Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 635-636 janvier-février 2017 *

CORÉE DU SUD

La « révolution des bougies » renverse la présidente Park

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Youngsu Won*

Après une vague de manifestations de millions de personnes, le 9 décembre, le Parlement sud-coréen a voté la destitution (impeachment) de la présidente Park Geun-hye, fille du dictateur le général Park Chung-hee  (1).

Manifestation contre Park. © Teddy Cross

Manifestation contre Park. © Teddy Cross

Plus de 30 000 personnes manifestaient devant le Parlement pour célébrer ce vote.

Les 234 voix étaient plus nombreuses qu’attendu, mais légèrement inférieures aux 81 % de l’opinion publique favorable à la destitution.

Malgré la montée de la pression depuis octobre dernier pour l’obliger à démissionner, la présidente Park Geun-hye refusait de le faire, cherchant au contraire un arrangement politique. Cependant toutes ses manœuvres pour rester en fonction échouaient et la présidence avait cessé de fonctionner.

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C’est une suite de manifestations réunissant de plus en plus de personnes, jusqu’à plusieurs millions, qui a obligé les députés à voter la destitution. Le 3 décembre, les protestations avaient réuni 2,3 millions de personnes – tournant décisif qui bloqua la dernière tentative de la présidente d’y échapper.

Les Sud-Coréens n’étaient pas seulement en colère contre le parti du gouvernement, le Parti Saenuri, mais aussi contre les partis de l’opposition qui ont oscillé, sans plan ni détermination, à chaque étape des soi-disant discours d’excuses de la présidente. Les manifestations immenses de chaque week-end du mois de novembre jusqu’à la plus grande le samedi 3 décembre, ont exercé une pression de plus en plus grande sur les principaux partis, ceux au pouvoir et ceux de l’opposition.

Le plus grand scandale politique jamais vu

La bataille historique a débuté comme un différend entre la Maison bleue, le palais présidentiel, et le quotidien conservateur Daily Chosan, dont les préoccupations d’opposition loyale ont été méprisées par la présidente et ses laquais. Des journalistes d’investigation ont publié une série de révélations choquantes à propos de la meilleure amie de la présidente, la femme d’affaires Choi Soon-sil, et ses nombreux abus de pouvoir, détournements de fonds publics avec la connivence, voire la complicité, de la présidente, ainsi que son comportement personnel immoral.

Les procureurs mirent Choi et ses complices en prison : ses chargés d’affaires personnels comme Cha Eun-taek, un réalisateur de vidéo-clips, et Jang Shi-ho, son neveu, des secrétaires de la présidence comme Ahn Jogbeom et Jeong Hoseong, des politiciens comme Kim Jong, ancien vice-ministre de la culture et du sport, et d’autres.

Exploitant son amitié de 40 ans avec la présidente, Mme Choi a exercé un immense pouvoir depuis l’élection de Park Geun-hye fin 2012 et son entrée en fonction début 2013. L’information qui choqua le plus fut la révélation par la chaîne JTBC, qui avait eu accès à la tablette de Mme Choi, que celle-ci corrigeait les discours de la présidente. Mme Choi a également été profondément impliquée dans la création de la Fondation Mir et de la Fondation K Sprot, prétendument avec les millions de dollars offerts par les principaux chaebols [littéralement « union financière », un ensemble d’entreprises à participations croisées], soit Samsung, Hyundai, Sunkyung Group, Lotte, etc. En fait, ces mystérieuses fondations étaient utilisées pour des extorsions financières et du blanchiment d’argent.

En plus, Jung Yura, la fille de Mme Choi, a bénéficié de privilèges illégitimes tels qu’une aide financière de l’Association équestre nationale et une admission à l’Université féminine Ewha par des procédures irrégulières. Mme Choi employait Cha Eun-taek et Jang Shi-ho comme intermédiaires pour obtenir des contrats avec le gouvernement dans les domaines de la culture et des sports.

Le pouvoir caché et les privilèges de Mme Choi faisaient des miracles, maniant des centaines de millions de dollars des budgets de l’État, au travers de ses entreprises fictives en Corée et en Allemagne. Cette femme que peu de gens connaissaient était une actrice clé derrière la présidente. Quand ce mystère a enfin été dévoilé, la boîte de Pandore de la vérité s’ouvrit.

Les partis politiques dépassés par la mobilisation

La crise du régime de Madame Park était prévisible. Aux élections d’avril 2016, le Parti Saenuri au pouvoir a subi une énorme défaite et perdit la majorité. Plusieurs dissidents, qui avaient été exclus du parti, ont été élus et les partis de l’opposition, malgré les divisions, ont remporté la majorité. Mais, bien que la défaite ait été causée par l’arrogance et les abus de pouvoir de la fraction de Mme Park et la sélection injuste des candidats du parti, sa fraction s’accrocha à la direction du parti, au mépris du vote populaire.

Pour sa fidélité obstinée à la présidente, Lee Jeongheyon prit la direction du parti. Ses remarques inconvenantes ont été largement moquées. C’est ainsi que le parti Saenuri se trouva gravement en crise. Quand le scandale Choi-Park a explosé, le parti s’est divisé. La minorité opposée à Mme Park se joignit à l’opposition pour critiquer les scandales et la présidente. La fraction Park se retrouva isolée et les actes désespérés de quelques députés en défense de la présidente provoquèrent en réaction la colère populaire.

Les partis de l’opposition, le Parti démocrate (DP) et le Parti du peuple (PP) avaient la majorité au Parlement, mais leurs réactions initiales au scandale furent plutôt hésitantes. Ils restèrent à la traîne des médias et de l’opinion publique. Ils ne surent proposer aucune mesure sérieuse pour faire face à la crise, oscillant entre lutte résolue et compromis politique. Au début, l’opposition fut plutôt réticente à enclencher une procédure d’empêchement parce qu’elle n’avait pas confiance dans sa capacité à réunir la majorité des deux tiers nécessaire.

Même si elle s’est jointe aux manifestations des bougies, l’opposition a gardé de manière opportuniste ses distances avec la mobilisation extraparlementaire car elle considérait que sa tâche était de rechercher une solution parlementaire. Cependant, tout au long du mois de novembre, la mobilisation populaire ne cessa de croître à une échelle massive au-delà de ses attentes, tant et si bien qu’il ne resta à l’opposition plus d’autre choix que de suivre l’opinion populaire et mettre en route la procédure d’empêchement.

Face aux manifestations gigantesques, la présidente Park tenta une dernière manœuvre avec son discours du 29 novembre. Tout en évoquant pour la première fois son intention de se retirer, elle proposa que le Parlement décide de la manière de le faire sans mentionner aucun détail. Cela fut interprété comme une manœuvre pour échapper à l’empêchement. Une partie de la fraction de son parti opposée à elle fit bon accueil à sa proposition et décida de ne pas se rallier à l’empêchement à condition que la présidente clarifie la date exacte de sa démission.

Cependant, la méga-manifestation du 3 décembre exprima on ne peut plus clairement la volonté du peuple indigné : démission immédiate et inconditionnelle de la présidente. Sous cette pression montante, les dissidents du parti au pouvoir renoncèrent à une solution politique basée sur un compromis et se joignirent à l’opposition en faveur de l’empêchement. La fraction de la présidente fut isolée et la voie était ouverte pour l’empêchement.

Le rôle des médias et la limite de leur hégémonie

Dans cette bataille historique, ce sont les médias, et en particulier les médias conservateurs, qui ont joué un rôle clé. Chaque jour, depuis fin octobre jusqu’à aujourd’hui, ils ont révélé un large éventail d’abus de pouvoir, de corruption et d’irrégularités. Quotidiennement, d’innombrables actes injustifiés, illégaux, et illégitimes, de Mmes Park et Choi et leurs complices étaient dévoilés. Des chaînes de télévision câblées parlaient des scandales 24 heures sur 24.

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Les médias en Corée du Sud sont essentiellement la propriété privée de magnats des médias conservateurs ou fortement liés au grand patronat. Dans l’ensemble, les journaux et les chaînes de télévision câblées soutenaient la présidente Park et son gouvernement conservateur. Et certains de ces médias sont de vulgaires exutoires des extrémistes de droite anti-communistes, anti Corée du Nord.

Les médias progressistes ou libéraux sont plus petits et leur influence est plutôt limitée. Hangyeoreh Shinmoon et Gyeonghyang Quotidien critiquaient le gouvernement, mais parmi les chaînes télé, JTBC, bien que liée à Samsung, était considérée comme le seul média anti-gouvernemental, sous l’influence de Sohn Seokhee, qui avait quitté la chaîne MBC contrôlée par le gouvernement.

C’est la révélation par la chaîne JTBC du contenu de la tablette PC de Mme Choi Soon-sil le 24 octobre qui a été le déclencheur décisif de toute une suite de crises politiques, et la chaîne Chosun a préparé une attaque systématique par une couverture plus intense des scandales. Les articles équilibrés et l’approche démocratique de JTBC ont gonflé sa popularité et sa crédibilité aux dépens des chaînes gouvernementales – KBS et MBC – et des autres.

Dans ce tir de barrage de révélations scandaleuses, les médias dans leur ensemble, qu’ils soient conservateurs, libéraux, ou progressistes, ont été unis dans la critique du gouvernement corrompu, rivalisant même à ce propos. Dans l’ensemble, la couverture médiatique extensive a conduit à une terrible explosion de colère et d’indignation, et finalement aux méga-manifestations sans précédent.

Toutefois, les médias ont été heurtés par la dimension énorme de la mobilisation et ont utilisé leur influence pour entraver la force des manifestations aux bougies. Les médias ont prêché la non-violence, soulignant constamment la différence entre les manifestations aux bougies et la politique de confrontation du mouvement social. Il semble que l’hégémonie des médias conservateurs a fonctionné et les manifestations aux bougies, quoique de plus en plus grandes jusqu’à échapper à leur contrôle, restèrent pacifiques et civiles.

Le 3 décembre a été le tournant. Après le discours de la présidente Park, les médias conservateurs ont commencé à plaider pour une solution politique dans le cadre de l’ordre et la loi, sans attaquer directement la mobilisation des bougies. On a pu entendre de plus en plus de voix de faiseurs d’opinion d’extrême droite. Cependant, la taille à elle seule des manifestations du 3 décembre a submergé toute manœuvre des médias conservateurs, qui se sont mis à pencher pour l’inévitabilité de l’empêchement de la présidente.

L’interaction dialectique, dynamique, entre les médias et les mobilisations de masse aura été le facteur clé qui a déterminé le parcours politique de cette crise. Au début, les médias semblaient avoir le dessus, mais les manifestations aux bougies de plus en plus grandes ont persisté et finalement prévalu, forçant le cours de cette bataille historique.

L’évolution des manifestations aux bougies

Bien que les révélations des médias soient choquantes, les manifestations ont débuté comme d’habitude : une veillée aux bougies sur la place Cheonggye, un site historique de rassemblement. Le premier week-end après les révélations de la chaîne JTBC, ce sont 30 000 personnes qui se sont réunies pour critiquer la présidente et demander sa démission.

Avec la couverture quotidienne des scandales par les médias, la colère populaire a explosé, et l’indignation que suscita le discours de Mme Park du 4 novembre a conduit 200 000 personnes à se joindre à la manifestation des bougies le 5 novembre, signalant le début des méga-manifestations. Le 12 novembre, c’était l’escalade avec un million de personnes manifestant avec leurs bougies. La dimension de la mobilisation spontanée était hautement explosive, battant tous les records : le 29 octobre, 30 000 maniofestant-e-s ; le 5 novembre, 200 000 ; le 12 novembre, 1 000 000 ; le 19 novembre, 1 900 000 ; le 26 novembre, 1 500 000 et le 3 décembre, 2 320 000.

Les manifestations aux bougies en venaient à dominer la politique du pays. Les excuses malhonnêtes de la présidente et les révélations supplémentaires ont provoqué le gonflement des manifestations les 19 et 26 novembre. L’ordre de grandeur du million de manifestants devenait la norme.

Le discours de Mme Park du 29 novembre provoqua la plus grande manifestation populaire dans l’histoire de la Corée du Sud. Toutefois, la réaction de l’appareil d’État ne fut jamais docile. La police essaya de fixer des strictes limites aux cortèges de manifestants. Elle installa des longs barrages de bus parqués pour bloquer les alentours du lieu de réunion des manifestants et ne laissait personne s’approcher de la Maison Bleue de la présidence.

Cependant une décision de justice défia le fanatisme policier. De manière répétée, le tribunal jugea que le devoir de la police était de protéger les citoyens qui défilaient et non pas de les arrêter. C’est ainsi que chaque fois les cortèges aux bougies purent se rapprocher de plus en plus de la Maison Bleue. Le 3 décembre, le cortège s’en approcha à 100 mètres.

Pour tenter de minimiser les manifestations aux bougies, la police publiait des estimations très basses du nombre des manifestants, niant le fait évident que c’étaient des millions. Mais les médias mirent en doute la méthode de calcul employée par la police et confirmèrent l’authenticité des nombres de manifestants basés sur une méthode scientifique alternative.

Face à ces manifestations géantes, les groupes réactionnaires favorables à la présidente s’essayèrent à des contre-manifestations. Elles furent organisées le week-end mais ne réunirent jamais plus que quelques milliers de personnes. Et même ces maigres rassemblements étaient remplis de personnes âgées payées pour y participer.

Le contexte historique des bougies

Après la Deuxième Guerre mondiale, la Corée fut libérée de l’impérialisme japonais mais divisée en deux par la politique de la guerre froide et souffrit une guerre meurtrière de 1950 à 1953. Au sortir de cette guerre, en 1953, la Corée était définitivement divisée. La Corée du Sud fut incorporée au système mondial capitaliste sous hégémonie étatsunienne et politiquement dominée par des dictatures anticommunistes : Rhe Shingman (1948-1960), Park Chunghee (1960-1979) et Chun Doohwan (1980-1987).

Le mouvement populaire pour la démocratie amena la Révolution d’Avril de 1960 [interrompue par le coup d’État de Park père], puis une brève liberté lors du Printemps de la Démocratie en 1980. Mais le mouvement populaire pour la démocratie se heurta sans cesse à une répression sévère, jusqu’au soulèvement de juin 1987 et sa victoire partielle. Depuis, la Corée du Sud est formellement considérée comme une démocratie, mais sous un régime conservateur parce que le soulèvement de juin 1987 n’a pas réussi pas à renverser complètement la dictature militaire.

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Avec la crise financière asiatique de 1997, sous les auspices du FMI le changement de régime fut rendu possible. Le processus de démocratisation avança un peu pendant 10 ans sous le régime libéral des présidents Kim Daejung (1997-2002) et Rho Moo-hyun (2003-2007), mais s’accompagna malheureusement du virage néolibéral. Après cette « décennie perdue », les conservateurs revinrent au pouvoir avec Lee Myeonbak (2008-2012) et Mme Park Geun-hye (2013 à aujourd’hui).

La domination conservatrice actuelle fut rendue possible par la récession économique et le piètre bilan des libéraux. La nostalgie des vieilles générations pour les chefs puissants fit monter la popularité de Mme Park malgré ses politiques néolibérales antipopulaires.

La « révolution des bougies » de 2016 peut être vue comme la continuation historique du soulèvement de juin 1987 quand les étudiants et les citoyens se sont battus dans les rues durant trois semaines contre la police, remportant la victoire malgré les gaz lacrymogènes et les arrestations en masse. Le soulèvement de 1987 ouvrait la voie pour la démocratie mais les processus ultérieurs échouèrent à l’approfondir. Dans un sens, le gouvernement de Mme Park fut une tentative réactionnaire de faire revivre le fantôme de la dictature de son père.

Les manifestations aux bougies de 2016 ont définitivement enterré les vestiges de la dictature et apportent des bases plus solides pour la démocratie dans toutes les sphères de la société. Le mouvement des bougies a une fois de plus prouvé que le vrai moteur de l’histoire, c’est le pouvoir du peuple dans les rues et sur les places, et non pas la politique institutionnelle.

Les mouvements sociaux et la protestation aux bougies

Les mouvements sociaux en Corée ont énormément contribué à la démocratisation et à la justice sociale. Mais après des hauts et des bas, constamment réprimés par le régime, les deux piliers historiques des mouvements sociaux, le mouvement étudiant et le mouvement syndical, ont perdu leur force.

Bien sûr, dans le cadre de la démocratisation, les mouvements sociaux ont élargi leur influence dans la société et ont milité en faveur de nombreuses réformes progressistes. Toutefois, l’effort historique pour construire un parti politique progressiste a échoué même si le Parti progressiste de la Justice (PJP) a pu survivre comme un parti mineur au Parlement. Le Parti progressiste unifié (UPP) a été dissous en 2014 à cause de l’attaque scandaleuse du gouvernement Park et de ses propres erreurs politiques.

Les veillées aux bougies sont un phénomène relativement nouveau qui a débuté comme forme de protestation en 2002 quand deux écolières furent tuées écrasées sous les chenilles d’un char d’assaut étatsunien. Les manifestations aux bougies de 2002 furent un moment clé de la lutte de masse anti-américaine et anti-impérialiste.

En 2008, juste après l’entrée en fonction du président conservateur Lee Myeongbak, des jeunes écolières ont commencé à manifester contre la décision du gouvernement d’importer de la viande de bœuf des États-Unis sans contrôles sérieux. Les manifestations aux bougies de 2008 furent différentes de celles d’avant, car les manifestants se mobilisèrent par les réseaux sociaux, en un forum virtuel avec de très nombreuses discussions et débats.

Les manifestations aux bougies ont démontré une nouvelle dynamique jamais vue auparavant. Tous les différents groupes, la plupart organisés via les réseaux sociaux, depuis des jeunes étudiant·e·s jusqu’aux femmes au foyer, ont rejoint les veillées et les cortèges aux bougies. Les nouveaux manifestants émergents étaient libres des vieilles règles, plus libres, plus expressifs, plus divers et plus imaginatifs. Au sein de cet environnement libre et divers, des groupes d’action plus militants sont apparus et ont mené des batailles de rue contre les brutalités policières.

Le mouvement des bougies de 2008 a mené une lutte quotidienne durant quatre mois. Son apogée fut une manifestation réunissant un million de personnes pour l’anniversaire du soulèvement du 10 juin 1987. Le 15 août 2008 eut lieu la dernière grande manifestation, mais ensuite, sous la sévère répression, la protestation aux bougies a décliné en tant que mouvement.

Toutefois, les manifestants aux bougies de 2008 posèrent la question de la démocratie en brandissant comme slogan l’article 1 de la Constitution :

« 1. La République de Corée est une république démocratique.

« 2. La souveraineté en République de Corée appartient au peuple et tous les pouvoirs de l'État émanent du peuple. »

En partant de la question des importations de bœuf, les manifestations défiaient l’autoritarisme du gouvernement conservateur du président Lee Myeongbak.

En comparaison avec 2008, le mouvement de 2016 a une base de masse plus étendue et l’ampleur des mobilisations massives a encore augmenté, même si l’intensité de la lutte ou la radicalisation étaient plus faibles. C’est ainsi que grâce à sa détermination et à la dimension énorme de la mobilisation, les manifestations aux bougies de 2016 ont remporté une victoire décisive sur l’establishment, à la différence de la défaite finale des manifestations de 2008.

En 2008, le mouvement social et les syndicats furent désarçonnés par l’émergence d’un type nouveau, différent, de manifestations et de mouvements. Par contre, en 2016, ils ne furent pas en conflit avec la base des manifestants aux bougies. Ce fut là la force essentielle des manifestations aux bougies, qui réussirent à mettre en déroute les manœuvres de division et les attaques idéologiques.

Formellement les méga-cortèges du week-end furent menés par la coalition nouvellement constituée, l’Action d’urgence du peuple (EPA) réunissant 1 500 organisations de la société civile. Toutefois, la spontanéité a dépassé les secteurs organisés. Pour citer un exemple, le 30 novembre, la Confédération coréenne des syndicats (KCTU) organisa une grève générale à laquelle participèrent 200 000 travailleurs et convoqua des cortèges réunissant 100 000 personnes et une marche à travers tout le pays. En d’autres temps, cela aurait été vu comme une mobilisation immense. Mais dans le contexte des manifestations aux bougies, l’intervention du mouvement ouvrier organisé n’a eu qu’un impact relativement faible.

Les manifestations aux bougies de 2016 devinrent trop grandes pour être contrôlées. Aucun groupe, aucune force, ne pouvait les contrôler ou les dominer. D’une certaine façon, c’est un exemple parfait d’intelligence collective.

Au-delà de l’empêchement

Le tournant fut la méga-manifestation du 3 décembre. Auparavant, les médias conservateurs avaient prévalu et disposaient d’une hégémonie idéologique. Ces médias parlaient en faveur des manifestations en célébrant la décence du mouvement qui évitait l’attitude de confrontation violente des vieux mouvements sociaux. Après le discours de Mme Park du 29 novembre, les médias conservateurs préféraient un compromis, évitant l’empêchement, une retraite en bon ordre pour laquelle les fractions rivales du parti au pouvoir se réconciliaient.

Mais voilà, des millions de bougies exigeaient sa démission immédiate. La procédure parlementaire d’empêchement devenait le seul chemin vers une solution puisque Mme Park refusait de démissionner. La voie vers l’empêchement était libre puisque les partis de l’opposition s’unirent et furent rejoints par la fraction du parti au pouvoir opposée à la présidente (2).

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On raconte que Mme Park a renoncé à des manœuvres supplémentaires afin de se défendre et aurait choisi d’affronter la procédure d’empêchement en nourrissant l’espoir ténu que la majorité des deux tiers ne serait pas atteinte. La pression retombait donc sur les députés du parti au pouvoir de la fraction de Mme Park. Ils se trouvaient piégés entre elle et leurs propres électeurs. Voter l’empêchement signifiait punir la présidente et aussi punir son parti. Mais voter contre l’empêchement signifiait pour chaque député se priver d’une carrière future de politicien face à ses propres électeurs. Et signifiait aussi prendre le risque de manifestations encore plus grandes contre le régime dans son ensemble, voire une catastrophe apocalyptique.

Finalement, la base populaire toujours plus grande des bougies a prévalu sur les médias et sur la politique institutionnelle des partis. Une longue marche vers la démocratie a été ouverte par la puissance de manifestations multimillionnaires.

Les Sud-Coréens et Sud-Coréennes se sont vus attribuer le droit de vote par le gouvernement militaire d’occupation des États-Unis. Historiquement, la Corée du Sud n’a connu ni mouvement chartiste ni mouvement des suffragettes (3). Cependant, en 1987, les Sud-Coréens luttèrent pour avoir le droit d’élire le président directement, et aujourd’hui ils ont exercé leur droit de révoquer une présidente élue. Légalement, Mme Park est chassée du pouvoir par la procédure parlementaire de l’empêchement, mais en réalité, il s’agit d’une révocation par le peuple assemblé.

Le mouvement des bougies a remporté une grande victoire historique qui va rendre la démocratie plus forte et plus étendue. Cependant, le pouvoir populaire des bougies doit aller plus loin que la révocation de Mme Park. C’est l’heure de commencer une expérience imaginative pour révolutionner le potentiel du pouvoir populaire. Les bougies peuvent s’éteindre, mais elles peuvent être rallumées à tout moment. les bougies ne mourront pas. ■

Séoul, le 9 décembre 2016

* Youngsu Won est le coordinateur du International Forum en Corée et correspondant de Links International Journal of Socialist Renewal, où cet article a d’abord paru (http://links.org.au/south-korea-park-impeachment-candlelight-protests). Nous reprenons ici la traduction française (révisée) et les notes de la revue électronique suisse À l’Encontre (http://alencontre.org/laune/coree-du-sud-les-manifestations-aux-bougies-renversent-la-presidente-park.html).

Notes

1. Dans le vocabulaire parlementaire anglo-saxon, le mot impeachment désigne la mise en accusation par le Parlement d’une personne occupant une haute charge publique, en vue de la destituer si la mise en accusation aboutit dans un deuxième temps à une condamnation par le haut tribunal compétent. Dans le cas de la Corée du Sud c’est la Cour constitutionnelle qui jugera la présidente Park dans quelques mois. Impeachment est en réalité le mot français empêchement remontant au XIVe siècle quand prit forme le parlementarisme anglais et que le français était encore la langue officielle du royaume d’Angleterre où régnait une dynastie française, celle d’Anjou, les Plantagenets : Vieux français empeechier, issu du latin impedicare, prendre au piège, entraver, qui est l’étymologie du mot français moderne empêcher. Mais en Droit français actuel, empêchement a un autre sens juridique. Dans ce vocabulaire parlementaire anglais issu de ce vieux français, on trouve aussi act of attainder, du vieux français ateindre signifiant condamner. Le Parlement de Londres a dans son histoire passée plusieurs fois condamné pénalement quelqu’un, parfois à la mort, directement par le vote d’une loi d’ateinte portant sur une seule personne. La Constitution des États-Unis de 1787 prive explicitement le Congrès de cette possibilité. Le Parlement de Londres l’a pour la dernière fois utilisée en 1798 et en a aboli la possibilité en 1870. C’est de ce même vieux français de l’Angleterre du XIVe siècle que date la devise du plus prestigieux et du plus ancien ordre de chevalerie, que préside la reine d’Angleterre, l’Ordre de la Jarretière fondé en 1348 : Honi soit qui mal y pense (Honni s’écrivait alors avec un seul n.)

2. Le système d’entrelacs chaebols-pouvoir politique-corruption bat son plein en Corée du Sud. Ainsi Moon Hyung-pyo, ministre de la Santé de 2013 a 2015, aurait fait pression sur le NPS, le Service national des pensions de retraite, pour qu’il accepte une fusion au sein du géant de l’électronique Samsung Group, afin que la passation de pouvoir au sommet du groupe se fasse sans histoires et que l’héritier naturel prenne les commandes de Samsung. Il fallait absolument que la holding Cheil Industries rachète une filiale de Samsung spécialisée dans le commerce et la construction. Problème : des actionnaires de cette filiale s’opposent à la fusion. C’est là que Moon Hyung-pyo serait intervenu. Dans ce rapport de force entre actionnaires, l’ancien ministre de la Santé aurait très fortement encouragé le Service national des pensions de retraite à voter pour la fusion. Le NPS se trouvant être un important actionnaire de Samsung. Le « vénérable » Ban Ki-moon, secrétaire général de l’ONU, nage aussi dans ce bain. Le Monde, en date du 28 décembre 2016 écrit : « L’hebdomadaire Sisa-in, basé à Séoul, a affirmé dans son édition du samedi 24 décembre que M. Ban avait reçu 200 000 dollars en espèces en mai 2005, quand il était ministre des affaires étrangères du président progressiste sud-coréen Roh Moo-hyun. L’argent lui aurait été remis lors d’une réception à sa résidence d’alors, située dans la capitale sud-coréenne. Il aurait également perçu 30 000 dollars en 2007, alors qu’il venait d’accéder à la tête de l’ONU. Les fonds auraient cette fois transité par un restaurant new-yorkais. Dès la parution de l’affaire, le porte-parole des Nations unies, Stéphane Dujarric, a dénoncé ces accusations portées contre M. Ban, les qualifiant de “complètement fausses et dénuées de fondement”. Il a annoncé l’envoi d’un courrier officiel à leur auteur, le magazine Sisa-in, pour obtenir des excuses et la rétractation de l’article accusateur. L’argent viendrait du sulfureux Park Yeon-cha. Ancien patron du  fabricant de chaussures Taekwang, il avait été condamné en 2009, à l’issue d’un procès retentissant pour évasion fiscale et corruption de nombreuses personnalités politiques, économiques et judiciaires – dont des proches du président Roh Moo-hyun. Ces révélations sortent au moment où M. Ban Ki-moon, 72 ans, dont dix passés à la tête de l’ONU, prépare son retour sur la scène politique sud-coréenne, et plus spécifiquement sa candidature à l’élection présidentielle, programmée pour décembre 2017. Les rumeurs sur sa candidature courent depuis plusieurs mois. Il aurait multiplié les consultations dans les milieux conservateurs et auprès de la présidente, Park Geun-hye. Le “Choigate”, le scandale impliquant la présidente, l’a pourtant contraint à prendre ses distances avec Mme Park. À la suite du vote d’une motion de destitution, le 9 décembre, la présidente pourrait quitter son poste dans les premiers mois de 2017. Un scrutin présidentiel interviendrait alors dans les soixante jours. Surnommé “l’anguille insaisissable” pour sa capacité à se faufiler entre les écueils et son goût de l’ambiguïté, M. Ban s’est adapté, refusant d’intervenir dans le “Choigate” en invoquant sa fonction à l’ONU. Devant la presse, le 21 décembre, à New York, il s’est simplement dit prêt à “aider” son pays en lui faisant profiter de son expérience. Populaire chez les personnes âgées, M. Ban était en tête du dernier sondage réalisé par l’institut Real Meter, avec 23,3 % d’intentions de vote, devant Moon Jae-in, figure du Parti Minjoo (opposition, centre gauche), à 23,1 %. Pour le Parti Saenuri (conservateur, au pouvoir), M. Ban représente une chance inespérée de conserver le pouvoir. Lundi 26  décembre, Chung Woo-taik, membre influent du Saenuri, a indiqué que sa formation voulait soutenir M. Ban. Mais le parti est impopulaire et affaibli. Mardi 27 décembre, 29 de ses 120 parlementaires, critiques de Mme Park, l’ont quitté. Le même jour, un conseiller de M. Ban, resté anonyme, a indiqué qu’il reviendrait en Corée du Sud vers le 15 janvier pour former une alliance politique la plus large possible “afin d’aider la Corée du Sud à franchir une nouvelle étape”. Reste une inconnue de taille : l’incidence des révélations du Sisa-in sur sa popularité. L’opposition s’est emparée des révélations du Sisa-in : “Le parquet doit faire toute la lumière sur cette histoire”, a appelé Ki Dong-min, le porte-parole du Minjoo. Connu pour le sérieux de ses investigations, l’hebdomadaire de centre gauche Sisa-in a joué un rôle majeur dans les révélations du “Choigate” ».

3. Le mouvement chartiste, de la Charte du peuple, fut le mouvement britannique de pétitions et manifestations de masse des années 1837 à 1848 pour le suffrage universel, le vote secret, la rémunération des députés, la réforme des circonscriptions électorales et l’élection annuelle de la Chambre des Communes de Londres. Il n’eut que des satisfactions partielles dans les réformes électorales de 1867, 1872, 1911 et 1918. Le Chartisme fut une des racines importantes du mouvement ouvrier britannique. Voir à ce propos l’ouvrage de référence d’Edward P. Thomson : La formation de la classe ouvrière anglaise, Éditions du Seuil, coll. « Points », Paris 2012.

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