Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 664-665 juin-juillet 2019

GRÈCE

Entre deux scrutins électoraux

Cf. aussi : [Grece]

Tendance programmatique IVe Internationale*

Assurément, lors des prochaines élections législatives du 7 juillet 2019, il nous faut « voter à gauche », assurément il nous faut « combattre contre la droite de Mitsotakis et ses amis du patronat » et « contre l’extrême droite ». Assurément il nous faut soutenir la perspective d’« une puissante gauche anticapitaliste », à la hauteur des enjeux, afin de « préparer les luttes unitaires des travailleurs ». Mais pour que tout ceci ne reste pas que des mots d’ordre, indolore prétexte à une prise de conscience coupable de nos propres échecs, de ceux de notre classe et de ses différents secteurs, il est indispensable que ces axes soient accompagnés de la compréhension de leurs prémisses.

Synthèse

Ainsi, les élections nationales qui vont se dérouler très prochainement vont certainement voir la lourde défaite politique de Syriza aux élections européennes se transformer en « mandat populaire » donné à la droite et en même temps voir confirmer le déplacement durable depuis l’été 2015 des rapports de classes dans une direction conservatrice.

La restauration du « bipartisme » (1), avec disparition de formations politiques qui résultaient de la crise du système politique au début de la décennie, et le retour pour la première fois depuis la période 1989-93 d’un néolibéralisme décomplexé dont la profession de foi est que « la source de la richesse sociale » est « l’entrepreneuriat privé » : ces deux phénomènes sont le résultat dans le rapport de classe d’une dynamique qui s’est fait jour voilà un certain temps et qui indique une crise de la gauche touchant toutes ses variantes, indépendamment du fait qu’elles sont pour ou contre Syriza.

Pendant toute la dernière période, on a assisté aux préparatifs d’un combat électoral où ce qui était recherché, c’était que le gouvernement de Syriza soit sanctionné par la gauche. Cela ne s’est pas produit, et il n’y a pas d’ici les élections législatives le délai politique suffisant pour cela. Le résultat des élections européennes a en effet changé la situation politique. La question qui se pose est celle de l’attitude de la gauche des mouvements, des militant·es de gauche, du camp social des travailleur·es devant le retour de la droite au gouvernement, dont la possibilité est plus que visible. Les élections législatives ressemblent à un « second tour » formel des élections européennes.

Et nous devons admettre qu’une victoire de la droite ne sera pas la suite linéaire de la politique de Syriza, mais une rupture qualitative dans les moyens politiques avec lesquels se poursuivra la lutte de classe, une aggravation des conditions pour la classe ouvrière. Chaque courant a les responsabilités qui répondent à sa ligne politique. Pour autant, c’est d’abord et principalement sur Syriza que pèse la responsabilité politique du résultat global des élections.

Crise de la gauche, confiance bourgeoise retrouvée

L’ancien chef de Refondation Communiste en Italie, Fausto Bertinotti, avait un jour déclaré que la droite gagne « quand la gauche ne fait pas bien son travail », point de vue qu’il a entrepris de justifier avec son exemple personnel. Précisément, le germe qui a livré la forte probabilité aujourd’hui que nous nous retrouvions avec un gouvernement de droite sans allié nécessaire et sous la direction de Kyriakos Mitsotakis (2), on le trouve dans la réhabilitation du « vieux monde politique » à l’été 2015 lorsque le gouvernement Tsipras-Kammenos a voté le dernier mémorandum avec le soutien du bloc pro-mémorandum qui avait pourtant été politiquement laminé lors du référendum.

Le « tournant réaliste » de Syriza a dissous la conviction militante, a démoralisé et paralysé les forces sociales qui l’avaient porté au pouvoir. Il a anesthésié les résistances sociales et stabilisé le système politique. Par la suite, Syriza a entrepris, mais sans réussite, de former une alliance sociale interclassiste à la place du bloc anti-mémorandum exténué qui l’avait porté au pouvoir. Mais la formation d’un mécanisme partidaire d’État n’est pas équivalente à celle d’une solide alliance de pouvoir. Pour que cela réussisse, il aurait fallu que d’importantes forces sociales soient liées « matériellement » à Syriza. Dans les conditions données du dernier mémorandum, Syriza a perdu le soutien actif du monde du travail et a trompé les « classes moyennes » sans acquérir pour autant de soutien substantiel dans la classe bourgeoise.

L’analyse du résultat des élections européennes montre que la « question macédonienne » et l’accord de Prespès (3) n’ont joué aucun rôle décisif dans la formation du résultat. Le vote a été fondamentalement un vote « de classe ».

Syriza a réussi à recycler une partie du personnel politique du Pasok de Papandreou (4), et même de la droite de Karamanlis, et à intégrer l’aile d’ANEL (5) qui pouvait raisonner de manière réaliste sur son propre avenir. Il a entrepris de s’entendre avec des représentants institutionnels des classes « moyennes », comme Konstantinos Michalos, président d’EVEA (6), et il a placé sur sa liste européenne Petros Kokkalis, fils de Sokratis, le capitaliste le plus emblématique en Grèce dans la période 1990-2010. Tout cela symbolise les dispositions existantes de Syriza pour la formation d’une large alliance interclassiste, mais celles-ci n’ont pas connu le succès espéré. L’interprétation accusatrice de bas étage selon laquelle Syriza a tout simplement échoué à changer dans son propre intérêt ce qui dans la langue journalistique commune est caractérisé comme « système de la corruption », par exemple avant tout au moyen d’un concours pour l’attribution de licences aux chaînes de télévision, n’est que partiellement vraie. Car c’est bien l’ensemble de la situation socio-politique qui a permis aux élites de considérer les services offerts par Syriza comme ne leur étant pas indispensables.

Synthèse

La désignation de Kyriakos Mitsotakis à la tête de Nouvelle Démocratie (ND) a traduit de la part des capitalistes un choix différent de celui de poursuivre la domestication de Syriza. Mitsotakis a gagné la direction sur la ligne d’une droite pure et inconciliable avec Syriza, face à la mauvaise conscience de la droite incarnée par son concurrent à la tête du parti, Meïmarakis, à la ligne trop modérée et à sa tactique trop douce par rapport à Tsipras. Et par la suite, il a investi dans la grande déception due à ce qu’était devenue la promesse contenue dans le mot d’ordre « pour la première fois, la gauche ! », comme occasion unique et en or pour que le néolibéralisme retrouve des faveurs dans la société grecque.

La proposition de Mitsotakis est celle d’une politique bourgeoise davantage « autarcique ». Pour autant, la classe bourgeoise ne suffit évidemment pas à gouverner seule et du coup, ND réussit aujourd’hui à « rapatrier » différentes catégories sociales, que nous qualifions commodément de couches moyennes, qui s’étaient portées provisoirement au côté de Syriza, venues de différents groupuscules bourgeois, mais aussi qui s’étaient associées plus durablement à Aube dorée (7). Dernière cerise sur le gâteau, le sentiment de secteurs des travailleur·es qui ont été endormis en croyant qu’il ne leur arrivera rien de particulièrement négatif, que leurs salaires augmenteront et que les postes de travail se multiplieront du fait que les investissements reprendront !

Libération du dynamisme de l’économie de marché et « sécurité » forment les deux fondements du programme et de l’idéologie de la ND de Mitsotakis. Business et police. Si nous prenons le programme économique de ND au pied de la lettre, nous devons admettre qu’il ne tient pas debout ! Il veut et tout le beurre (baisse des coefficients sur les impôts pour les grands et petits capitalistes) et tout l’argent du beurre (garantie de la liquidité bancaire et des dépenses publiques, c’est-à-dire prêt à bas coût par le mécanisme européen de soutien – MES). Le retour sur les devants de la scène de la classe bourgeoise grecque passe forcément par la défaite de la classe ouvrière multiethnique du pays, la compression de ses droits, la limitation de ses libertés. Dans le meilleur des cas, ND peut se rapprocher d’une petite partie de ses objectifs et, avec le soutien total des forces bourgeoises, il lui sera possible d’assurer un second gouvernement de quatre ans. Dans ce cas, l’enjeu est d’avancer dans des restructurations, comme celles consistant à « lier l’université au marché du travail », la privatisation de l’enlèvement des ordures, le renforcement du « pôle privé » dans la sécurité sociale, le dépeçage accru du secteur public de l’énergie au profit des « héros » capitalistes de l’entrepreneuriat, qui s’emparent du maillage des infrastructures publiques à prix dérisoire et avec comme seul investissement les nouvelles publicités des entreprises – et cela pour nous en tenir aux annonces explicites les plus frappantes du programme officiel de ND.

Ce qui est recherché, c’est de diminuer davantage le poids de la classe ouvrière dans le rapport de classe global, sa capacité à lutter, à revendiquer collectivement et à déterminer les développements politiques. Dans ce but, la priorité est donnée à la diminution des biens publics et des droits sociaux. C’est une idéologie individualiste de bien-être social (« ma propre maison », « mes études à moi », « ma propre santé », « ma sécurité personnelle ») qui imprègne tout le discours politique de la ND de Mitsotakis et est présentée comme antidote à la déstructuration des expériences collectives, politiques et syndicales des travailleur·es.

L’individualisation de la société s’accompagne du renforcement de la répression. La promesse qu’il n’y aura aucune indulgence envers les « refuges sociaux » – les quartiers d’Exarcheia et de Menidi (8) sont mentionnés ensemble dans le programme de ND – signifie une plus forte criminalisation de secteurs de la jeunesse et des minorités. Il est impressionnant de constater que les questions des immigrés et des réfugiés sont écartées de la campagne électorale des grands partis. Pour autant, toutes les références du programme de ND à cette question se limitent à la formule selon laquelle « la Grèce n’est pas une vigne sans clôture » (9) et que les frontières du pays seront gardées au prix qu’il faudra, directions qui ouvrent le chemin aux opérations répressives contre les « envahisseurs », c’est-à-dire contre les victimes des guerres, de la violence et de la pauvreté. Le rêve de Mitsotakis, c’est la soumission conformiste au marché, où « ceux qui travaillent dur » auront une vie prospère, avec des entrepreneurs qui auront été libérés de la bureaucratie et des impôts. Et les rues seront tenues nettoyées non seulement des ordures, mais aussi de tout ce qui ne s’accorde pas avec « l’ordre et la sécurité ».

Retour de la bipolarisation politique

Malgré les espérances trompées et ses échecs, Syriza assurera probablement son avenir à moyen terme grâce au simple fait qu’il constituera la première et incontestable force d’opposition, le choix obligé face à la ND de Mitsotakis lorsque celle-ci commencera éventuellement à prendre l’eau. On peut dès maintenant imaginer les député·es de Syriza faire leur apparition lors de chaque protestation sociale et, affirmant « avoir appris de leurs erreurs », distribuer « soutien » et « engagements » afin de gagner le soutien de secteurs des travailleur·es, en leur offrant des promesses de les « protéger » après les élections.

Syriza constitue une « sorte de social-démocratie », sans base ouvrière organisée, avec un nouveau mécanisme partidaire ancré dans l’État. Même après quatre années d’application de l’austérité et de déstructurations, Syriza n’en conserve pas moins sa plus forte influence électorale chez les chômeurs, dans le secteur ouest de la région d’Athènes et dans la zone du Pirée entourant le centre ville, c’est-à-dire chez les couches les plus populaires des villes. Et cela en dépit du fait que là aussi, son influence a connu une baisse importante si on compare avec les élections précédentes. Le monde du travail salarié ne peut pas demeurer sans aucune représentation politique dans le parlement bourgeois, et Syriza ne pourra pas prétendre revenir au pouvoir sans avoir d’une manière ou d’une autre reconquis son influence chez les salariés des secteurs public et privé, stade de base qui lui permettra ensuite de s’adresser à l’ensemble de la société en vue d’alliances. Pour autant, nous devons considérer comme donné le fait que l’actuel appareil de parti de Syriza ne veut pas et ne peut pas organiser les pauvres, il les veut simplement comme électeurs. Sa priorité, c’est de s’associer les « bureaucraties » existantes.

Une gauche à la gauche de Syriza qui répète le refrain selon lequel Syriza a trahi et humilié la gauche et qui affirme que Syriza, c’est la même chose que ND et Kinal, pourrait bien, après le choc que constituera le retour de la droite, subir un autre choc en voyant que la contestation et la protestation sociales passent de nouveau par Syriza et son redéveloppement éventuel. Ces derniers vingt ans, nous voyons un constant phénomène de transformation des formations politiques qui provient de la crise des partis ouvriers traditionnels, et qui consiste en un va-et-vient continu entre partis de protestation et partis de l’extrême centre. Qu’est-ce qui peut avoir dégradé davantage la social-démocratie en Europe que le blairisme ? Et pourtant, c’est le président de Stop the War, Jeremy Corbyn, qui a gagné la tête du parti avec une révolte inédite de la base des travaillistes britanniques contre leur direction, au moyen d’une alliance entre les syndicats mis à l’écart par Blair et la jeunesse radicalisée qui a fait une véritable entrée en force au sein du parti. Cela signifie-t-il pour autant que Corbyn peut réformer le capitalisme ? Il est plus probable que ce soit le capitalisme britannique qui « réforme » Corbyn si un jour il accède au pouvoir !

Ce que cela montre, c’est que dans les conditions actuelles, des courants ouvriers et d’autres courants radicaux de résistance tentent toujours et encore de passer par des mécanismes politiques réformistes qui pèsent sur le rapport de classe. Syriza pour le moment adopte cette forme chétive de réformisme d’« adoucissement des extrêmes » qu’incarnent avec un plus grand succès électoral les socialistes en Espagne et au Portugal. En raison de son caractère particulier (absence de liens organiques avec les collectifs sociaux), Syriza fonctionnera probablement comme une girouette au vent de la situation sociale. Et donc, dans le cas où Mitsotakis réussirait, il est possible qu’il aille très à droite pour revenir au pouvoir, ou très à gauche, si les militant·es sortent par milliers dans la rue ! Dans ce cadre, le sectarisme envers Syriza est (aussi) une simple preuve de l’incapacité d’arracher à son influence des secteurs de la classe ouvrière qui sont traditionnellement orientés à gauche. La politique du surplace et d’autolimitation organisationnelle, que le KKE a transfusée dans une bonne partie de la gauche, est un résumé de cette incapacité.

Synthèse

Quant à Kinal, elle entre dans une nouvelle phase de son agonie qui peut déboucher sur sa mort. La lecture qui voit son pourcentage électoral comme un succès face aux attaques continues de Syriza sur ses côtés est pour le moins unilatérale. La vérité, c’est que son projet de reconstituer le « centre gauche » plaçait comme objectif un score à 2 chiffres aux élections législatives et pour une troisième fois, la mission de chercher à former un gouvernement qui assurerait à la formation faisant suite au Pasok un « rôle régulateur ». Cette éventualité semble aujourd’hui non seulement beaucoup moins réaliste mais aussi politiquement non souhaitable. Dans le cas où la ND n’aurait pas une majorité suffisante pour former seule un gouvernement, mais aussi dans le cas d’une majorité le permettant tout juste, un vote de confiance – qui interviendrait tôt ou tard – placerait Kinal dans une crise existentielle ! Cette association spécifique de débris du Pasok n’a pas de rôle organique dans le système politique entre les roches fracassantes de ND et de Syriza. Le renvoi de Venizélos (10) montre à quel point la position de Kinal est fragile. Même les médias qui jusqu’à récemment se montraient positifs envers Kinal ont commencé à le saper systématiquement et à railler sa direction en montrant ainsi que la classe bourgeoise n’a plus aucune mission à confier à Kinal à part celle d’entremetteur de « centre gauche » pour ND.

Morcellement de l’extrême droite

L’affaiblissement d’Aube dorée (Chryssi Avgi) a résulté de la combinaison du système politique, du très long procès judiciaire qui la bloque de fait et des mobilisations antifascistes, même si celles-ci sont devenues toujours moins fortes. L’ampleur qui a été donnée dans certaines analyses à la « capacité du mouvement à stopper » les fascistes est exagérée. Le mouvement antifasciste a reculé en suivant les rythmes très lents du procès de Chryssi Avgi. Certes, les divers lieux occupés ont été protégés des attaques des fascistes lors des derniers rassemblements « pour la Macédoine » et quelques tentatives d’occupations d’écoles par les nationalistes ont été repoussées, mais l’extrême droite dans la rue et dans la société, sur la question macédonienne, n’a pas reçu la réponse adaptée, avec une gauche « anti-Otan » désarmée face au « discours national » de l’extrême droite. C’est la raison pour laquelle celle-ci n’a pas disparu, et pire encore, nous n’avons pas en Grèce de défaite idéologique stratégique de l’extrême droite. Nous voyons simplement des obstacles réels à son développement autonome comme force politique capable de contester la bipolarisation bourgeoise. ND met la main sur une partie de ses électeurs, qui s’étaient tournés vers l’extrême droite dans les années des mémorandums, en même temps que le succès du groupe Elliniki Lysi (Solution grecque), sorte de Chryssi Avgi s’adressant à toute famille grecque, amalgame d’obscurantisme religieux, de nationalisme et de racisme sans les gourdins et les poignards de Chryssi Avgi, a mis en lumière le problème actuel de crédibilité de Chryssi Avgi vis-à-vis de « son public ».

Le morcellement électoral en lien avec l’absence d’orientation et de direction charismatique ne permet pas dans l’actuelle conjoncture une présence autonome réellement concurrente de la part de l’extrême droite. Il nous est cependant impossible de sous-estimer l’écho des idées qui la nourrissent. Le réservoir électoral de l’extrême droite est bien plus grand que les pourcentages qu’il a obtenus en mai. L’association néolibéralisme et conservatisme que propose ND absorbe peut-être aujourd’hui à son profit une part de la protestation d’extrême droite, mais il se peut que par la suite, elle grossisse très fortement en raison de la remise au premier plan du racisme par le discours officiel et du discours sur la « sécurité ». Le mouvement antiraciste doit exploiter l’actuel affaiblissement de Chryssi Avgi pour passer à une contre-offensive générale contre le racisme et le nationalisme, plutôt que de cultiver le sentiment – erroné – de l’assurance que nous aurions soi-disant gagné.

Absence d’une alternative de gauche à Syriza

Le malheur de notre époque, c’est que la gauche à gauche de Syriza n’a pas réussi à tirer profit de l’adaptation de Syriza à la gestion des politiques des mémorandums, ce qui lui aurait permis d’offrir une alternative avec un écho de masse dans les couches opprimées de la société. La faillite du récit patriotique de gauche contre les mémorandums apparaît clairement avec la disparition de l’Unité Populaire (11). LAE n’avait pas la profondeur historique ni la dimension sociale nécessaires pour tenir dans une période où nulle demande ne s’est exprimée pour un Syriza rhabillé ! Naturellement, les choix politiques de la direction de LAE, qui s’était totalement positionnée sur une orientation de patriotisme de gauche, ont fait empirer la situation. Le Parti communiste (KKE) quant à lui continue à stagner, il lui est impossible d’influencer des secteurs des travailleur·es en dehors de sa base sociale historique, malgré les troubles et les restructurations qui ont touché le système politique du pays. Il n’a pas réussi à jouer un rôle de premier plan dans le mouvement contre les mémorandums, c’est-à-dire contre l’attaque barbare visant le niveau de vie et les droits des travailleurs et des travailleuses : il n’a pas réussi à constituer une opposition convaincante à Syriza. Le gouvernement Tsipras n’a eu à souffrir à aucun moment d’une pression du KKE.

Antarsya (12), que nous avons soutenue lors des élections européennes, stagne elle aussi, naturellement à un niveau beaucoup plus bas que le KKE. Ce qui était dans sa période de formation une initiative combative et dynamique – mais sous hégémonie du récit patriotique anti-mémorandums de la gauche – s’est limité, après 2012, à une coalition électorale de forces de la gauche extra-parlementaire, sans cohérence politique, sans vie interne, et sans intervention organisée. Il est clair que de 2015 à 2019 Antarsya n’a gagné personne de la crise de Syriza. Son faible score électoral avec tendances à la baisse ne peut pas être vu comme porteur d’espérances (ce qui aurait été le cas il y a dix ans). Elle n’est pas en phase avec les nécessités de la période et ne pèse pas dans le rapport de forces global. En fait, on ne peut pas dire qu’elle est en quoi que ce soit à la hauteur de la force sociale réelle et de la composition sociale des associations, tendances ou formations ouvrières, étudiantes et autres qui existent bien dans l’espace de la gauche anticapitaliste.

D’un certain point de vue, Mera 25 (Diem) est le « vainqueur » à gauche de Syriza, si l’on se rappelle la diabolisation de son chef qui était resté depuis l’été 2015 parmi les « indésirables » dans la vie politique du pays. Quoi qu’il en soit, le traitement de Varoufakis (13) par les médias a entièrement changé avec le fait de lui offrir généreusement du temps d’antenne dans sa tentative pour s’attaquer à Syriza. Mera 25 est une formation basée sur la seule personne de son fondateur, malgré tout elle constitue un peu plus que le parti de Zoï Konstantopoulou, qui est, lui, vide de tout cadre reconnu. Et surtout, son succès, même s’il est relatif, s’accompagne d’une vague de transfuges. Devant le discours anti-UE sec et dépassé de la gauche traditionnelle, l’internationalisme soft, l’européanisme ingénu et le technocratisme rassurant de Varoufakis ont fait miroiter quelque chose de plus attirant. Mera 25 en cette phase est un véhicule d’occasion avec une structure organisationnelle ambigüe et des opinions de collaboration de classe très problématiques. Son petit succès permet surtout de mesurer l’échec des autres versions de la gauche. Si elle entre au Parlement, Mera 25 fonctionnera probablement comme force complémentaire à Syriza, comme un astucieux pont vers un retour à celui-ci. Car au niveau programmatique et stratégique, il n’existe pas de différences radicales avec Syriza qui soient infranchissables.

Utilité d’une gauche qui organise la résistance

Les arguments classiques autour du vote utile – « utile » selon chaque position ! – (« Votons pour faire barrage à la droite ! », « Lorsque la droite est au pouvoir, la société se radicalise plus facilement », « Non aux faux dilemmes », « Ni l’un ni l’autre »…) ont commencé à se développer. Beaucoup de ceux et celles à gauche qui rêvaient du déclin et de la punition de Syriza ont commencé à s’inquiéter de la montée de la droite. Et, comme nous le disions au début de l’article, les élections législatives du 7 juillet ressemblent à un second tour des élections européennes.

En dépit de cette tendance, la pression sur la gauche hors Syriza n’est pas suffisante pour contenir la victoire de la droite ou pour empêcher la formation d’une majorité nécessaire pour former un gouvernement. Les transferts de voix vers la droite ne pourront pas être compensés par le vote utile des électeur·es de gauche pour Syriza. Globalement le balancier de classe s’est déplacé vers la droite. Voter utile pour Syriza signifie alors simplement une « monopolisation » de l’opposition parlementaire à la droite au lendemain des élections, reproduction de la représentation parlementaire sans « organisation des pauvres ». Nous avons vu ce que signifie cette « monopolisation » du combat anti-mémorandum par Syriza aux élections de septembre 2012. Mettre fin au cercle vicieux qui va de Syriza à Syriza s’impose donc. Mais est-ce possible pour autant ? Le problème concret, c’est qu’il n’y a aucune alternative crédible à Syriza qui n’appartienne pas au royaume des seules bonnes intentions !

Synthèse

Nous savons que le dépassement du réformisme n’est pas de l’ordre des élections, ni du parlementarisme. Il est possible seulement dans un mouvement de révolution par la majorité sociale des opprimé·es. Cependant, il est juste que la gauche révolutionnaire constitue une réalité politique identifiable au sein de la société, quand on se trouve dans un contexte non révolutionnaire et conditionné par la bourgeoisie. Reprenons le même argument de manière moins abstraite et intemporelle : nous avons besoin au lendemain des élections d’une gauche anticapitaliste puissante, pour les combats concrets des travailleurs, des femmes, des immigré·es, des jeunes, surtout face au type de gouvernement de la droite que nous voyons venir.

Là se trouve le problème de fond : les propositions à gauche de Syriza, y compris celles de l’initiative d’Antarsya, qui s’essouffle mais que nous avons soutenue, sont très en dessous des enjeux de la période. Elles ne donnent aucune perspective visible. Elles ne peuvent pas non plus contribuer à des alliances électorales avec comme objectif précis d’envoyer pour la circonstance présente un « message » utile. C’est très net : nous voyons des impasses aussi bien du côté du vote utile que dans la continuation des votes que nous avons faits jusqu’ici avec Antarsya. Comme dépositaire d’une première convergence porteuse d’espoirs, avec pas mal d’« avancées » mais aussi beaucoup de « problèmes », ce rassemblement de forces doit pouvoir dépasser le poids de ses défaites et de ses erreurs, dépasser son enfermement dans une suffisance auto-justificatrice, en grande partie verbale, vis-à-vis de masses qui se seraient « fourvoyées », mais aussi entre ses composantes.

Avec nos possibilités que nous savons limitées, nous travaillerons dans la prochaine période à la construction d’une force militante anticapitaliste et internationaliste, d’avant-garde et unitaire, avec comme objectif le changement du rapport de forces entre les classes sociales. Elle aura pour tâche le combat pour l’émancipation sociale, l’égalité et celui pour sauver la vie humaine exposée à la catastrophe de l’environnement naturel. Sur le terrain des défaites actuel, il paraît difficile de réussir des unions. Mais nous savons que nous ne sommes pas seuls dans le mouvement révolutionnaire à nous diriger dans ce sens. Des forces qui s’orientent dans une telle perspective, on en trouve par exemple aussi bien dans Antarsya que du côté de ceux et celles qui ont rompu avec Syriza, et peut être encore au-delà (14). La crise des coalitions qui ont été tentées libère des militant·es de leurs illusions mais les emplit de craintes, après qu’ils ont investi une part importante de leur vie dans ces groupes. La force de l’espoir prend sa source dans la propre énergie des militant·es, les rêves révolutionnaires se consolident dans les expériences collectives de lutte. Tâchons d’être prêt·es pour ces expériences, sans illusions et sans peur.

Le 23 juin 2019

*Éditorial de la revue Periodiko IV, éditée par la Tendance Programmatique IVe Internationale (TPT) au sein de l’OKDE-Spartakos (section grecque de la IVe Internationale). Nous reprenons ce texte du site du TPT qui l’a traduit en français et annoté (https://tpt4.org/?p=3727).

Notes

1. Pendant plus de trente ans, les gouvernements grecs étaient dirigés soit par la Nouvelle Démocratie soit par le PASOK. Détail amusant : le PASOK est aujourd’hui le premier à protester contre cette nouvelle forme de bipartisme.

2. Kyriakos Mitsotakis est le fils de l’ancien Premier ministre et chef historique de la droite, Konstantinos Mitsotakis. Il est un symbole caricatural du népotisme : sa sœur est une ancienne ministre des affaires étrangères, son neveu est le nouveau maire d’Athènes… Sa ligne ultralibérale est différente de celle de Kostas Karamanlis, qui fut Premier ministre de 2004 à 2009, lui aussi héritier d’une dynastie politique. Meïmarakis, cité plus loin, est plutôt sur la ligne de Karamanlis.

3. Accord de Prespès : accord signé, au bord du lac-frontières de Prespès, entre la Grèce et la Macédoine, qui permet de reconnaître officiellement cette dernière comme République de Macédoine du Nord. Les violentes réactions des nationalistes grecs ont pu avoir une influence sur le vote aux européennes dans la région grecque de Macédoine. Cf. analyse de TPT sur l’accord dans Inprecor n° 653/654 de juillet-août 2018.

4. Georgios Papandreou : fils du fondateur du PASOK, Andreas Papandreou, il a été Premier ministre de 2009 à 2011 et il est le premier à placer la Grèce sous le contrôle de la Troïka. Après son effondrement électoral, en 2012 et puis en 2015, le PASOK éclate, se divise et sa direction tente en vain des opérations de replâtrage en lançant des pseudo-coalitions qui se réduisent à lui-même. La « coalition » actuelle s’appelle KINAL.

5. ANEL : Formation nationaliste de droite extrême dirigée par Panos Kammenos. Elle s’est alliée à Syriza pour former les gouvernements de 2015 à janvier 2019, quand Kammenos dénonce l’accord de Prespès et quitte le gouvernement.

6. EVEA : Association des petites et moyennes entreprises.

7. Chryssi Avgi et (plus loin) Elliniki Lysi : Le premier groupe est connu comme bande de tueurs nazis ayant assassiné des immigrés et le rappeur antifasciste Pavlos Fyssas et il est actuellement en procès et en perte de vitesse électorale, ce qui ne l’empêche pas de commettre des attaques même aujourd’hui. Le second tente de se développer avec une image moins violente mais le fonds de commerce reste violemment raciste, antisémite et conspirationniste.

8. Exarcheia : Quartier au centre d’Athènes où interviennent de nombreux jeunes radicalisés avec un certain nombre d’occupations pour loger des réfugiés. Menidi : banlieue populaire où habitent un grand nombre de Roms en butte au racisme et à la répression.

9. « Vigne sans clôture » : expression grecque pour signifier une liberté illimitée, sans lois ni répression.

10. Evanguelos Venizélos : un des dirigeants les plus droitiers du PASOK, partisan tellement ouvert d’une nouvelle alliance avec la droite contre Syriza, que la présidente du parti, Fofi Gennimatas (dynastie politique : fille d’un ancien ministre du PASOK !), ne lui a pas accordé le siège électoral qu’il convoitait.

11. Unité populaire (LAE) : formé par des courants gauche de Syriza qui l’ont quitté après le référendum de juillet 2015, il n’a jamais réussi à trouver une audience populaire en raison de sa critique violente et superficielle de Syriza, de son sectarisme et des positions nationalistes de sa direction.

12. Antarsya : Fondée en 2009 cette coalition anticapitaliste regroupe différentes forces parmi les plus importantes en Grèce, comme NAR (importante scission du KKE au début des années 90), SEK (organisation grecque de IST), OKDE-Spartakos (section grecque de la 4). Au fil des ans les divisions internes ont augmenté et empêché le développement numérique et qualitatif d’Antarsya.

13. Yanis Varoufakis : ancien ministre des finances du gouvernement Syriza, au début 2015, il s’oppose à Tsipras, après le référendum, et forme autour de lui un courant « européen », DIEM25. Zoë Konstantopoulou : présidente du Parlement de janvier à septembre 2015, elle fonde ensuite autour d’elle la liste Plefsi Elefhterias (Navigation de la Liberté) sur une ligne qui se veut ni de droite ni de gauche et qui l’amène à manifester aux côtés des nationalistes pour la Macédoine !

14. Par exemple Synantisi, formée en décembre 2018, par des groupes qui ont quitté Syriza en 2015, ou Kokkino Nima, scission de DEA, etc.

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