Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 637-638 mars-avril 2017

ROUMANIE

La gauche et les mobilisations populaires

Cf. aussi : [Roumanie]

Ana Bazac *

Personne ne nie la complexité des mobilisations de janvier-mars 2017, que les analystes ont largement présentées : les tendances manipulatrices des adversaires du Parti social-démocrate (PSD) ; l’influence d’une idéologie clairement de droite sur les « porte-parole » des manifestants sinon sur les manifestants eux-mêmes ; les pressions étrangères et les calculs géopolitiques (la fameuse main de Soros) (1) à travers les réseaux sociaux, qu’ils soient favorables ou défavorables aux protestataires ; les mêmes messages de la droite nationaliste et des vaillants défenseurs du gouvernement promettant des augmentations explosives des salaires et même des retraites ; « il n’y a pas de protestations spontanées », tous – les manifestants, ceux qui soutiennent le gouvernement et le PSD – sont manipulés ; ou le contraire.

Il y a peut-être un mélange de toutes ces tendances et de toutes ces caractéristiques. Mais il y a surtout le décret n° 13 ! Une violation du principe de l’égalité devant la loi et de l’impératif de l’intérêt général de punir sévèrement la corruption.

Synthèse et articles Inprecor

Critique morale de la politique capitaliste

Mais le plus important ne serait-il pas ce qui se passe dans l’esprit et le cœur des manifestants ? Que leur arrive-t-il, à ceux qui sont pro-gouvernementaux et à nous tous si c’est une question de manipulation ? Est-ce que tous nos jugements et toutes nos appréciations ne valent rien car ils ne seraient que des échos de la manipulation ? Ne s’agirait-il pas là d’une dépréciation de leur capacité et de nos jugements ? Et est-ce qu’en réduisant le peuple à des bêtes orientées par des informations manipulées on ne remet pas en cause sa dignité et on ne le conduit pas à la perte, y compris à une attitude désespérée – peu importe qu’elle soit irrationnelle ou bestiale ?

Mon analyse des protestations vise à examiner les conséquences morales de leur critique par les pro-gouvernementaux, par ceux qui soutiennent l’alliance gouvernementale PSD-ALDE (2), par ceux qui voudraient la stabilité mais aussi par les analystes objectivistes (en général de gauche). Car, indépendamment de leur nombre, et quel que soit leur confusionnisme le plus divers, et cela indépendamment des sources d’influences présumées qui s’exercent sur eux, les manifestants incarnent moralement la critique de la politique et des politiciens capitalistes. De ce fait, on peut estimer que les protestations peuvent être le point de départ d’un mouvement de masse, inévitablement non homogène idéologiquement, mais plein de promesses. C’est précisément à cause de ces promesses que la haine contre les manifestants est si féroce. (…)

Répétons-le une fois encore : c’étaient des manifestations contre la décriminalisation des « dignitaires » et contre leur impudence en actes lorsqu’ils gouvernent, et non pour renverser le gouvernement afin d’y mettre le Parti national libéral (PNL). Pour de nombreuses raisons (peur de l’ensemble de la classe politique de la critique par les manifestants, absence de crédibilité et incapacité de former un gouvernement), la direction du PNL s’est clairement opposée à n’importe quel changement de gouvernement. Les slogans et les chansons anti-PSD ne sont pas seulement le reflet de la confusion produite par une partie des manifestants, mais aussi des intérêts de tous ceux qui aspiraient à la dépénalisation du vol et qui, pour cette raison, voulaient que les manifestations paraissent être une simple masse de manœuvre des « forces anti-PSD ». Mais les arguments des manifestants – « ils ont détruit le pays depuis 27 ans » – ne visaient pas le seul PSD, et cela a été exprimé plusieurs fois. Et la personnification du vol par le PSD ne devrait pas nous faire ignorer la profonde motivation morale très positive qui émergeait de cette confusion. Ni nous conduire à ne pas discerner les deux.

Les objectifs des manifestants avancés de manière répétée (…) démontrent que les protestations n’étaient pas dirigées contre un parti ou un gouvernement, mais contre les pratiques de l’ensemble de la classe politique.

Critiques de la confusion idéologique

Le fait que des manifestants aient compté sur l’intervention du Président Klaus Iohannis – avant que ce dernier ne se fasse avoir par la procédure et que le référendum soit reporté – n’indiquait que superficiellement leur subordination. En réalité, il ne s’agissait pas là seulement de la grande corruption du PSD et de son comportement agressif – face à quoi les gens n’avaient que la rue comme solution – mais également d’une sorte de besoin d’un paternalisme politique. Mais depuis ces événements, les gens comprennent qu’ils ne peuvent compter que sur leurs propres forces, ils savent qu’ils ne peuvent compter sur personne.

Le fait qu’on entendait « PSD peste rouge » parmi les slogans, indique non seulement la confusion (le PSD serait l’équivalent du PCR, le parti communiste) et l’influence de l’idéologie anticommuniste – promue durant 27 ans par tous les partis, car même si avant les élections le PSD se souvient d’un langage de gauche, il réalise non seulement une politique de droite, mais ouvertement conservatrice, soutenant l’Épiscopat et la « famille royale ». Mais c’est aussi une conclusion formulée de manière raccourcie et métaphorique, avec une motivation éthique précise : si, comme il se dit et comme on peut le voir, les « communistes » violent leurs propres principes (qu’ils devraient soutenir théoriquement), ne faut-il pas les rejeter ? Et cela non pas au nom de l’élitisme des castes totalement rejeté par les manifestants, en dépit de leur appartenance sociale, car ils mettaient en avant les mérites de la culture et du professionnalisme, mais précisément au nom des principes de la justice et des droits. Peut-être que s’il y avait une aile gauche du PSD, comme l’affirme Ştefan Niţu (3), elle aurait dû être la première à faire face aux slogans anticommunistes. Mais si les gens prennent pour « communiste » M. Ion Iliescu (4) et comme « de gauche » Mme Ecaterina Andronescu (5), comment s’étonner qu’ils considèrent le communisme comme la peste, une fois encore indépendamment de l’éducation anticommuniste que des « communistes » et « la gauche » leur font subir.

Caricaturer les manifestants comme étant manipulés par les multinationales ou n’étant qu’un écho des luttes des élites au pouvoir qui cherchent à se répartir les ressources et les privilèges (6), ne peut que conduire une fois de plus à l’élimination des idéaux et des personnes de la gauche. Considérer les protestations comme un écho des relations au sein de la classe dominante, et non comme l’effet de rapports de classe de domination et d’exploitation, revient à reprendre à son compte la négation par la droite des rapports de classe, les réduire à des « rapports de communication » – comme le fait toute la classe politique, PSD compris.

Contrairement à ce que font certains commentateurs, il ne faut pas surestimer l’importance des slogans de la nouvelle opposition de « classe moyenne » visant les électeurs du PSD pauvres et assistés socialement. Car, d’une part, il s’agit là d’un cliché de propagande promu par des adversaires des manifestations en vue de les déconsidérer et les essouffler. Et, d’autre part, d’une caricature – à l’image de ces quelques manifestants rassemblés par le PSD devant le Palais Cotroceni pour exiger la démission du Président (au fait, ne s’agirait-il pas là aussi d’une remise en cause du résultat des élections ?), qui disaient qu’ils ne s’occupent pas de la dépénalisation du vol, mais veulent « soutenir le gouvernement du PSD ». Ces manifestants-là ne seraient pas malhonnêtes et ne répondraient pas de manière rationnelle à la question ?

Au contraire, dans la confusion qui les entoure, il faut discerner les veines moralement positives, qui témoignent en réalité du « bouillonnement antisystème » (7). Car les slogans droitiers ne sont pas équivalents à un engagement implicite ou explicite à droite. Une fois de plus : ces protestations ne sont pas assimilables, car les slogans des manifestants visent la critique de toute la classe politique et de son système. Sans un tel discernement, la gauche, qu’elle le veuille ou pas, contribuera à détruire cette veine morale positive dans toute la population.

Critiquer ou s’impliquer ?

La gauche n’a pas vu que la violation flagrante et sans vergogne (car il s’agit de la zone de protection du pouvoir) des principes et des lois d’une société plus ou moins démocratique – un tel « phénomène banal de la superstructure » indifféremment de son étendue – va de pair avec les phénomènes économiques et sociaux de la crise systémique actuelle et agit sur eux. Ainsi on ne peut pas les séparer : la violation de la démocratie et la corruption détruisent l’économie et imposent l’austérité sociale. On ne peut pas dire que « nous nous occuperons d’abord de la politique sociale et ensuite de la forme de la politique », comme on ne peut pas prétendre que « si les gens résolvent les problèmes politiques, ils ne seront pas intéressés à aller plus loin ».

La droite, proclamée et cachée, a fait tout pour arrêter les manifestations, précisément parce qu’elle comprenait parfaitement que cette sensibilité morale et cette façon de se soucier de la procédure politique conduisaient à tout remettre en cause. Par contre, la majorité de la gauche n’a voulu voir comme motivations chez la plupart des jeunes que des illusions, du corporatisme de classe moyenne et des préjugés de droite, considérant qu’ils ne peuvent conduire qu’à des manifestations limitées et à leur subordination, consciente ou non, à diverses forces de droite.

La gauche a contribué ainsi à délégitimer ces manifestations.

La gauche n’a pas compris que ces manifestations étaient la réponse populaire à une situation où ceux d’en haut « ne peuvent plus diriger comme avant » (c’est-à-dire qu’ils violent les lois qu’ils ont eux-mêmes imposées pour se garantir la crédibilité et la paix sociale relative). Précisément parce qu’elles ne se concentraient pas sur les salaires etc., mais sur une équité minimale en matière de gouvernance, ces protestations ont suggéré – pour le moment, seulement suggéré – qu’il est possible de renverser une classe dominante pourrissante.

L’indépendance de classe, qui exige une lutte politique fondamentale contre les privilèges et l’injustice, a besoin de l’indépendance éthique. C’est un élément vital. Les manifestants n’ont-ils pas montré une telle posture éthique indépendante ? Ne critiquent-ils pas toute la classe politique tout en se désespérant qu’il n’y ait pas, pas encore, d’alternative à cette classe ? Rappelez-vous l’impératif catégorique de Kant : ne pas traiter tout le monde comme un moyen, mais toujours comme un but. Il est impossible de le faire, mais pourquoi ne pas expérimenter aujourd’hui ?

Naturellement, les manifestants étaient encore loin des objectifs majeurs de la politique, ils ne saisissaient pas les liens entre l’immoralité politique et l’injustice capitaliste, ni l’injustice économique structurelle, mais il est clair que s’ils refusaient l’impunité de la corruption, ils ne voulaient pas un État policier. Ils soutiennent le Directoire national anticorruption (DNA) à condition qu’il agisse réellement car – bien plus qu’on n’imagine – ils en ont besoin. Leur but était clairement défini, c’est pourquoi les protestations et la pression étaient si fortes et ne sont pas devenues un « conflit hybride » pouvant être détourné et ridiculisé. Jusqu’à maintenant ils ont démontré qu’ils n’étaient pas une masse de manœuvre de quelques partis d’opposition. De même, ils ne s’opposaient pas au droit constitutionnel du gouvernement d’adopter des décrets d’urgence, mais ils rejetaient le contenu du décret n° 13.

Il ne faut pas bien sûr hyperboliser les manifestations, car elles s’arrêtent un jour naturellement du fait de l’épuisement physique et mental des participants. Mais même si nous comprenons que les protestations ne sont pas la solution, qu’il faut aller au-delà pour dépasser les causes structurelles qui génèrent les problèmes politiques, sociaux et économiques, les manifestations doivent être soutenues et respectées. Nous pouvons bien sûr analyser leurs caractéristiques et leurs faiblesses. Mais en aucun cas la gauche ne peut se comporter de manière à affaiblir ou à arrêter les mobilisations, elle ne peut pas faire comme la droite. Et le message : « À quoi bon ? Cela ne va rien changer, voire empirer » joue exactement ce rôle-là.

Une certaine gauche a oscillé entre les leçons ex cathedra (objectivistes, sur la structure sociale et les thèses idéologiques) et les hypothèses sur les manipulations extérieures qui visaient la conversion de la colère populaire en des nouvelles « révolutions de couleur » « pour empêcher la coalition majoritaire de mettre en place le programme du gouvernement qui prévoit, pour la première fois, plusieurs mesures destinées à accroître le niveau de vie de la majorité » (8).

Synthèse et articles Inprecor

Cette gauche-là n’a pas compris le danger d’une extinction des protestations contre de « simples » voleurs politiques. Justement parce qu’aujourd’hui on assiste à une organisation mondiale d’un nouveau pillage, qu’il s’agit de préparer pas à pas, mais rapidement, la destruction des acquis passés de l’État-providence, la confiance en soi et la disponibilité pour s’exprimer contre les autorités doivent être détruites, pour qu’il ne puisse pas y avoir d’alternatives.

Des gens de gauche avançaient également que le PSD est attaqué parce qu’il serait de gauche. Mais là encore c’est une manière d’accroître la confusion entre la droite revendiquée et celle qui n’ose pas dire son nom.

Une fois encore : c’est justement parce qu’au plan mondial la fusion des « élites » économiques, politiques, médiatiques, juridiques et universitaires se poursuit et parce que l’antagonisme entre leurs intérêts et ceux de la grande majorité des peuples est astronomique, que les protestations visant les élites ne doivent pas être étouffées mais soutenues et développées.

À gauche on a même vu des blagues concernant la proposition d’organiser un référendum sur une modification de la Constitution pour rendre imprescriptible la corruption de toute nature, y compris les délits liés comme l’abus du pouvoir et le blanchiment d’argent. Une proposition dont toute la classe politique avait peur – ce n’est pas pour rien que le Président l’a reportée sine die. Mais c’est justement parce que dire non à la corruption a un caractère de classe, c’est-à-dire que cela échappe à tous les jeux politiciens, que c’est très dangereux pour la classe politique.

Ceux qui protestaient étaient-ils des ignorants politiques, un mélange de déceptions et d’espoirs utopiques (9) ? Sans aucun doute. Mais justement le rôle de la gauche est de les aider en s’y impliquant et non tel un critique d’art devant un tableau, en critiquant de l’extérieur.

Des manifestants cités dans un article (10) disaient que le spectacle paisible et inventif des manifestations ne suffit pas. Justement, la gauche aurait dû aider à dépasser ces limites. (…) ■

Bucarest, le 8 mars 2017

* Ana Bazac est professeur de philosophie et de sciences politiques à l’Université polytechnique de Bucarest. Nous avons traduit ici des extraits d’un long article publié par le site web de la gauche indépendante roumaine CriticAtac sous le titre « Asasinarea protestelor » (« Assassinat des manifestations », http://www.criticatac.ro/29470/asasinarea-protestelor/). (Traduit du roumain avec l’aide de traducteurs en ligne par JM, le titre et les intertitres sont de la rédaction d’Inprecor).

Notes

1. Le leader du parti social-démocrate (PSD), Liviu Dragnea, accusait les opposants d’être manipulés par George Soros, milliardaire américain d’origine hongroise.

2. Le Parti social-démocrate (PSD, auparavant Parti de la démocratie sociale de Roumanie – PDSR, auparavant Front démocratique de salut national – FDSN), dont l’appareil a des racines dans le parti unique de Ceausescu, a été fondé par Ion Iliescu (voir note 3). Il est une des organisations qui ont joué un rôle décisif dans la restauration capitaliste en Roumanie. Il a privatisé sans retenue lorsqu’il était au gouvernement dans le passé : en 1992-1996, 2000-2004, 2008-2009, 2012-2015. Il a actuellement la majorité au Parlement (45,5 % des voix exprimées aux législatives de décembre 2012, mais le taux de participation n’a été que de 39,5 % des inscrits…). L’Alliance des libéraux et démocrates (ALDE) est un petit parti se revendiquant du libéralisme et du centre-droit.

3. Ştefan Niţu, « Romania: conflict within the ruling class spills out onto the streets in the form of mass protests » : https://www.marxist.com/romania-conflict-within-the-ruling-class-spills-out-onto-the-streets-in-the-form-of-mass-protests.htm

4. Ion Iliescu, membre du Comité central du PCR de 1969 à 1984, responsable de l’enseignement et de la santé, avant d’être écarté par Ceausescu tout en restant membre de la nomenklatura, est réapparu au premier plan en décembre 1989, fonde le Front de salut national à la place du PCR et devient président de la Roumanie de 1989 à 1996, puis de nouveau de 2000 à 2004. En 2006 il devient président honoraire du PSD. En tant que Président de la République il a décoré de l’Ordre national deux politiciens ultranationalistes et racistes, Tudor et Buzatu. Il a également autorisé la CIA à ouvrir en Roumanie des prisons secrètes de 2003 à 2005.

5. Ecaterina Andronescu, députée puis sénatrice du PSD, ministre de l’Enseignement à plusieurs reprises, a été accusée de plagiat par le Frankurter Allgemeine Zeitung et par la revue Nature.

6. Voir Ştefan Niţu déjà cité. Mais alors, je me demande pourquoi alors ils s’opposeraient au PSD justement maintenant, alors que, même avec la loi sur les rémunérations, le PSD a toujours distribué les privilèges ?

7. Perry Anderson, « Bouillonnement antisytème en Europe et aux États-Unis », le Monde diplomatique, mars 2017.

8. Une correspondance du Partis socialiste de Roumanie publié par le Collectif communiste Polex : http://www.collectif-communiste-polex.org/bulletin/bulletin_149_art4.htm

9. Voir Claude Karnoouh, « Bobos contre “sans-dents” ou la lutte de classe à la roumaine », la Libre Pensée n° 129, http://www.lapenseelibre.org/2017/03/n-129-bobos-contre-sans-dents-ou-la-lutte-de-classe-a-la-roumaine.html

10. Claude Karnoouh, op. cit.

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