Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 644-646 octobre-décembre 2017

MOYEN-ORIENT ET AFRIQUE DU NORD

Marxisme, processus révolutionnaire et fondamentalisme islamique (2/2)

Joseph Daher *

Construire une alternative progressiste

Les révoltes au MOAN ont subi des défaites des mains des régimes, de leurs soutiens impérialistes et des fondamentalistes. Les processus révolutionnaires sont dans une situation complexe et difficile, et il n’y a pas de réponses faciles sur la manière de les faire sortir de l’étreinte de la contre-révolution. Mais nous devons néanmoins tenter de retirer un certain nombre de leçons de cette situation et présenter au moins une voie pour la gauche. Cela doit commencer par rejeter toutes les illusions et soutiens pour les régimes autoritaires existants. Mais il faut aussi rejeter des illusions similaires envers les forces fondamentalistes islamiques.

La collaboration avec les États autoritaires a conduit et débouchera sur des résultats catastrophiques, réduisant considérablement l’espace démocratique des travailleurs et des personnes opprimées afin de s’organiser pour leur libération. Les anciens régimes restent le premier ennemi des forces révolutionnaires de la région. En même temps, les mouvements fondamentalistes islamiques n’offrent aucune alternative. Au pouvoir ou non, les mouvements fondamentalistes islamiques ciblent également les travailleurs, leurs syndicats et les organisations démocratiques, tout en favorisant l’économie néolibérale et les politiques sociales réactionnaires. Ils font également partie de la contre-révolution.

Au lieu de se tourner vers l’une ou l’autre de ces deux forces, la gauche doit se concentrer sur la construction d’un front indépendant, démocratique et progressiste qui tente d’aider à l’auto-organisation des travailleur-e-s et des opprimé-e-s. C’est seulement à travers ce processus que notre camp peut se considérer comme une classe avec des intérêts communs avec d’autres travailleurs et opposé aux capitalistes. Les politiques progressistes doivent être fondées sur la défense et l’encouragement de l’auto-organisation des classes populaires dans le but de lutter pour la démocratie.

Les luttes des salariés à elles seules ne suffiront pas pour unir les classes des salariés. Les marxistes dans ces luttes doivent également défendre la libération de tous les opprimés. Cela exige de brandir haut et fort les revendications pour les droits des femmes, des minorités religieuses, des communautés LGBT et des groupes raciaux et ethniques opprimés. Tout compromis sur l’engagement explicite envers de telles demandes empêchera la gauche d’unir la classe des salariés pour la transformation radicale de la société.

Comment une telle gauche devrait-elle se comporter face aux forces fondamentalistes islamiques ? Alors qu’ils sont en effet la deuxième aile de la contre-révolution, les mouvements fondamentalistes gradualistes ne représentent pas un danger similaire à celui des régimes existants. Quand ils ne contrôlent pas l’État, contrairement aux exemples de l’Iran ou de l’Arabie saoudite, ils n’ont généralement pas les mêmes capacités destructrices que les régimes existants. Mais cela ne signifie pas que la gauche devrait les considérer comme un moindre mal. En les traitant comme tels, cela risque de semer des illusions sur le fait qu’ils seraient des alliés potentiels pour changer le système politique en faveur de droits plus démocratiques et sociaux. Ils ne le sont pas. Et penser qu’ils le sont, affaiblit la capacité de la gauche à briser les liens du fondamentalisme avec les classes populaires.

Qu’est-ce que cette analyse signifie pour les questions stratégiques et tactiques dans la lutte ? Cela ne signifie pas que les marxistes devraient refuser les unités d’action dans un contexte particulier pour des demandes précises avec les secteurs gradualistes du fondamentalisme islamique. Si ces actions peuvent faire progresser la cause des exploité-e-s et des opprimé-e-s, alors une telle unité d’action tactique est juste. La façon de collaborer avec des organisations avec lesquelles les progressistes ne partagent pas beaucoup de choses en commun au-delà d’un ennemi commun a été pratiquée par les bolcheviks il y a plus d’un siècle. Gilbert Achcar résume l’approche :

« 1. Ne pas fusionner les organisations. Marcher séparément mais frapper ensemble.

« 2. Ne pas abandonner nos propres revendications politiques.

« 3. Ne pas dissimuler les divergences d’intérêts.

« 4. Faire attention à notre allié comme si c’était un ennemi.

« 5. Être davantage préoccupé d’utiliser la situation créée par la lutte que de garder un allié. » (48)

Achcar ajoute à cela : « Si ces règles sont observées, il reste aux progressistes de prouver aux masses qu’ils sont autant consacrés à la lutte contre l’ennemi commun que les fondamentalistes, tout en défendant résolument les intérêts des travailleurs, des femmes et de toutes les catégories exploitées et opprimées en contraste direct avec les fondamentalistes et, souvent, contre eux » (49).

Des alliances tactiques à court terme peuvent être faites avec le diable, mais ce diable ne doit jamais être confondu avec un ange. Il ne devrait pas y avoir d’orientation à long terme basé sur une unité stratégique avec les fondamentalistes gradualistes. Dès lors, une approche basée sur des unités tactiques occasionnelles dans certaines situations est néanmoins différente d’une stratégie de front uni, qui cherche à s’unir avec des forces réformistes et démocratiques disposées à s’organiser pour essayer de réaliser des demandes immédiates qui bénéficient aux travailleurs et aux groupes opprimés et à accroître leur conscience, leur confiance leur et capacité de combat.

Les fondamentalistes islamiques, tout comme les mouvements populistes et d’extrême droite dans le monde, ne devraient pas être inclus dans cette stratégie de front uni pour toutes les raisons énoncées dans cet article. Parler d’une stratégie de front uni avec ces forces, c’est créer des illusions en ces dernières. Au lieu de cela, la gauche doit construire sa propre organisation politique et participer à la lutte pour la libération et la démocratie, parfois en unité tactique avec les fondamentalistes gradualistes, mais toujours dans la perspective de gagner les exploités et les opprimés et les éloigner de cette seconde force de la contre-révolution. ■

* Joseph Daher est militant et universitaire. Il est fondateur du blog Syria Freedom Forever (https://syriafreedomforever.wordpress.com/), auteur d’articles (notamment sur la révolution syrienne) et d’un livre intitulé Hezbollah, The Political Economy of the Party of God (Pluto Press, 2016). Cet article est paru initialement dans International Socialist Review n° 106, automne 2017 et, dans sa version française, en deux parties sur le site web de la revue Contretemps http://www.contretemps.eu

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