Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 637-638 mars-avril 2017 *

FEMMES

8 Mars 2017 : Les féministes montrent la voie

Cf. aussi : [Féminisme]

Entretien de Penelope Duggan avec Cinzia Arruzza*

Après les mobilisations les plus importantes et les plus larges qu’on ait vues depuis de nombreuses années autour d’un appel coordonné au niveau international pour le 8 mars, journée internationale des droits des femmes, Penelope Duggan s’entretient avec Cinzia Arruzza, l’une des organisatrices de la grève des femmes aux États-Unis et célèbre auteure marxiste, féministe et militante, sur la portée de ces mobilisations.

Chicago, 21 janvier 2017. © Jonathan Eyler-Werve

Chicago, 21 janvier 2017. © Jonathan Eyler-Werve

Penelope Duggan  Après le 21 janvier, j’ai écrit un article intitulé « Marches des femmes, de la révolte au mouvement ? » Penses-tu que nous pouvons appeler ce que nous voyons un mouvement ? Aux États-Unis ? À l’échelle mondiale ?

Cinzia Arruzza  Quand on m’a posé la même question l’été dernier, j’ai répondu négativement. Je suis très heureuse de pouvoir changer ma réponse maintenant : oui, je pense que nous assistons probablement à la naissance d’un nouveau mouvement féministe au niveau international. Bien sûr, cela ne signifie pas que nous avons partout un mouvement féministe. La grève internationale des femmes a été rejointe par cinquante pays, mais la participation à la grève a été inégale selon les pays : la Pologne, l’Argentine, l’Italie, l’Espagne, l’Irlande et la Turquie comptent parmi les plus importantes manifestations. Dans d’autres pays, la grève a eu une grande visibilité médiatique et nous assistons peut-être aux premières étapes de la reconstruction d’un large et fort courant féministe anticapitaliste et d’une mobilisation. C’est le cas des États-Unis, par exemple, où la manifestation de 7 000 personnes à New York est l’une des plus importantes participations depuis des années à un rassemblement appelé sur une plateforme explicitement radicale. Mais ce qui est particulièrement pertinent, c’est qu’il s’agissait d’une mobilisation coordonnée et planifiée à l’échelle internationale. Nous n’avons rien vu de comparable à ce niveau de coordination internationale depuis le début des années 2000 et le mouvement altermondialiste.

Penelope Duggan  Un camarade du Mexique était heureux de répondre par l’affirmative avant le 8 mars (1). Qu’en penses-tu, allait-il trop vite ?

Cinzia Arruzza  Il y avait déjà une réponse affirmative avant le 8 mars, compte tenu des grèves des femmes impressionnantes en Pologne et en Argentine en octobre et de la manifestation massive en Italie en novembre. Les signaux étaient déjà présents avant la Journée internationale des femmes et la participation à la grève les a confirmés.

Penelope Duggan  Nous parlions d’une « vague » du mouvement des femmes à la fin des années 1960 et au début des années 1970 parce que c’était une force qui plaçait les femmes et les revendications des femmes à l’ordre du jour politique dans tous les pays du monde et exigeaient une réponse au niveau gouvernemental. Penses-tu que nous pourrions voir la même force aujourd’hui, malgré la situation défensive globale ?

Cinzia Arruzza  Je dirais qu’au niveau du discours cette mobilisation a déjà un effet puissant en termes de redéfinition des priorités politiques et a déjà remporté des victoires importantes dans certains pays, par exemple en Pologne. Bien sûr, la situation est défensive, mais c’est pour cette raison que ce nouveau mouvement féministe est si important. Il pourrait servir de déclencheur pour des mouvements sociaux plus larges, tout en veillant à ce que les revendications et les voix des femmes restent centrales. Ce serait une grande réussite.

Penelope Duggan : Ces 40 dernières années, il y a bien sûr eu une activité féministe. Mais elle a été plus fragmentée, dans de nombreux cas plutôt par des canaux institutionnels (gouvernements, ONG) ou des démarches individuelles, en dépit d’efforts tels que la Marche mondiale des femmes. Bien sûr, tout cela doit être pris dans un contexte politique général, à commencer par le postmodernisme dans les années 1990. Avons-nous dépassé cela pour revenir à une forme d’action plus collective ? Est-ce qu’on pourrait parler d’une nouvelle vague ?

Cinzia Arruzza  Je pense que ces mobilisations montrent une prise de conscience croissante de la nécessité de reconstruire la solidarité et l’action collective comme les seules façons de nous défendre des attaques incessantes contre nos corps, nos libertés et notre autodétermination, ainsi que contre les politiques impérialistes et néolibérales. De plus, elles agissent comme un antidote à la déclinaison libérale du discours et de la pratique féministes. En même temps, surmonter le « postmodernisme », l’individualisme ou un certain type de politique identitaire ne peut pas simplement signifier un retour aux années soixante. Le retour en arrière n’est jamais une option, comme Marx nous l’a enseigné. Au cours des dernières décennies, nous avons acquis une plus grande conscience de la stratification de la condition sociale des femmes cis et trans (2), selon la classe, l’origine ethnique, la race, l’âge, les compétences et l’orientation sexuelle. Le défi que le nouveau mouvement féministe doit relever, c’est d’articuler des formes d’action, d’organisation et de revendications qui ne rendent pas ces différences invisibles, mais au contraire les prennent sérieusement en compte. Cette diversité doit devenir notre arme plutôt qu’un obstacle ou quelque chose qui nous divise. Mais, pour pouvoir le faire, nous devons donner visibilité, voix et reconnaissance surtout aux secteurs les plus opprimés des femmes cis et trans. En d’autres termes, la seule façon de faire émerger une dimension vraiment universelle n’est pas de faire abstraction des différences, mais de les regrouper dans une critique plus globale des relations sociales capitalistes et hétéro-patriarcales. Chaque subjectivation politique basée sur une oppression spécifique peut nous donner de nouvelles perspectives sur les diverses façons dont le capitalisme, le racisme et le sexisme affectent nos vies.

Penelope Duggan  Le droit des femmes de choisir et la lutte contre les violences semblent être les thèmes centralisateurs, plus par exemple que les droits des femmes en tant que travailleuses. Il existe des syndicats qui sont actifs sur les droits des femmes et des syndicats qui ont appelé à la grève le 8 mars, comme en France où les syndicats CGT et SUD ont appelé à des grèves à partir de 15 h 40 pour pointer l’écart des salaires entre hommes et femmes. Penses-tu qu’il est plus facile de mobiliser les femmes sur une base locale ou communautaire que sur le lieu de travail ?

Cinzia Arruzza  Au contraire, je dirais que ce qui caractérise ce nouveau mouvement féministe, c’est justement le fait de rendre visible le travail des femmes et d’aborder les femmes non pas simplement comme des femmes, mais comme des travailleuses. Ce n’est pas par hasard que nous nous sommes approprié le terme « grève » pour le 8 mars. Plusieurs pays avaient des plateformes nationales spécifiques qui mettaient l’accent sur le fait que la violence contre les femmes n’est pas seulement la violence interpersonnelle ou domestique mais aussi la violence sourde du marché capitaliste, tout comme la violence du racisme, de l’islamophobie, des politiques sur l’immigration et des guerres. Nous mobilisons les femmes en tant que femmes et en tant que travailleuses : c’est l’un des messages les plus puissants du 8 mars. Il n’est pas nécessaire de choisir. C’est aussi pourquoi aux États-Unis, nous avons adopté le slogan du féminisme pour les 99 % : nous voulons un mouvement féministe de classe, car nous sommes parfaitement conscients que les femmes, et en particulier les femmes racisées, sont le secteur le plus exploité de la classe ouvrière et aussi le secteur qui travaille le plus, à la maison et à l’extérieur de la maison.

Penelope Duggan : Il y a eu un débat aux États-Unis selon lequel appeler les femmes à la grève est un appel aux femmes privilégiées. Tu as combattu cela et je ne crois pas que ce se soit produit ailleurs. Est-ce juste Hillary Clinton, des partisans du Parti démocrate ?

Cinzia Arruzza  L’affirmation que la grève est pour les personnes privilégiées est évidemment absurde, terriblement condescendante, et de plus antihistorique. Mais ce qui est intéressant, c’est cette façon de mettre ce discours libéral typique sur les privilèges et la culpabilité blanches au service d’une attaque anti-ouvrière et antisyndicale. Dire que faire grève c’est pour les personnes privilégiées, c’est également une façon de suggérer que les travailleurs syndiqués ou les travailleurs qui ont le droit de grève sont des « privilégiés ». Cela rend invisible le fait que si les travailleurs ont des syndicats ou des droits, c’est parce qu’ils ont pris des risques et ont lutté durement pour les avoir. En outre, cette affirmation rend également invisible le fait que les femmes migrantes et les femmes de couleur ont historiquement pris de grands risques pour lutter pour leurs droits et n’ont pas besoin de condescendance sur ce qu’elles peuvent faire ou ne pas faire. En ce qui concerne les partisans du féminisme à la Hillary Clinton, Maureen Shaw, dans son article attaquant la grève des femmes, a essentiellement suggéré qu’une meilleure forme d’action pour ces femmes serait d’appeler leurs représentants démocrates (3). C’est révélateur de ce qu’il y a vraiment derrière ces discours sur les « grèves de femmes privilégiés ».

Penelope Duggan : Quelles sont tes idées sur ce qu’il faut faire ensuite ?

Cinzia Arruzza  Aux États-Unis, nous continuerons de travailler avec notre coalition sociale nationale et nous travaillerons à construire une forte participation féministe et une présence dans la mobilisation des immigrants pour le 1er Mai.

Plus généralement, je pense que le mouvement féministe devrait essayer de toucher de vastes secteurs et d’agir comme moteur pour la renaissance de grands mouvements sociaux. Bien sûr, cela dépendra aussi de la capacité de la gauche à surmonter les préjugés sexistes qui subsistent. Si la gauche, au niveau international, ne veut pas comprendre que les féministes ouvrent la voie, ne valorise pas ce fait, et ne se transforme pas lui-même à la mesure de cette idée, cela nuira gravement, à la gauche et à la classe ouvrière dans son ensemble. ■

15 mars 2017

* Penelope Duggan, membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale, est rédactrice d’International Viewpoint. Cinzia Arruzza, militante féministe, enseigne la philosophie à la New School for Social Research de New York. En français on lira avec intérêt sa contribution au livre coordonné par François Sabado, Daniel Bensaïd, l’Intempestif (La Découverte, Paris 2012), « La femme est l’avenir du spectre ». Cet entretien a d’abord été publié en anglais par International Viewpoint : http://www.internationalviewpoint.org (Traduit de l’anglais par Laurent Duvin).

Notes

1. « Tomar la Palabra » : http://semanal.jornada.com.mx/2017/03/03/tomar-la-palabra-157.html

2. Cisgenre : les individus dont le genre assigné à la naissance, le corps et l'identité personnelle coïncident, un terme qui complémente le terme transgenre. Femme cis : une personne née de sexe féminin dont l'identité de genre est féminine, et de même pour homme cis. Parler de « femmes cis et trans » permet donc de désigner toutes les femmes.

3. Maureen Shaw, « The ‘Day Without a Woman’ strike is going to be mostly a day without privileged women » (https://qz.com/924575/womens-strike-2017-a-day-without-a-woman-is-going-to-be-mostly-a-day-without-privileged-women/). Voir aussi la réponse de Tithi Bhattacharya et Cinzia Arruzza dans The Nation du 7 mars 2017, « When Did Solidarity Among Working Women Become a ‘Privilege’? » (https://www.thenation.com/article/when-did-solidarity-with-working-women-become-a-privilege/). Sur le même sujet de privilège le magazine Elle (édition étatsunienne) a publié le 15 février 2017 un article de Winnie Wong « Go Ahead and Strike, but Know That Many of Your Sisters Can’t » (http://www.elle.com/culture/career) et The Nation du 24 février 2017 une autre réponse par Magally A. Miranda Alcazar et Kate D. Griffiths, « Striking on International Women’s Day Is Not a Privilege » (https://www.thenation.com/article/striking-on-international-womens-day-is-not-a-privilege/).

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