Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 642-643 août-septembre 2017

OCTOBRE 1917-2017

D’un communisme décolonial à la démocratie des communs : Le « siècle soviétique » dans la tourmente de la « révolution permanente » (3/4)

Cf. aussi : [Samary Catherine] [Révolution Russe]

Catherine Samary

III- Du« grand débat » cubain à un système autogestionnaire

Fidel Castro à Washington le 15 avril 1959

Fidel Castro à Washington le 15 avril 1959

III- Du« grand débat » cubain à un système autogestionnaire

La planification soviétique souffrait d’un ralentissement de sa croissance, des dégâts du bureaucratisme tant sur la qualité des produits que sur leur coût, des pressions internes (populaires et venant de l’appareil) en faveur de la consommation de produits occidentaux, et de la nécessité d’améliorer les possibilités d’exportation vers les pays à devises fortes pour acheter leurs produits. C’est sous ces pressions que se déroule le débat sur les réformes de la planification : il a été initié dans la première moitié des années 1960 de l’intérieur d’un appareil qui, en URSS a mis fin aux « chaos » du dégel krouchtchévien et a assumé l’intervention soviétique contre les conseils ouvriers de Hongrie. C’est dire que, de façon dominante, les économistes réformateurs discutant des « lois économiques » et de productivité évacuaient tout enjeu de démocratisation et d’autogestion ouvrière – sauf en Yougoslavie et au sein du PC tchèque, l’aile autogestionnaire liée à Jaroslav Sabata.

Le « grand débat » cubain se situa dans l’orbite soviétique ou maoïste (sans courant autogestionnaire) – contrastant avec les débats yougoslaves (qui y sont ignorés). Mais il était proche du débat entre marxistes bolcheviks des années 1920 en URSS : la démocratie socialiste en était exclue, soit par conviction que le « niveau de développement des forces productives » et d’éducation des travailleurs ne permettait pas de l’introduire, soit pour se protéger de la répression.

Le retour à l’utilisation de la notion de « transition entre le capitalisme et le socialisme » dans la phase poststalinienne, a réintroduit des continuités avec les débats des années 1920 en URSS. Il marquait une rupture positive avec des concepts apologétiques staliniens proclamant le « socialisme » réalisé sur la seule base de cette planification centralisée. Tous les penseurs marxistes qui ont utilisé cette notion pour analyser les pays du « socialisme réel », soulignaient le fait que les formations sociales qui lui correspondaient étaient à la fois conflictuelles et fragiles, soumises à des pressions capitalistes externes et internes, derrière différentes formes de propriété juridiques, sans que l’avenir soit assuré. On trouve cette approche dans les écrits de Che Guevara (77), ceux d’Ernest Mandel (78) ou de Charles Bettelheim (79) ou encore d’Edouard Kardelj (80) ou des intellectuels marxistes du courant Praxis en Yougoslavie – comme auparavant chez Boukharine ou Préobrajenski. Ceci est vrai, quelles qu’aient été les évolutions de leur pensée, et leurs divergences sur la place du marché dans la transition post-capitaliste. Ils affirmaient leur adhésion aux objectifs communistes mais avaient entre eux des divergences sur les moyens de les atteindre. Mais la bureaucratisation des révolutions était la plupart du temps absente de ces approches – en dehors de celle d’Ernest Mandel.

Finalement, l’histoire a voulu... que ce ne fut pas un « niveau supérieur » de développement qui « légitima » l’introduction historique des droits d’autogestion dans une société post-capitaliste, mais, comme on l’a vu, la rupture des communistes yougoslaves avec Staline. Cette audace modifia la conception de la transition au socialisme dans toute une partie des courants marxistes antistaliniens (81), notamment ceux qui débattaient avec les marxistes yougoslaves. Le caractère irremplaçable et précieux de cet exemple est d’avoir contesté l’idée de « primat » des forces productives – ou « préconditions matérielles » pour introduire l’autogestion –, ce qui ouvrait les vannes du débat anarcho-communiste sur la pratique. De tels débats étaient absents en URSS ou à Cuba.

Le « grand débat » à Cuba (82)

Il se situait en 1963-1964 dans le contexte des réformes marchandes prônées par les « économistes » présentant leurs analyses au sein du parti/État en URSS (Liberman) et en Tchécoslovaquie (Ota Sik). Alberto Mora à Cuba rejoignait leurs points de vue, soutenus par Charles Bettelheim. Leur accent portait sur « l’efficacité » économique relevant selon eux de « lois » indépendantes de la conscience et des idéologies. En s’appuyant sur l’Introduction à la critique de l’économie politique de Marx, Charles Bettelheim estimait que le niveau de développement des forces productives ne permettait pas (encore) l’application des rapports de production socialistes, quelles qu’en soient les apparences juridiques. Il en déduisait qu’en pratique les relations informelles entre entreprises soviétiques inscrites dans la planification relevaient d’échanges marchands et d’une (mauvaise) application de la loi de la valeur. Il critiquait le volontarisme des stimulants « moraux », inefficace : il prônait donc, comme les réformateurs soviétiques ou tchécoslovaques, une autonomie comptable des entreprises. Celle-ci permettait, outre des calculs de coûts, l’extension de la détermination marchande des prix et une augmentation des salaires en fonction des résultats dans le contexte d’une responsabilisation des directeurs, assortie de primes s’ils réduisaient les coûts de production (dégageant donc des « profits »). Le débat relançait en fait celui du début des années 1920 en URSS sur la « loi de la valeur » (Boukharine estimait que le plan devait l’appliquer) contre le point de vue de Préobrajenski (pour qui l’avantage de la planification était de faire émerger ses propres critères ou « loi d’accumulation socialiste »).

Che Guevara ne partageait pas l’analyse des relations planifiées comme « marchandes » et soumises à la loi de la valeur ; il s’opposait en outre à ce qu’il considérait comme un recours à des méthodes capitalistes, contradictoires avec la recherche de l’émergence d’un « homme nouveau » socialiste. Et, dans le cas concret de Cuba, il estimait en outre que le pays était suffisamment petit pour qu’une planification centralisée et en nature soit opératoire. S’il s’opposait aux stimulants monétaires individuels qu’il estimait désagrégateurs des solidarités et contraires aux objectifs socialistes, il était favorable aux stimulants « moraux » et éventuellement matériels, s’ils étaient collectifs et non marchands.

Ernest Mandel ne niait pas la manifestation de la loi de la valeur dans les pressions du marché mondial ou les relations avec le secteur marchand intérieur. Mais il soutenait Che Guevara, tant sur le plan des stimulants que sur l’interprétation de la loi de la valeur dans la planification. Il soulignait que le plan (quels que soient ses gaspillages bureaucratiques) ne respectait pas à juste titre la « loi de la valeur » notamment en investissant dans des secteurs « non rentables » d’un point de vue marchand (en particulier si l’on se basait sur le marché mondial). De même, les déséquilibres, erreurs, et gaspillages de la planification ne se traduisaient par aucune fermeture d’entreprise ou automatisation. Il insistait sur la nécessité de distinguer la domination d’un « régulateur marchand » (ou d’une « loi de la valeur » qui oriente les investissements) et l’usage partiel de catégories marchandes inséré dans des choix non marchands : la monnaie et les prix resteraient nécessaires, selon lui, tant que l’abondance ne permettrait pas leur disparition par l’extension d’une satisfaction gratuite des besoins.

Dans un texte écrit sous le nom d’Ernest Germain, il précise ainsi, contre la thèse de Bettelheim, que ce qui empêche selon lui une socialisation efficace ne réside pas « dans le centralisme en lui-même ; il tient à l’absence de démocratie ouvrière au niveau national et politique ». Et il poursuit : « Cela signifie que la garantie réelle contre la bureaucratie repose sur la gestion ouvrière au niveau de l’entreprise et la démocratie ouvrière au plan de l’État. Sans une telle combinaison, même l’autonomie des entreprises n’éliminera aucun des traits autoritaires, bureaucratiques et (souvent) erronés des décisions économiques prises au niveau de la direction du plan. Avec une telle combinaison, la centralisation des investissements – dont les priorités seraient déterminées démocratiquement, par exemple au travers d’un congrès national des conseils ouvriers – n’encouragerait pas la bureaucratisation, mais permettrait au contraire d’en supprimer une des principales sources. » (83)

Il n’en demeure pas moins vrai comme le dit Samuel Farber (84) qu’aucune des positions publiques dans le débat cubain ne soulevait frontalement la question démocratique à Cuba. C’est dans ce cadre qu’il faut aussi juger un aspect particulier du débat : Ernest Mandel partageait avec le Che un certain humanisme de « l’homme nouveau » (qui le rapprochait aussi des marxistes du courant Praxis en Yougoslavie), contre Bettelheim et les courants althussériens (85). Or l’absence de démocratie socialiste soulignée se traduisait aussi, à Cuba comme dans l’URSS de Lénine, par un « substitutisme » du Che (ou de Castro). Là était la raison de l’inefficacité de l’appel à « l’homme nouveau » : les courants althussériens ou mao-staliniens ne pouvaient guère soulever cette question alors qu’ils se situaient dans le soutien à une Chine de Mao qui critiquait l’URSS khrouchtchevienne en défendant Staline et ses excommunications. Il était vrai que les appels « moraux » à la mobilisation et à la conscience révolutionnaire « pour augmenter la productivité » sans démocratie socialiste, donc sans responsabilité directe des travailleurs de tous genres et catégories dans la gestion de l’économie au plan des entreprises et du pays, ne pouvait être qu’inefficace. Mais l’appel à des gains de productivité stimulés par les rapports marchands et le renoncement à « l’homme nouveau », au nom du développement insuffisant des forces productives, n’étaient pas moins critiquablee.

Samuel Farber (86) est davantage dans le dépassement de cette fausse alternative en écrivant : « Che Guevara a préconisé ce qui, de fait, a fini par être un moyen de pressuriser plus le travailleur. Pour obtenir une économie plus productive, l’alternative réelle réside dans l’organisation du travail, la technologie et, le plus important, le contrôle ouvrier. L’autogestion, en tant que telle, est une motivation puissante. La faible productivité actuelle provient d’un système bureaucratique qui systématiquement désorganise et suscite le chaos, et n’offre aux salariés ni des motivations politiques – en leur permettant d’avoir leur mot à dire ainsi qu’un droit de décision sur ce qu’ils produisent – ni des motivations matérielles, propres au système capitaliste. Les “stimulants moraux” de Guevara ont échoué : ce fut une méthode visant à responsabiliser les travailleurs sans leur donner de pouvoir et à les faire travailler plus dur sans droit au contrôle ni compensation matérielle. »

Cette critique est au cœur des enjeux – et en réalité proche de ce qu’exprimait Ernest Mandel (Germain) en 1963. Il faut y ajouter, comme le rappelle Samuel Farber, que les réformes marchandes interrompues en Tchécoslovaquie, mais appliquées en Yougoslavie dans un cadre autogestionnaire, ont très rapidement démontré leur effet désagrégateur. Mais ce qu’il ne sait pas (et que l’on ignore généralement) c’est que, dans la deuxième moitié des années 1960, une troisième voie s’élaborait concrètement à la fois en Yougoslavie et en Tchécoslovaquie (dans l’aile autogestionnaire du PC et des syndicats, inspirée par les débats yougoslaves), à la fois critique de l’étatisme bureaucratique et des réformes de marché. Elle était absente du débat cubain – essentielle pour son actualisation.

L’autogestion aliénée par l’étatisme ou/et par le marché

Fidel Castro comme Tito restèrent Présidents de régimes issus de la révolution jusqu’à leur mort (en 1980 pour Tito, mort à 88 ans, et 2016 pour Fidel, mort à 90 ans).

On n’entrera pas ici dans l’analyse des différentes phases et réformes de l’autogestion yougoslave, faite par ailleurs (87). Mais il est important de souligner que les réformes de 1965 introduisant le « socialisme de marché » en Yougoslavie relevaient de plusieurs logiques. D’une part, celle des « économistes », comme en URSS ou Tchécoslovaquie, discutant de « l’efficacité » en se réclamant de celle du marché. Mais aussi des courants libertaires ou marxistes favorables à l’autogestion voulant élargir les droits de l’autogestion à contrôler le « surproduit » social (88) contre une planification étatiste (ou para-étatiste dans les années 1950) (89). Enfin, les représentants des républiques les plus riches s’opposaient aux logiques redistributives du plan ce qui, disaient-ils, abaissait l’efficacité de ces républiques et se retournait contre l’ensemble du système. De telles critiques étaient sensibles dans une fédération plurinationale dont la révolution n’avait été victorieuse qu’en reconnaissant la pluralité des nations yougoslaves. Le dirigeant slovène E. Kardelj était attentif notamment à ces questions tout en combattant le nationalisme.

Les enjeux étaient donc bien plus larges (et actuels) que les débats sur la « loi de la valeur », et les réduire à une menace (réelle, mais non dominante) de restauration capitaliste ou pire, interpréter les réformes comme relevant d’une orientation dominante procapitaliste de la direction titiste (comme cela se disait dans les courants maoïstes ou certains courants trotskistes) était un aveuglement historique et théorique. Tel n’était pas l’éclairage du courant philosophique s’exprimant dans la revue Praxis. Il rejoignait dans les années 1960 les réflexions d’un marxisme humaniste radical explicitement antistalinien et relié à une nouvelle gauche internationale extérieure aux PC prosoviétiques ou maoïstes qui se réunissait chaque été dans l’île de Korčula. Sans être impliqués dans le débat cubain, les intellectuels de Praxis partageaient de fait la critique des réformes de marché, mais ils considéraient que celles-ci étaient un substitut à l’introduction d’une effective démocratie socialiste autogestionnaire, à l’ordre du jour de façon vitale.

Or l’effet rapide du « marché socialiste » destructeur d’une cohérence autogestionnaire qui se cherchait, leur donnait raison. La Yougoslavie était confrontée à une crise où bien des chemins restaient ouverts, mais où la société était polarisée par des tendances contradictoires dans le cadre d’un système qui restait dominé par une légalité et idéologie se réclamant du socialisme autogestionnaire. La direction historique titiste qui s’était mise en retrait du débat des économistes, va intervenir à sa façon pour tenter d’endiguer la dynamique explosive en cours par une combinaison de répression des mouvements autonomes, et de changements constitutionnels prenant en compte des revendications relevant du « contrat » la reliant à sa base sociale : augmentation des droits des travailleurs autogestionnaires et des droits nationaux (90), non sans contradictions.

En effet, c’est sur ces deux fronts que la crise se manifestait : d’un côté, des milliers de grèves protestaient contre les inégalités croissant avec le marché et le non-respect des droits autogestionnaires par les directions technocratiques des entreprises alliées à celles des banques. Le mouvement jeune proche du courant Praxis dénonçait la « bourgeoisie rouge » et les privilèges en revendiquant « l’autogestion de bas en haut » (91) à la fois contre l’étatisme et les réformes de marché – avec des revendications précises qu’on évoquera plus loin. Parallèlement les Albanais du Kosovo se mobilisaient en faveur d’un statut égalitaire de République. Enfin, en Croatie, fleurissait en 1971 un « printemps croate » éclectique : outre les demandes exigeant un pluralisme culturel et démocratique, s’exprimaient, notamment dans les facultés de droit et d’économie, des courants favorables à davantage de décentralisation marchande prenant la forme de l’exigence d’un contrôle du commerce extérieur (donc des devises) au plan des républiques. En Slovénie, une partie de la jeunesse marxiste se tourne vers C. Bettelheim (92). Certains considéreront la bataille autogestionnaire comme « prématurée » tant que le capitalisme mondial ne crée pas les préconditions d’un succès socialiste – une conséquence de la thèse du « primat des forces productives » ?

Cela ne facilitait pas l’émergence d’un courant politique pan-yougoslave en défense de l’autogestion et se battant pour qu’existe un « lieu » politico-social où, sur la base des droits constitutionnels – des autogestionnaires et ceux des nations et communautés nationales yougoslaves – tous les défenseurs du système autogestionnaire et multinational yougoslave puissent ensemble analyser les racines des conflits et les moyens de les surmonter sur la base de règles établies ensemble – telle est la cohérence des débats sur les « communs ».

En l’absence de ce « cadre », la réponse d’en haut s’imposa

C’est la direction titiste qui présenta sa réponse à la crise – non sans écoute attentive de tous les conflits, et en introduisant une ébauche de ce qu’aurait pu être le « lieu » adéquat à la gestion de la crise : un congrès des autogestionnaires est réuni à Sarajevo en 1971 (93). En pratique, les critiques exprimées par le courant Praxis et le mouvement de jeunes défendant un système autogestionnaire, ou encore celles qui relevaient des droits des peuples et communautés nationales yougoslaves furent reprises (sans en nommer les auteurs) et « traitées » sous formes de projets d’amendements constitutionnels par E. Kardelj après une mise au pas répressive des principaux protagonistes : en 1968, Tito avait félicité les étudiants de Belgrade pour leurs convictions socialistes et autogestionnaires – mais en même temps il infligea quelques mois de prison aux jeunes leaders libertaires ou marxistes du mouvement autonome qui fut dissous, et les intellectuels de Praxis furent soumis à des mesures répressives (94).

L’intervention soviétique en Tchécoslovaquie au cours de l’été de cette même année 1968 fut exploitée par la direction titiste sur trois plans : l’impulsion d’une « mobilisation nationale » citoyenne pour créer, à côté de l’armée officielle, une armée populaire décentralisée contre un pseudo-risque d’intervention soviétique en Yougoslavie ; ce faisant, la gauche contestataire fut écartée des exercices de préparation militaire, ainsi mise à l’index comme non fiable pour défendre le système ; parallèlement, l’établissement de liens avec l’Albanie voisine qui avait aussi condamné l’intervention soviétique permit de créer une université en albanais au Kosovo et favoriser l’albanisation de la province et son statut de « quasi-république » dans la Constitution de 1974 – ce qui était insatisfaisant à la fois pour les nationalismes serbe et albanais. La Constitution allait également concéder une plus grande confédéralisation du système – notamment dans la gestion du commerce extérieur, en réponse aux pressions des républiques riches.

Le deuxième congrès de l’autogestion en 1971 à Sarajevo dénonça donc les pouvoirs technocratiques à la tête des banques et des grandes entreprises – qui furent démantelés. Les premières furent réinsérées dans le système autogestionnaire et les secondes démantelés par l’introduction des « organisations de base du travail associé » (OBTA) – unités plus petites équivalentes à des ateliers, pour les rapprocher des travailleurs, dotés des droits de base dans le nouveau système.

Les propositions concrètes qui avaient émergé des critiques de la gauche marxiste furent presque toutes introduites par Edouard Kardelj comme amendements de la nouvelle Constitution de 1974 (la dernière du vivant des dirigeants historiques) :

• Création de communautés d’intérêt autogestionnaires de producteurs, usagers et responsables de l’État concernés par un bien ou service spécifié (écoles, crèches, hôpitaux, routes…) : elles devaient gérer ensemble la production et l’usage de ce bien ou service sur la base d’un fonds attribué au niveau territorial adéquat, alimenté par des contributions sociales. Cela remettait en cause une vision de l’autogestion prise uniquement sous l’angle des producteurs ;

• Introduction d’une planification autogestionnaire à divers niveaux territoriaux sur la base d’une coopération entre « unités de base du travail associé » (démantelant les grosses entreprises) : elle permettait à la fois un ancrage dans les ateliers et entreprises, tout en élargissant l’horizon de gestion de la propriété sociale à la fois contre l’étatisme et l’horizon borné de l’entreprise ou de la propriété de groupe ;

• Établissement de chambres de l’autogestion, au plan communal, républicain et fédéral, à côté des parlements, donnant aux diverses communautés socio-politiques autogestionnaires un espace politique d’élaboration et de contrôle des grands objectifs planifiés.

Le rôle du parti unique et de l’armée fut renforcé au plan constitutionnel, comme pour tenter de contenir les tendances centrifuges. Le nouveau système de droits, extrêmement complexe, tentait explicitement de protéger la propriété sociale contre l’étatisme et contre la « propriété de groupe » ; mais il ne permettait aucun contrôle global du commerce extérieur et favorisait une croissance intérieure à fort endettement. Il n’y avait donc aucun « régulateur » d’ensemble – ni plan d’en haut, ni cadre « d’en bas » ou socio-politique pour faire vivre la cohérence d’un système de planification autogestionnaire : la LCY fut de plus en plus pénétrée par la corruption et la montée dans les appareils d’État des républiques d’aspirants bourgeois qui allaient utiliser le nationalisme pour consolider leurs privilèges pendant que le système restait vulnérable aux chocs externes du marché mondial. Cela facilitera l’ignorance de l’apport yougoslave dans le contexte où le monde (y compris certains anciens défenseurs de l’autogestion) basculait entre (ou combinait) nationalismes et privatisations généralisées.

* Catherine Samary, économiste, est membre de la gauche radicale en France et du Comité international de la IVe Internationale. Elle a publié, notamment, Yougoslavie, de la décomposition aux enjeux européens (éditions du Cygne, 2008), Les Conflits yougoslaves de A à Z (L’Atelier, 2000, écrit avec Jean-Arnault Dérens), La Déchirure yougoslave – Questions pour l’Europe (L’Harmattan, 1994), Le Marché contre l’autogestion, l’expérience yougoslave (Publisud-La Brèche, 1988).

Notes

77. Ernesto Che Guevara, le Socialisme et l’Homme à Cuba, http://classiques.chez-alice.fr/che/chesoc.pdf

78. Ernest Mandel, « Du nouveau sur la question de la nature de l’URSS. Lutte entre la “loi de la valeur” et “la logique du plan” », Quatrième Internationale n° 45, septembre 1970.

79. C. Bettelheim, Calcul économique et formes de propriété, Maspero 1970.

80. E. Kardelj, les Contradictions de la propriété sociale dans le système socialiste, Anthropos 1976.

81. C’est le cas d’Ernest Mandel et de la majeure partie de la IVe Internationale dont il était un des dirigeants, à la fin des années 1960. Cela permit une réunification avec les courants « pablistes » et favorables à l’autogestion.

82. Cf. à ce sujet Ernesto Che Guevara (op. cit.) ; Samuel Farber (op. cit.) ; C. Mesa-Lago, « Le débat socialiste sur les stimulants économiques et moraux à Cuba », Annales, Economies, sociétés, civilisations, n° 2, volume 26, http://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1971_num_26_2_422368 ; E. Germain (Ernest Mandel), The Law of Value in Relation to Self-Management and Investment in the Economy of the Workers’ States (https://www.marxists.org/archive/mandel/1963/xx/value-self-man.html#f6) ; Ernest Mandel, Le grand débat économique à Cuba, 1963-1964 (http://www.ernestmandel.org/new/ecrits/article/le-grand-debat-economique-cuba) ; Bertram Silverman (éd.), Man and Socialism in Cuba : The Great Debate, Atheneum, New York 1971 (dont le texte de Charles Bettelheim, « On socialist planning and the level of the development of the productive forces ») ; Ernesto Che Guevara, Écrits d’un révolutionnaire (publié par Michael Löwy avec des textes de Charles Bettelheim et Ernest Mandel), Montreuil 1987, La Brèche-PEC.

83. https://www.ernestmandel.org/en/works/txt/1963/law_of_value.htm (ma traduction de l’anglais CS). Ce point de vue d’E. Mandel a été explicité dans de nombreux articles notamment dans le débat avec Alec Nove.

84. Samuel Farber, « Cuba : Construire le socialisme, comment ? » Inprecor n° 633-634, novembre-décembre 2016 ; original dans Jacobin (https://www.jacobinmag.com)

85. Michael Löwy (« L’humanisme historiciste de Marx, ou Relire le Capital », L’Homme et la société / année 1970, volume 17, n °1, pp.111-125 : http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1970_num_17_1_1321), soutenant le Che et la position d’Ernest Mandel, a critiqué le point de vue althussérien distinguant un humanisme « abstrait » du « jeune Marx » contre le « vrai » Marx du Capital, après une « coupure épistémologique » qui le ramènerait à un social contextualisé.

86. Cf. note 84.

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