http://baricada.org/anticoruptia-impotriva-retrograzilor-multa-ipocrizie-putin-ideal/

15. http://www.socialistworld.net/doc/7875

16. https://iasromania.wordpress.com/2017/02/05/statul-de-drept-si-clasa-muncitoare/

17. http://platforma-demos.ro/index.php/2017/02/08/da-stangii-democratice-nu-psd-ului/

18. Florin Poenaru, anthropologue, est rédacteur du site web roumain de gauche indépendante CriticAtac. La version anglaise de cet article est disponible sur : http://politicalcritique.org/cee/2017/romania-protests-corruption/

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