Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 449-450 juillet-septembre 2000

LÉON TROTSKY (1879-1940)

Instruments de lutte du prolétariat et dialectique démocratique dans les écrits de Trotsky

Cf. aussi : [Trotskysme]

Livio Maitan *

Chez aucun autre théoricien se réclamant du marxisme le problème des soviets (conseils, en russe), c’est-à-dire des organismes essentiels d’une démocratie révolutionnaire, n’occupe la place qu’il occupe dans la pensée et l’activité de Trotsky.

En 1905, celui-ci saisit rapidement les potentialités de cette forme, surgie spontanément et empiriquement pendant la montée de la révolution. En 1917, de même que Lénine, il met en évidence que les soviets ressurgis ont une tâche décisive à accomplir. Après 1917 et jusqu’à sa mort, il continue de défendre inlassablement la conception soviétique contre les négations et les mystifications staliniennes et il en réaffirme le caractère essentiel pour le développement victorieux de la révolution aussi bien en Chine, qu’en Espagne.

Soviet et syndicats

« Le soviet — lit-on dans son 1905 — organisait les masses ouvrières, dirigeait les grèves et les manifestations, armait les ouvriers, protégeait la population contre les pogroms. Mais d’autres organisations révolutionnaires remplirent la même tâche avant lui, à côté de lui et après lui : elles n’eurent pourtant pas l’influence dont jouissait le soviet. Le secret de cette influence réside en ceci que cette assemblée sortit organiquement du prolétariat au cours de la lutte directe, prédéterminée par les événements, que mena le monde ouvrier pour la conquête du pouvoir. Si les prolétaires d’une part et la presse réactionnaire de l’autre donnèrent au soviet le titre de “gouvernement prolétarien”, c’est qu’en fait cette organisation n’était autre que l’embryon d’un gouvernement révolutionnaire ».(1)

Dans Histoire de la révolution russe Trotsky réaffirme : « L’organisation à l’aide de laquelle le prolétariat peut non seulement renverser l’ancien régime, mais se substituer à lui, ce sont les soviets. Ce qui plus tard devient une affaire d’expérience historique n’était, jusqu’à l’insurrection d’Octobre, qu’un pronostic historique s’appuyant, il est vrai sur l’expérience préalable de 1905. Les soviets sont les organes de préparation des masses à l’insurrection, les organes de l’insurrection et, après la victoire, les organes du pouvoir. »

Toujours dans le même livre il indique où résidait l’efficacité du système des soviets : « La forme soviétique ne contient en soi aucune force mystique. Elle n’est nullement exempte des vices inhérents à toute forme de représentation, inévitable tant que celle-ci reste indispensable. Mais la force du soviétisme réside en ceci que, tout de même, il réduit ces vices au minimum. On peut dire avec assurance, et l’expérience le confirmera bientôt, que toute autre représentation, atomisant la masse, aurait exprimé, dans la révolution la réelle volonté de cette dernière incomparablement plus mal et avec beaucoup plus de retard »(2).

Les soviets étaient donc des organismes qui devaient aborder et résoudre des problèmes cruciaux d’une stratégie révolutionnaire et en premier lieu le problème de la mobilisation et de l’organisation du prolétariat.

La classe ouvrière n’a été jamais considérée par les marxistes comme une couche absolument homogène. En fait, elle est plus ou moins profondément différenciée : par sa place dans des secteurs différents du processus de production, par une ancienneté de formation différente, par les différenciations de salaires et des conditions de vie et, plus généralement, par les expériences de lutte et les niveaux de prise de conscience. Les syndicats — c’est-à-dire les organisations de masse par excellence dans des phases normales de la lutte de classes où sont à l’ordre du jour des combats pour l’amélioration des conditions de vie et l’affirmation des droits des travailleurs —, même lorsqu’ils affirment vouloir contribuer, sur leur terrain spécifique, à la bataille d’ensemble du prolétariat pour le renversement du système capitaliste, ne réussissent qu’exceptionnellement à unifier la classe ouvrière et à la rendre homogène. Ils deviennent plutôt des instruments de différenciations qui se renouvellent constamment ou bien ils visent surtout à défendre des couches relativement restreintes.

La fonction des soviets est, avant tout, d’organiser la classe ouvrière en tant que force sociale dans sa totalité, dépassant les séparations politiques et syndicales. Dans la mesure où des couches ouvrières d’origine et d’expérience différentes confluent dans la même structure organisationnelle, cette structure facilite l’unification réelle du prolétariat, sa prise de conscience en tant que classe exploitée s’opposant à la classe dominante et intéressée à lutter pour la renverser.

« Le parti et les syndicats conservent leur importance pendant les périodes “paisibles” comme pendant une dure réaction : les tâches et les méthodes changent, mais non point les fonctions essentielles. Mais les soviets ne peuvent tenir que sur la base d’une situation révolutionnaire et disparaissent avec elle. Unifiant la majorité de la classe ouvrière, ils la placent face à face devant une tâche qui se dresse au-dessus de tous les besoins particuliers, des groupes et des corporations, au-dessus d’un programme de rafistolages, d’amendements et de réformes en général, car c’est le problème de la conquête du pouvoir »(3).

La fonction essentielle des soviets n’aurait pu être mieux et plus synthétiquement exprimée. Mais le soviet ne saurait accomplir sa fonction d’homogénéisation et de mobilisation unitaire des masses s’il n’était pas en même temps un lieu de rencontres et d’affrontements — affrontements même très durs lorsque l’enjeu est le succès et surtout entre les tendances révolutionnaires et plus généralement les tendances et les organisations du mouvement ouvrier. C’est même le terrain d’affrontements par excellence : parce que sa structure elle-même et sa composition permettent que les débats et les affrontements se déroulent à l’abri des pressions et de l’influence des classes ennemies et parce que la problématique abordée est directement liée aux exigences de l’action, dans une phase où le rythme des événements impose des vérifications rapides.

Dans la mesure où le soviet accomplit ces tâches et, étant donné la période où il surgit et ses finalités, il s’élargit également aux masses paysannes, en les organisant en profondeur et les liant au prolétariat, il réalise et renforce cette dualité de pouvoirs qui est le trait essentiel d’une situation révolutionnaire, et constitue donc l’embryon du futur pouvoir prolétarien.

La défense intransigeante de ces conceptions n’a jamais impliqué chez Trotsky une transformation quelconque des soviets en un mythe, encore moins des interprétations du type spontanéiste ou vaguement libertaire. Il a souligné à maintes reprises, y compris dans les écrits que nous avons cités, qu’en dernière analyse les soviets ne peuvent accomplir avec succès leur fonction que si devient hégémonique dans leur cadre une direction politique révolutionnaire.

« Les soviets, par eux-mêmes, ne tranchent pas la question. Selon le programme et la direction, ils peuvent servir à divers fins. Un programme est donné aux soviets par le parti. Si les soviets, dans les circonstances d’une révolution — et, hors d’une révolution, ils sont généralement impossibles — s’emparent de toute la classe, à l’exception des couches tout à fait arriérées, passives ou démoralisées, le parti révolutionnaire est à la tête de la classe. Le problème de la conquête du pouvoir ne peut être résolu que par la combinaison du parti avec les soviets ou bien avec d’autres organisations de masse équivalant plus ou moins aux soviets »(4).

Dans le cas où ne prévaut pas une direction révolutionnaire, le soviet soit ne réussit pas à se développer réellement soit il accomplit des fonctions qui le vident de son contenu, en le reléguant dans un rôle subordonné ou d’appoint.

Finalement, Trotsky n’a jamais fait de la forme soviétique un fétiche. Ainsi, il a rappelé lui-même que pendant la révolution, à un moment donné, les bolcheviks avaient avancé l’hypothèse que le centre de l’organisation de la lutte pour le pouvoir se déplace vers les comités d’entreprises et même vers des syndicats à direction bolchevique. Ainsi, en se référant aux événements de 1923 en Allemagne, il écrivait :

« Il ne faut pas oublier que, chez nous, les soviets avaient déjà surgi à l'étape “démocratique” de la révolution, qu’ils avaient été alors légalisés en quelque sorte, que nous en avions ensuite hérité et que nous les avions utilisés. Il n’en sera pas de même dans les révolutions prolétariennes d’Occident. Là, dans la majorité des cas, les soviets se créeront à l’appel des communistes et seront par suite des organes directs de l’insurrection prolétarienne. Il n’est pas impossible, évidemment, que la désorganisation de l’appareil étatique bourgeois devienne très forte avant que le prolétariat puisse s’emparer du pouvoir, ce qui permettrait de créer des soviets comme organes déclarés de la préparation de l’insurrection. Mais il y a bien peu de chance pour que ce soit la règle générale. Dans le cas le plus fréquent, on ne parviendra à créer les soviets qu'aux derniers jours, comme organes directs de la masse prête à s’insurger. Enfin, il est très possible également que les soviets surgissent après le moment critique de l'insurrection et même après sa victoire comme organes du nouveau pouvoir. Il faut avoir constamment devant les yeux toutes ces éventualités pour ne pas tomber dans le fétichisme d’organisation et ne pas transformer les soviets, de forme souple, vitale de lutte, en “principe” d’organisation, introduit de l’extérieur dans le mouvement et entravant son développement régulier »(5). Dans la critique du projet de programme de l’Internationale communiste, en revenant sur le même argument, Trotsky réaffirmait que dans le situation allemande de 1923 la création éventuelle de soviets du type classique aurait été une opération artificielle : en l’occurrence, ce sont des comités d’entreprise, déjà engagés sur le terrain, qui auraient pu accomplir une telle fonction. En d’autres termes, il ne s’agissait pas, selon Trotsky, de fixer des paradigmes abstraits dans les différents cas.

Fonction et structure du parti

C’est surtout à propos du parti que l’évolution des conceptions de Trotsky a été plus longue et tourmentée. Un essai de 1904 — Nos tâches politiques — révèle incontestablement qu’il n’y avait pas chez Trotsky à l’époque une conception du parti comme avant-garde organisée de la classe ouvrière et qu’il n’attribuait pas au parti une fonction décisive (6). Pour reprendre ses propres termes dans les Leçons d’Octobre, ce n’est qu’après avoir vécu l’expérience de la révolution de 1905, de la contre-révolution et de la guerre impérialiste qu’il rejoignit la conception de Lénine en adhérant au parti bolchevique en 1917.

Ajoutons que dans les premières années de l’Internationale communiste, avant et plus lucidement que d’autres dirigeants bolcheviques, tout en n’excluant pas que le parti puisse se former au cours même d’un processus révolutionnaire, Trotsky soulignait que l’absence du parti lors d’une crise révolutionnaire éventuelle, aurait dans certains pays d’Europe des conséquences extrêmement négatives.

La définition du parti comme facteur de centralisation de l’action du prolétariat n’a été jamais disjointe chez Trotsky de l’affirmation de son caractère démocratique. On pourrait même dire qu’une telle sensibilité à l’égard de la démocratie interne et la perception du danger de bureaucratisation étaient à l’origine de ses conceptions depuis son engagement dans le mouvement ouvrier. Quoi qu’il en soit, pour lui, de même que pour Lénine, la démocratie interne n’était pas un luxe d’intellectuels ou d’âmes tourmentées, mais une exigence fonctionnelle. Sans démocratie interne les sources de l’élaboration et de la réflexion critique s’épuiseraient inévitablement en entravant les relais nécessaires avec les masses. A ce sujet il écrivait : « Si toutes les conférences, controverses, discussions particulières qui eurent lieu au sein de la direction du parti bolchevique seulement en octobre avaient été sténographiées, les générations futures pourraient constater par quelle lutte interne intensive se forma, dans les sommets du parti, l’intrépidité nécessaire pour l’insurrection. Le sténogramme montrerait en même temps combien un parti révolutionnaire a besoin d’une démocratie intérieure : la volonté de lutte ne se met pas en froides formules et n’est pas dictée d’en haut, il faut chaque fois la rénover et la retremper »(7).

Dans les années sombres de la régression stalinienne, aux bureaucrates qui exaltaient le monolithisme sous prétexte qu’il fallait déjouer les manœuvres des ennemis, il a à maintes reprises opposé l’image, tout à fait réelle, du parti bolchevique qui organisait des congrès, des débats et des discussions libres en pleine tempête révolutionnaire. C’est justement une telle discussion démocratique, une telle dialectique tout à fait ouverte qui avait été la condition sine qua non de l’homogénéisation politique du parti et de sa direction elle-même, d’une sélection réalisée de la façon la plus féconde, d’une discipline stricte dans l’action.

Finalement, Trotsky a contribué à la définition des conceptions de l’Internationale communiste qui, en renouant avec les traditions de l’Internationale de Marx et Engels, projetait la construction d’un parti à l’échelle mondiale. Les statuts de l’Internationale, approuvés au deuxième congrès en 1920, affirmaient : « L’Internationale communiste n’ignore pas que, pour hâter la victoire, l’Association Internationale des Travailleurs, qui combat pour l’abolition du capitalisme et l’instauration du communisme, doit avoir une organisation fortement centralisée. Le mécanisme organisé de l’Internationale communiste doit assurer aux travailleurs de chaque pays la possibilité de recevoir, à tout moment, de la part des travailleurs organisés des autres pays, tout le secours possible ». A la veille de l’adoption formelle de ces statuts il avait appartenu justement à Trotsky d’écrire dans un texte sur les conditions d’adhésion à l’Internationale que l’Internationale n’était pas une somme arithmétique de partis ouvriers nationaux mais le parti communiste du prolétariat mondial. Il a réaffirmé cette conception dans les années suivantes, au cours de sa lutte contre la dégénérescence stalinienne, qui a débouché sur la fondation de la IVe Internationale. Pour lui, il ne s’agissait pas de proclamer des finalités abstraites ni de prétendre anticiper une société communiste future à l’échelle mondiale. Le problème était de construire un instrument valable pour une bataille dont les dimensions mondiales étaient de plus en plus péremptoires.

Il faut ajouter, par ailleurs, que la conception du parti qu’avaient Lénine et Trotsky ne comportait pas la moindre concession à une quelconque idée de préfiguration. Pour la construction du socialisme il est certes important que le parti hégémonique ait dès le début des structures réellement démocratiques. Mais il n’en découle guère qu’il soit conçu comme un microcosme qui anticipe les traits de la société nouvelle. Le parti est essentiellement un instrument de lutte pour la conquête du pouvoir dans les conditions données de la société capitaliste. Toute analogie entre un tel organisme, qui n’englobe que des couches d’avant-garde de la classe ouvrière, et une société dans sa totalité, nécessairement articulée et différenciée, est une analogie qui, ignorant les conditionnements objectifs et les exigences de deux phases qualitativement distinctes, comporterait, en dernière analyse, l’acceptation d’une approche idéalisante.

Soviet, syndicat et parti dans la société de transition

Il est bien connu que la contribution principale de Trotsky à la pensée révolutionnaire réside incontestablement dans l’analyse des phénomènes de bureaucratisation d’une société de transition. Une telle analyse et la réflexion critique sur les vicissitudes de l’Union Soviétique à l’époque de Staline lui ont permis non seulement d’aborder plus généralement la problématique de la transition, mais aussi de préciser ses conceptions sur le rôle dans un tel contexte des soviets, des syndicats et du parti. Dans une phase où, malgré le saut qualitatif représenté par l’avènement du prolétariat au pouvoir, subsistent objectivement des éléments de continuité par rapport à la société précédente, la classe ouvrière ne peut pas renoncer aux instruments dont elle s’est servie dans sa lutte pour le renversement du capitalisme. Toujours est-il que les fonctions de ces instruments changent, sous certains aspects même radicalement, et changent en même temps leurs rapports dialectiques.

Le parti maintient une fonction essentielle. Dans les premières années de la révolution cette idée a été exprimée par Trotsky, de même que par Lénine, en ayant recours à des formules qui, aujourd’hui, apparaissent drastiques et très dangereuses. Notamment Trotsky a écrit dans Terrorisme et communisme :

« L’expérience nous a conduit à décider que sur toutes les questions litigieuses, dans tous les conflits entre les administrations et dans les conflits de personnes à l'intérieur des administrations, le dernier mot appartenait au Comité central du parti. Cela épargne beaucoup de temps et d’énergie, et dans les circonstances les plus difficiles et les plus compliquées, cela garantit l’indispensable unité d’action. Un pareil régime n’est possible que si l’autorité du parti reste absolument incontestée, que si la discipline du parti ne laisse absolument rien à redire. (...) Le rôle exceptionnel que joue le parti communiste lorsque la révolution prolétarienne a remporté la victoire, est tout à fait compréhensible. Il s’agit de la dictature d’une classe. A l'intérieur de cette classe on trouve des couches diverses, des états d'esprit dissemblables, des niveaux de développement différents. Or la dictature présuppose unité de volonté, unité de direction, unité d’action. Par quel autre voie pourrait-elle se réaliser ? La domination révolutionnaire du prolétariat suppose dans le prolétariat même la domination d’un parti pourvu d’un programme d’action bien défini, et fort d’une discipline interne indiscutée »(8).

Ce sont justement certaines pages de Terrorisme et communisme qui révèlent une tendance à dresser des généralisations en partant d’expériences et d’exigences d’une phase tout à fait particulières de la première république soviétique. Dans le contexte de la guerre civile, face à l’attitude de partis qui avaient eu dans le passé un poids important dans les soviets, mais par la suite s’étaient rangés, dans leur grande majorité, du côté de la contre-révolution, certaines affirmations et prises de positions n’étaient pas dépourvues de tout fondement. Mais l’erreur consistait, justement, à ériger en principe une nécessité conjoncturelle ou un choix tout à fait spécifique ou tout au moins d’aller dans cette direction.

Plus tard, au vif du conflit avec Staline, la plate-forme de l’Opposition (rédigée par Trotsky et Zinoviev) revenait sur le problème en l’abordant sous un autre angle : « Pour réaliser son programme d’exclusion de l'Opposition, Staline l’accuse de vouloir constituer un “deuxième parti”. (…) Notre tâche consiste à maintenir l’unité du Parti à tout prix, à repousser toute tentative de scission, d’amputation, d’exclusion, etc., et en même temps à donner au Parti la possibilité d’examiner et de résoudre librement les questions litigieuses dans le cadre d’un parti unique. (…) En nous posant comme tâche de redresser à temps la ligne de la direction, nous détruisons par là même le reproche qu’on nous fait de travailler à la scission du Parti et à la création d’un nouveau parti. La dictature du prolétariat exige impérativement qu’il n’existe qu’un seul Parti prolétarien uni, comme dirigeant des masses ouvrières et paysannes » (9).

Néanmoins, Trotsky n’a jamais accepté une conception idéalisant le rôle du parti : à ses yeux, les attitudes des bolcheviks dans les premières années du pouvoir révolutionnaires étaient dictées par un contexte tout à fait conjoncturel. Même dans Terrorisme et communisme il avait écrit : « Si le parti et les syndicats étaient des organisations de préparation de la révolution, les soviets sont l’instrument de cette révolution elle-même. Après la victoire, les soviets deviennent les organes du pouvoir. Le rôle du parti et des syndicats, sans diminuer d'importance, se modifie substantiellement. » (10)

Quelques années plus tard il précisait dans Littérature et révolution : « Si le parti dirige le prolétariat, il ne dirige pas le processus historique. Oui, il est des domaines où il dirige directement, impérieusement. Il en est d’autres où il contrôle et encourage, certains où il se borne à encourager, certains encore où il ne fait qu’orienter »(11). A plus forte raison il développera dans ce sens sa conception dans des écrits des années 1930, s’inspirant dans une large mesure des expériences cruciales de la lutte contre la dégénérescence stalinienne.

Qui plus est, dès les premiers signes de la dérive bureaucratique Trotsky se rendait compte que le parti pouvait être en même temps la première victime et le principal instrument d’une telle dérive. Certaines pages de Cours nouveau (1923) sont éloquentes en la matière. L’auteur présente la démocratie interne comme la garantie la plus élémentaire contre ce danger, conjointement avec la sauvegarde de la composition sociale du parti. C’est justement sur ce terrain qu’il mène ses premières batailles contre les bureaucrates. D’après lui, pour accomplir les tâches de l’édification socialiste, il était absolument nécessaire de maintenir et d’enrichir les structures démocratiques, précondition de la victoire de 1917. Ainsi, la défense des critères et des pratiques de l’époque de Lénine devenait un leit- motiv de ses écrits, où il mettait avant tout en relief la revendication du droit de tendance en tant que condition sine qua non d’une dialectique interne réelle, en dépit de tous les inconvénients qui découlent inévitablement de l’émergence de tendances ou de fractions.

Toutefois, le caractère démocratique de la nouvelle société ne pouvait pas n'être garanti que par le parti, et pour la très simple raison qu’un parti du type léniniste ne regroupe qu’une minorité du prolétariat et donc une minorité encore plus restreinte de la société dans son ensemble. Ce sont la classe ouvrière et les autres couches de la population travailleuse qui, dans leur totalité en tant que corps social, doivent jouer un rôle actif dans la gestion économique, dans l’administration, dans les choix politiques fondamentaux. Ce but ne peut pas être atteint par le truchement du parti ou seulement par le truchement du parti. Il ne peut pas être atteint non plus par des mobilisations de masse, aussi fréquentes et importantes soient elles. Il présuppose l’existence d’organismes qui fonctionnent constamment et soient en condition d’être effectivement les dépositaires de la souveraineté populaire. Ce rôle ne peut appartenir qu’aux soviets, surgis comme alternative au pouvoir des vieilles classes dominantes dans le creuset de la révolution. Structurés démocratiquement de manière à garantir par leur système d’élection propre l’expression la plus directe des besoins et de la volonté des larges masses et le turn-over nécessaire à tous les niveaux, ils constituaient les éléments irremplaçables d’une démocratie nouvelle, qualitativement supérieure par rapport à n’importe quelle autre forme de “démocratie” instaurée auparavant par les vieilles classes dominantes. En d’autres termes, par leur contenu (composition sociale) et leur structure (démocratique-révolutionnaire) ils étaient, dans la conception de Trotsky, le fondement de cette dictature du prolétariat qui, si elle peut se servir d’un glaive contre les anciens exploiteurs, doit en même temps mettre en condition la fameuse cuisinière évoquée par Lénine de gérer les affaires de l’État. Ce n’est pas par hasard, donc, que, dans la lutte de Trotsky contre Staline, la revendication de la reconstruction des soviets, de la réaffirmation de leurs fonctions originelles, revient comme un leitmotiv, de la Plate-forme de l’Opposition de 1927 au Programme de transition de 1938.

Dans sa période de maturité, Trotsky parachevait sa conception sur la dialectique interne d’une société de transition en introduisant l’idée de pluralité des partis soviétiques. A ses yeux la question se posait de savoir comment serait-il possible de garantir une dialectique au sein de la classe ouvrière et de la paysannerie sans que cette dialectique soit fourvoyée par l’influence ou l’ingérence des vieilles classes dominantes et/ou par la toute-puissance bureaucratique. Le droit de former des partis était donc envisagé dans le cadre d’une acceptation des fondements et des lois de la société issue de la révolution : « Dans les soviets il n’y a place que pour les représentants des ouvriers, des kolkhoziens du rang, des paysans, des soldats rouges. La démocratisation des soviets est inconcevable sans la légalisation des partis soviétiques. Les ouvriers et les paysans eux-mêmes, par leurs libres suffrages, montreront quels partis sont soviétiques »(12).

Il est bien connu que la pensée de Trotsky sur la fonction des syndicats a connu des changements très importants. Dans Terrorisme et communisme — qui, nous l’avons vu, occupe une place tout à fait particulière dans la mesure où c’est surtout dans ce texte que se dessine une tendance à tirer des généralisations trop rapides en partant d’éléments empiriques limités — il avait expliqué sans détour que les syndicats devaient soutenir l’action du gouvernement, organiser le travail de formation scientifique et technique de façon que chaque ouvrier puisse être stimulé à réfléchir sur le terrain théorique dans le but de rendre plus productive l’organisation du travail. Un peu plus tard, dans un débat célèbre au sein du parti, il avancera l’idée « d’étatisation des syndicats » qui fournira des arguments à ceux qui ont prétendu et prétendent que Trotsky aurait, en dernière analyse, déblayé le terrain à Staline.

A ce sujet rappelons d’abord que Trotsky exprimait cette idée dans le contexte très spécifique du “communisme de guerre”. Qui plus est, selon lui, l’intégration des syndicats dans les structures de l’État aurait dû faciliter la participation active de la classe ouvrière à la gestion de l’économie. Cela n’empêche que l’attitude de Lénine était plus correcte et plus clairvoyante dans la mesure où elle partait de la compréhension de la nécessité pour les travailleurs de disposer, dès la première phase de la transition, d’organismes de défense de leurs intérêts en tant que consommateurs, même par rapport au pouvoir issu de la révolution (13). Par la suite, aussi bien dans la Plate-forme de l’Opposition que dans le Programme de transition, Trotsky a tiré la même conclusion en réaffirmant le rôle propre des syndicats et l’exigence de leur autonomie face à l’État .

En guise de conclusion

La démocratie d’une société de transition ne peut être garantie, selon Trotsky, que par une dialectique d’ensemble, basée sur des organismes et des instruments différenciés et multiples. Si on ignore différenciations et multiplicité — déterminées non seulement par différentes exigences à différents niveaux, mais aussi, par la persistance d’une relative stratification sociale — on tombe dans l’idéalisme abstrait, dans l’utopie ou on favorise, en fait, la gestion du pouvoir par une nouvelle caste dominante et l’expropriation politique du prolétariat. Selon Staline et ses partisans, dans la société post-révolutionnaire il n’existerait qu’une seule classe, ce qui justifierait le monolithisme et l’interdiction d’autres partis et même de tendances au sein du parti hégémonique. Il s’agit d’une mystification manifeste : parce que dans une phase de transition subsistent des classes autres que le prolétariat, notamment les paysans, qui doivent participer activement par leurs propres chemins à la construction de la société nouvelle ; parce que la classe ouvrière elle-même, malgré son unité dans la lutte pour le pouvoir, n’est pas un tout homogène ni socialement ni politiquement ; parce qu’il n’y a aucune corrélation mécanique entre nature sociale et choix et orientations dans des contextes successifs. L’épanouissement d’une dialectique démocratique multiple est le seul moyen fécond, historiquement concret, qui puisse permettre de dépasser les divergences et les conflits éventuels vers la construction d’une société structurellement plus homogène.

Par ailleurs, sur la dialectique d’une société post-révolutionnaire, Trotsky avait eu une intuition lucide déjà dans des écrits de sa jeunesse. Dans Nos tâches politiques il avait écrit entre autres : « Les tâches du nouveau régime sont si complexes qu’elles ne pourront être résolues que par la compétition entre différentes méthodes de construction économique et politique, que par de longues “discussions”, que par la lutte systématique, lutte non seulement du monde socialiste avec le monde capitaliste, mais aussi lutte des divers courants et des diverses tendance à l’intérieur du socialisme : courants qui ne manqueront pas d’apparaître inévitablement dès que la dictature du prolétariat posera, par dizaines, par centaines, de nouveaux problèmes, insolubles à l’avance »(14).

Lors des polémiques sur le premier plan quinquennal, voilà comment il indiquait les thèmes sur lesquels aurait dû se développer un débat démocratique : « Nous abordions la question de la liaison entre l’économie et le régime, quand nous disions, à la suite de nos maîtres, que l’ascension véritable de l’économie socialiste sera liée non pas à la suppression de la discussion et des luttes, mais, au contraire, avec leur immense épanouissement sur une base nouvelle, que des fractions se créeront : les “électrificateurs”, les “pétroliers”, les “tractoristes”, etc.…, que la lutte de cette démocratie industrielle sera un des facteurs importants de régulation du développement industriel, dans une certaine mesure semblable au Moyen-âge, quand la lutte des corporations régularisait la production de cette époque »(15).

Finalement, dans Littérature et révolution Trotsky esquisse par une anticipation saisissante les contenus de la dialectique d’une société nouvelle dans sa phase la plus mûre : « Dans la mesure où les luttes politiques seront éliminées — dans une société où il n’y aura pas de classes il ne saurait y avoir de telles luttes — les passions libérées seront canalisées vers la technique et la construction, également vers l’art, qui, naturellement, deviendra plus ouvert, plus mûr, plus trempé, forme la plus élevée de l’édification de la vie dans tous les domaines, et pas seulement dans celui du “beau”, ou en tant qu’accessoire. Toutes les sphères de la vie , comme la culture du sol, la planification des habitations, la construction des théâtres, les méthodes d’éducation, la solution des problèmes scientifiques, la création de nouveaux styles intéresseront chacun et tous. Les hommes se diviseront en “partis” sur la question d’un nouveau canal géant, ou la répartition d‘oasis dans le Sahara (une telle question se posera aussi), sur la régulation du climat, sur un nouveau théâtre, sur une hypothèse chimique, sur des écoles concurrentes en musique, sur le meilleur système de sports. De tels regroupements ne seront empoisonnés par aucun égoïsme de classe ou de caste. Tous seront également intéressés aux réalisations de la collectivité. La lutte aura un caractère purement idéologique. Elle n’aura rien à voir avec la course aux profits, la vulgarité, la traîtrise et la corruption, tout ce qui forme l’âme de la “concurrence” dans la société divisée en classes. La lutte n’en sera pas pour cela moins excitante, moins dramatique et moins passionnée. Et, comme dans la société socialiste, tous les problèmes de la vie quotidienne, autrefois résolus spontanément et automatiquement, aussi bien que les problèmes confiés à la tutelle de castes sacerdotales, deviendront le patrimoine général, on peut dire avec certitude que les passions et les intérêts collectifs, la concurrence individuelle, auront le champ le plus vaste et les occasions de s’exercer les plus illimitées »(16). ■

* Livio Maitan, dirigeant de la IVe Internationale, est membre de la direction du Parti de refondation communiste (Italie). Le texte qui suit reprend une très large partie d’une contribution de l’auteur au volume Storia del marxismo contemporaneo, publié par l’Institut Feltrinelli en 1974.

Notes

1. L. Trotsky, 1905, Éditions de Minuit, 1969, p. 222.

2. L. Trotsky, Histoire de la révolution russe, Seuil, 1950, pp. 911 et 238-39.

3. Ibidem, p. 706.

4. Ibidem, p. 911.

5. L. Trotsky, Leçons d’Octobre, dans Staline contre Trotsky, textes réunis et présentés par G. Procacci, F. Maspéro, 1965, p. 75

6. Voir à ce sujet l’article de François Vercammen dans ce même numéro d’Inprecor.

7. L. Trotsky, Histoire de la révolution russe, p. 905.

8. L. Trotsky, Terrorisme et communisme, Prométhée, 1980, pp. 117-118.

9. La Plate-forme des Bolcheviks-Léninistes pour le XVe Congrès du PC de l’URSS, dans : L. Trotsky, La lutte antibureaucratique en URSS, tome 1, UGE, collection 10/18, 1975, p. 204 et p. 247.

10. L. Trotsky, Terrorisme et communisme, Prométhée, 1980, p. 117. Dans la brochure Bolchevisme ou stalinisme de 1937 Trotsky écrit : « Quant à l’interdiction des autres partis soviétiques, elle ne découlait nullement de quelque “théorie” bolcheviste, mais fut une mesure de défense de la dictature dans un pays arriéré et épuisé, entouré d’ennemis de toutes parts. » Il rappelle aussi : « L’auteur de ces lignes a, plus d’une fois, examiné, avec Lénine, la question de la possibilité de laisser aux anarchistes certaines parties du territoire pour qu'ils y mènent avec le consentement de la population, leurs expériences de suppression immédiate de l’État. Mais les conditions de la guerre civile, du blocus et de la famine laissèrent trop peu d’aisance pour de pareils plans. » (réédité dans le recueil préfacé par Carlos Rossi : L. Trotsky, Bolchevisme contre stalinisme, Éditions de la Taupe Rouge, n° 9, sans date, pp. 99-100)

11. L. Trotsky, Littérature et révolution, Julliard, 1964, p.188.

12. Programme de transition, édition d’août 1946, p.32.

13. Voir à ce sujet l’article d’Ernest Mandel (signé E. Germain) dans la revue Quatrième Internationale, mars 1955.

14. L. Trotsky, Nos tâches politiques, Belfond, 1970, pp. 201-202.

15. L. Trotsky, Contre la capitulation (Lettres à des camarades russes), dans L. Trotsky, Écrits 1928-1940, tome 1, Marcel Rivière, 1955, p.187.

16. L. Trotsky, Littérature et révolution, Julliard, 1964, p.198.

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