Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 642-643 août-septembre 2017

OCTOBRE 1917-2017

D’un communisme décolonial à la démocratie des communs : Le « siècle soviétique » dans la tourmente de la « révolution permanente » (4/4)

Cf. aussi : [Samary Catherine] [Révolution Russe]

Catherine Samary

IV- Vers une « société des communs » ?

IV- Vers une « société des communs » ?

La recherche d’alternative à la fois aux privatisations généralisées et à l’étatisme de l’ancien système soviétique explique l’intérêt des réflexions autour de la question des « communs » (95). Il n’existe pas d’approche unique et univoque de ce sujet. On rejoindra ici celle qui met l’accent non pas sur la « nature » de divers biens – d’où se « déduiraient », selon ces thèses naturalistes, des formes de gouvernance adéquates – mais sur des démarches collectives de personnes qui décident de mettre en commun des biens de diverses natures (dans un espace qui peut être très divers) et établissant ensemble les règles qu’elles appliqueront (96).

Mais ces débats ignorent la richesse des discussions et propositions soulevées sur la « propriété sociale » dans la Yougoslavie autogestionnaire des années 1960 sur la base d’une expérience sans précédent. Une telle ignorance a bien évidemment été renforcée soit par une défiance envers des droits introduits par « en haut » (dans un système qui restait de parti unique, même s’il était assoupli), soit par la conviction qu’il s’agissait d’une utopie – les deux postures étant d’ailleurs renforcées par la fin dramatique de la fédération et du système yougoslaves. Mais l’évacuation (ignorance) de ce passé rejoint alors sans le vouloir, l’opération idéologique qui a accompagné de diverses manières la contre-révolution néolibérale, « démontrant » l’impossibilité d’une gestion « collective » efficace.

De « La tragédie des communs » à la « puissance du commun » ?

Dans la phase « tournant » international des années 1960, quand la Yougoslavie connaissait le « socialisme de marché » autogestionnaire et ses conflits, était publié dans la revue Science « The tragedy of commons » – la tragédie des communs – de Garett Hardin (97). L’article ne portait pas sur l’expérience yougoslave mais notamment sur des biens naturels (parcelles de terres, étangs) mis en commun comme c’était le cas en Angleterre avant le XVIe siècle. Les « enclosures » (formes de privatisation de ces terres qui marqua à l’époque l’émergence d’une agriculture capitaliste) étaient supposées répondre à un effet pervers analysé par G. Hardin : la rationalité individuelle conduisait à l’épuisement de la ressource collective. La réponse était soit l’étatisation, soit les privatisations.

Ce type de réflexion a été étendu depuis lors par les théoriciens néo-libéraux contre tout ce qui n’était pas propriété privée – comme le souligne David Harvey (98) en signalant l’étroitesse du dilemme dans lequel les débats récents ont été enfermés : privatisations ou étatisation. L’affirmation générale des écoles néolibérales, appuyée sur une part de comportements réels, est que l’absence de propriétaire privé ne peut que produire des comportements inefficaces : ceux-ci relèvent soit de la logique d’un « passager clandestin » (chacun s’en remettant à d’autres, donc à personne en pratique, pour prendre soin du bien commun qui se détériore), soit encore d’une « rationalité » attribuée aux travailleurs autogestionnaires, sacrifiant nécessairement les investissements de long terme (et les embauches) pour augmenter les revenus immédiats.

Sauf que, justement, lorsque de tels comportements existaient, ils étaient en rapport avec l’horizon de gestion (micro-économique) et marchand imposé aux autogestionnaires, inadéquat à la rationalité de gestion d’une propriété sociale des moyens de production faisant « système ». La critique ignorait évidemment l’existence d’autres réponses, solidaires et cohérentes avec les droits autogestionnaires, qui n’ont pas eu le temps et le contexte pour s’appliquer et être largement connus. C’est au contraire une crise ouverte puis une contre-révolution sociale et idéologique mondialisée qui se sont imposées dans les années 1980 et 1990.

C’est dans un tel contexte que s’est propagé sur le terrain académique un souffle d’air frais associé aux travaux d’Elinor Östrom (99) sur les « communs ». Elle mettait à mal la thèse de l’inéluctable « tragédie des communs ». Sa recherche principale était ancrée surtout (comme celle de G. Hardin) sur la gestion de biens communs naturels – terre, eau... Étudiant l’expérience de communautés indigènes, elle démontra qu’une telle gestion avait été efficace, moyennant des règles adoptées par les populations directement concernées.

La valorisation académique de ces travaux par un « prix Nobel » d’économie a élargi les marges de résistance idéologique aux privatisations, bien que, comme c’est le cas sur bien d’autres notions, les appropriations libérales de ces thématiques se sont également manifestées ; notamment analysées par Silvia Federici (100) : l’État néolibéral peut très bien s’accommoder, voire se satisfaire, de l’énergie déployée par de généreux bénévoles pour tenter de compenser la destruction de l’État social. Cela peut même s’intégrer dans les programmes de lutte « contre la pauvreté » de la Banque mondiale… Mais cela peut aussi s’inscrire dans des démarches subversives de l’ordre existant – notamment si on est conscient de ces pièges et que l’on étend les réseaux internationaux.

Quels biens sont susceptibles de devenir « communs » et qu’entend-on précisément par là ? Les points de vue ont été et restent très divers et ambigus, comme l’a souligné notamment Sébastien Broca (101), sans que l’on veuille et puisse ici traiter ce sujet. Notons seulement la tendance de plusieurs approches à s’appuyer sur des critères supposés objectifs voire « scientifiques » pour « légitimer » soit des privatisations soit des communs. Or il n’existe pas de démonstration théorique sérieuse sur ce terrain et l’expérience prouve d’ailleurs qu’il n’existe pas de biens qui « par essence » seraient absolument « non appropriables » et donc voués à être mis soit en commun soit en propriété publique : quand le rapport de forces le lui permet, comme c’est le cas depuis quelques décennies, le capitalisme privatise tout, s’empare de tout – du corps (et de l’être) humain aux services publics en passant par la nature et les connaissances.

La véritable question est donc qui décide et pour quoi faire, sur la base de quels critères – sur quelle échelle territoriale ? Il faut réhabiliter les choix contre tous les slogans qui les nient, comme le TINA (102) de Margaret Thatcher consolidé par le dogmatisme intellectuel d’économistes néolibéraux cherchant à imposer de pseudo-critères « scientifiques ». Il est par contre vrai que les choix sont sous contraintes : celles des ressources mais aussi (conditionnant l’usage des ressources) les systèmes de droits et de rapports de propriété protégés par des institutions dominantes, camouflant des intérêts privés. Il faut donc expliciter l’existence des contraintes « de système » et des enjeux de rapports de forces, sociaux et intellectuels – notamment pour faire émerger une « contre-hégémonie » idéologique et politico-sociale, œuvrant à une alternative cohérente contre le néolibéralisme comme système. Mais peut-on changer le monde « sans prendre le pouvoir » (103) ou en multipliant les « fissures » et craquements (104) – ou encore par « la puissance du commun » ? Et sinon, selon quelle logique d’en bas et d’en haut, quel nouveau type de « pouvoir » rompant avec l’existant ou le passé repoussant ? Cela veut dire qu’il s’agit aussi du pouvoir de décision et de contrôle sur l’ensemble des droits reconnus – du local au planétaire. « L’essor et les crises du mouvement altermondialiste » (105), mais ses possibles rebonds, sont organiquement associés à l’actualisation de ces enjeux.

Dès lors, à la place d’une approche par la nature des biens, il faut soutenir une démarche axée sur des finalités explicites, des droits et une démarche démocratique plurielle dans l’explicitation de ces objectifs, sans limitation à priori quant aux biens et aux espaces politiques concernés, associés à ces droits : ceci doit être décidé, librement, dans le cadre des mobilisations en quête d’une alternative à la financiarisation, marchandisation, privatisation de la planète, de ses ressources, des êtres humains.

Quels droits ?

Pierre Dardot et Christian Laval (106) ont privilégié une approche des communs associé au « droit d’usage » qui, selon eux peut redonner souffle à une démarche révolutionnaire au XXIe siècle. Leur étude et leur démarche sont très stimulantes, tant il est vrai que le droit d’usage – et ce faisant le partage – apparaît plus essentiel que le droit de propriété. Pourtant il n’est pas évident d’écarter les réflexions yougoslaves sur l’appropriation sociale (107) – plus englobante que le seul droit d’usage, tout en permettant un dépassement de l’étatisme et du nationalisme.

Benjamin Coriat (108) propose ainsi d’autres approches que celle du « droit d’usage ». Dans un entretien de 2016, il résume son point de vue : « Un commun n’existe qu’à trois conditions. Une ressource partagée, des droits et obligations sur cette ressource attribués à des commoners, une structure de gouvernance qui permet d’assurer la reproduction à long terme de la ressource et de la collectivité qui la gouverne. » S’il manque notamment le troisième attribut, on a éventuellement, nous dit-il, un « bien commun » – comme le climat – mais qui n’est pas (encore) un « commun » : « L’enjeu des négociations en cours, comme des formidables mobilisations auxquelles le climat donne lieu, est justement de transformer ce bien commun en commun. En assurant sa gouvernance. »

Comme le dit Benjamin Coriat : « On comprend (...), que lorsque la taille de la ressource croît (et notamment s’il s’agit d’un bien public global comme le climat) cela devient très compliqué de concevoir la structure de gouvernance et de la mettre en œuvre. Il faut pouvoir associer de la réglementation et des structures locales de surveillance et vigilance pour faire respecter cette réglementation. Quelle que soit la difficulté, la mise en place de cette structure de gouvernance est un moment indispensable ». Mais les critères qui sont bons à une échelle ne le sont plus à une autre – comme le souligne David Harvey (109).

La « mise en commun » de biens fondamentaux doit résister aux ravages de la destruction de la notion même de service public par les politiques néolibérales, destruction qui a enfermé bien des horizons de résistances dans le local. Un hôpital, une université doivent-ils être « autofinancés » – donc sur la base de ressources inégales selon la région ou la localité ? Doit-on fixer le prix du transport ou autre service en fonction de son coût local réel – en abandonnant les régions les plus désavantagées par la nature ? Les luttes sur les droits, dans un contexte défavorable, peuvent se concentrer sur un dispensaire local de santé, une école ou un transport communal, sur la base d’une population locale. Mais il faut mettre en évidence le fait que les réponses apportées dans ce cas sont bornées par l’environnement et laissent sans toit, sans école, sans accès à la santé un nombre croissant de personnes. Mais les critères de gestion, d’organisation du travail et de satisfaction des besoins s’élargissent considérablement si l’on s’affranchit des règles et contraintes de la concurrence et des financements capitalistes. Il faut à la fois s’emparer des possibilités locales de résister et maintenir la réflexion et les liens solidaires aux niveaux territoriaux – national, continental (notamment européen) voire transnational – où ils pourraient devenir efficaces et justes.

Dans les pays du « socialisme réel » comme dans le capitalisme, l’autonomie comptable et la mise en concurrence ne permettait pas l’émergence d’une « économie politique des travailleurs », avec ses propres indicateurs de développement – intégrant des critères d’accès concrets à des biens et services essentiels et la protection de l’environnement – et avec l’élaboration « en commun » des règles de justice sociale et de relations égalitaires, contre tous rapports d’exploitation et de discrimination. C’est bien ce qui est à l’ordre du jour contre un monde de plus en plus barbare qui traite les êtres humains et la planète comme des marchandises dont il faut comprimer le « coût » – en réalité l’exploitation pour le profit, alors que les richesses (au sens large) humaines et naturelles devraient être protégées par bien des dépenses nouvelles. Et c’est ce qui pose aussi la question stratégique d’une remise en cause des logiques dominantes se heurtant à la fois aux privatisations marchandes et aux institutions de la mondialisation – de l’État privatisé aux institutions financières et militaires.

Ni attente du « grand soir » ni enlisement

C’est souvent pour des enjeux de survie ou de protection d’emplois sacrifiés par la logique de profit, qu’émergent des expériences de gestion de communs. Comme on l’a dit, ils sont parfois accueillis avec bienveillance par les courants libéraux s’ils permettent de faire accepter la destruction de l’État social… Les nationalismes xénophobes, quant à eux, en sélectionnent l’accès aux « vrais Grecs », aux « vrais Français », aux « vrais Hongrois » ou « vrais Étatsuniens ».

Dans un tel contexte, les résistances sont vouées à deux impasses. La première est de croire que l’on pourra approfondir démocratiquement et étendre la gestion de communs – avec leurs financements – sans confrontation majeure avec des États privatisés sous contrôle de la minorité des possédants et des marchés financiers. L’imposition dictatoriale du « libéralisme » et de ses critères, initiée avec Pinochet, s’est poursuivie jusqu’à la Grèce de Syriza – et tant d’autres expériences. La seconde est, par peur de l’enlisement ou de la corruption par le système (dangers tout aussi réels), de rejeter les expériences auto-organisées de survie et la recherche d’alternatives autogérées avec des appels incantatoires au « grand soir ». Mais c’est rester dans la marginalité sans ébaucher de façon concrète la perception d’autres critères et mondes possibles, sans attendre la réponse aux questions « stratégiques » ; et c’est croire à tort que l’on pourra inventer d’autres possibles après une hypothétique prise de pouvoir sans préparation et sans retomber dans les échecs passés. C’est une autre forme d’illusion et de paralysie.

L’expérience autogestionnaire yougoslave peut être repensée à la lumière de ces débats – et réciproquement, les enrichir. Pourquoi se limiter à un « droit d’usage » – ou à l’opposé à une « appropriation privée » ou de groupe ? La notion d’autogestion est souvent perçue comme relevant seulement de « petites entreprises » ou coopératives – et de la gestion d’une entreprise ou d’un service par sa propre communauté de travail, de façon seulement « autonome ». Si l’on combat les inégalités régionales (voire d’une ville à l’autre), cela soulève la question des financements : l’autogestion – ou la gestion de « communs » – devient inefficace et très injuste si les financements et choix deviennent tributaires d’une logique de concurrence marchande, ou sont atomisés selon un « chacun pour soi » autonome devenu égoïste. L’ancrage de l’autogestion dans des « unités de base » à « échelle humaine » – les ateliers, les entreprises, une terre – ne doit pas empêcher la construction collective coopérative et concertée de plus grandes unités, la « mise en réseau » des expériences de branche, la « territorialisation » permettant d’associer usagers et producteurs dans des « communautés d’intérêts autogestionnaires ». La possibilité de choix décentralisés sous contraintes de ressources mutualisées et de règles élaborées à une échelle assurant la cohérence et la justice du système, est amplement facilitée aujourd’hui par le recours à l’informatique. Loin de se cantonner à des réponses atomisées, il faut intégrer aux luttes la nécessité d’une planification autogestionnaire des choix solidaires (à divers niveaux territoriaux) contre la logique marchande et étatiste – mais non sans besoin d’un « droit », d’institutions qui permettent la réalisation des choix et leur contrôle de débats politiques sur ces choix. C’est dans un tel processus qu’il faut découvrir les « principes de subsidiarité » selon lesquels on ne délègue à un niveau territorial plus large que ce qui s’avère mieux maîtrisé à ce niveau (comme les questions environnementales, la cohérence de critères, les financements solidaires...) avec des rectificatifs et ajustements réguliers.

Comme le disait Benjamin Coriat dans une discussion, l’émergence d’un « Commun des communs » – État des commoners est un des enjeux stratégiques : avec ses chambres de l’autogestion, sa « planification autogestionnaire », ses multiples « communautés d’intérêt autogestionnaires »... et ses congrès de l’autogestion, pour en élaborer les règles. Une « socialisation » de l’État par les autogestionnaires ?

Plusieurs sources alimentent et facilitent aujourd’hui la mise en réseau et mutualisation des résistances aux privatisations généralisées, du local au planétaire : d’une part l’essor multidimensionnel de cet « outil partagé » (notamment par les nouvelles générations) qu’est internet. Il aide aussi à la création de communautés gérant des biens « non rivaux » (dont l’usage par une personne n’empêche pas voire favorise la qualité de l’usage par d’autres, sur la base de logiques coopératives). Ce sont autant de domaines qui peuvent aider à combattre la légitimation comme « efficace » des rapports de profit marchand et de privatisation.

Mais, touchant plus au cœur du système, croît une indignation massive face aux désastres écologiques et sociaux associés à la transformation de richesses naturelles, biens, services et êtres humains en « valeurs de marché ». Les mobilisations des populations indigènes et paysannes d’Amérique latine, d’Afrique ou d’Asie, avec les réseaux altermondialistes et notamment Via Campesina, sont enracinées de multiples façons dans des exigences de réappropriation de communs contre la destruction des agricultures vivrières par les firmes agroexportatrices et la néocolonisation des ressources par les multinationales. « Tout peut changer » affirme avec force Naomi Klein (110) notamment quand les populations dépossédées se soulèvent et s’organisent pour produire et vivre autrement.

La récupération et gestion collective d’entreprises, de terres, de services, de territoires, de villes où des droits fondamentaux sont supprimés par les privatisations est (et sera) une composante essentielle des rapports de forces qui se transforment, sur plusieurs axes.

L’appropriation des villes, et la mise en réseau des « villes rebelles », (111) est sans doute un de ces grands axes (112). En témoigne notamment Barcelone (113) – et sa plateforme qui allie l’antiracisme de l’accueil des réfugiés à la gestion d’espaces publics. La ville a organisé en juin 2017 « l’alliance des villes contre les nouveaux monstres politiques », rencontre de « villes sans peurs ». Le jeune maire de Valparaiso, le Chilien Jorge Sharp (114), y a exprimé une nouvelle radicalité internationaliste issue des mouvements sociaux dans un vibrant plaidoyer pour le « municipalisme » – qui ne s’enferme nullement dans le localisme. Joan Subirats, un des inspirateurs des plateformes citoyennes espagnoles y a également affirmé que « l’agenda des municipalités prouve qu’elles sont capables de susciter l’espoir, face à la financiarisation de notre vie quotidienne ».

Partout, dans les entreprises qui licencient, contre la privatisation des services, ou face aux pressions des créanciers sur les dettes publiques municipales ou nationales, des contre-pouvoirs – notamment stimulé par le réseau du CADTM (115) – contestent les critères de gestion, de financement, d’efficacité (qualité satisfaisante et maîtrise des coûts) associés aux politiques dominantes : prenant le relais du « contrôle ouvrier » qui fut dans la montée de la révolution d’Octobre une phase essentielle d’un rapport de forces défavorable, c’est le « contrôle social » ou sociétal, pluraliste qui doit partout s’imposer. C’est dans cette logique que le CADTM a commencé à dénoncer les « dettes odieuses » et « illégitimes » (contredisant des droits humains fondamentaux) en s’appuyant sur des mobilisations pour des « audits citoyens » pluralistes qui transforment la question de la dette en question politique.

L’exigence d’ouverture des livres de comptes doit s’exprimer non seulement dans les entreprises qui licencient ou « délocalisent », alors que flambent les dividendes, mais aussi pour la discussion des budgets des municipalités ou des États : il s’agit de mettre en évidence les critères occultes, les modes de financement qui favorisent les rentiers et creusent les dettes alors que les dépenses publiques sont comprimées. Il faut mettre sur la place publique d’autres critères et d’autres choix concrets à partir de la mobilisation des populations concernées. C’est une « économie des travailleurs » qui est en train de s’élaborer – et tend aussi à mettre en réseau (116) les expériences de récupérations d’entreprises, de coopératives, de résistances inventant d’autres possibles.

Il s’agit dans tous les cas de s’appuyer sur la défense de droits pour tous et toutes – à la fois contre le racisme et contre le règne des oligarchies financières, contre des droits de fait « censitaires » (dépendant des revenus), affectant particulièrement les femmes, les vieux, les jeunes, les immigrés qui forment la grande masse de l’armée des « travailleurs pauvres ». Le « pluriversalisme » des droits défendus doit être concret contre les inégalités de genre, contre l’exclusion xénophobe, islamophobe, raciste. Cela passe par la reconnaissance explicite des inégalités (de classe, de genre, de populations racialisées). La seule garantie de ne pas occulter des discriminations est de reconnaître et favoriser l’auto-organisation des populations concernées (de tous âges et genres, de toutes origines, usagers, producteurs dans l’industrie, les services ou les campagnes, salariés, précaires ou sans emploi), et de créer les lieux de rencontres et réseaux de luttes communes (117).

La défense et la réappropriation de communs touchant à la vie quotidienne et à des droits fondamentaux (à la santé, à l’éducation, aux transports, à un toit, à l’eau, à la terre...) soulèvent aussi l’enjeu démocratique de leur gestion, au cœur des mobilisations refusant les fausses alternatives des privatisations ou de l’étatisme. Elles font émerger la perception d’autres statuts humains possibles, de protection de droits anciens ou nouveaux qu’il faudra non seulement légitimer par de puissants mouvements démocratiques révolutionnaires mais légaliser, du national au planétaire, en passant par les relais continentaux. Une nouvelle architecture internationale de droits s’élabore en pointillés, en résistance aux pleins pouvoirs des multinationales et en dénonçant la soumission des États et des institutions de la mondialisation à la finance, aux marchés, à leurs critères : ce sont ces mêmes critères « de concurrence libre et non faussée », destructrice des droits humains et de l’environnement que veulent imposer les traités de libre-échange, dénoncés par d’importantes mobilisations et réseaux d’éducation populaires « tournés vers l’action » (118).

C’est l’enracinement de ces actions parmi les populations les plus pauvres et dépossédées de la planète qui les place au croisement d’enjeux sociaux, culturels, environnementaux, où les femmes jouent souvent un rôle majeur (121). Elles se construisent aujourd’hui notamment, à partir d’une accumulation d’expériences depuis les années 1990 autour de Via Campesina et des résistances indigènes et paysannes : une VIIe rencontre internationale de son réseau vient de se dérouler au Pays basque, du 16 au 24 juillet 2017 (119) : la Déclaration d’Euskal Herria y a proclamé que « le système capitaliste et patriarcal n’est pas capable de répondre à la crise dans laquelle l’humanité se trouve plongée, qui détruit nos peuples et réchauffe la Terre Mère. La Terre est vivante mais le capitalisme est une maladie qui peut la tuer ».

Le prochain Forum social mondial se tiendra à Bahia au Brésil, en 2018, et aura pour thème central « les peuples, les territoires et les mouvements en résistance », visant une « construction collective, créative et transformatrice face au grave et incertain contexte brésilien, latino-américain et planétaire » (120). Il se confrontera aux débats stratégiques que soulève désormais partout la « tragédie capitaliste » et à l’émergence d’une « société des communs » qui doit trouver aussi les moyens de s’imposer contre le droit, les institutions, les rapports de propriété dominants.

La nouvelle phase de crise structurelle du capitalisme se produit dans un monde profondément différent de celui du XXe siècle. Mais la crise n’en est pas moins profonde et globale. Moins que jamais les résistances ne peuvent gagner et trouver leur cohérence « dans un seul pays » – tout en devant être ancrées dans le local, le national, le transnational. La remise en cause du système passera donc par de tout autres scénarios qu’au XXe siècle – mais on en voit déjà des contours. Du local au planétaire, émergent les mêmes cibles (les oligarchies financières et leurs supports politiques et institutionnels, économiques et répressifs) et les mêmes moteurs de résistance : l’aspiration à la justice sociale et à la dignité, à la défense de droits pour toutes et tous, à la protection et la gestion de communs en inventant une démocratie qui ne s’arrête pas à la porte des entreprises et des quartiers populaires – et déploie une « contre-hégémonie » du local au planétaire en se réappropriant les leçons de toutes les résistances et révolutions passées.

* Catherine Samary, économiste, est membre de la gauche radicale en France et du Comité international de la IVe Internationale. Elle a publié, notamment, Yougoslavie, de la décomposition aux enjeux européens (éditions du Cygne, 2008), Les Conflits yougoslaves de A à Z (L’Atelier, 2000, écrit avec Jean-Arnault Dérens), La Déchirure yougoslave – Questions pour l’Europe (L’Harmattan, 1994), Le Marché contre l’autogestion, l’expérience yougoslave (Publisud-La Brèche, 1988).

Notes

87. Cf. Samary, note 70.

88. Dans la première phase de l’autogestion, le « surproduit » (ce qui était dégagé après paiement des revenus et des coûts liés au coût de remplacement des moyens de production) – permettant notamment une « reproduction élargie », c’est-à-dire de nouveaux investissements, était centralisé dans des fonds d’investissement para-étatiques. La réforme de 1965 démantèle ces fonds au profit des organisations autogestionnaires dans les entreprises et du nouveau système bancaire.

89. Il est intéressant de trouver sur un site d’archives de la presse anarchiste en 2013 un texte reproduit de Tribune Anarchiste Communiste n° 2 (hiver 1969), intitulé « L’autogestion et la Yougoslavie » (http://www.la-presse-anarchiste.net/spip.php?article3616) qui incite leurs camarades à considérer sérieusement le réformisme autogestionnaire du PCY, et se termine ainsi : « Nous comprenons que de nombreux camarades aient de la peine à admettre toute cette évolution de la Yougoslavie et de son parti communisme. Il s’agit en fait d’un véritable réformisme au sein d’un État socialiste. Il faut donc envisager le rôle de l’organisation révolutionnaire d’une manière nouvelle en fonction de l’autogestion généralisée. Mais il nous paraît légitime de considérer que la Yougoslavie fait partie d’une démarche générale vers l’autogestion et qu’elle y occupe peut-être la position la plus importante en tout cas à l’heure actuelle. Cet article sera sans doute considéré par certains comme un schéma apologétique. Nous répondrons qu’il ne s’agit que d’une tentative pour situer le problème et que dans ces perspectives nous sommes prêts à faire la critique de la Yougoslavie et de son autogestion, mais dans ces perspectives, pour permettre à cette critique d’être fructueuse et non chaotique. »

90. C’est notamment sur ce point que je discute l’application des analyses de Michael Lebowitz au contexte yougoslave.

91. Ce « moment du socialisme yougoslave », au sens large d’une phase de crise à la croisée des chemins, fut analysé par l’éditorial de la revue Praxis n° 3/4 en 1971. Cf. aussi Rudi Supek (dir), Étatisme et autogestion, bilan critique du socialisme yougoslave, Anthropos 1973. On peut trouver les archives des années 1965-1973 sur le site (https://www.marxists.org/subject/praxis/) cf. notamment « Dissolutionary process in the system of self-managment de Mladen Caldarovic », Praxis 1965/4 et les articles des années 1970, notamment de Zagorka Golubovič, Mladen Čaldarovič, Svetozar Stojanovič. Sur les pressions du régime contre Praxis cf. JM. Palmier, « Les difficultés de “Praxis” et de l’école d’été de Korčula », L’Homme et la société, 1973, vol. 27, n° 1, http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1973_num_27_1_1797

92. Sauf qu’il était vrai cette fois (contrairement à ce qu’il analysait dans la planification soviétique) que l’introduction du « socialisme de marché » permettait les pressions de la loi de la valeur dans les rapports entre les entreprises autogérées. Mais ces pressions étaient négatives et non pas efficaces. Charles Bettelheim (1968) pouvait d’ailleurs, à juste titre montrer (comme le faisaient les marxistes yougoslaves) en quoi elle ne permettait pas une « socialisation » de l’autogestion des moyens de production. Mais fallait-il ou pas en conclure que les réformes de marché étaient destructrices – contrairement à sa position dans le débat cubain – et s’orienter vers une troisième voie absente dans le débat cubain et défendue par les marxistes yougoslaves ?

93. Cf. le Deuxième congrès des autogestionnaires de Yougoslavie, Discours et analyses, Mejdunarodna Politika, Beograd 1972, où l’on trouve, outre les discours officiels de Tito et Kardelj, l’analyse des conflits et tendances désagrégatrices nées des réformes marchandes et la logique des amendements constitutionnels qui seront concrétisés en 1974.

94. L’édition de Praxis fut bloquée à partir de 1975. Les enseignants de Praxis furent interdits d’enseignement, mais purent poursuivre leurs recherches.

95. Terme venant de « Commons » en anglais, sans équivalent clair en français, parfois traduit par « le commun » – comme c’est le cas pour l’ouvrage de Michael Hardt et Antonio Negri la Puissance du commun ou Commonwealth (Harvard University Press 2009) ou par « biens communs » ou biens communaux, alors qu’il faut l’entendre comme une « démarche » : l’idée de « communalisme » ou encore de « mise en commun » reflète sans doute mieux la démarche politique et dynamique défendue ici.

96. Cf. note 15.

97. G. Hardin, « The Tragedy of the Commons », Science n° 3859, vol. 162, Washington D.C.

98. D. Harvey, « The future of the Commons », Radical Historic Review, issue 109, winter 2011.

99. E. Ostrom (1990, 1re édition en anglais), Gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche des ressources naturelles, De Boeck Supérieur, Paris-Louvain-la-Neuve 2010.

100. S. Federici, Feminism And the Politics of the Commons, en pdf sur le site : http://www.thecommoner.org/

101. S. Broca, « Les communs, un projet ambigu », le Monde diplomatique, décembre 2016 : http://www.monde-diplomatique.fr/2016/12/BROCA/56916

102. « There is no alternative » (Il n’y a pas d’alternative), commentaire de l’ex-Premier ministre britannique, Margaret Thatcher, formulé à plusieurs reprises à propos de sa politique économique.

103. J. Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir : Le sens de la révolution aujourd’hui, Syllepse/Lux 2008. Cf. La discussion à ce sujet dans Contretemps (2003), « Changer le monde sans prendre le pouvoir ? » (coordonné par P. Corcuff et M. Löwy) avec notamment une discussion de J. Holloway par Daniel Bensaïd.

104. J. Holoway, Crack Capitalism : 33 thèses contre le capital, Libertalia 2012.

105. C. Samary, « Essor et crises du mouvement altermondialiste », in Bertrand Badie et Dominique Vidal (Dir.), En quête d’alternatives. L’état du monde 2018, La Découverte, Paris 2017.

106. P. Dardot & C. Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, La Découverte 2014.

107. Cf. A. Artous, H. Maler, J. Texier, Marx et l’appropriation sociale, Cahiers de Critique Communiste, Syllepse 2003.

108. B. Coriat (sous la dir. de), le Retour des communs. La crise de l’idéologie propriétaire, Les Liens qui libèrent 2015.

109. Op. cit. note 98.

110. N. Klein, Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique. Ed. fr. Actes Sud, Lux 2015.

111. D. Harvey, « Villes rebelles. Du droit à la ville à la révolution urbaine » : http://www.jssj.org/article/villes-rebelles-du-droit-a-la-ville-a-la-revolution-urbaine/

112. Non sans confrontation avec les projets de la finance et l’exploitation marchande de l’urbanité : https://bits.city/events/the-financialization-of-cities-in-the-post-political-era-by-raquel-rolnik

113. Cf. le manifeste « La ville que nous voulons » élaboré à Barcelone (http://www.somosmuitas.com.br/index.html).

114. https://www.mediapart.fr/journal/international/130617/le-plaidoyer-du-maire-de-valparaiso-en-faveur-du-municipalisme

115. Comité pour l’abolition des dettes du tiers monde (CADTM), devenu Comité pour l’abolition des dettes illégitimes, http://www.cadtm.org/) étendant son réseau à l’échelle internationale – composante du mouvement altermondialiste.

116. http://www.autogestion.asso.fr/?p=6491

117. Cf. http://aitec.reseau-ipam.org/spip.php?article1628

118. https://france.attac.org/mot/grand-marche-transatlantique et Christiane Marty, Daniel Rome, Esther Jeffers, Huayra Llanque, Jean-Marie Harribey, « État des lieux sur le revenu d’existence universel » (https://france.attac.org/actus-et-medias/le-flux/article/revenu-d-existence-universel-un-etat-des-lieux) ; sur les enjeux stratégiques du mouvement altermondialiste, cf. aussi G. Massiah (la Stratégie altermondialiste, La Découverte 2011). Voir aussi les contributions de Thomas Coutrot, dont Jalons vers un monde possible : redonner des racines à la démocratie, éditions Le Bord de l’eau 2010.

119. http://www.confederationpaysanne.fr/rp_article.php?id=6081) et http://www.alainet.org/fr/articulo/186917

120. http://intercoll.net/IMG/pdf/bulletin_intercoll_-_mai_2017.pdf et sur les expériences continentales F. Gaudichaud, « Amérique latine, État, pouvoir populaire et luttes sociales », https://www.contretemps.eu/amerique-latine-etat-pouvoir-populaire-et-luttes-sociales-22/

121. Un tel potentiel n'est-il pas en train de s'illustrer au coeur de l'utopie concrète qui se construit au Royava ? Voir le Reportage sur l'utopie du Rojava http://orientxxi.info/magazine/rojava-une-utopie-au-coeur-du-chaos-syrien,2030

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