Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 635-636 janvier-février 2017 *

NICARAGUA

« Daniel Ortega est un transfuge politique et la tâche aujourd’hui c’est l’empêcher de consolider sa dictature familiale »

Cf. aussi : [Nicaragua]

Henry Ruíz*

Daniel Ortega © Cancillería Ecuador

Daniel Ortega © Cancillería Ecuador

Comment en sommes-nous arrivés là, aujourd’hui ? Et je ne dis pas : comment le Front sandiniste en est-il arrivé là ?... Parce que le Front sandiniste n’existe pas. Aujourd’hui, seul un groupe politique autour du caudillisme de Daniel Ortega continue à maintenir le sigle FSLN, mais il n’y a plus ni mystique, ni normes, ni programmes, ni débats, il n’y a plus rien. Et qui en est responsable ? Les responsables du fait que Daniel Ortega soit là où il se trouve, ce sont en premier lieu ceux qui ont lutté contre la dictature de Somoza, toutes les générations qui, il y a quarante ans, ont lutté contre une dictature et ensuite ont permis à ce type de se retrouver aujourd’hui au pouvoir. Durant des années, il y eut des contradictions importantes, mais nous avons laissé passer le temps… Oui, nous sommes coupables, certains plus que d’autres. Maintenant, une dictature dynastique débutante se dresse sous nos yeux, face à notre conscience, et nous défie.

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Les dictatures sont des expériences politiques très douloureuses. Et si les premiers responsables de cette dictature sont les hommes et les femmes qui ont permis à Daniel Ortega d’arriver jusqu’où il se trouve aujourd’hui, nous sommes les premiers obligés de le virer de sa position. C’est à nous de faire le premier pas. La mission d’affronter Ortega nous revient, à nous les hommes et les femmes qui ont connu le somozisme, qui l’ont affronté, qui ont vécu la guerre d’intervention impérialiste dans les années 1980 ; nous qui avons vu débuter la démocratie comme un ordre de droit où le pluralisme n’était pas un danger et où la loi écrite paraissait respectée. Reprendre le drapeau de la justice sociale, qui était en berne ces dernières années, fera aujourd’hui partie de notre lutte.

Une grande majorité des jeunes n’ont pas encore assimilé les conséquences du génocide institutionnel pratiqué par Ortega, durant ces dix ans, en réformant la Constitution et en démolissant les institutions. Mais je suis convaincu que, tôt ou tard, les jeunes vont comprendre que cette lutte n’est pas seulement la nôtre et qu’il est nécessaire qu’ils s’y mettent. Et ils le feront s’ils constatent dans notre lutte et dans notre engagement une éthique et des pratiques politiques correctes, éloignées de l’opportunisme, de la corruption qui existe parallèlement à ces pratiques néfastes. Le mandat qu’a aujourd’hui toute la société nicaraguayenne, c’est d’éliminer ce dictateur du gouvernement.

Rappelons seulement un petit peu de l’histoire la plus récente. Après que Daniel Ortega eut perdu les élections contre Alemán (1) et Bolaños (2), il existait déjà dans le front une lutte dissimulée, un malaise : pas mal de militants sandinistes, organisés et non-organisés, ne voulaient plus qu’il continue d’être candidat à la présidence. Pourquoi seulement Daniel, seulement Daniel… ? Nous voyions que cet homme, auquel manquait le charisme, ne réussissait pas à regrouper le sandinisme. Avec cette conviction, nous avons commencé un mouvement en mai 2004, en présentant la pré-candidature présidentielle de Herty Lewites pour le Front sandiniste. En janvier 2005, nous avons réuni 10 000 sandinistes à Jinotepe. Les assemblées que nous faisions avec Herty étaient massives, nous y avons retrouvé les sandinistes. Et nous avons commencé à nous sentir à nouveau regroupés. C’était notre idée : que surgisse à l’intérieur du Front une force pour récupérer les principes qui alors étaient en train d’être mis en pièces, une force qui défende la souveraineté nationale, qui retrouve la mystique et qui lutte vraiment pour les pauvres. Mais, début 2006, Herty fut expulsé du Front et, à nouveau, Daniel Ortega s’auto-désigna candidat. Et alors que commençait la campagne pour les élections de cette année, Herty mourut subitement.

En 2006, Daniel Ortega gagna les élections et retourna au gouvernement. Les a-t-il gagnées… ? Eduardo Montealegre (3) courut à 10 heures du soir, ce jour-là, reconnaître la victoire d’Ortega sans attendre la fin du décompte. Et 8 % des votes ne furent pas décomptés. Si on les avait décomptés, même avec un Conseil électoral déjà totalement truqué à ce moment, il en aurait résulté un second tour entre Ortega et Montealegre. Je crois que Montealegre aurait remporté un second tour, car il aurait pu compter sur une alliance électorale et politique. Et je ne l’affirme pas, parce que je souhaitais la victoire de Montealegre, mais pour dire qu’il est positif qu’une force de gauche soit capable d’affronter la droite pour gagner ou pour perdre dans des élections ouvertes, transparentes et démocratiques. Pour dire que la gauche doit être prêtre à risquer le pouvoir et que l’alternance au pouvoir est une réalité que nous devons accepter, tant dans le schéma de la démocratie représentative que dans celui de la démocratie directe. Mais pour Daniel Ortega rien de cela ne compte. Cette élection qu’il gagna en 2006 ne fut pas une victoire propre. Et ce doute persistant pèse sur l’histoire politique d’Ortega et de son parti.

Quand Ortega a commencé de gouverner en 2007, ceux qui avaient impulsé le projet de Herty Lewites ont dit : « Bon, donnons-lui une chance, peut-être que ce type a changé ». Et nous l’avons dit, parce qu’ayant pris connaissance de son programme gouvernemental, nous l’avons examiné avec des économistes qui avaient appuyé Herty et nous avons dit : « Ce n’est pas mal, il donne des signes de vouloir sortir du néolibéralisme pour commencer à construire une économie nationale développée. Donnons-lui une année pour voir comment il le fait ». Mais ce programme était une chose et le tournant politique de ce type en était une autre. Il s’est rendu rapidement à l’Institut centraméricain de l’administration des entreprises (INCAE) pour rencontrer les entrepreneurs les plus importants du pays, et là, avec eux, il a décidé quelle serait l’économie politique de son gouvernement, la même qui nous régit jusqu’à aujourd’hui et qui repose sur ce qu’il leur a dit ce jour-là : « Occupez-vous de l’économie et moi je m’occuperai de la politique ».

Résultat de tout cela, quel pays avons-nous aujourd’hui ? La réforme agraire a pris fin et la concentration de la terre dans les mains d’une minorité est revenue. Le latifundium avance, avec pourtant encore quelques pas à faire pour qu’il soit complet. Et maintenant, le pillage de la côte Caraïbe ! Ils abattent les forêts pour prendre le bois. Et là où on suspecte la présence de l’or, le terrain est déjà indiqué sur la carte pour donner des concessions à la B2 Gold. Daniel Ortega se préoccupe-t-il d’écologie ? Cela ne le préoccupe pas, pour lui l’encyclique Laudatio Si est une pure fantaisie du pape François. Ce qui lui importe, c’est d’amasser des richesses entre « nous ». Et ce « nous », c’est lui et sa famille, ses alliés et les plus grands riches du secteur privé. La pauvreté est un problème politique et elle ne sera pas surmontée au Nicaragua avec l’économie politique qu’impulse Ortega. Se focaliser sur les chiffres, en débattant si la croissance est d’un point ou de deux points dans les indicateurs de la pauvreté, c’est une manière de nous tromper, de nous éloigner de la vision commune que nous devons avoir sur la manière de construire une nation prospère et souveraine. Actuellement, se crée-t-il des richesses au Nicaragua ? Il est clair qu’il s’en crée, mais la question est de savoir où elles vont, qui les obtient. En 2015, 1,2 milliard de dollars sont arrivés au Nicaragua, par les remesas, l’argent envoyé par les exilés à leur famille. Et, cette année, Ortega a concédé aux grands entrepreneurs plus d’un milliard de dollars en exemptions fiscales. Alors, qui contribue à l’économie du pays ? Nos travailleurs exilés ou le grand capital ? Et les pauvres restant au pays continuent d’être la plus grande force de travail dans le secteur informel, parce que ce secteur comprend près de 80 % de notre économie. Et que dire des enseignant-e-s, des employé-e-s publics mal payés, qui doivent cumuler trois ou quatre emplois pour avoir un revenu suffisant, afin d’entretenir leurs familles et survivre ? Voilà les opportunités que leur donne aujourd’hui le sacro-saint marché !

De plus, Ortega nous laissera un pays sérieusement endetté. Le contrat pétrolier signé en 2007 par Hugo Chávez Frías avec Daniel Ortega Saavedra, qui a laissé à celui-ci durant ces années plus de 4 milliards de dollars, aurait pu changer le profil social du Nicaragua. Ortega gouverne depuis dix ans et, avec cet argent, nous aurions échappé au cercle vicieux d’une croissance macro-économique, cumulée à l’élargissement de la fracture sociale. Nous aurions pu changer en accordant une bonne part de ces ressources à l’amélioration de l’éducation, qui est toujours le levier plus formidable pour le développement d’une société et d’une nation. Mais cet argent est revenu à Ortega, à son cercle de pouvoir, à sa famille et à ses alliés. Et nous avons aujourd’hui une dette envers la Banque centrale du Venezuela, qui est maintenant notre créancier et qui, j’en suis sûr, nous réclamera cette dette, parce que cet argent appartient aux richesses de la nation vénézuélienne. (…)

Qui est Daniel Ortega ? Un combattant sandiniste qui a le mérite d’avoir passé sept années en prison. Après, il a dit qu’on le torturait tous les jours de ces sept années, mais il l’a inventé. Hugo Chávez l’appelait « guérillero », mais Daniel Ortega n’a participé à aucune guérilla. Il fut coordinateur de la Junte gouvernementale de reconstruction nationale, président de la République en 1984, en 2006, en 2011 et, en 2016, il sera à nouveau président de la République. C’est un homme qui n’avait même pas un endroit où être enterré et maintenant c’est un potentat, parce qu’il a fait de la politique une bonne affaire, en oubliant l’éthique et les principes devant régir l’éthique d’un combattant révolutionnaire, comme on croyait qu’il l’était. Le langage où il s’appelle solidaire, socialiste et chrétien n’est plus qu’une rhétorique écœurante pour tromper les militants de son parti et le peuple. Daniel Ortega est un transfuge politique. C’est un homme qui est passé avec armes et bagages dans les rangs de la droite, en adoptant la politique économique capitaliste la plus réactionnaire de l’histoire moderne et en pratiquant les arts de la corruption.

A-t-il construit une dictature au Nicaragua ? Nous avons passé beaucoup de temps à discuter s’il s’agit ou non d’une dictature. On disait : ce n’est pas une dictature, parce qu’il n’y a pas de prisonniers politiques, pas d’assassinats politiques, pas de torture, pas de répression… Maintenant, il s’est déjà confirmé que nous avons tout ça, comme ça se passe dans le menu répressif de toutes les dictatures. Et bien qu’il y ait très peu de tout ça, attendez, car s’il se maintient au gouvernement, il y a suffisamment de tout ça et il y en aura pour tous.

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Si ce gouvernement est démocratique, pourquoi avait-il besoin de la loi de sécurité souveraine ? Cette loi dote Ortega d’un bâton menaçant entre ses mains. Pourquoi veut-il avoir le commandement direct de la police et de l’armée, sans le crible normatif d’une instance civile ? Pour qu’il n’y ait pas d’intermédiaire dans une crise où il perd le contrôle. Dans une telle situation, Ortega ordonnera de réprimer « de manière adéquate ». Cette loi, la doctrine de la sécurité souveraine, permet à la nouvelle Sécurité d’État, qui ne paraissait pas exister, mais qui existe, de réprimer tout ce que les yeux du dictateur considèrent comme nuisant à son ordre politique.

Comment ne pas voir que c’est une dictature, et en plus une dictature familiale. Cela ressemble au somozisme. Avec une différence : Daniel Ortega est allé plus loin que Somoza. Il a « brisé le cercle » en ajoutant à sa dictature l’ingrédient de choisir Rosario Murillo (4) comme vice-présidente. (…)

Avant la nomination de Rosario Murillo, on m’a demandé si je croyais qu’elle serait choisie pour la vice-présidence. J’ai répondu négativement, parce que cela n’ajoutait rien politiquement à Daniel Ortega. La vice-présidence obéit à un concept d’alliance politique et il l’a manié ainsi à plusieurs reprises. Alors, pourquoi la nommer ? Il le ferait seulement s’il avait un double problème. L’un, s’il sent ne plus avoir la capacité d’organiser le Front Daniéliste, toutefois connu comme FSLN, en lui donnant la structure de commandement pour le faire fonctionner comme une machine. L’autre, s’il ne se sent pas sûr de pouvoir terminer un autre mandat de cinq ans. De plus, comme Daniel Ortega n’aime pas travailler, Rosario Murillo est hyperactive et s’occupe de tout… Tout cela doit avoir décidé Daniel Ortega à la choisir comme formule politique électorale et de succession. (…)

Y a-t-il des contradictions à la tête de ce pouvoir dictatorial ? Il y en a beaucoup. Rosario en a eu avec tout le monde. Certains ont perdu la bataille contre elle. D’autres sont montés grâce à elle. D’autres ont été défenestrés. Il y a des mouvements de sortie et aussi d’entrée de certains qui rejoignent le sommet. Au milieu de ces contradictions, elle et ses enfants ont assumé toujours plus de responsabilités dans l’appareil d’État. Jusqu’ici, je crois qu’elle va gagner la bataille interne. D’autres contradictions que tous ces gens ont entre eux concernent la répartition des bénéfices… La nouveauté, c’est que la décision de l’imposer comme vice-présidente est en train de causer à Daniel de graves problèmes internes et ça mine le soutien organique qu’il maintenait jusqu’ici. (…)

Toutefois le daniélisme est fort. Parce que les contradictions principales ne se sont pas encore déclenchées. Il y a déjà des chocs de nature économique, parce que ce gouvernement abusif choque avec quelques chambres du Conseil supérieur de l’entreprise privée du Nicaragua (COSEP). C’est là que les contradictions vont croître. Une fois que l’argent « touche la tête » de quelqu’un, celui-ci veut toujours plus d’argent. « Excrément du diable », disait quelqu’un. C’est un modèle basé sur la cupidité et ceux qui l’intègrent veulent toujours plus d’argent. Jusqu’à maintenant, le grand capital national et le capital transnational sont contents de Daniel, ils sont très contents. Il leur offre tout et en plus il les satisfait. Et si non, voyez la répression qu’il a ordonnée quand, il y a peu, les ouvriers et ouvrières d’une zone franche se sont levés pour exiger de meilleurs salaires et des conditions de travail plus humaines : pour l’obtenir, ils demandaient l’appui « du commandant Daniel et de la camarade Rosario ». Et quel commandant, quelle camarade ! Réprimez-les ! Voici l’ordre qui fut donné pour que ce mauvais exemple ne s’étende pas aux 110 000 femmes et hommes travaillant aujourd’hui dans les zones franches, seule source créant des emplois formels impulsée par ce régime et ses semblables néolibéraux. Il se passe la même chose dans le secteur public : celui qui renâcle ou qui ne mentionne pas « le commandant et la camarade », lors de déclarations publiques sur son travail administratif, est viré. (…)

Je suis maintenant membre d’un petit mouvement politique, le Mouvement patriotique pour la République (MPR). C’est un mouvement, pas un parti, parce qu’il n’a ni programme ni statuts. C’est un projet politique, avec des buts politiques, qui cherche des solutions politiques aux problèmes de ce pays et qui cherche à changer l’économie politique que cette dictature nous a imposée. Nous sommes le produit de ce que fut en son temps un autre mouvement, initié seulement par des sandinistes, le Mouvement contre la réélection, la fraude et la corruption. Avec ces trois objectifs, nous avons regroupé plusieurs camarades et des citoyen-ne-s qui élaborent peu à peu une pensée politique.

Dans notre mouvement, nous considérons la non-réélection à perpétuité comme un principe et une nécessité historique au Nicaragua pour rompre avec le caudillisme. Nous considérons comme fondamental d’établir la non-réélection à perpétuité dans une nouvelle Constitution politique que nous devons obtenir. La défense et la pratique de l’État laïc sont aussi pour nous un principe. Un autre principe que nous préconisons est la ratification populaire, éliminée par le pacte Alemán-Ortega. Nous la préconisons, convaincus qu’il faut transformer le système des partis politiques, car tel qu’il fonctionne aujourd’hui il conduit nécessairement aux combinaisons et au copinage politique, qui conduisent toujours ensuite à tous les maux de la corruption. Raison pour laquelle nous proposons des candidatures ratifiées par la population, qui permettent aux mouvements politiques et à la société civile de faire de la politique et de participer aux élections, unis par des programmes et des objectifs communs et sans les entraves conventionnelles. Le mouvement social existe aujourd’hui au Nicaragua, mais il ne participe pas à la politique, parce que les lois sur les partis l’en empêchent…

Le Mouvement pour la République considère comme une urgence politique l’annulation de la loi 840 sur la concession du canal, parce qu’elle attente à la souveraineté nationale et à l’intégrité territoriale. Il faut inculper Daniel Ortega comme un politicien traître méritant un jugement politique qui serve de leçon à tout politicien, à tout parti, à toute assemblée, qui leur montre que la souveraineté nationale est sacrée et sacro-sainte et qu’on ne peut pas jouer avec elle au nom de n’importe quelle raison alléguée comme importante. Un abus politique comme celui commis par Ortega dans la concession du canal est mortel et mérite la plus élevée des peines à l’échelle des plus hauts délits. (…)

Que faire ? La conscience citoyenne ne doit pas être bafouée, raison pour laquelle nous proposons l’abstention. Il ne faut pas aller voter. Si, le 6 novembre, les rues sont désertes, nous saurons que l’abstention a gagné et que Ortega a perdu (5). Et, le lendemain, le lundi 7 novembre, nous devons continuer à nous réunir, parce que le pas suivant est de susciter un mouvement massif pour annuler la loi 840. (…)

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La loi 840 a rang constitutionnel. Il faut 2/3 des députés pour l’annuler. Mais si les députés l’annulent, le Chinois Wang Jing nous tombera dessus, parce que, d’après cette loi, il peut réclamer les dommages et les préjudices causés auprès des tribunaux internationaux. La loi le stipule. De sorte que si nous le faisons « à pas de mule », Wang Jing portera plainte contre nous. Et, à ce niveau, nous ne savons pas si la concession du canal, pour un montant de 50 ou 70 milliards de dollars aura déjà été convertie en dérivés financiers, pouvant agir sur le marché spéculatif. Qui va répondre à ce sujet, lorsqu’on connaîtra l’annulation de la loi ? Si nous le faisons par les votes des députés, Wang Jing portera plainte contre nous. Mais si nous faisons descendre un peuple dans la rue, en exigeant l’annulation de la loi, nous aurons un appui moral et un poids politique national et international. Cela doit passer par un plébiscite. Et un mouvement de masse ne permettra pas l’organisation du plébiscite par le Conseil électoral. Il y a suffisamment de personnalités honnêtes dans ce pays pour l’organiser. Les masses dans la rue nous donneront l’autorité morale d’annuler cette loi et, ensuite, de rédiger une nouvelle Constitution. (…)

Nous n’allons pas l’obtenir en un jour. S’organiser politiquement, ce n’est pas comme faire une pinãta (6) : on fixe une date, on invite les gens du quartier, on achète la piñata, à un moment elle se casse et tout le monde se réjouit. Non, s’organiser politiquement requiert de la patience. Les objectifs doivent être clairs. Quand on me demande pour quoi sera ce mouvement plébiscitaire de masse, je réponds : « Pour faire tomber Ortega ». Nous n’allons pas le virer du gouvernement par un mouvement armé, mais par un mouvement social puissant et ainsi nous allons économiser beaucoup de sang. Et il faut déjà commencer, mais il faut avoir de la patience. La patience et la clarté des objectifs. Ainsi fut la lutte contre Somoza, soutenue, soutenue, soutenue et ainsi elle a grandi, grandi, grandi…

* Henry Ruíz, commandant de la Révolution, membre de la direction nationale historique du Front sandiniste (FSLN), est un personnage quasi légendaire au Nicaragua. Il fut l’un des responsables du principal front de guérilla rurale. Séjournant durant 9 ans dans la montagne, il a été baptisé « Modesto » par un combattant paysan en raison de ses qualités personnelles. Après le triomphe en juillet 1979, il est nommé ministre de la Planification, puis ministre de la Coopération extérieure, en contact direct avec le mouvement de solidarité. Après la défaite électorale du FSLN en février 1990 (Daniel Ortega perd l’éléction présidentielle au profit de Violeta Chamorro), il a assumé au sein de la direction du FSLN les responsabilités des relations internationales et la trésorerie du parti jusqu’au congrès extraordinaire de mai 1994. Défendant le critère de la « démocratie interne » au sein de toute force révolutionnaire, il est alors candidat au poste de secrétaire général et est battu par Daniel Ortega dans une proportion de 7 votes contre 3. Promoteur de la « nécessaire rénovation du parti » durant l’accentuation de la crise interne du sandinisme (de septembre 1994 à février 1995), il continue à participer à la direction du FSLN. Il a quitté le FSLN en 1999. Henry Ruíz « Modesto » s’est entretenu avec la revue Envio sur la réalité nicaraguayenne et appelé à l’abstention lors de la présidentielle du 6 novembre 2017. Envio a transcrit ses propos et l’a publié dans son n° 414 de septembre 2016 (www.envio.org.ni/articulo/5243). Nous reprenons ici de larges extraits traduits de l’espagnol par Hans-Peter Renk.

Notes

1. Arnoldo Alemán du parti Alianza Liberal a remporté l’élection présidentielle d’octobre 1996 contre Daniel Ortega. Cependant, Ortega conclut avec celui-ci un pacte de partage des pouvoirs, qui permit aux deux partis, libéral et sandiniste, pourtant historiquement et politiquement opposés, de contrôler la grande majorité des institutions.

2. En novembre 2001, le libéral Enrique Bolaños, a emporté largement la présidentielle avec 56,3 % des suffrages, devant Daniel Ortega qui en recueillit 42,3 %.

3. L'élection présidentielle de novembre 2006 a opposé Daniel Ortega (FSLN, officiellement 37,99 % des suffrages) à Eduardo Montealegre (ALN, droite, 28,30 %), José Rizo Castellón (PLC, droite, 26,21 %), Edmundo Jarquín Calderón (MRS, gauche, 6,44 %) et Edén Pastora (AC, gauche, 0,27 %.). Daniel Ortega a été déclaré élu au premier tour.

4. Rosario Murillo est l’épouse de Daniel Ortega.

5. Selon les chiffres officiels la participation aux élections du 6 novembre 2016 aurait été de 68,2 %, l’abstention de 31,8 % et le FSLN de Daniel Ortega aurait obtenu 72,5 % des suffrages exprimés. Au contraire, pour le politologue José Antonio Peraza interviewé par Envio (http://www.envio.org.ni/articulo/5272) « les données des observateurs volontaires indiquent une abstention qui dépasse les 70 % et qui pourrait atteindre 80 % ». L’éditorial de Envio (http://www.envio.org.ni/articulo/5270) souligne que « le groupe qualitativement le plus significatif dans la composition plurielle des abstentionnistes du 6-N est celui des sympathisants du FSLN. (…) Des militants historiques du FSLN et leurs familles, ces gens qui toute leur vie ont voté pour Daniel Ortega, qui ont toujours pensé et senti avec leur cœur rouge et noir, ont aussi décidé de ne pas aller voter. Ils se sont sentis marginalisés, n’étaient pas d’accord avec la candidature à la vice-présidence de Murillo, remettent sérieusement en question le gouvernerment et ne trouvent pas le moyen de l’exprimer. Ils l’ont exprimé en s’abstenant. »

6. La piñata est un récipient rempli de friandises que l’on brise à coups de bâton le premier dimanche de carême autour d’un bal masqué. Au Nicaragua, cette expression désigne le transfert de biens de l’État à des responsables du FSLN, durant la période de transition ayant suivi la défaite électorale de février 1990.

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