Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 635-636 janvier-février 2017

MEXIQUE

Les attaques de Trump s’ajoutent à la crise sociale et politique

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Fabrice Thomas *

C’est le gouvernement ultralibéral du président Enrique Peña Nieto qui a déclenché le « tremblement de terre » de janvier 2017. En signant un décret d’augmentation de 20 % des tarifs de l’essence, du gaz et de l’électricité à compter du 1er janvier (le « gazolinazo »), il a en effet provoqué un immense mouvement spontané de protestation et de résistances dans tout le pays.

Manifestations massives, coupures de routes, blocages de lignes de chemin de fer, occupation des stations d’essence et des dépôts de carburants… Dans toutes les régions du pays des milliers, des dizaines de milliers dans certaines grandes villes, de Mexicains ont exigé l’annulation des décrets d’augmentation et la démission du président de la République, Enrique Peña Nieto.

Ce mouvement a mobilisé, au départ de façon complètement spontanée et explosive, à l’échelle nationale des secteurs très larges de la population, dont certains se mobilisent rarement : camionneurs, taxis, travailleurs précaires, paysans… et cela plus particulièrement dans le nord du pays, à la frontière avec les États-Unis, régions réputées « socialement calmes ». Par exemple la voie de chemin de fer qui vient des États-Unis a été bloquée pendant six jours à Ciudad Juarez.

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Malgré tous ses efforts le gouvernement n’est pas parvenu à contenir ce mouvement. Le discours hypocrite de Peña Nieto qui prétendait les hausses inévitables à cause de l’évolution des prix du marché mondial et nécessaires pour éviter de nouvelles coupures dans les budgets sociaux n’a convaincu personne. La violente répression (au moins deux morts, des centaines de blessés, des milliers d’arrestations) et les infiltrations policières qui ont monté des provocations au pillage des magasins, n’ont pas empêché les manifestations de s’étendre et de se multiplier.

Peña Nieto et son Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) sont même apparus un moment isolés. Les partis de gouvernement, PAN et PRD, qui ont mené avec le PRI la politique ultralibérale de ces dernières années, se sont désolidarisés de lui. La confédération patronale COPARMEX a refusé de signer un nouveau « pacte » avec leur gouvernement. Les grands syndicats « jaunes », supports traditionnels du PRI, et la conférence des évêques du Mexique lui ont demandé d’annuler les hausses.

Un mouvement qui cherche à se structurer nationalement…

Ce mouvement est porteur d’espoirs pour tous ceux qui au Mexique luttent contre un régime qui mène une guerre sanglante contre les pauvres. L’ampleur de la colère populaire s’explique par les conséquences catastrophiques de ces hausses pour l’immense majorité de la population (53 % des Mexicains vivent en dessous du seuil officiel de pauvreté), mais également par tout ce que le peuple mexicain, les salariés, les paysans, les communautés indigènes, subissent depuis des années (réformes ultralibérales, corruption généralisée, expulsions, licenciements, massacres et « disparitions » sous prétexte de guerre contre les narcotrafiquants…).

Il met les mouvements sociaux anticapitalistes, associations indépendantes, syndicats démocratiques, groupes d’extrême gauche, devant une grande responsabilité : celle de tout faire pour permettre à ce mouvement de se coordonner, de trouver une structuration nationale pour tracer une perspective politique indépendante. Et notamment pour éviter sa récupération dans la perspective des élections présidentielles de l’an prochain.

C’est en ce sens que nos camarades de la Coordination socialiste révolutionnaire (organisation sympathisante de la IVe Internationale) écrivaient le 10 janvier dernier : « Le grand apport de ce type de mouvements, massifs et spontanés est qu’ils rompent les moules et les inerties, questionnent tout l’existant, permettent l’émergence de nouvelles directions et contribuent à oxygéner l’air pollué de la politique…

« La dimension et la complexité de cette révolte met également à nu les grandes faiblesses de la gauche mexicaine. Ce mouvement ne se démobilisera pas ni n’attendra les élections de 2018 pour trouver une issue à ses multiples revendications – comme le prétend le dirigeant du parti Morena (Mouvement de régénération nationale), Andres Manuel Lopez Obrador –, il ne se contentera pas non plus de phrases générales sur l’éthique, l’anticapitalisme et le purisme suicidaire. Son renforcement exige de construire la plus large unité et son articulation à l’échelle nationale, sans sectarisme, et nécessite des idées forces qui tendent un pont entre les besoins immédiats du mouvement (meilleurs salaires, retraites dignes, logement, emplois, sécurité, liberté d’organisation et démocratisation de ses organisations, etc.) et des revendications qui transcendent le régime capitaliste (renationalisation de l’industrie énergétique, audit de la dette publique, impôts progressifs sur les grands profits, échelle mobile des salaires, revenu minimum, etc.)

« Nous pensons que, pour avancer vers ces objectifs, nous devons tout d’abord renforcer les expressions les plus avancées et les plus radicales du mouvement social, parmi lesquelles on trouve la Nouvelle Centrale des travailleurs (NCT), l’Assemblée nationale des usagers de l’énergie électrique (ANUEE) et l’Organisation politique du peuple et des travailleurs (OPT). »

Une première initiative dans ce sens a été réalisée le 21 janvier dernier dans la ville de Mexico, par plusieurs dizaines d’organisations, associations et syndicats venant de 17 états du pays en tenant une première Assemblée nationale des résistances citoyennes et populaires dont on lira la déclaration (voir encadré). D’autres initiatives convergent vers l’appel à des journées successives de lutte à l’échelle nationale pour les derniers jours de janvier et jusqu’à la mi-février. L’idée d’une ou plusieurs journées de grève générale dans tout le pays, jamais réalisée depuis des dizaines d’années, est reprise un peu partout. C’est également l’objectif affirmé par le récent congrès de la Nouvelle Centrale des travailleurs, une confédération syndicale des syndicats et associations démocratiques et résolument combatifs créée à l’initiative du Syndicat mexicain des électriciens. Ce Congrès a représenté un incontestable pas en avant, puisque de nouveaux syndicats importants comme le Syndicat Minier (plus de 100 000 membres) ou des sections de la CNTE, le syndicat enseignant qui a mené la récente bataille contre la réforme de l’éducation, y ont participé.

… sur lequel Trump jette de l’huile sur le feu

L’investiture de Trump arrive au plus mauvais moment pour les classes dirigeantes mexicaines. Ses premières déclarations et décrets, confirmant sa volonté de faire payer les Mexicains, non seulement le nouveau mur, mais aussi la révision des traités de libre échange, les déstabilisent encore plus. Pris à contre-pied du discours et de la politique ultralibérale qu’ils pratiquent depuis des dizaines d’années au détriment du peuple mexicain, les partis de gouvernements PRI, PAN et PRD se voient acculés à un choix cornélien : soit céder et plier, comme d’habitude, devant les exigences de l’impérialisme étatsunien et risquer de transformer la crise sociale en explosion politique. Soit, pour une fois, au moins faire semblant de résister et chercher à éteindre l’incendie social en appelant à « l’unité nationale » contre le voisin du Nord. Mais alors la réponse de Trump risque d’aggraver terriblement la crise économique déjà enclenchée par la fuite des capitaux et des investissements, la dévaluation du peso et une inflation galopante.

Le gouvernement de Peña Nieto aux abois affirme vouloir refuser de « payer le mur » et se pose, avec les autres partis de gouvernement, en défenseur du libéralisme contre le protectionnisme de Trump. C’est pour répondre à cette manœuvre que nos camarades du Parti révolutionnaire des travailleurs (section de la IVeInternationale) écrivaient le 25 janvier dernier : « La pire erreur en ce moment serait de “défendre l’ALENA” face à Trump. Au contraire les paysans, les syndicats démocratiques et la gauche en général, nous luttons depuis des dizaines d’années contre l’ALENA et ses conséquences. Nous luttons pour une nation souveraine et indépendante qui utilise ses ressources naturelles pour construire une économie forte au profit de la majorité, nous les travailleurs.

« Du point de vue des intérêts des travailleurs, face à la politique commerciale protectionniste de Trump, l’alternative n’est pas de “regarder du côté d’autres pays” (comme le disent ceux qui proposent la Chine ou l’Union européenne) pour demeurer un pays semi-colonial et dépendant. Ces relations inégales et subordonnées n’amélioreraient la situation ni du pays ni des travailleurs mais à coup sûr maintiendraient les privilèges de la caste gouvernante. Il faut rompre avec le modèle et non changer de maître.

« Les appels, aussi bien de Peña Nieto que d’autres acteurs politiques comme Lopez Obrador à construire une “unité nationale” face à Trump ne sont que des tentatives désespérées de sortir de la crise de légitimité.

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« Les travailleurs des États-Unis, les Sioux, les émigrés d’origine mexicaine (frères travailleurs de l’autre côté de la frontière) et plus généralement les latinos, le mouvement “Black Lives Matter”, les millions de femmes qui ont envahi les rues des États-Unis, sont nos principaux alliés. »

Des enjeux majeurs

La situation politique et sociale est explosive au Mexique depuis de nombreuses années. Mais malgré de très nombreux mouvements de résistances et de luttes populaires, les travailleurs et les populations opprimées du Mexique n’ont jamais réussi jusqu’à aujourd’hui à faire converger leurs luttes vers une alternative nationale. La crise latente ouverte dans tout le Mexique peut et doit enfin le permettre.

En cette fin du mois de janvier beaucoup d’incertitudes demeurent. La colère et la mobilisation populaire garderont-elles le cap de leurs trois exigences : « Contre le “gazolinazo”, contre les réformes structurelles, dehors Peña Nieto » ? Ou les partis de gouvernement ou la gauche institutionnelle de Manuel Lopez Obrador parviendront-ils à les dévier vers une fausse « unité nationale » ou des illusions électorales ? Les mouvements sociaux et les organisations anticapitalistes surmonteront-ils leurs divisions ? Tous les secteurs opprimés du pays seront-ils appelés à combattre ensemble ? Et notamment que sera le positionnement des militants zapatistes de l’EZLN et du Conseil national indigène qui avaient confirmé en décembre dernier leur intention de mener une campagne unissant « les peuples des villes et des campagnes » ?

Si le mouvement actuel parvient dans les semaines qui viennent à se fédérer, à se donner un plan de lutte et des objectifs communs, ce n’est pas seulement le décret sur le « gazolinazo », ni même seulement le président de la République qui risquent d’être emportés. C’est tout l’équilibre d’un régime d’oppression et de corruption qui saigne le peuple mexicain depuis des dizaines d’années.  ■

29 janvier 2017

* Fabrice Thomas est membre de la Commission internationale du Nouveau parti anticapitaliste (NPA, France) et de la IVe Internationale.

Déclaration de la 1re Assemblée nationale des résistances citoyennes et populaires

La 1re Assemblée nationale des résistances citoyennes et populaires contre les hausses de prix du pétrole s’est tenue le 21 janvier 2017 au Monument de la Révolution, avec des délégués de 17 États de la République (Tlaxcala, San Luís Potosí, Michoacán, Durango, Guanajuato, Querétaro, Veracruz, Oaxaca, Tamaulipas, Puebla, Zacatecas, Aguascalientes, Guerrero et la CDMX) et des dizaines d’organisations, de collectifs et de citoyens. Autour de quatre tables de discussions, nous avons décidé de poursuivre la lutte contre les causes des hausses de prix du pétrole.

Les axes de la lutte sont les suivants : 1. Non aux hausses des prix du pétrole ; 2. Non aux réformes structurelles ; 3. Halte à la vie chère ; 4. Pour la sortie du gouvernement de Peña Nieto et de tous ses complices.

Nous nous engageons à réaliser les actions suivantes :

1. Journée nationale de lutte de deux jours, les 30 et 31 janvier 2017 en recherchant une action unitaire avec les organisations qui ont déjà appelé à des mobilisations à ces mêmes dates et en les amenant à donner un coup d’accélération aux actions de ces journées de lutte pour aboutir à une grève nationale. Ces journées devront multiplier les actions pacifiques de protestation (occupations de ponts, libération de barrières de péage, occupations d’édifices publics, blocages de multinationales, occupations de stations essence, de voies ferrées, etc.)

2. Journée de lutte du 5 février 2017, un jour après la deuxième hausse de prix du pétrole : se rassembler dans les places publiques.

3. Troisième journée nationale de deux jours, les 9 et 10 février 2017.

4. Deuxième Assemblée nationale des résistances citoyennes et populaires le 18 février 2017 à Ixmiquilpan Hidalgo, épicentre de la lutte et de la dignité.

5. 18 mars 2017 : Action unitaire, jugement populaire pour la démission d’Enrique Peña Nieto.

Nous voulons :

• Rechercher une grande convergence nationale avec d’autres coordinations et référents.

• Constituer un réseau efficace de communication articulée qui permette de faire front face au blocage de l’information des monopoles de la communication.

• Développer des commissions juridiques qui permettent l’analyse et la défense dans ce milieu.

• Créer des assemblées contre la hausse des prix du pétrole dans les quartiers, les écoles et tous les espaces sociaux.

• Travailler afin d’arriver à des accords le mercredi 25 janvier à 17h à l’Assemblée de la Coordination métropolitaine de résistance qui aura lieu au Monument de la Révolution.

Des déclarations ont été adoptées :

• Non à la loi de Sécurité nationale.

• Nous exigeons de récupérer la production des raffineries de PEMEX à 100% de leur capacité.

• Non aux « mégaprojets », pour la défense du territoire et de notre Terre Mère, des ressources naturelles, des droits des peuples originels et de la vie.

• Non au paiement de la dette extérieure.

En amont de chaque journée nationale, il faut développer des campagnes dans la rue et dans les réseaux d’information pour accroître la participation de la population dans ces actions.

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