Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 644-646 octobre-décembre 2017

RÉVOLUTION DE 1917

Débats des bolchéviques en 1917 : une révolution socialiste ? (1/2)

Cf. aussi : [Révolution Russe]

Eric Blanc*

Avoir un regard critique sur le passé demeure un instrument indispensable pour se confronter sérieusement au présent. Mais cent ans après la révolution russe, beaucoup de nos connaissances sur 1917 et sur le parti bolchévik restent obscurcies par de nombreux mythes et des idées reçues. Parmi celles-ci, l’affirmation que Lénine a réorienté radicalement la politique bolchévique en avril 1917, lorsqu’il convainquit le parti de lutter pour une révolution socialiste et non plus pour une révolution démocratique-bourgeoise.

Petrgrad 1917. © Williams, Albert Rhys

Petrgrad 1917. © Williams, Albert Rhys

Curieusement, l’histoire de la façon dont Lénine « réarma » les bolchéviks est l’un des rares points d’accord entre les trotskistes, les staliniens et les libéraux. Selon Trotski, dans son texte polémique et influent, les Leçons d’Octobre (1924), les bolchéviks – alors sous la direction de Joseph Staline et Lev Kamenev – étaient restés prisonniers d’un menchévisme de fait, avant que Lénine ne réarme le parti en avril, afin de lutter pour la révolution socialiste. Toujours selon Trotski, les « vieux bolchéviks » considérant que la Russie n’était pas prête pour cette tâche, adoptèrent la position qu’il était nécessaire de parachever la révolution démocratique en faisant pression sur le gouvernement provisoire (1). La majorité des historiens académiques ont partagé ce point de vue (2).

Synthèse

Étonnamment, l’analyse stalinienne standard était similaire, même si elle mettait moins l’accent que Trotski sur l’ampleur de la rupture stratégique et absolvait Staline d’une responsabilité dans les hésitations du parti avant avril. Le classique stalinien, Histoire du Parti communiste (bolchévik) de l’URSS, par exemple, condamnait la position « semi-menchévique » de dirigeants du parti comme Kamenev en mars et affirmait que « le Parti (…) avait besoin d’une nouvelle orientation pour marcher d’un pas audacieux et sûr sur le nouveau chemin. (…) Les célèbres Thèses d’avril, de Lénine (…) ont tracé au Parti et au prolétariat la ligne claire du passage de la révolution bourgeoise à la révolution socialiste » (3).

Malheureusement, ce consensus historiographique est objectivement inexact et a déformé notre compréhension du bolchévisme en 1917. Dans cet article, je tente de voir selon une nouvelle optique les positions du bolchévisme sur le pouvoir d’État et la révolution socialiste d’avril à octobre. En basant ma recherche sur des sources primaires russes, lettones et allemandes, je montre que les données disponibles ne confirment pas l’explication standard du « réarmement », laquelle a occulté un débat et une évolution politique beaucoup plus complexes. Nous verrons que si les bolchéviks ont basé leur politique tout au long de l’année sur l’imminence de la révolution socialiste internationale, leur orientation pour la Russie était beaucoup moins ambitieuse socialement. Et sur plusieurs questions clés – y compris la direction de classe du futur régime soviétique – l’ensemble des bolchéviks défendirent une approche ouverte jusqu’en octobre. Il y eut certainement une importante évolution politique au sein du parti vers la révolution socialiste, au cours de 1917, mais ce processus fut inégal, prolongé, et fut principalement une réponse aux développements de la lutte de classe.

Il est important de bien comprendre cette histoire, non seulement pour l’exactitude historique, mais parce qu’elle nous aide à mieux comprendre la nature réelle du parti bolchévique, dont l’exemple continue à inspiré aujourd’hui la politique marxiste. L’explication du « réarmement » a surdimensionné de manière problématique la capacité de Lénine à déterminer la politique bolchévique, en minimisant ainsi comment cette organisation a évolué collectivement dans des débats alimentés par l’expérience et les contributions de ses cadres. De plus, en simplifiant à l’excès la nature des débats en 1917, l’historiographie dominante a minimisé les difficultés inhérentes et les défis à l’heure d’appliquer des politiques socialistes effectives dans la dynamique nécessairement imprévisible de la lutte de classes. Contrairement à l’impression produite par l’interprétation du « réarmement », la théorie révolutionnaire était (et est) une base nécessaire, mais non suffisante, pour avancer avec succès vers une rupture anticapitaliste.

À la différence de la majorité des recherches effectuées sur ce thème, l’accent ne sera pas mis ici sur les textes de Lénine. Ceux-ci sont sans doute importants et leur contenu sera présenté, mais il est difficile de mettre un trait d’égalité entre les positions de Lénine (elles-mêmes en mutation, tant tactiquement que stratégiquement) et celles de la direction ou des bases bolchéviques en 1917. Un portrait politique différent apparaît lorsque nous élargissons nos sources, pour y inclure d’autres dirigeants bolchéviques, les institutions locales et régionales du parti, les discours publics et les tracts. Également, en élargissant notre attention analytique hors de Petrograd et en incluant les périphéries de l’empire russe et les provinces, nous nous faisons une meilleure idée de ce que nous pourrions appeler le « terrain de jeu » du bolchévisme, et donc les positions politiques centrales et généralement partagées par les cadres bolchéviques à tous les niveaux et diffusées par eux parmi les travailleurs dans tout l’empire.

Notre analyse commencera par recenser la signification donnée par les bolchéviks à la revendication de pouvoir soviétique et les nombreuses façons dont ils décrivaient le processus révolutionnaire en Russie. De là, nous passerons à une question sur laquelle il existait un large consensus parmi les bolchéviks : la révolution socialiste mondiale s’approchait rapidement. La section suivante démontrera que les bolchéviks étaient aussi d’accord sur le fait que si le contrôle ouvrier était nécessaire et urgent, la production capitaliste ne devait pas être abolie avant que l’Occident soit socialiste. Mais sur le point le plus immédiat en rapport avec la révolution socialiste – c’est-à-dire la composition politique du futur gouvernement révolutionnaire – la position bolchévique hégémonique fut une formule algébrique durant la plus grande partie de l’année. Étant donné qu’une grande part de cette question dépendait de savoir si d’autres courants socialistes finiraient par rompre enfin avec la bourgeoisie, il n’est pas surprenant que la composition précise du gouvernement soviétique en termes de classe/parti ait été difficile à prédire avant octobre. Nous conclurons avec un panorama des fameux événements de Petrograd, à la fin de l’année, où les bolchéviks ont fini par opter pour un gouvernement dirigé par le prolétariat, en raison du refus obstiné des socialistes d’appuyer le pouvoir soviétique.

La signification du pouvoir soviétique

Une grande partie de la confusion concernant l’impact de l’intervention de Lénine dans le courant bolchévik en avril est venue de la supposition que les débats internes portaient sur soutien critique au gouvernement provisoire bourgeois ou bien avancer vers un régime soviétique de et pour les travailleurs. En réalité, comme l’a montré Lars Lih dans de nombreux articles, il n’y eut aucun débat sur cette question, puisque la direction bolchévique, en mars 1917, avait déjà défendu ouvertement l’idée qu’un gouvernement soviétique remplace le gouvernement provisoire (4). L’évolution politique du parti en avril fut ainsi beaucoup moins une rupture que ce qui a été généralement affirmé.

Une grande partie des bases documentaires sur le récit du « réarmement » provient de déclarations menchéviques en avril à l’arrivée de Lénine. Mais il est nécessaire de les prendre avec des pincettes, car les menchéviks exagéraient constamment l’extrémisme de leurs rivaux et tendaient toujours à décrire les bolchéviks comme des marionnettes aux mains de Lénine (5). L’autre grande source pour cette explication standard provient des mémoires de bolchéviks, très discutables puisqu’écrites dans les années 1920, après qu’il fut devenu politiquement convenable pour toutes les ailes du parti de souligner le « génie » de la direction de Lénine et d’affirmer que les bolchéviks avaient lutté pour la révolution socialiste à partir d’avril (6). Une image différente apparaît quand nous examinons ce que les bolchéviks ont réellement dit et écrit en 1917. Ainsi, Kalinine – qui se proclamait lui-même « vieux-bolchévik » – déclarait à la conférence bolchévique pan-russe du 24-29 avril : « Lisez simplement le premier document pendant la révolution, le manifeste de notre parti [27 février], et vous verrez que notre idée de la révolution et notre tactique ne divergent pas des thèses du camarade Lénine. Bien sûr, le cadre tracé par le camarade Lénine est complètement élaboré, mais sa méthode de travail est celle d’un vieux bolchévik qui peut affronter les particularités de cette révolution. Comme “conservateur”, j’affirme que notre vieille méthode bolchevique est complètement appropriée pour la situation présente, et je ne vois pas de désaccords significatifs entre nous et le camarade Lénine » (7).

Synthèse

Contrairement à ce qui est affirmé normalement, ni Lénine ni la tendance bolchévique en 1917 n’identifiaient le pouvoir soviétique en tant que tel avec le pouvoir ouvrier. Les soviets (conseils) représentaient un segment de la population bien plus grand que celui de la classe ouvrière. Comme le signalait Lénine en avril : « dans ces soviets, ce sont les paysans, les soldats, c’est-à-dire la petite-bourgeoisie, qui prédominent » (8). Karl Rádek expliquait également en septembre que « la transformation des soviets ouvriers [de 1905] en soviets des ouvriers et soldats [en février 1917] a signifié alors la transformation d’un organe de lutte du prolétariat en un organe de la démocratie révolutionnaire, avec une majorité prédominante – et y compris artificiellement proportionnée – petite-bourgeoise » (9). En juin 1917, y étaient représentées environ 37 millions de personnes – seulement 7 millions de moins que les participants aux élections de l’Assemblée constituante en novembre (10). La définition caractéristique en termes de classe des soviets n’était pas qu’ils soient une organisation ouvrière, mais un corps explicitement et consciemment non-bourgeois. Rejetant l’affirmation qu’il tentait de « sauter » l’étape démocratique-bourgeoise, Lénine soulignait en avril qu’il n’appelait pas à un « gouvernement ouvrier », mais à un régime soviétique d’ouvriers, de travailleurs de la campagne, de soldats et de paysans (11). Bien que Lénine ait personnellement considéré le pouvoir des soviets comme la concrétisation de « l’État-Commune », comme « un pas vers le socialisme » et comme « la plus haute forme de démocratie », pour la majorité des ouvriers et des bolchéviks durant l’année 1917, la demande « tout le pouvoir aux soviets » signifiait l’instauration d’un gouvernement sans la bourgeoisie (12). C’était certainement une perspective très radicale ; mais cette perspective radicale avait été défendue par les bolchéviks et d’autres marxistes révolutionnaires depuis 1905. En 1917, la vision particulière de Lénine sur le pouvoir soviétique était totalement absente, non seulement de la propagande de masse des bolchéviks, mais aussi des écrits de la majorité des cadres des autres cadres du parti.

Après avril, de nombreux bolchéviks continuèrent généralement à voir la lutte pour le pouvoir soviétique comme faisant partie de la révolution démocratique. Parlant au soviet de Moscou en été, un dirigeant bolchévique affirmait : « Lorsque nous parlons de transférer le pouvoir aux soviets, cela ne signifie pas le passage du pouvoir au prolétariat, parce que les soviets sont composés d’ouvriers, de soldats et de paysans ; cela ne signifie pas que nous expérimentons maintenant une révolution socialiste, car la révolution présente est démocratique-bourgeoise » (13).

Sans comprendre la signification réelle donnée au pouvoir soviétique par les bolchéviks et les travailleurs, il est difficile de comprendre les positions du parti et les débats durant toute l’année. Considérons par exemple la résolution sur le pouvoir soviétique approuvée en avril par la conférence bolchévique. Selon l’explication du « réarmement », cette conférence a concrétisé son appel à la révolution socialiste dans la revendication d’un régime soviétique. En réalité, la conférence déclara que toute institution représentative majoritaire pouvait servir de véhicule au nouveau pouvoir révolutionnaire. Ainsi il appelait le parti à s’orienter vers « la seconde phase de la révolution – qui doit transférer le pouvoir d’État aux soviets ou à d’autres institutions exprimant directement la volonté de la majorité du peuple (organes d’autogouvernement locaux, l’Assemblée constituante, etc.) » (14).

En d’autres termes, les soviets et une Assemblée constituante agiraient comme instruments de ce que l’on appelait en 1917 « démocratie » ou « démocratie révolutionnaire », c’est-à-dire la majorité ouvrière et paysanne. Les bolchéviks, y compris Lénine et Trotski, firent une campagne systématique pour donner le pouvoir aux soviets et à une Assemblée constituante jusqu’à la révolution d’octobre. Les différences significatives entre les positions des bolchéviks avant et après avril ne furent pas d’écarter ou de minimiser la demande d’une Assemblée constituante, mais que le pouvoir soviétique a été considéré moins souvent comme une étape vers l’Assemblée. Néanmoins, la relation précise entre les deux institutions ne fut pas définie, parce que cela dépendrait clairement de leur composition politico-électorale respective. Dans une lettre interne adressée aux dirigeants bolchéviques à la veille de l’insurrection d’octobre, Lénine insistait sur le fait « qu’une fois le pouvoir aux mains des Soviets », le succès de l’Assemblée constituante serait « assuré ». Les bolchéviks, disait-il, « l’ont dit mille fois. Personne n’a jamais essayé de le nier. Tous ont admis ce “type combiné” [d’État] » (15). Après 1917, tant les bolchéviks que les socialistes modérés ont opposé la démocratie à la dictature (prolétarienne) et les républiques démocratiques aux républiques soviétiques. Mais cela ne nous oblige pas à omettre comment ces concepts étaient utilisés durant la première année de la révolution.

Étant donné la nature susmentionnée de la demande de pouvoir soviétique, on comprend qu’il y eut seulement un comité bolchévique important pour s’opposer au printemps à l’appel de Lénine à remplacer le gouvernement provisoire par un régime soviétique. Et même cette exception confirme la règle, puisque ça se passait à Kiev, où le comité du POSDR [Parti ouvrier social-démocrate de Russie] était dirigé par d’anciens membres du courant menchévik de Plekhanov. Dirigé par Georgi Piatakov, le comité de Kiev avait affirmé continuellement en février et mars que la perspective stratégique du prolétariat devait se limiter à faire pression sur le gouvernement bourgeois pour qu’il cède à ses exigences ; à la différence de la direction bolchévique de Petrograd, le comité de Kiev ne préconisait pas la prise du pouvoir par les ouvriers et les paysans pour accomplir la révolution démocratique. De manière significative, l’opposition du comité aux Thèses d’avril – « la plus grande opposition ouverte aux idées de Lénine dans le pays », comme le signale une récente étude ukrainienne – s’appuyait plutôt sur la stratégie du menchévisme de gauche que sur le « vieux bolchévisme » (16).

Pour le comité de Kiev, la Russie n’était pas prête pour une révolution socialiste, le prolétariat devait donc se limiter à forcer la bourgeoisie au pouvoir à céder à ses exigences démocratiques et économiques. Comme les menchéviks, les dirigeants de Kiev liaient le renversement du gouvernement provisoire à la révolution socialiste : « la défaite du gouvernement, la révolution socialiste, est impossible parce que les bases économiques n’en existent pas » (17). Mais cette opposition interne dura peu. Lors de la rencontre régionale des bolchéviks à Kiev, du 15 au 17 avril, après un large débat sur les Thèses d’avril, la grande majorité des participants rejetèrent la ligne de leurs dirigeants locaux, s’inclinant devant le sentiment populaire. Piatakov et le reste de la direction de Kiev renoncèrent à leur opposition à la lutte pour le pouvoir des soviets.

Avril marqua pour le bolchévisme un moment d’évolution politique plus qu’une rupture stratégique. Bien qu’une opposition politique substantielle, comme celle de Kiev, ait été rare, les débats d’avril jouèrent un rôle important au niveau de tout l’Empire pour donner une cohérence politique aux bolchéviks et en finir avec les hésitations du début de l’année. Après la conférence d’avril, les attaques dures contre le gouvernement provisoire augmentèrent. Dans tout l’Empire, les militants bolchéviques locaux commencèrent pour la première fois à mettre systématiquement au premier plan l’appel à un régime soviétique, qui était dès lors considéré moins souvent comme un pouvoir transitoire. La nécessité de se différencier clairement des socialistes conciliateurs était aussi plus largement acceptée.

Il est difficile de déterminer précisément ce que cette évolution doit à l’impact de Lénine ou aux rapides changements du contexte politique. En mars, le gouvernement provisoire n’avait pas encore annoncé des mesures importantes opposées ouvertement aux exigences populaires de changement. Les premières hésitations bolchéviques reflétaient généralement une adaptation à l’euphorie post-février, et cet état d’esprit ne dura pas plus d’un mois en Russie. Avril fut marqué par une protestation massive des travailleurs en réponse à la révélation que le gouvernement planifiait la continuation de la guerre « jusqu’à la victoire ». La consigne, bien vite connue, « Tout le pouvoir aux soviets » fut lancée pour la première fois par les manifestants des mobilisations d’avril. Et alors que la direction des soviets avait initialement lutté pratiquement pour pousser en avant le gouvernement provisoire, à partir du début avril elle se centra toujours plus sur l’appui au gouvernement bourgeois et à l’affaiblissement de la combativité populaire, une orientation qui culminera avec l’entrée des socialistes modérés au gouvernement provisoire début mai. Au milieu d’une explosion prolétaire sans précédent contre le gouvernement provisoire et d’un brusque tournant à droite des socialistes révolutionnaires (SR) et des menchéviks, il n’est pas surprenant que dans tout l’empire de nombreux bolchéviks aient adopté une position plus combative et indépendante. Et comme la convocation de l’Assemblée constituante restait reportée par le gouvernement vers un horizon indéfini, l’autorité et la permanence des soviets se virent par conséquent renforcées aux yeux des travailleurs. En particulier, vu l’absence de tout parlement national, les soviets devinrent le lieu d’expression démocratique dominante des travailleurs, là où ils s’investissaient de plus en plus, plaçaient de plus en plus leurs espérances.

À partir de la fin avril, les bolchéviks répandirent dans toute la Russie de nombreux tracts, de nombreux discours, réaffirmant toujours le même message : pour satisfaire les demandes du peuple, les ouvriers et leurs alliés doivent rompre avec la bourgeoisie et prendre tout le pouvoir dans leurs mains. En d'autres termes, défendre et approfondir la révolution exigeait une lutte de classe et non une collaboration de classe. « Notre programme, c’est la lutte contre la bourgeoisie », expliquait un militant bolchévique de base (18). En juin, les agitateurs bolchéviques arméniens dans l’armée déclarèrent que l’unique manière d’appliquer les demandes des masses était « de renverser le gouvernement provisoire et de créer un véritable gouvernement du peuple » (19).

Durant toute l’année 1917, ce sont presque toujours les socialistes modérés (et les libéraux), plutôt que les bolchéviks, qui disaient que les seules options du développement de la Russie étaient la démocratie capitaliste ou le socialisme. L’argument des menchéviks, répété sans cesse dans tout l’empire, était le suivant : le socialisme est exclu parce que les paysans sont majoritaires et que les ouvriers ont un niveau d’organisation et de conscience insuffisant. Raison pour laquelle une longue période de gouvernement démocratique bourgeois et de développement capitaliste – où le prolétariat peut s’éduquer et s’organiser suffisamment pour atteindre son objectif final – est nécessaire. Pendant ce temps, les socialistes ne doivent pas promouvoir un gouvernement non-bourgeois, car cela effrayerait les libéraux et préparerait le terrain à la contre-révolution.

Au lieu de contrer les vrais arguments de Lénine ou des bolchéviks, les polémistes menchéviques accusaient généralement le dirigeant bolchévique ou son courant de préconiser l’aventure clairement utopique d’une révolution socialiste immédiate. Au retour de Lénine, en avril, le journal menchévique de Petrograd Rabotchaia Gazeta ridiculisait les promesses de « complète et immédiate libération économique » faites par les « léninistes ». Le titre de la polémique anti-bolchévique publiée le 9 avril parle de lui-même : « La résurgence de l’anarchisme et du maximalisme » (20).

En réponse à de telles affirmations, le dirigeant bolchévique letton Pēteris Stučka déclara que l’établissement d’une dichotomie aussi rigide entre révolutions bourgeoise et socialiste était essentiel pour justifier ensuite le rejet de l’exigence d’un pouvoir soviétique (21). De la même façon, Trotski expliquait que les menchéviks avaient invoqué en février la nature bourgeoise de la révolution pour justifier leur refus de prendre le pouvoir, et que, en mai, ils avaient affirmé la même chose pour justifier leur participation à la coalition gouvernementale. Trotski concluait que ces invocations étaient des mesures « purement pratiques » pour « préserver les privilèges de la bourgeoisie et de lui accorder au gouvernement un rôle auquel la configuration des groupes politiques dans le pays ne lui donne absolument pas droit » (22).

Synthèse

Généralement, les bolchéviks et d’autres radicaux refusaient de participer à ce débat dans le cadre analytique des socialistes modérés. Les cadres bolchéviques ont réfuté de nombreuses fois les accusations selon lesquelles ils tentaient « d’introduire le socialisme » en disant que c’était juste un épouvantail pour détourner l’attention de l’alternative politique réelle : collaboration ou rupture avec la bourgeoisie (23). Au lieu d’argumenter en faveur de la révolution socialiste, ils insistaient sur le fait que, même si le socialisme devait être réalisé à l’échelle internationale, il était possible et nécessaire en Russie de rompre avec les capitalistes nationaux et impérialistes. Y compris, affirmaient-ils, si on croyait que la révolution était bourgeoise par nature, il n’en découlait pas obligatoirement l’instauration d’un gouvernement bourgeois. Un tel régime serait non seulement incapable d’atteindre les objectifs démocratiques bourgeois centraux (réforme agraire, Assemblée constituante, etc.), mais serait aussi nécessairement antidémocratique, car la majorité de la population en Russie était des paysans ou des ouvriers (24).

Des raisons de place nous empêchent évidemment d’exposer la forme spécifique adoptée par la révolution d’octobre dans chaque ville et chaque région de l’empire. Mais, malgré toutes les différences politiques et tactiques imposées par les contextes locaux, il y avait un contenu sous-jacent commun dans la lutte, fin 1917, pour le pouvoir soviétique dans toute la Russie impériale. L’objectif commun était une claire rupture politique avec la bourgeoisie pour appliquer les demandes urgentes du peuple. Immédiatement après l’insurrection d’octobre, par exemple, la déclaration du comité bolchévique de Bakou affirmait ce qui suit en faveur du pouvoir soviétique : « Ou révolution, ou contre-révolution ! Ou le pouvoir de la bourgeoisie, ou le pouvoir des soviets (…). À bas le gouvernement de coalition bourgeois ! Vive la grande révolution russe ! Vive le prolétariat héroïque et la garnison de Petersbourg ! Vive le pouvoir des Soviets des députés des ouvriers, des soldats et des paysans ! » (25)

La révolution d’octobre a rompu avec la bourgeoisie nationale et internationale, et a mis en œuvre les aspirations centrales pour lesquelles les travailleurs avaient lutté durant toute l’année, y compris la sortie de la Russie de la Première Guerre mondiale, la terre aux paysans, le contrôle ouvrier de la production et l’élection d’une Assemblée constituante. À la différence des socialistes modérés, les bolchéviks maintinrent et mirent en pratique l’engagement du marxisme orthodoxe pour l’hégémonie prolétarienne. Mais, comme le montreront les chapitres suivants, on ne peut pas affirmer que les bolchéviks identifièrent, depuis avril, l’instauration d’un régime soviétique avec la révolution socialiste.

Caractérisation de la révolution

Habituellement, on élude le fait qu’en 1917 il n’y avait pas une définition marxiste claire de la révolution socialiste. Il n’existait pas non plus un accord général sur la frontière exacte entre une révolution démocratique et une révolution socialiste ou entre une société capitaliste et une société socialiste. Ces ambiguïtés conceptuelles – qui trouvent leurs racines dans les difficultés à catégoriser des processus socio-économiques extrêmement fluides et hybrides – sont en grande partie l’histoire de 1917. Une manifestation de ce flou théorique fut que tant à la conférence d’avril des bolchéviks qu’au 6e congrès (du 26 juillet au 3 août 1917), il fut décidé de reporter l’épineuse discussion sur l’actualisation du programme du parti.

À cette époque, les marxistes étaient généralement d’accord sur l’existence de deux éléments centraux dans une révolution socialiste. Le premier se référait aux moyens de production : il devrait y avoir quelques incursions significatives dans la propriété capitaliste, pour aller vers la socialisation complète de la production. Mais combien de contrôles et/ou de propriétés devaient être pris immédiatement, c’était quelque chose à définir. Le fait que, depuis 1905, la conception de la révolution démocratique articulée par Karl Kautsky et d’autres sociaux-démocrates révolutionnaires incluait la nationalisation de quelques-unes des principales industries troublait encore plus les eaux théoriques.

Le second élément concernait la classe sociale et le gouvernement : à la différence d’une révolution démocratique, une révolution socialiste serait exclusivement (ou peut-être principalement) l’action de la classe ouvrière urbaine et rurale, culminant avec la prise du pouvoir d’État. Une grande partie de l’incertitude pour catégoriser la révolution en Russie tournait autour de l’idée qu’elle serait le produit d’une classe non prolétaire (la paysannerie) et qu’elle ne déboucherait probablement pas sur un gouvernement exclusivement de la classe ouvrière.

Au vu de ces zones grises conceptuelles, il n’est pas surprenant que les positions politiques et les débats des bolchéviks se soient centrés généralement sur des questions concrètes, politiques et économiques. Dans ces débats, on invoquait différentes catégories pour décrire la révolution, mais ce n’était pas le point de départ analytique. En d’autres termes, l’évolution de la méta-catégorisation bolchévique de la révolution tend à refléter de manière confuse des positions et des débats politiques beaucoup plus substantiels. En février et mars, la révolution avait été décrite principalement comme démocratique ou démocratique-bourgeoise. De telles désignations continuèrent après avril. Un exemple, parmi les nombreux que l’on pourrait citer, est celui d’un bolchévik qui, fin juillet, dans le principal soviet de Lettonie, déclara qu’étant donné que le soulèvement de toute la Russie avait eu lieu à une époque où le système capitaliste mondial était prêt à être renversé, « dans ces circonstances, la révolution russe n’a pas le caractère de ce que nous appelons une révolution bourgeoise ; c’est quelque chose de différent : une révolution démocratique » (26). D’autres dirigeants bolchéviques continuèrent à utiliser ce terme durant l’été (27). Même après la révolution d’octobre, on peut trouver de nombreux exemples de cadres bolchéviques affirmant que la révolution en cours était démocratique plus que socialiste (28).

Pour sa part, Lénine affirmait en avril que le « défaut principal » dans le raisonnement des socialistes en rapport avec les « tâches du prolétariat révolutionnaire » consistait à présenter la question « d’une manière trop générale, comme le problème de la transition au socialisme ». Au lieu de cela, il argumentait en se centrant sur les « pas et les mesures concrètes » et affirmait qu’avec l’instauration du pouvoir soviétique débuterait une nouvelle période sociale « de transition » (29). Cette conception – la Russie expérimentait un processus historique exceptionnel avec des possibilités d’une transformation sociale radicale encore à déterminer – était largement partagée par les cadres bolchéviques. Durant le débat d’avril et au cours de l’année, plusieurs bolchéviks firent référence à l’argument de Kautsky, en 1906, disant que la révolution russe était un projet unique, situé à la limite même de la révolution démocratique et de la révolution socialiste (30). Dans ce contexte, il faut mentionner que Trotski avait affirmé en 1906 : « L’affaire, bien sûr, n’est pas comment appeler notre révolution – si elle est bourgeoise ou socialiste ; l’affaire réelle est d’établir sa direction actuelle en analysant les forces impliquées » et « quelle que soit la bannière politique sous laquelle le prolétariat est arrivé au pouvoir, il sera obligé de prendre le chemin de la politique socialiste » (31).

À partir de l’été, les bolchéviks décrivaient toujours plus la révolution simplement par les forces de classe impliquées : c’est-à-dire les ouvriers et les paysans (y compris les soldats). Typiquement, la déclaration annonçant le renversement du gouvernement provisoire à Petrograd concluait : « Vive la révolution des ouvriers, des soldats et des paysans ! » (32) Des formules analogues étaient la norme pour tout l’empire (33).

Dans le discours bolchévique jusqu’en (et habituellement après) octobre, les références à la révolution socialiste étaient quasiment toujours liées au prochain soulèvement en Occident et/ou avec la révolution mondiale. Il était très peu commun de catégoriser la prise du pouvoir par les travailleurs comme une révolution socialiste (et ce fut complètement absent des discussions en avril et des résolutions adoptées à Petrograd et ailleurs). De fait, les plus importants dirigeants bolchéviques – y compris Lénine – rejetèrent explicitement les affirmations selon lesquelles ils étaient en train d’appeler à la révolution socialiste à l’intérieur de la Russie (34).

Il y eut une exception partielle, immédiatement après les journées de juillet, quand une aile de la direction bolchévique abandonna la consigne « Tout le pouvoir aux soviets ! », en étant convaincue par l’argument de Lénine que les SR et les menchéviks avaient capitulé irrévocablement devant la contre-révolution et que les soviets existants ne pouvaient plus se transformer en organes du pouvoir révolutionnaire. Lors de la conférence de la ville de Petrograd et à nouveau lors du 6e congrès du parti, Staline décrivit la prochaine révolution russe comme une révolution socialiste, c’est le premier usage explicite du terme par un dirigeant bolchévique en 1917 que j’ai trouvé (35). Mais d’autres cadres comme V. Volodarsky rejetèrent fermement cette innovation : « Cette révolution est une transition à la révolution socialiste, mais ce n’est pas la révolution socialiste, où nous perdons nos alliés et nous luttons seuls. Entre nous et l’Europe occidentale, il y a une grande différence. Nous avons plus qu’une révolution bourgeoise, mais ce n’est pas une révolution socialiste ». D’autres cadres insistèrent de la même manière sur le fait que l’affirmation de Staline marquait une rupture avec la position plus modeste adoptée par la conférence d’avril. Le futur membre de l’opposition de gauche, Y.A. Preobrajensky, argumentait contre Staline que la transformation socialiste réussie en Russie avait besoin du pouvoir ouvrier en Occident et rejetait la position de Staline sur révolution bourgeoise et socialiste. Il affirmait que cette méthode n’était pas dialectique et ressemblait plus au menchévisme qu’au bolchévisme. Finalement, le 6e congrès déclara ouvertement que les faits menaient à « une augmentation des éléments de la révolution prolétarienne » (36). De plus (pour des raisons que j’exposerai plus bas), cette formule de compromis, tout comme la ligne du 6e congrès à laquelle elle était liée, fut ignorée par les comités du parti.

Synthèse

Dans pratiquement toutes les résolutions internes, la littérature, la propagande des bolchéviks jusqu’à la révolution d’octobre – et par le 2e congrès pan-russe des Soviets, les 25 et 26 octobre –les références à la révolution socialiste mentionnent seulement le processus international (37). Il est vrai que l’essai de Lénine, Les bolchéviks garderont-ils le pouvoir ? – publié dans la revue théorique du parti 8 jours avant le commencement de la révolution d’octobre – décrit en passant le prochain soulèvement en Russie comme une révolution socialiste (38). Mais, particulièrement, avant les événements des 25 et 26 octobre, il existe peu d’éléments suggérant que cette conception était largement partagée au sein du parti bolchévique ou des ouvriers qui l’appuyaient. Pour citer David Mandel : « Octobre fut avant tout un acte de défense des succès réels et promis de Février dans des conditions où la société s’était divisée en deux camps irrémédiablement hostiles. Et bien qu’Octobre soit vu comme ouvrant le chemin au socialisme, toutes les mesures prises en octobre et dans les mois suivants furent vues comme complétant la révolution démocratique ou comme des actions fondamentalement défensives destinées à préserver la révolution dans ces nouvelles circonstances » (39). Bien que plusieurs cadres bolchéviques de haut rang aient commencé à identifier explicitement la révolution russe comme socialiste après l’insurrection d’octobre – particulièrement lors des débats sur l’incorporation des SR et des menchéviks au gouvernement, sur la signature d’une paix séparée avec l’Allemagne et autour de l’Assemblée constituante –, cette formule ne devint utilisée généralement par le parti et par le gouvernement qu’au début de 1918 (40).

La révolution socialiste internationale et le contrôle ouvrier

Un des facteurs clés pour catégoriser la révolution était qu’en 1917 tous les bolchéviks et les marxistes internationalistes voyaient la révolution socialiste, d’abord et avant tout, comme un phénomène à l’échelle mondiale. Ainsi, la révolution russe pouvait être considérée comme l’étincelle et un élément constituant de la révolution socialiste internationale, y compris dans le cas où le processus en Russie même fut considéré principalement ou exclusivement comme démocratique. C’était la position hégémonique parmi les bolchéviks et les socialistes révolutionnaires de l’empire au moins dès 1914. Pour la défendre lors de la conférence d’avril, Bagdatev affirmait que mener à terme complètement le programme minimum du parti était « logiquement impossible » sans la révolution socialiste en Europe occidentale que déclencherait la conquête du pouvoir en Russie par les soviets (41). De même, le dirigeant bolchévique letton Fricis Roziņš écrivait en juillet : « La paix et la liberté peuvent s’obtenir seulement par la révolution prolétarienne. La révolution bourgeoise en Russie doit initier la révolution prolétarienne dans tous les pays capitalistes. De la compréhension théorique de cela, découlent toutes les activités pratiques [des internationalistes] » (42).

L’importance du fait que la révolution russe ait éclaté dans le contexte de la Première Guerre mondiale est incontestable. D’une part, la catastrophe de la guerre mena tous les marxistes (à l’échelle internationale) à prédire avec confiance des explosions socialistes imminentes en Occident (et en 1917 c’était vu comme une question de mois, non d’années). De plus, comme une lutte sérieuse pour la paix mettrait la Russie en conflit avec l’impérialisme étranger, le point de vue partagé par la majorité des radicaux tout au long de l’année était qu’une révolution triomphante en Russie serait écrasée par les pouvoirs étrangers si elle ne réussissait pas à se propager dans d’autres pays.

Comme Lénine l’affirmait en avril : « nous sommes maintenant attachés à tous les autres pays, et nous ne pouvons pas nous en détacher : ou le prolétariat dans sa totalité se libère ou ils l’écraseront » (43). L’actualité de la révolution était le principal argument des bolchéviks, dans la polémique avec les menchéviks sur l’absence de conditions objectives pour le socialisme en Russie. Stučka déclarait que la révolution en Russie ne serait victorieuse que lorsque le prolétariat « brandirait le drapeau rouge » en Occident, parce que sinon le gouvernement soviétique tomberait sous les coups du capitalisme global (44).

Contrairement à sa défense postérieure du « socialisme dans un seul pays », Staline affirmait également en 1917 : « La révolution russe n’est pas quelque chose d’isolé. Elle est intimement liée au mouvement révolutionnaire de l’Occident ! (…) C’est seulement en alliance avec les ouvriers de l’Occident, c’est seulement en secouant les bases du capitalisme en Occident, qu’ils [les travailleurs et les soldats] peuvent compter sur le triomphe de la révolution en Russie ! » (45). Comme Trotski, il affirmait explicitement que sans l’appui des révolutions dans d’autres pays, non seulement la transformation socialiste, mais y compris la survie même de la révolution russe serait impossible (46).

La centralité de l’imminente conflagration anticapitaliste mondiale était un aspect omniprésent de l’agit-prop bolchévique en 1917. Constamment, la presse du parti insistait sur le fait que le destin de la révolution russe dépendait de la lutte de classes internationale. La littérature du parti soulignait tout exemple de lutte ouvrière et antiguerre ayant lieu dans d’autres pays. Cet appel à la révolution mondiale fut affirmé avant, durant et après la révolution d’Octobre. Lénine signala ultérieurement qu’aucun bolchévik n’aurait cru, en 1917, qu’un régime soviétique en Russie aurait pu survivre trois ans sans que la révolution se soit propagée à d’autres pays : « Quand nous avons commencé, nous comptions exclusivement sur la révolution mondiale » (47).

Cette position constituait l’une des différences stratégiques centrale entre les socialistes modérés et les radicaux de tout l’empire. Pendant que les bolchéviks et leurs alliés basaient leur appel à une prise du pouvoir sur la capacité des ouvriers dans d’autres pays à faire de même, les modérés justifiaient leur ligne conciliatrice en affirmant que la révolution n’était pas à l’ordre du jour en Occident et qu’il serait donc téméraire de fonder un projet politique en Russie sur l’attente de son déclenchement dans d’autres pays. À leurs yeux, la révolution était principalement un processus ayant lieu dans chaque nation séparément et devant compter sur toutes les conditions « mûres » pour que la révolution socialiste soit possible.

Rétrospectivement, il peut paraître que les modérés aient eu raison en ce qui concerne la survie du capitalisme hors de Russie. Mais une telle analyse cache le fait qu’il y eut une révolution internationale après 1917 et que sa défaite fut due en bonne partie à la collaboration de classe des socialistes conciliateurs en Russie et à l’étranger. Comme tel, le scepticisme des socialistes modérés sur un soulèvement anticapitaliste mondial, loin d’être une analyse neutre, fut une intervention politique et en bonne partie une prophétie auto-réalisatrice.

Comme avec la révolution internationale, il y eut aussi un consensus général chez les bolchéviks au moins jusqu’en octobre en ce qui concerne le contrôle ouvrier et l’expropriation de la propriété capitaliste. Pour le dire simplement, les bolchéviks étaient en faveur du premier point, mais pas du second (jusqu’à la révolution en Occident). Y compris les « pas vers le socialisme » de Lénine, en avril, n’incluaient pas l’expropriation partielle ou totale de l’industrie capitaliste. Lénine affirmait que « nous ne pouvons pas soutenir que le socialisme doit être “implanté”, ce serait le comble de l’absurdité » puisque « la majorité de la population de Russie ce sont des paysans, des petits paysans qui ne peuvent pas avoir l’idée de ce qu’est le socialisme » (48). Bagdatev était d’accord avec les propositions de Lénine, et il affirmait que celles-ci étaient complètement conformes au programme minimum du parti (49).

De même, le mouvement des comités d’usine en faveur du contrôle ouvrier n’aspirait pas à socialiser l’industrie capitaliste. L’objectif n’était pas de contester la propriété bourgeoise ou l’administration du lieu de travail. Le mot russe контроль (kontrol) se traduit mieux par supervision ou vérification. Durant la plus grande partie de 1917, le contrôle ouvrier fut une mesure principalement défensive, consistant à surveiller les actions des entrepreneurs. L’objectif était de s’assurer que les chefs respectaient les droits des travailleurs et, surtout, qu’ils ne désorganisent pas ou sabotent la production. Dans l’étude classique de S.A. Smith, il est observé que « la politique de contrôle ouvrier était d’abord et avant tout une tentative des comités d’usine pour endiguer le chaos de l’industrie » (50). Les anarchistes et les SR maximalistes appelaient à la prise immédiate de l’industrie et à la totale gestion prolétarienne des usines, mais cette position était généralement rejetée par les comités (et aussi par les bolchéviks) durant l’année 1917. Le contrôle ouvrier était analogue à la structure gouvernementale de « double pouvoir » préconisée par les menchéviks : les travailleurs ne voulaient pas tout le pouvoir pour eux-mêmes, mais il leur fallait une partie de pouvoir pour forcer la bourgeoisie à aller dans la bonne direction.

L’effort des bolchéviks pour adopter une approche positive envers les comités d’usine et le contrôle ouvrier ne vint pas de Lénine, mais des ouvriers et des militants du mouvement ouvrier (51). Comme le signala au 6e congrès le dirigeant ouvrier bolchévique Vladímir Miliutin, le parti avait « emprunté » les demandes de contrôle ouvrier à « l’expérience de l’activité propre menée sur le terrain » (52). Tout comme dans le mouvement ouvrier en général, la position hégémonique chez les bolchéviks était que la possibilité du contrôle ouvrier (en lien avec le contrôle de l’État soviétique) élargie vers la propriété et la gestion totale de l’industrie dépendait de l’expansion de la révolution à l’échelle internationale. Un dirigeant bolchévique expliquait à la conférence de juin des comités d’usine que « nul ne sait comment finira la révolution : au moins par la privation d’une partie des droits du capital ; au mieux, qui peut dire que d’une révolution russe ne surgira pas une révolution mondiale ? » (53) Néanmoins, il était clair pour tout le monde que y compris le contrôle ouvrier relativement limité, qui prévalait jusqu’en octobre, pointait dans une direction différente du fonctionnement normal du capitalisme.

Bien qu’au printemps les patrons aient accepté à contrecœur le contrôle ouvrier, à partir du début septembre ils lancèrent une campagne agressive contre les comités d’usine avec l’objectif de reconquérir le contrôle total de leurs entreprises. Dans un contexte marqué par la rapide dislocation de l’industrie et par une offensive capitaliste contre les comités d’usine, les lieux de travail dans tout l’empire furent le théâtre de dures batailles pour l’autorité jusqu’en automne. L’intransigeance mutuelle des ouvriers et des chefs mena sans doute la lutte dans les lieux de travail plus loin et plus rapidement que ce que même beaucoup de bolchéviks, y compris Lénine, avaient envisagé.

La révolution d’octobre implanta le contrôle ouvrier, mais elle ne nationalisa pas l’industrie. En effet, Lénine et la direction bolchévique tentèrent de parvenir à des accords avec les maîtres de l’industrie durant des mois après octobre. Néanmoins, comme l’avait prédit Trotski en 1906, après avoir mené les ouvriers au pouvoir, les bolchéviks se virent obligés d’aller beaucoup plus loin que leurs plans initiaux. Le sabotage économique et la résistance politique des capitalistes, une vague d’expropriations sauvages des ouvriers et la dynamique de la guerre civile entraînèrent le parti vers la nationalisation des principales industries durant la seconde moitié de 1918. Bien qu’il ne semble pas y avoir eu d’autre option valable dans ce contexte, cette vague de nationalisations aggrava l’effondrement catastrophique de la production et joua un rôle central dans l’augmentation massive d’une bureaucratie d’État privilégiée (54).

* Eric Blanc est doctorant au Département de sociologie de l’université de New York. Il est l’auteur de l’ouvrage Anti-Colonial Marxism: Oppression & Revolution in the Tsarist Borderlands (Brill Publishers, Historical Materialism Book Series), et a publié une série d’articles sur la révolution russe. L’article que nous reproduisons ici a d’abord été publié sur le site web de la revue Historical Materialism sous le titre « Did the Bolcheviks advocate socialist revolution in 1917 ? » (http://www.historicalmaterialism.org), puis traduit en castillan sur le site web de la revue Viento Sur (Traduit en français par Hans-Peter Renk). L’auteur remercie John Riddell, Todd Chretien, Lars Lih et Charlie Post de leurs commentaires ».

Notes

1. Leon Trotsky, les Leçons d’octobre [1924], cité par Frederick C. Corney (ed.) Trotsky's Challenge: The “Literary Discussion” of 1924 and the Fight for the Bolshevik Revolution, Leiden, Boston 2016, Brill, p. 101.

2. Robert M. Slusser, Stalin in October: the Man Who Missed the Revolution, Baltimore 1987, Johns Hopkins University Press, p. 54.

3. Commission of the Central Committee Of The C.P.S.U. (B.), The History of the Communist Party of the Soviet Union (Bolsheviks), Short Course, New York 1939, International Publishers, pp. 183-84. Histoire du Parti communiste (bolchévik) de l’U.R.S.S. : précis rédigé par une commission du Comité central du P.C. (b) de l’U.R.S.S. (Moscou, Éditions en langues étrangères, 1938)

4. De nombreuses contributions importantes et pionnières de Lih peuvent être trouvés ici : https://johnriddell.wordpress.com/category/authors/lars-t-lih/. Pour mes récentes approches du bolchévisme en février et mars 1917, cf. E. Blanc, « Before Lenin: Bolshevik Theory and Practice in February 1917 Revisited », Historical Materialism Blog (http://www.historicalmaterialism.org/blog/before-lenin-bolshevik-theory-and-practice-february-1917-revisited) et « A Revolutionary Line of March: “Old Bolshevism” in Early 1917 Re-Examined », Historical Materialism Blog (http://www.historicalmaterialism.org/blog/revolutionary-line-march-old-bolshevism-early-1917-re-examined)

5. Pour les opinions menchéviques typiques sur le prétendu « anarchisme » de Lénine, cf. Alexander Rabinowitch 1968, Prelude to Revolution: The Petrograd Bolsheviks and the July 1917 Uprising, Bloomington 1968, Indiana University Press, p. 40.

6. Sur l’exactitude douteuse analytique et factuelle de quelques-unes de ces mémoires, cf. D.A. Longley, 1978, Factional Strife and Policy Making in the Bolshevik Party, 1912-april 1917 (With Special Reference to the Baltic Fleet Organisations 1903-17), PhD Dissertation, University of Birmingham 1978, pp. 252, 337-38. Sur l’évolution de l’historiographie bolchévique initiale concernant 1917, cf. James D. White, « Early Soviet Historical Interpretations of the Russian Revolution 1918–24 », Soviet Studies, 37, 3/1985, p. 330-352, et l’introduction dans Frederick C. Corney (ed.) Trotsky's Challenge…, op. cit. note 1.

7. РСДРП (большевиков), Седьмая (апрельская) Всероссийская конференция РСДРП (большевиков); Петроградская общегородская конференция РСДРП (большевиков). Апрель 1917 года. Протоколы, Москва 1958 [1917], Госполитиздат, p. 18.

8. « Letters on Tactics » (Lettres sur la tactique) [1917] dans V.I. Lenin, Collected Works, Volume 24, Moscow 1964, Progress Publishers., p. 48.

9. Radek, Karl (1917), ‘Der Arbeiter- und Soldatendelegiertenrat’, Bote der Russischen Revolution. Organ der ausländischen Vertretung des Zentralkomitees der Sozialdemokratischen Arbeiterpartei Russlands (Bolschewiki), 3: 1-5, pp. 3-4.

10. Israel Getzler, « Soviets as Agents of Democratisation » dans Revolution in Russia: Reassessments of 1917, edited by Edith Rogovin Frankel, Jonathan Frankel, and Baruch Knei-Paz, Cambridge 1992, Cambridge University Press, p. 30.

11. « Letters on Tactics » [1917], op. cit., p. 48.

12. S.A. Smith, « The Revolutions of 1917–1918 » in The Cambridge History of Russia, Volume III: The Twentieth Century, edited by Ronald Grigor Suny, Cambridge 2006, Cambridge University Press, p. 134 ; Oskar Anweiler, The Soviets: The Russian Workers, Peasants, and Soldiers Councils, 1905-1921, New York 1974, Pantheon Books, p. 157-58.

13. Cité pare Oskar Anweiler, op. cit., p. 171.

14. « On the Soviets of Workers’ and Soldiers’ Deputies » [1917] dans Ralph Carter Elwood (ed.), Resolutions and Decisions of the Communist Party of the Soviet Union. Volume 1, The Russian Social Democratic Labour Party, 1898–October 1917, Toronto 1974, University of Toronto Press, p. 223. (Je souligne).

15. « Letter to Comrades » (Lettre aux camarades) [1917] dans V.I. Lenin, Collected Works, Volume 26, Moscow 1964, Progress Publishers, p. 200.

16. Олена Любовець & Валерій Солдатенко, Революційні альтернативи 1917 року й Україна, Київ 2010, Наукова Думка.

2010, pp. 82, 91.

17. В.Ф. Солдатенко, Георгій Пятаков: миттєвості неспокійної долі, Київ 2004, Світогляд, p. 100.

18. Cité par Robert Service, The Bolshevik Party in Revolution: A Study in Organisational Change, 1917-1923, New York 1979, Barnes Noble Books, p. 45.

19. Cité par Александр Рафаелович Маркарян, Деятельность большевиков Закавказья в период двоевластия, PhD Dissertation, Ереванский государственный лингвистический университет имени В. Я. Брюсова, 1985, p. 145.

20. Cité par Ziva Galili y Garcia, The Menshevik Leaders in the Russian Revolution: Social Realities and Political Strategies, Princeton, N.J. 1989, Princeton University Press, p. 157. À une seule exception où les menchéviks s’expriment sur la position actuelle de leurs rivaux. À la mi-octobre, le dirigeant menchévique D. Kol’tsov déclara qu’il n’y avait pas de « troisième voie » entre capitalisme et socialisme. La théorie marxiste, assurait-il, n’accepte pas la conception d’une « révolution semi-socialiste » (Cité par Gennady Lazarevich Shkliarevsky, The Russian Revolution and Organized Labor, PhD dissertation, University of Virginia, 1985, p. 330.)

21. « Demokrātija un kapitālisms » [1917] dans Pēteris Stučka, Rakstu Izlase, 2. sējums, Rīga 1978, Liesma, p. 203.

22. Léon Trotsky [22 août1917], « Le caractère de la révolution russe », https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1917/08/caractere.htm

23. С.Г. Шаумян, Избранные произведения, Tom 2 1917-1918 гг., Москва 1958, Госполитиздат, p. 47.

24. Leon Trotsky [1917], « What Next? After the July Days », op. cit., pp. 268-71.

25. « Kо всем рабочим Бакинского района » [1917] dans 3.И. Ибрагимова & М.С. Искендерсва (eds.), Большевики в борьбе за победу социалистической революции в Азербайджане. Документы и материалы. 1917–1918 гг, Баку 1957, Азербайджанское государственное издательство, p. 179.

26. Iskolata un tā prezidija protokoli (1917.-1918.), edited by A. Spreslis, Rīga 1973, Zinātne, p. 29.

27. « Политический кризис » [1917] dans С.Г. Шаумян, op.cit., p. 22 ; « Новый взрыв революции в Петрограде » [1917], ibid, p. 27.

28. R. Treijs, « “Brīvais strēlnieks" padomju varas pirmajos mēnešos (1917.g. Oktobris – 1918 g. Februāris) », dans Latvijas Komunistiskās partijas stratēģijas un taktikas problēmas, 1917 gada Oktobris, edited by L. Malakhovska, V. Raevskiĭ, A. Favorskiĭ, Rīga 1977, P. Stučkas Latvijas Valsts universitāte, p. 38 ; Donald J. Raleigh, Revolution on the Volga: 1917 in Saratov, Ithaca 1986, Cornell University Press, p. 320.

29. « Report on the Current Situation April 24 (May 7) » [Rapport sur la situation actuelle, 24 avril (7 mai)] [1917] dans Lenin, Collected Works, Volume 24, op.cit., p. 241.

30. РСДРП (большевиков) [1917], op. cit. (note 7), pp. 15, 96 ; РСДРП (большевиков) РСДРП (большевиков), Шестой съезд РСДРП (большевиков). Август 1917 года. Протоколы, Москва 1958 [1917], Госполитиздат, pp. 114, 132.

31. Leon Trotsky, « Kautsky on the Russian Revolution » [1906], dans Richard B. Day & Daniel Gaido (eds.), Witness to Permanent Revolution: the Documentary Record, Leiden 2009, Brill, pp. 574, 578. (Je souligne).

32. « To the Citizens of Russia! » (Aux citoyens de Russie !) [1917] dans Lenin, Collected Works, Volume 26, op.cit., p. 236.

33. Pour l’un de ces nombreux exemples, cf. « Kо всем товарищам солдатам Kавказской армии » [1917] dans С. Г. Шаумян, op.cit., p. 108.

34. « Letters on Tactics » [1917] dans Lenin, op. cit., p. 52 ; « Речь на заседании бакинского совета рабочих и военных депутатов » [1917] dans П.А. Джапаридзе, Избранные статьи, речи и письма 1905-1918 гг., Москва 1958, Государственное издательство политической литературы, p. 166.

35. « Reply to the Discussion » (Réponse à la discussion) [1917] dans J.V. Stalin, Works, Volume 3, Moscow 1953, Foreign Languages Publishing House, p. 133; « Speeches at the Sixth Congress of the R.S.D.L.P.(B.) » (Interventions au 6e Congrès du P.O.S.D.R.(B)) [1917], ibid, p. 185.

36. РСДРП (большевиков) [1917], Шестой съезд РСДРП (большевиков), op. cit., p. 119, 128, 133, 254.

37. Cf. par exemple les documents contenus dans Е.Б. Бош, Год борьбы. Борьба за власть на Украине с апреля 1917 г. до немецкой оккупации, Москва-Ленинград 1925 Госиздат ; William Henry Chamberlin, The Russian Revolution 1917-21, Volume 1, London 1935, Macmillan ; 3.И. Ибрагимова & М.С. Искендерсва (eds.), op. cit. (note 25) ; Ralph Carter Elwood, op. cit (note 14), RSDRP Central Committee, The Bolsheviks and the October Revolution: Minutes of the Central Committee of the Russian Social-Democratic Labour Party (Bolsheviks), August 1917 - February 1918, London 1974, Pluto Press ; J.V. Stalin, Works, Volume 3, op. cit.

38. « Can the Bolsheviks Retain State Power? » (Les Bolcheviks peuvent-ils garder le pouvoir ?) [1917] dans Lenin Collected Works, Volume 26, op. cit, p. 105.

39. David Mandel, « The Intelligentsia and the Working Class in 1917 », Critique, 14, 1: 67-87, p. 80 (Cet essai a été traduit en français, dans sa version revue et corrigée en 2017, par la revue électronique suisse À l’Encontre qui l’a publié en quatree parties. La citation ici renvoie à la quatrième partie : http://alencontre.org/societe/histoire/revolution-russe-la-classe-ouvriere-et-lintelligentsia-iv.html)

40. Sur l’évocation de la catégorie de révolution socialiste dans les débats post-Octobre sur le pouvoir soviétique, cf. RSDRP Central Committee (op. cit. note 37). Sur l’évolution générale post-Octobre des caractérisations bolchéviques de la révolution, cf. par exemple les documents contenus dans Е.Б. Бош (op. cit note 37), William Henry Chamberlin (op. cit note 37), 3.И. Ибрагимова & М.С. Искендерсва (op. cit. note 25), J.V. Stalin, Works, Volume 3 et Volume 4 (op. cit.). Les descriptions de la révolution d’octobre de Lénine ont continué à varier après 1917. Parfois il l’appelait une révolution socialiste, cf. « Theses on the Question of a Separate Peace » (Thèses sur la question d’une paix séparée) [1918] dans V.I. Lenin Collected Works, Volume 26, p. 445. À d’autres moments il soulignait son caractère bourgeois-démocratique, cf « Report of the Central Committee March 18 » (Rapport au Comité central du 18 mars » [1919] dans V.I. Lenin, Collected Works, Volume 29, Moscow 1965, p. 157.)

41. РСДРП (большевиков) [1917], op. cit. (note 7), p. 18.

42. Fricis Roziņš, Rakstu izlase, 3, Rīga 1965, Latvijas Valsts izdevniecība, p. 273.

43. Op. cit note 29, pp. 239-40.

44. « Revolūcijas Burzmā » [1917], dans Pēteris Stučka, op. cit note 21, pp. 226-27.

45. « Yellow Alliance » (Alliance jaune) [1917] dans Stalin, Works, Volume 3, op. cit., pp. 267, 270.

46. « О политическом положении », Пролетарий, 16 août 1917. Il est significatif que ces arguments n’aient pas été inclus dans les œuvres de Staline.

47. « Speech at a Joint Plenum of the Moscow Soviet of Workers’, Peasants’ and Red Army Deputies » (Discours au plénum commun des députés ouvriers, paysans et de l’Armée rouge du Soviet de Moscou) [1920] dans V.I. Lenin, Collected Works, Volume 31, Moscow 1966, Progress Publishers, p. 397.

48. « Report on the Current Situation » [1917] dans V.I. Lenin, Collected Works, Volume 24, op. cit., p. 242.

49. РСДРП (большевиков) [1917], op. cit. (note 7), p. 91.

50. S.A. Smith, Red Petrograd: Revolution in the Factories, 1917-1918, Cambridge 1983, Cambridge University Press, p. 146.

51. Gennady Lazarevich Shkliarevsky, 1985, The Russian Revolution and Organized Labor, PhD dissertation, University of Virginia, 1985, pp. 146-50, 190.

52. РСДРП (большевиков) [1917], op. cit. note 36, p. 153.

53. Cité par David Mandel, The Petrograd Workers and the Fall of the Old Regime: from the February Revolution to the July Days, 1917, New York 1983, St. Martin's Press, p. 153.

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