Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 657-658 novembre-décembre 2018

LES NÔTRES : CAP-VERT & PORTUGAL

Helena Lopes da Silva (1949-2018)

Cf. aussi : [Portugal]

Mariana Carneiro*

Helena est morte le 8 septembre 2018 à l’âge de 69 ans, après une vie consacrée au socialisme. Au début des années 1970, elle était à Lisbonne une des rares militantes du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), le parti qui a mené la lutte armée contre le régime colonial portugais.

Helena Lopes da Silva © Paulete Matos.

Helena Lopes da Silva © Paulete Matos.

Elle a aussi rejoint la Ligue communiste internationaliste (LCI), devenue section portugaise de la IVe Internationale (après 1979 la LCI a pris le nom de Parti socialiste révolutionnaire, PSR).

Elle a participé à la vie politique dans les deux pays.

Au Cap-Vert, après l’indépendance, certains de ses camarades ont joué un rôle important dans les rangs du gouvernement, avant d’être expulsé·es pour des raisons de divergences politiques. Elle a toujours fait partie de la lutte pour l’orientation socialiste et son influence s’est renforcée au fil du temps. Elle a soutenu en 2011 l’élection de l’actuel président de la République du Cap-Vert, Jorge Carlos Fonseca, un indépendant, et a été membre du Conseil de la République.

Synthèse

Mais c’est au Portugal qu’elle a vécu et milité le plus longtemps. Médecin dans l’un des principaux hôpitaux publics de Lisbonne, elle y a dirigé durant plus de vingt ans le département de chirurgie. Elle a été une militante active de la LCI, puis du PSR, dont elle a été pendant un temps membre du Comité central, et elle est devenue la première femme noire à prendre la tête d’une liste électorale, lors des élections européennes en 1994.

En 1999 elle a été une des fondatrices du Bloc de gauche, qui a réuni la majorité de la gauche radicale indépendante au Portugal. Depuis lors, elle était une militante active de ce parti.

Sa mort a provoqué une vive émotion et la foule de ses camarades du parti et de ses amis, réunie pour célébrer sa mémoire, a eu la surprise d’entendre les messages de condoléances de deux Présidents de la République, celui du Portugal et celui du Cap-Vert.

Nous reproduisons ci-dessous le témoignage inédit de Helena Lopes da Silva, recueilli en juin 2017 dans le cadre du projet « Femmes d’Avril », consacré aux militantes actives lors de la révolution d’avril 1974, publié par Esquerda.net le 9 septembre 2018.

Femmes d’Avril 1974 : Témoignage de Helena Lopes da Silva (1949-2018)

En juin 2017 j’ai eu le privilège de rencontrer Helena à son domicile pour recueillir son témoignage pour le projet « Femmes d’Avril ». Notre conversation de plus de trois heures – avec plusieurs pauses pour regarder des photographies et feuilleter des livres – a été enregistrée puis transcrite et envoyée à Helena. Nous avions convenu de nous revoir pour continuer. Ayant vécu l’activisme militant antifasciste, lutté pour la libération des anciennes colonies portugaises de manière si intense, Helena pensait avoir encore beaucoup de choses à dire. Le temps passait et, malheureusement, nous reportions la poursuite de cette discussion.

Dans un des derniers courriels que nous avons échangés, Helena écrivait que « le temps passe vite » tout en soulignant l’importance de la publication de tels témoignages « concernant un domaine où les archives du passé récent sont rares ».

Et même si Helena aurait eu beaucoup plus à nous transmettre sur cette période de son histoire et de la nôtre, voici au moins, en hommage à elle, le témoignage tel que je l’ai recueilli.

L’éveil

Helena Lopes da Silva est née au Cap-Vert. Après ses études secondaires, elle est venue au Portugal pour pouvoir aller à l’université. Issue d’une famille de petite-moyenne bourgeoisie capverdienne, fille d’un écrivain, elle avait toujours eu accès à divers livres, ce qui était une de ses passions.

Dès son plus jeune âge, Helena a pris conscience de la pauvreté et des inégalités qui sévissaient au sein de la population capverdienne.

La lecture clandestine du livre de l’écrivain capverdien Luís Romano, Famintos, romance de um povo (Affamés, Roman d’un peuple), alors qu’elle n’avait que 12 ans, a eu une importance dans son éveil : « Je ne le comprenais pas toujours très bien, mais j’ai commencé à me demander pourquoi il y avait des gens qui mouraient dans les rues sans qu’on les aide. Cela m’a touchée. »

Plusieurs autres épisodes ont marqué Helena, tel le jour où – à 13 ans – elle a été confrontée à l’existence de prisonniers politiques.

« J’habitais derrière le palais de justice et j’ai entendu un brouhaha. Nous sommes descendu·es dans la rue et nous avons vu que la police était présente ainsi que des prisonniers politiques capverdiens, mais nous n’avions pas compris la raison de tout cela parce que nous ne connaissions pas la lutte de libération. Nous avons commencé à nous demander pourquoi certaines personnes étaient arrêtées et nous avons entendu dire qu’ils étaient contre le gouvernement portugais et qu’ils voulaient de meilleures conditions pour le Cap-Vert et pour les capverdiens. »

À l’âge de 15 ans, les premières formes de sa résistance ont surgi : « À cette époque, nous allions tous au Praça, comme nous appelions le jardin central, de 18 heures à 20 heures. Lorsque la radio Clube de Cap-Vert, qu’on entendait dans le parc, a passé l'hymne national, tout le monde a dû s'arrêter et se lever : enfants, adultes, personnes âgées… J’ai commencé à penser qu’il n’y avait aucune raison de se lever. Aujourd’hui, quand je fais une rétrospective, je me rends compte que personne ne m’a dit de le faire, personne ne m’a expliqué qu’il s’agissait d’une forme de résistance – c’est ainsi que je le vois aujourd'hui, une forme de résistance. À l’époque, il y avait déjà la PIDE (1) et cette peur d’être vu, d’être pointé du doigt, mais je ne me suis pas levée et j’ai essayé de m’assurer que mes amis ne le faisaient pas non plus. »

Synthèse

Helena a été particulièrement marquée par un autre épisode : « Un jour, je suis allée chez le dentiste à l’hôpital de Praia – le Dr Santa Rita – et en attendant d’être soignée, j’ai été abordée par un prisonnier politique, surveillé par un policier. Il a dû me trouver plaisante et a commencé à me parler. Nous avons établi une complicité très émouvante. Le policier était également complice, nous laissant parler librement et acceptant ensuite d’être notre intermédiaire pour échanger des lettres et des livres. J’avais envoyé à ce prisonnier politique le disque avec la chanson San Francisco (Be Sure to Wear Flowers in Your Hair). Comme la pochette de ce disque était abimée, il m’en a fait une nouvelle avec ses propres dessins de fleurs. Plus tard j’ai appris qu’il s’agissait de Luandino Vieira, un écrivain, de la Casa des Estudantes do Império ».

Premier contact avec « le continent »

gée de 15 ou 16 ans, Helena a fait un voyage en bateau au Portugal, une excursion offerte aux meilleurs élèves, principalement des garçons, par la Jeunesse portugaise (Mocidade Portuguesa). C’était son premier contact avec ce qu’on appelait alors « le continent ».

Lors du retour, elle a rencontré un commissaire de bord dont elle a appris plus tard qu’il était un militant du Parti communiste portugais clandestin. « Il a attiré mon attention sur les questions de discrimination, d’exploitation… Il ne disait pas du bien des colonies, mais parlait de ce qui n’allait pas ici et aussi au Cap-Vert, en Angola, au Mozambique… Cela a fait surgir en moi un intérêt pour la lutte de libération, dont je n’avais pas connaissance. Il m’a fait parvenir plusieurs livres, dont O Rio de João Cabral de Melo e Neto. Ce fut l’un des épisodes qui ont contribué à éveiller ma conscience politique, sans que je sois consciente de ce qui m’arrivait. Ce commissaire était allé au Cap-Vert, il avait même rencontré mon père. Nous avons correspondu. Dans une de ses lettres il m’a parlé du Ballet Rose (2), des ministres qui abusaient les jeunes filles. Il m’a dit que le pouvoir était pourri au Portugal. »

Début de formation politique

À 18 ans, Helena a été envoyée par son père à Porto, ayant obtenu une bourse d’études.

Elle s’est d’abord rapprochée de la Jeunesse universitaire catholique (JUC), « un groupe très avancé politiquement ». Puis, dans un café qu’elle fréquentait, le Piolho, elle est entrée en contact avec un groupe trotskiste, dont faisait partie entre autres Manuel Resende (3). C’est dans ce groupe qu’elle a commencé sa formation politique. « Nous nous réunissions la nuit, clandestinement, en lisant le Capital, Rosa Luxemburg… et en discutant jusque très tard. J’ai étudié le Capital comme j’étudiais l’anatomie. Mais bien sûr, à l’époque beaucoup de choses m’ont échappé. »

Comme sa sœur étudiait à Coimbra, Helena allait dans cette ville à chaque fin de semaine. C’est là qu’elle a été approchée pour assister à des réunions où on discutait de la lutte pour la libération et où se faisait la formation politique des étudiant·es venant des colonies. « On parlait des rapports de production, des classes sociales, du prolétariat… Ces réunions étaient camouflées, on faisait un dîner dansant – picapada – et avant le début quelques-uns se retrouvaient pour une réunion. C’était un moyen d’organiser des rencontres sans se faire remarquer. C’est dans ce groupe que j’ai commencé à être informée et formée sur la lutte de libération nationale, dans le cadre du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), en lisant les textes d’Amílcar Cabral. »

À Coimbra, Helena a pris part au mouvement universitaire de 1969, qui « était largement influencé par Mai 68 » (4).

Double clandestinité

Après avoir passé deux années à Porto et ayant acquis son autonomie, Helena a demandé à aller étudier à Lisbonne, où étaient la majorité de ses amis capverdiens. Dès son arrivée dans la capitale, elle a été intégrée dans l’organisation clandestine du PAIGC au Portugal.

« La structure du PAIGC comprenait un comité, un sous-comité, puis des cellules qui animaient des groupes dits de base. J’ai commencé à militer dans une cellule. Nous faisions des réunions clandestines, recevions des informations sur la manière dont se déroulait la lutte du maquis en Guinée et des instructions sur ce que notre structure devait faire. J’étais responsable d’un groupe de base. Il comprenait des étudiants et des travailleurs du chantier naval Lisnave où nous avions un groupe très fort. Je les réunissais et tentais de leur faire prendre conscience de la nécessité de la lutte de libération. Ensuite, j’ai été promue au sous-comité. »

Parallèlement à son militantisme au sein de l’organisation clandestine du PAIGC, Helena faisait partie du groupe des trotskistes liés à la IVe Internationale, qui, à Lisbonne, était composé principalement d’étudiants en médecine.

« À l’époque nous étions très peu nombreux et nous n’étions pas bien vus, car Trotski était considéré comme “un traître”. Mais nous étions tenaces et très enthousiastes. Nous étions dans toutes les luttes et nous travaillions et étudions en même temps. Nous étions même de bons étudiants. Nous avons fini par nous imposer et être reconnu·es dans notre milieu. À la faculté de médecine de Lisbonne, il y avait une structure trotskiste organisée : Alfredo Frade, Jose Manuel Boavida… Puis est arrivé João Cabral Fernandes, qui était un important dirigeant étudiant de Coimbra. Je suis devenue membre de l’organisation qui est à l’origine de la Ligue communiste internationaliste (LCI, puis PSR). Nos réunions se tenaient clandestinement, entre autres dans la maison de Manuel Cavaco, avenue de Rome, nous diffusions la propagande parmi les étudiant·es et les travailleur·es… Nous avions aussi des réunions avec des dirigeants de la IVe Internationale, comme Michael Löwy, qui pouvaient durer une journée entière. »

La formation et l’activité politique d’Helena suivaient toujours ces deux courants : dans la LCI, liée à la IVe Internationale, et dans les mouvements de libération, concrètement au sein du PAIGC, qui luttait pour l’indépendance du Cap-Vert et de la Guinée. « À l’époque, nous étions de fervents défenseurs de l’unité de la Guinée et du Cap-Vert, comme Amílcar Cabral le préconisait. À Lisbonne, nous étions trois qui, militant dans le PAIGC, faisions également partie de la LCI. Si nous étions arrêté·es, c’était un problème, car non seulement la LCI était en cause, mais également la structure clandestine du PAIGC. Mais, à l’époque, nous avions le courage de tout faire et, heureusement, nous avons évité les arrestations. »

C’était néanmoins une situation de double clandestinité, car le PAIGC ne pouvait pas avoir connaissance de ses liens avec le groupe trotskiste. « Même après le 25 avril [1974], personne ne pouvait dire qu’il appartenait à la LCI. Ce double militantisme m’a donné un bagage très important, à la fois théorique, surtout au sein de la LCI, ainsi que la conscience de la nécessité de la lutte de libération, de l’indépendance et du fait que les mouvements de libération sont les seuls représentants des peuples des colonies. »

Ces luttes se déroulaient sur de nombreux fronts. À la faculté de médecine, cela consistait également à contester le système d’enseignement et le mode d’évaluation, à débattre la question de la guerre coloniale et à relier la lutte des étudiant·es à la lutte des travailleur·es. « Je participais aux manifestations anticoloniales, échappais à la police anti-émeutes. À la Faculté nous avions créé une Commission de lutte contre la répression. Nous produisions des textes et des tracts que nous distribuions, tentions d’influencer les étudiants, prenions part aux assemblées générales. »

Les activités étaient incessantes et, parfois, il était difficile de gérer la fatigue. « Mais tout était fait avec enthousiasme. Je me souviens d’un épisode où j’ai pris le bus pour aller de la place d’Espagne à une réunion sur la rive sud. J’ai donné l’argent pour payer le billet et je me suis endormie instantanément, avant d’avoir reçu la monnaie. Je dormais très peu, car je n’avais pas le temps pour dormir. Mais tout était fait dans l’enthousiasme. Je me souviens également que, plus tard, lors d’une manifestation de soutien à Bobby Sands (5), nous avions brisé la vitrine d’une banque. Pour échapper à la police, nous avons dû courir. J’étais épuisée. Nous sommes allé·es jusqu’au quartier Largo do Rato pour tenter de trouver un bus allant jusqu’à la faculté de médecine, car à cette époque, la police ne nous poursuivait pas dans l’hôpital, elle avait un grand respect pour les hôpitaux. Plus tard, cette limite a disparu… Quand j’ai atteint l’hôpital, j’ai vomi, tellement j’étais stressée et tendue ».

À cause de sa participation à la Commission contre la répression, Helena s’est vu interdire l’accès au restaurant universitaire, en raison de « son comportement politique inapproprié ».

Avant le 25 avril, Helena avait également eu des contacts avec les catholiques progressistes. « À ce moment, je ne connaissais même pas son nom et je ne savais pas pourquoi [Luís Moita (6)] m’avait contactée. Il m’a apporté quelques textes, je crois de la Commission anticoloniale, pour me faire connaître l’existence de sa lutte. J’ai commencé à recevoir de cette manière des informations qu’il m’apportait et que j’ai utilisées dans mon action au sein du PAIGC. Plus tard, Luís m’a expliqué qu’il s’était adressé à moi parce qu’un militant capverdien du PAIGC, membre du comité – une structure supérieure à la mienne – lui avait dit que j’étais la personne avec qui il pourrait établir un contact. »

Les publications que Luís Moita lui a transmises ont aussi été à l’origine d’une grosse peur qu’elle n’a jamais oubliée. « J’habitais avec ma sœur, qui avait étudié à Coimbra et vivait alors à Lisbonne, elle travaillait au ministère de l’outre-mer et avait déjà un enfant, ainsi qu’avec une autre sœur, qui était là pour ses études. Dans ma chambre, il y avait une photo de Che Guevara accrochée au mur. Un jour, très tôt le matin, ma sœur est entrée dans ma chambre, effrayée, me disant que la PIDE était là. Les deux agents sont allés dans la chambre de ma sœur. J’ai couru dans l’arrière-cuisine – toujours pleine de choses, en désordre – et j’ai jeté les textes de Luís Moita et un autre livre sur la plus haute étagère. Puis, avec ma petite sœur, nous sommes allées dans la salle de bain, avons déchiré le reste du matériel et l’avons jeté dans les toilettes. Quant à la photo du Che, je l’ai caché sous le matelas et je me suis allongée. Heureusement, la PIDE ne s’occupait que de ma sœur, qui n’avait aucune activité politique. Elle avait probablement été dénoncée par un collègue du ministère, qui ne l’aimait pas et qui aurait dit qu’elle avait des relations politiques. La PIDE a trouvé dans les affaires de ma sœur un calendrier où il y avait une carte de l’Afrique et ils voulaient savoir ce que cette carte signifiait. Je ne les ai même pas vus, ils ne s’intéressaient pas à moi. Ma sœur a été emmenée rue António Maria Cardoso, pour interrogatoire, et, jusqu’au 25 avril, elle fut obligée de s’y présenter chaque semaine. »

Synthèse

De telles situations étaient très effrayantes, car elles pouvaient mettre en danger l’organisation, si on était torturé et qu’on n’arrivait pas à tenir. « J’avais très peur d’être arrêtée. Nous pensons que nous tiendrons le coup et que nous ne parlerons pas, mais je me disais que tout peut arriver, qu’on ne sait pas à l’avance. Et quelqu’un qui aurait parlé aurait mis toute l’organisation en question. »

La Maison des étudiants des colonies (CEC)

Dès le 25 avril, ils ont commencé à réclamer l’indépendance immédiate des colonies et exiger « plus un seul soldat pour les colonies ».

Le 3 mai, Helena et les deux autres camarades qui appartenaient à la LCI et au PAIGC ont réuni autant d’étudiants africains que possible dans la salle d’étudiants de l’hôpital Santa Maria, où avaient lieu les assemblées générales étudiantes et les réunions de la Commission de lutte contre la répression. Au cours de cette assemblée, Helena avait pour tâche de faire adopter l’occupation du Bureau des étudiants d’outre-mer (PEU). « Le PEU était une structure du régime dont la fonction était d’embrigader les étudiants africains, pour qu’ils soient contre l’indépendance et contre les mouvements de libération. Une structure fascisante. Les étudiants y étaient souvent encouragés à dénoncer ceux d’entre eux qui n’étaient pas dans la ligne du soutien au régime fasciste et colonial. Il y avait des récompenses : voyages dans les pays d’origine, livres, places de concert, entre autres. Avec le soutien des étudiants portugais, en particulier des trotskistes qui étaient dans la Faculté, nous sommes partis vers l’avenue du 28-Mai (aujourd’hui l’avenue des Forces-Armées) et nous avons occupé le PEU. Et nous l’avons transformé en Maison des étudiants des colonies (CEC). »

Helena a été élue présidente de la CEC, qui a été reconnue par le Mouvement des forces armées (MFA). La direction était également composée de deux camarades d’Angola, un du Mozambique et un de São Tomé. « Notre activité était très importante. Nous faisions d’innombrables réunions où nous discutions de tout et encore d’autres choses. Nous avions un fort soutien de la LCI. La majeure partie des étudiants n’avait jamais participé avant à une assemblée générale, ne savait pas ce qu’était une réunion, une motion, un point d’ordre… Ce fut un incroyable moment d’apprentissage. En tant que direction, nous produisions des textes de formation pour les étudiants, notamment sur les luttes de libération. Partant de la CEC, les étudiants participaient à toutes les manifestations, en étant organisés, au cours desquelles ils portaient des pancartes disant : “PAIGC, MPLA, MLSTP, FRELIMO… représentants uniques des peuples des colonies”, “Indépendance immédiate !” et “Plus un seul soldat pour les colonies”. »

Les étudiants de la CEC ont aussi pris part à notre premier grand meeting à la Voz do Operário (7). « Nous défendions le fait que les mouvements de libération étaient les seuls représentants des peuples des colonies et que les négociations devaient commencer immédiatement, tout comme il fallait arrêter immédiatement l’envoi de soldats dans les colonies. Lorsque, peu après le 25 avril, le secrétaire général de l’ONU est venu, les étudiants de la CEC ont rejoint les milliers de manifestants exigeant l’indépendance des colonies et ont écrit une lettre avec leurs revendications. »

La CEC était un important pôle de formation politique : « Nous mobilisions beaucoup de monde. Un grand nombre de ceux qui sont passés par la CEC et n’avaient aucune formation politique antérieure ont ensuite rejoint les gouvernements de leur pays. »

Pour cette raison beaucoup d’autres partis d’extrême gauche ont été attirés par la CEC, néanmoins, du fait des liens directs avec la LCI, « les trotskistes avaient une très grande influence » dans l’organisation. Ernest Mandel y a même donné une conférence.

La CEC fut également menacée par des appels téléphoniques du genre « Les Noirs, nous allons vous tuer ! » Pour cette raison, la direction de la Maison a reçu une demande de réunion de la part de la LUAR (8), au cours de laquelle Palma Inácio a proposé d’envoyer des militants armés au siège de la CEC afin d’assurer notre sécurité. Cependant cette offre a été refusée.

Sur l’exemple de la CEC, d’autres maisons étudiantes ont été formées : celle d’Angola, du Mozambique et aussi le Groupe d’action démocratique du Cap-Vert et de la Guinée. « La Maison du Cap-Vert avait été une structure liée au régime, qui servait surtout à faire des fêtes de la bourgeoisie capverdienne. Peu de temps après le 25 avril, nous avons appris qu’ils allaient faire un bal, à un moment où l’indépendance n’était pas encore acquise. Nous y sommes allé·es et avons mis fin à leur fête : “Ce n’est pas le moment de danser maintenant, c’est le moment de se battre !” Nous avons occupé cette maison et l’avons transformée en Groupe d’action démocratique du Cap-Vert et de la Guinée (GADCG). Le GADCG a été notre base pour travailler dans les quartiers où vivaient les Capverdiens : nous avons fait de l’alphabétisation, nous avons incité les Capverdiens à participer aux comités de résidents pour améliorer leur quartier, nous discutions de la question de la lutte pour l’indépendance et de la reconnaissance du PAIGC. Le GADCG a joué un rôle clé dans le processus d’affirmation du PAIGC et en tant que représentant de la population du Cap-Vert et de la Guinée. »

Helena estimait que « le groupe de Capverdiens trotskistes, qui n’étaient pas contaminés par le stalinisme, a eu une très grande importance pour qu’on ait aujourd’hui au Cap-Vert un régime démocratique beaucoup plus avancé que dans les autres anciennes colonies. »

« Déjà alors, nous avions posé la question du day after (le jour d’après). Nous ne voulions pas seulement l’indépendance. Nous voulions que l’indépendance s’oriente aussi contre l’exploitation, vers une société plus juste, démocratique, participative. Nous avions déjà cette idée avant le 25 avril. Cela découlait de notre formation politique internationaliste. Nous étions contre la révolution par étapes, nous voulions la révolution permanente. Tout cela avait une grande influence sur notre façon de voir le monde et a beaucoup influencé la construction de la nouvelle société capverdienne. Je pense que ce n’est pas par hasard que le Cap-Vert a aujourd’hui un régime démocratique. Insuffisant, sans aucun doute, qu’il faut approfondir, mais plus avancé que dans les autres anciennes colonies. »

Selon Helena, « au Cap-Vert et dans les anciennes colonies, la formation – ou plutôt la déformation – stalinienne de nombreux dirigeants qui ont été éduqués en Union soviétique s’est traduite en une façon bornée de voir le monde, l’horizon ».

« C’est comme s’ils avaient des œillères. Ils ne peuvent pas être démocrates. Ils ne connaissent que le “si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous”. Ils ne savent pas écouter les autres, permettre l’expression d’autres sensibilités. C’est ce qui est arrivé au Cap-Vert, par exemple, avec le parti unique – “la force, la lumière et le guide du peuple” – au sein duquel tous ceux qui pensaient d’une autre manière étaient traités de contre-révolutionnaires. Les trotskistes ont été considéré·es comme des contre-révolutionnaires et ont été expulsé·es. C’est pour cela que je ne suis pas revenue au Cap-Vert lorsque j’ai terminé mes études. Si je l’avais fait, j’aurais probablement été arrêtée. Alors j’ai continué le travail ici [au Portugal]. »

Lorsque les colonies ont obtenu l’indépendance, le CEC n’avait plus de raisons d’exister. « Avec la fin du CEC, nous nous sommes concentré·es sur le travail du GADCG, surtout l’intervention dans les quartiers. Plus tard, le GADCG a évolué, donnant naissance à l’Association capverdienne, car le Cap-Vert et la Guinée se sont séparés. »

Mobilisation des étudiantes et des travailleurs, lutte pour le droit à l’avortement

Peu après le 25 avril, la LCI a élaboré des activités de mobilisation d’étudiants et de travailleurs, car « il était important de faire le lien entre les luttes étudiantes et la lutte ouvrière, de construire un pont. »

Les luttes féministes, telles que la revendication du droit à l’interruption volontaire de grossesse, constituaient également une priorité. « Nous avions également une organisation autonome des femmes, le groupe “Être femme”, et nous participions au réseau européen des femmes. Je suis même allée à l’étranger représenter l’organisation portugaise. Ensemble avec les femmes de l’UDP (9) et du MDM (10) nous avons organisé diverses réunions sur la question des droits des femmes qui, à ce moment, étaient essentiellement centrés sur la reconnaissance du droit à l’interruption volontaire de grossesse. En tant que LCI, nous avons participé à tous les mouvements qui ont eu lieu pour la reconnaissance de ce droit. Nous faisons partie du Mouvement pour la dépénalisation de l’avortement. »

* Mariana Carneiro, sociologue du travail, militante féministe, a coordonné entre autres la série de témoignages de femmes publiés par le quotidien en ligne édité par le Bloc de gauche, Esquerda.net, sous le titre « Femmes d’Avril » en 2017 (en portugais) : https://www.esquerda.net/topics/mulheres-de-abril

Notes

1. La Police internationale et de défense de l’État (PIDE), la police politique salazariste, créée en 1933 et renommée Direction générale de la sécurité en 1969 (mais toujours appelée la PIDE par la population) a été dissoute le 26 avril 1974, sauf dans les colonies où elle a subsisté jusqu’à l’indépendance sous le nom de Police d’information militaire. Son quartier général était situé à Lisbonne, rue António Maria Cardoso.

2. Le scandale dit Ballet Rose a profondément secoué la dictature salazariste en 1967. La presse étrangère (les médias portugais étaient soumis à la censure) a révélé que les hommes de l’élite – marquis, comtes, hommes d’affaires, le ministre de l’Économie et même un membre de l’épiscopat – profitaient d’un réseau de prostitution infantile. Des filles de prostituées, âgées de 8, 9 ou 10 ans… leur étaient livrées depuis des années par les mères en échange d’argent.

3. Manuel Resende, poète et traducteur, était un des principaux dirigeants de la section portugaise de la IVe Internationale.

4. Le 17 avril 1969 les autorités ont empêché les étudiants, qui revendiquaient la démocratisation de l’enseignement supérieur et la réintégration des enseignants, de prendre la parole lors de l’inauguration du bâtiment universitaire des mathématiques. Les étudiants ont occupé la salle où l’inauguration avait lieu. Coimbra a été occupée par l’armée et la police, des étudiant·es ont été arrêtés et plusieurs d’entre eux intégrés de force dans l’armée et envoyés combattre dans les colonies.

5. Bobby Sands (1954-1981), militant de l’IRA provisoire et député à la Chambre de Communes du Royaume Uni du 9 avril au 5 mai 1981, est mort dans la prison de Maze après 66 jours d’une grève de la faim pour l’obtention du statut de prisonniers politiques pour les militants indépendantistes.

6. Luís Moita, qui a abandonné la prêtrise, est deenu professeur de théologie morale au séminaire Olivais en 1971 et plus tard recteur de l’Université autonome de Lisbonne, militait dans le courant catholique progressiste, opposé au régime salazariste et aux guerres coloniales, collaborant avec les opposants de gauche. Ce courant a animé à partir de 1972 l’édition clandestine consacrée à la lutte anticoloniale, dont les textes étaient sélectionnés par Luís Moita.

7. L’histoire de la Société d’instruction et de bienfaisance Voz do Operário (Voix ouvrière) remonte aux débuts du mouvement ouvrier au Portugal. À la suite de la grève, les ouvriers du tabac ont décidé de créer un journal en 1879. Puis, pour financer cette publication, en 1883 une société coopérative a été constituée, qui a aussi commencé à créer des écoles et bibliothèques. En 1932 ses écoles étaient le principal noyau d’instruction primaire à Lisbonne, avec 4 200 élèves, ce qui a permis à la société de subsister sous la dictature salazariste, incapable de remplacer ce rôle scolaire. À Lisbonne, l’immeuble du journal et de la bibliothèque, rue Voz do Operário, comporte également une grande salle de réunion. En mai 1974, la LCI y a organisé son premier grand meeting, avec Ernest Mandel.

8. Ligue d’unité et d’action révolutionnaire (LUAR), créée en 1967 à Paris, peu après que ses fondateurs eurent exproprié à main armée une banque à Figueira da Foz, sous la direction de Hermínio da Palma Inácio (1922-2009), un militant révolutionnaire qui a commencé la lutte antifasciste alors qu’il était soldat lors du « coup des militaires » en 1947 et qui en 1961 a détourné un avion pour le forcer à survoler Lisbonne à basse attitude et lancer 100 000 tracts. En 1975, la LUAR a participé au Front d’unité des révolutionnaires, aux côtés de la LCI, du PRP et du MES.

9. L’Union démocratique populaire (UDP) a été fondée en décembre 1974 par plusieurs organisations marxistes léninistes liées au régime albanais et a obtenu un député dès 1975. Après un long débat et une recomposition idéologique, en 1998 l’UDP a fait alliance avec le PSR (section portugaise de la IVe Internationale) et Politica XXI pour former le Bloc de gauche. Depuis 2005 l’UDP fonctionne au sein du Bloc de gauche en tant qu’association et publie la revue A Comuna.

10. Le Mouvement démocratique des femmes (MDM) plonge ses racines dans les Commissions électorales des femmes, créées lors des élections de 1968 à l’initiative d’opposantes à Salazar. Après le 25 avril 1974, le MDM a participé aux diverses luttes pour les droits des femmes. Il fait partie de la Fédération démocratique internationale des femmes, dont Maria Lamas (1893-1983), devenue présidente d’honneur du MDM et membre du PCP en 1975, était membre-fondatrice.

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