Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 644-646 octobre-décembre 2017

CATALOGNE ET ÉTAT ESPAGNOL

Quatre thèses sur la crise catalane

Cf. aussi : [Espagne]

Miguel Manzanera Salavert*

Thèse 1 : La crise catalane a été provoquée par les appareils d’État de la monarchie libérale espagnole avec l’intention de contrôler les conséquences politiques de la crise économique du néolibéralisme.

Ce qui se passe en Catalogne actuellement n’est pas un simple résultat de cette crise ; cela va bien au-delà de la collision, pronostiquée par Anguita, entre deux trains, les deux secteurs de la bourgeoisie, l’espagnole et la catalane. La confrontation avec le peuple catalan – et pas seulement avec la bourgeoisie – a été directement recherchée par le pouvoir étatique. Ce n’est pas une erreur de calcul ; alors que le degré de mobilisation populaire de la société catalane était imprévisible, les actes du gouvernement du Parti populaire semblent avoir été planifiés dans le détail. Cette provocation est la suprême difficulté que les Catalans doivent surmonter pour accéder à un avenir décent, en rupture avec le royaume d’Espagne – je souligne le mot « royaume », car il n’est pas question d’une rupture avec une hypothétique république espagnole, qui pourrait résoudre la question pacifiquement.

Synthèse

Les faits qui corroborent cette version des événements politiques en Catalogne sont connus :

a) Leur origine : après avoir pris en compte une série de recours impulsés par le parti conservateur, l’État espagnol a annulé en 2010 la réforme du Statut de l’autonomie de la Catalogne de 2006. Comme nous le savons, ce statut a été :

• approuvé par le Parlement de Catalogne ;

• approuvé par les Cortes espagnols ;

• approuvé par un référendum par les citoyens catalans ;

• parfaitement assimilable par l’ordre politique de la monarchie libérale.

b) Le processus : la réaction du peuple catalan a été spectaculaire avec une énorme mobilisation qui a abouti en juillet 2010 à une manifestation d’un million et demi de personnes sous le slogan « nous sommes une nation, c’est à nous de décider ». Cette mobilisation n’a cessé de croître et de se développer depuis lors, au cours des Diadas – fête nationale de la Catalogne le 11 septembre – et d’autres événements politiques, tels par exemple les référendums symboliques promus par les CUP (Candidatures d’unité populaire). Face à cela, l’État espagnol n’a qu’une seule réponse : l’application de mesures répressives en condamnant les dirigeants politiques de la Communauté autonome de Catalogne à des peines diverses telles les amendes excessives, l’interdiction d’exercer les mandats politiques, les détentions arbitraires et des procès criminels avec de fortes menaces d’emprisonnement.

c) L’aboutissement : le déni du dialogue et la mise hors-la-loi du référendum face à un peuple catalan chaque jour plus mobilisé et critique de ce qu’impose l’État espagnol ; ce dernier, dirigé par son aile la plus réactionnaire, agit de manière de plus en plus répressive et refuse toute solution conciliatrice qui entrainerait la réforme de la Constitution espagnole de 1978. Le gouvernement du Parti populaire n’a pas hésité à accroître la tension de la question catalane, jusqu’à ce qu’elle conduise à l’actuelle crise de légitimité de la monarchie libérale parmi les citoyens catalans, dans le but de renforcer ainsi sa légitimité aux yeux du reste des Espagnols.

Au vu de ces antécédents, la question première est de savoir pourquoi le gouvernement conservateur a agi de cette manière, mettant même en péril la stabilité politique de l’État libéral. La réponse la plus évidente est que cette stabilité politique était déjà menacée par la crise économique et que la confrontation avec la Catalogne est un stratagème visant à soutenir les structures monarchiques du pouvoir politique.

Thèse 2 : Les plans de l’oligarchie financière pour l’Espagne, en phase avec la dérive autoritaire des sociétés européennes, ont pour objectif de réduire les libertés et de renforcer les pouvoirs répressifs de l’État.

En partant de l’hypothèse que le Parti populaire n’agit pas seulement pour son propre compte, mais qu’il est au service des intérêts de l’oligarchie financière internationale – intérêts représentés dans l’État espagnol par les institutions de la monarchie libérale –, il est essentiel de comprendre les plans stratégiques de cette oligarchie pour pouvoir les contrer : l’action du gouvernement conservateur n’est pas improvisée ou aléatoire, il s’agit d’un plan d’action conçu consciemment.

Une première intuition saute aux yeux : la crise sociale doit être très profonde pour qu’ils aient décidé d’agir ainsi. Et en effet, le 15-M (le mouvement des indignés qui a commencé le 15 mai 2011) a mis en évidence que les institutions du système libéral étaient largement délégitimées – en particulier chez les jeunes – et que le système de domination dans l’État espagnol pouvait s’effondrer, d’autant plus que des processus similaires s’étendaient dans toute l’aire méditerranéenne, en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et dans le sud de l’Europe. Le 15-M a mis sur la scène politique la question fondamentale concernant le développement économique du néolibéralisme espagnol : son absence d’avenir, le fait d’avoir construit une économie spéculative et déséquilibrée – qui accroît à toute vitesse la pauvreté, en y entrainant les institutions politiques et l’idéologie qui l’ont soutenu.

Tout cela est devenue évident lorsque la crise économique a éclaté. Quelles en étaient les racines ?

a) Le modèle économique basé sur la désindustrialisation du pays, promu par les gouvernements du PSOE à la suite de l’entrée dans l’Union européenne, a produit un énorme chômage structurel de l’économie espagnole – les contrats poubelles ne peuvent pas être considérés comme une véritable solution de ce problème ;

b) Le modèle politique fonctionne à travers une corruption structurelle de la classe politique associée aux entrepreneurs, en particulier dans le secteur de la construction urbaine, ce qui a conduit à une crise de surproduction dans ce secteur.

Le bipartisme libéral a été dénoncé comme étant un système politique incapable d’affronter les problèmes du pays et les citoyens ont compris que la corruption est un obstacle insurmontable pour dépasser la crise économique.

Une deuxième observation évidente : la réaction autoritaire et répressive est typique pour la classe dominante capitaliste – l’oligarchie financière – au cours des moments de rupture de l’ordre social ; elle a été remise en pratique au cours des cinq dernières années dans tous les pays impérialistes regroupés dans l’OTAN. La fraction espagnole de cette oligarchie est représentée politiquement par la monarchie, qui s’est historiquement distinguée en maniant efficacement les moyens répressifs à travers les appareils coercitifs de l’État protégés par les appareils idéologiques, en particulier par l’Église catholique – aujourd’hui efficacement remplacée par les réseaux sociaux de communication.

Synthèse

Dans le contexte du tournant autoritaire de l’impérialisme, on peut interpréter la création du problème catalan comme une ruse tactique ayant de profondes implications stratégiques, visant à rendre acceptable pour la majorité des citoyens espagnols la violence étatique et fasciste de la minorité ultra-droitière. Des secteurs importants de l’État, tels l’armée ou la justice, de même que d’importantes institutions privées, comme l’Église catholique, sont contrôlés par des minorités fascistes et le Parti populaire lui-même a en son sein une fraction dominante de caractère pro- ou para-fasciste. L’évidente intention d’humilier les institutions catalanes d’autogouvernement est une provocation visant à étendre et à rendre plausible l’usage de la répression politique, qui a déjà été largement employée pour contenir la mobilisation populaire dans tout l’État espagnol.

Après avoir provisoirement résolu le problème basque, l’État espagnol était à court d’instruments permettant de justifier sa politique antidémocratique et la limitation des libertés. La répression contre le mouvement citoyen – par une législation limitant sérieusement les libertés politiques – n’a pas été suffisamment contestée par la mobilisation ; elle doit être comprise comme une politique défensive de la monarchie libérale qui, dans la conjoncture actuelle, court le risque de se voir enterrée pour toujours dans l’histoire des peuples de l’État espagnol. Les dénonciations de la corruption ont mis la droite conservatrice le dos au mur – voir le discours d’Irene Montero (1) présentant la motion de censure contre le gouvernement Rajoy. Le coup de force contre la Catalogne – un état d’exception non déclaré, mais pratiqué – est une tentative de passer à l’offensive tant que les instruments libéraux du pouvoir politique au service de l’oligarchie financière ne sont pas encore complètement hors d’usage.

La répression du référendum catalan vise à reconstruire la crédibilité du gouvernement conservateur complètement discrédité, d’en faire la garantie de l’unité de l’Espagne qui serait menacée par le séparatisme catalan. Ce gouvernement tente de faire endosser aux institutions catalanes sa propre incompétence, en diluant son image criminelle dans une offensive contre les ennemis de la patrie. N’oubliez pas que la condamnation du séparatisme était l’un des piliers de l’agitation de l’extrême droite durant la Deuxième République et une des raisons alléguées par l’armée fasciste pour justifier le coup d’État qui a conduit à la guerre civile. Cette « unité espagnole » signifie la domination de l’oligarchie financière internationale sur les structures de l’État espagnol et, à travers elles, sur les populations regroupées dans différentes traditions nationales. Une domination exercée par délégation au sein d’institutions qui ont déjà démontré leur niveau de corruption très élevé et leur inefficacité pour diriger politiquement nos affaires communes.

Thèse 3 : Le rapport des forces construit dans la lutte politique en Catalogne et la résolution de cette crise vont déterminer la qualité démocratique de toutes les structures politiques dans l’État espagnol.

La crise catalane n’est pas encore une crise révolutionnaire et il est probable qu’elle ne parviendra pas à le devenir du fait de son caractère régional et de ses difficultés pour impliquer les peuples du reste de l’État espagnol, même en tenant compte de l’actuelle faiblesse de ce dernier. Mais elle peut se transformer en un conflit politique permanent au sein de cet État issu de la transition, remplaçant le conflit basque momentanément pacifié.

Il faut voir clairement quelle est la principale contradiction que les politiciens libéraux doivent résoudre : ils doivent légitimer la frauduleuse domination de l’oligarchie financière alors que le capitalisme tardif vit une crise généralisée. Dans cette contradiction ils doivent jouer avec les sentiments nationaux, en opposant les peuples les uns contre les autres. Mais l’internationalisme propre à la classe prolétaire ne peut oublier, au risque de perdre la bataille pour l’avenir de l’humanité, qu’une réalité sociale aussi profonde que l’est le sentiment national n’est pas seulement un masque de la domination. L’hégémonie politique de la classe ouvrière se joue dans son attitude envers la question nationale, car c’est là qu’est nécessaire l’alliance avec d’autres classes, comme la petite bourgeoisie et la paysannerie, pour construire le bloc historique républicain.

La configuration future des institutions politiques à moyen terme – peut-être pour les 40 ans à venir – sera déterminée par le résultat de la confrontation politique dans la crise sociale présente (appelons-la « deuxième transition », en référence au processus politique des années 1970) et du rapport de forces qui pourra être construit dans la lutte politique en Catalogne. Dans ces conditions, trahir la lutte démocratique du peuple catalan équivaut à trahir la lutte pour la démocratie dans l’État espagnol.

Synthèse

Ce qui devrait être clair, c’est que la lutte pour la démocratie n’est pas menée contre ou en faveur d’un État abstrait ou d’une identité illusoire, mais contre des institutions concrètes qui déterminent les orientations générales du développement social. Les lois du développement historique sont déterminées et incontournables, la question est de savoir si nous sommes capables de leur donner une orientation alternative à l’orientation capitaliste, autoritaire et corrompue, qui est déjà devenue une monstruosité de destruction sociale et écologique. La lutte des mouvements sociaux peut influer sur cette orientation d’une manière très limitée, qui à ce jour semble insuffisante du fait de la dérive fasciste des sociétés du bloc impérialiste commandé par l’OTAN. Dans la conjoncture historique actuelle, lutter contre cette dérive est la ligne politique la plus décisive.

La monarchie libérale représente la domination de l’oligarchie financière internationale sur la population espagnole. Mais cette domination s’établit jusqu’à un degré que déterminent la cohésion sociale et la capacité d’auto-organisation des peuples. Le principe d’autodétermination est un instrument pour la diffusion du pouvoir politique dans la citoyenneté et les institutions populaires. Il doit s’exercer de la manière la plus ample possible à chaque moment historique. Seul un pouvoir politique autoritaire peut craindre l’autodétermination des peuples ; la dite « non-gouvernabilité de la démocratie » est dans cette perspective le mot d’ordre néolibéral pour limiter les droits des citoyens.

Thèse 4 : La solidarité avec la Catalogne définit la lutte politique dans la conjoncture historique actuelle.

Le fait que dans le camp populaire républicain la dynamique politique conduit à une option rupturiste plus radicale a été dénoncé par la gauche réformiste comme résultant de manœuvres bourgeoises. L’absence de la classe ouvrière dans la lutte indépendantiste est un argument utilisé par les réformistes contre la mobilisation catalane, sans qu’ils reconnaissent que la passivité de la classe ouvrière européenne et les concessions au libéralisme de ses dirigeants politiques sont une cause directe de la montée du fascisme dans les pays impérialistes. Cependant, la classe ouvrière a commencé à se mobiliser contre la répression déclenchée par le gouvernement conservateur en Catalogne. L’instinct de classe peut s’éveiller alors que se développent les événements politiques, renversant ainsi la subordination face aux mouvements fascistes rampants.

Autrement dit, il est à craindre que la classe ouvrière espagnole ne glisse vers un processus politique semblable à ceux qui se développent ailleurs en Europe. Le réformisme politique de la gauche libérale n’a pas été en mesure d’offrir une alternative de lutte à d’importants secteurs de la classe ouvrière qui sombrent dans la misère alors que ses défenseurs paraissent contempler l’augmentation de l’exploitation capitaliste comme un mal nécessaire ou même comme un phénomène social curieux. La classe ouvrière européenne préfère se jeter dans les bras du fascisme que de supporter l’hypocrisie de ces politiciens qui apparaissent comme une béquille réformiste du régime capitaliste au moment où il n’y a rien à réformer.

En ce moment il ne s’agit pas de s’enfermer dans le débat entre les options de l’indépendance (Oui/Oui, en tant que slogan) face à l’espagnolisme autoritaire (Non/Non), car il y a une troisième possibilité, celle d’accepter le référendum en votant contre l’indépendance (Oui/Non). Cette troisième possibilité a été défendue par la gauche parlementaire, représentée traditionnellement par la Gauche unie (IU) avec sa proposition de République fédérale et maintenant par au moins un secteur de Podemos. Néanmoins, la dynamique de confrontation en Catalogne rend floue cette troisième option intermédiaire. Il est clair que le pouvoir de l’État a manœuvré pour qu’il en soit ainsi, mais il est également clair que IU elle-même a montré son incapacité à diriger la lutte sociale née dans le feu de la crise. Et tandis que la reconversion de la gauche par le biais de Podemos peut résoudre les problèmes organisationnels les plus graves du passé, elle doit aussi reconnaître ses erreurs et prendre au sérieux son propre programme politique, dont le point culminant est la proclamation de la République. Il faut espérer qu’après les événements de Saragosse du 22 septembre 2017 (2) ils comprendront mieux la gravité de la situation. Les défenseurs d’une République fédérale doivent faire cause commune avec le peuple catalan contre la répression étatique.

La solidarité avec le processus catalan doit se faire sans conditions. Ceux qui défendent leurs propres positions politiques doivent le faire en étant conscients de leurs implications et en cherchant le plus de cohérence possible. L’option qui pourra être réalisée va dépendre du rapport des forces issu de la crise, mais en tout cas les forces républicaines n’ont pas d’autre choix que de faire face au défi lancé par l’oligarchie espagnole, tout en sachant que la lutte a été engagée dans des conditions d’infériorité pour les démocrates et qu’il faut affronter la répression dont sont victimes les peuples péninsulaires et insulaires de l’État espagnol. ■

28 septembre 2017

* Miguel Manzanera Salavert est professeur de philosophie. Cet article a d’abord paru le 28 septembre 2017 sur le site web de la revue Viento Sur (http://www.vientosur.info). Traduit du castillan par JM.

Notes

1. Irene Montero, née en 1988, est députée de Madrid et, depuis février 2017, porte-parole du groupe parlementaire confédéral Unidos Podemos-En Comú Podem-En Marea.

2. Alors que se réunissait à Saragosse une Assemblée de parlementaires et maires pour la liberté d’expression, la fraternité et le dialogue à l’initiative de Podemos, un groupe de quelque 200 à 300 espagnolistes d’extrême droite a tenté d’agresser les élus rassemblés.

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