Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 662-663 avril-mai 2019 *

BRÉSIL

Les parties, les unités et les fissures de la coalition gouvernementale

Cf. aussi : [Brésil]

Ana Cristina Carvalhaes*

Quelles sont la nature et les contradictions de l’alliance qui a amené Jair Messias Bolsonaro à la présidence ?

Une radiographie peut nous aider à répondre, cependant une petite vídéo nous sera plus utile. À voir ses débuts, il sera bien difficile pour le noyau du front bolsonariste de gérer simultanément les affaires courantes, la mise en œuvre rapide de ses projets et le potentiel explosif de cette jonction parfois forte, parfois délicate entre les ultralibéraux de Chicago et les militaires de haut rang, les polices du shérif Sergio Moro, les disciples d’Olavo de Carvalho et les fondamentalistes de l’Évangile. Quelle famille…

Synthèse

Le même jour, il y a eu des affrontements successifs à propos de ce qui restait d’une opinion civilisatrice, dans la classe moyenne et dans la classe ouvrière mieux informée du Brésil. Le 1er février, après un mois d’administration du gouvernement d’extrême droite, en visite à Israël, lors d’une interview, le ministre des Sciences, de la Technologie, de l’Innovation et des Communications, le lieutenant-colonel de l’armée de l’air et ancien astronaute Marcos Pontes, a réaffirmé que la Terre est ronde. Pontes a rappelé avoir de ses propres yeux vérifié la thèse de Galilée et que l’idée de la Terre plate « ne fait pas partie de la Science » (sic).

La position provocatrice, accompagnée de promesses d’encourager les femmes à participer à la recherche scientifique et le refus de critères idéologiques dans l’attribution des bourses de recherche, déconcerta l’armée de militants virtuels (mais réels) anti-Lumières, fidèles du président Messie – un front unique de combat entre platistes, racistes plus ou moins assumés, antiféministes, homotransphobes, anti-communistes, anti-étatistes, anti-pauvres en général et religieux fondamentalistes, à l’efficacité démontrée sur les médias sociaux. Les tontons antiglobalistes ou contre le « marxisme culturel » comme aiment à se présenter les ministres de l’Éducation ou de l’Itamaraty (Affaires étrangères).

À la surprise folklorique de Pontes s’est ajouté un autre couac, ce qui tend à devenir courant : le vice-président Hamilton Mourão, général de l’armée qui s’était fait connaître en se prononçant en faveur d’une intervention militaire pour résoudre la crise politique, a déclaré qu’il considère les problèmes de natalité comme des problèmes de santé publique des femmes, et que lui-même, « en tant que citoyen », pense que l’avortement serait un « choix de la personne ». Il n’a pas fallu 24 heures avant que les dirigeants du PSL (parti du président) à la Chambre des députés, fondamentaux dans la stratégie du pouvoir, passent leur message à la presse : « L’avortement ne sera pas légalisé » et « nous ne le laisserons pas passer cet agenda de la gauche ». Une fois encore, Mourão, qui maintient des relations cordiales avec une grande presse déclarée ennemie par son chef, aurait fortement irrité non seulement les fils du président, mais également ses innombrables collègues militaires occupant des positions de pouvoir au gouvernement.

Moins d’une semaine auparavant, le mauvais climat entre le Président et ses enfants d’une part et le général vice-président avait empiré gravement. Le 24 janvier, lorsqu’il a appris la démission de Jean Wyllys (PSOL-RJ) de son troisième mandat de député fédéral en raison de menaces répétées. Le président a tweeté « Grand jour ! », ses fils et supporters ont célébré sans retenue (1). Le vice-président, au contraire, a déclaré : « Je pense que quiconque menace un parlementaire commet un crime contre la démocratie, car l’une des choses les plus importantes est d’avoir sa propre opinion et d’être libre de l’exprimer. » Couac.

Unis contre qui ?

Ce ne sont là que trois premiers exemples des nombreux affrontements et contradictions déjà survenus dans le gouvernement de Jair Messias Bolsonaro, élu par une coalition de forces anti-gauche, pro-marché, anti-cosmopolites et partisanes de mœurs antérieures à la Révolution française (celle de 1789, pas de 1968 !) et simultanément ultranéolibérale – si vous nous permettez ce néologisme.

Ces fissures et ces contradictions ne signifient pas qu’il n’y ait pas entre eux des points d’unité programmatique profonde. Et principalement des ennemis communs : « la gauche, les droits humains, l’État protecteur, la morale laïque », selon la synthèse de l’anthropologue Ronaldo Almeida.

Dans la vision des bolsonariens, sous tous les angles, nous devons tout d’abord comprendre que « la gauche » c’est beaucoup de gens. C’est tout ce qui renvoie au souci du social, à la constatation d’une inégalité alarmante et aux politiques pour la combattre ; tout ce qui fait appel à la solidarité, à l’empathie avec l’autre ; tout mécanisme favorisant la défense de la vie et de l’environnement ; toute mention de l’existence et du respect de la diversité sociale, ethnique, culturelle et religieuse ; toute mention de l’affrontement libre d’idées et de la possibilité de respecter l’existence et l’expression des minorités ; toute brèche qui permet le mouvement, l’activation de forces sociales capables de remettre en question le statu quo et de se battre pour obtenir sa part dans la richesse générée par la majorité – contre qui une criminalisation radicale est déjà dument fomentée.

Synthèse

Jair Bolsonaro a été élu grâce à la convergence de cinq grands vecteurs ou forces politiques et sociales dans le tsunami conservateur – une vague montante depuis 2014. Je note (parce que les « marxistes culturels » comme ceux et celles qui collaborent avec ce magazine ne sont pas des voleurs d’idées) que le premier à avoir formulé une partie essentielle de cette composition a été le journaliste – véritable mitrailleur antipétiste – Reinaldo Azevedo, converti à la dernière minute à la candidature de Haddad (ah, ces tours et détours au Brésil !). Dans une chronique à Folha de Sao Paulo du 30 novembre 2018, le journaliste disait en synthèse : le nouveau gouvernement est composé de la Police (le juge Moro et son entourage), de Chicago (en référence aux Chicago Boys, ou plutôt aux Chicago Oldies, de Paulo Guedes et ses collaborateurs subordonnés au capitalisme financier international) et de la Caserne, c’est-à-dire les forces armées, ou du moins un secteur important d’entre elles.

L’inventeur du terme « petralha » (2) a omis d’indiquer les quatrième et cinquième éléments (qui pourraient également être considérés comme un seul). Le quatrième, c’est la bande des idéologues, les adeptes du philosophe Olavo de Carvalho et du spécialiste du marketing de Trump, l’icône pop mondiale de l’anti-mondialisme d’ultra-droite (quelle dialectique!) Steve Bannon. Cette quatrième colonne du pouvoir est importante car elle compte dans ses rangs les enfants de Bolsonaro, la plupart des parlementaires du parti présidentiel (le PSL) et les ministres de la contre-révolution dans les domaines de l’éducation et des mœurs. Le cinquième élément, tout-puissant, ce sont les directions des églises évangéliques néopentecôtistes telles que l’Assemblée de Dieu et l’Église universelle du Royaume de Dieu – dont une partie avait soutenu auparavant Lula et Dilma Roussef et dont le tournant vers le capitaine candidat a été décisif dans le résultat de 2018.

Les Chigaco Oldies, liquidation de l’État (économique)

Le cours d’économie de l’université (privée bien sûr) de Chicago est le centre au moins américain (au sens le plus large) de la formation de cadres néolibéraux depuis l’époque où le terme néolibéral n’existait pas – car ni Ronald Reagan ni Margaret Thatcher n’étaient encore au pouvoir aux États-Unis et au Royaume-Uni. C’est là que se formèrent les économistes d’Augusto Pinochet des années 1970-1980 – dont les réformes de l’État, des relations de travail et de la sécurité sociale sont des modèles pour l’actuel ministre de l’économie Paulo Guedes. C’est de là qu’est sorti Jeffrey Sachs, consultant du plan dévastateur de privatisation et de vente en pièces du territoire bolivien des années 1980 mis en œuvre par l’ex-président Sánchez de Lozada. C’étaient les inspirateurs des politiques de Carlos Menem en Argentine, de Fernando Henrique Cardoso au Brésil et d’autres gouvernements néolibéraux en Amérique latine des années 1990.

Paulo Guedes et ses subordonnés au sein du superministère de l’économie, qui a fusionné les fonctions des anciens ministères du Développement, du Commerce extérieur, du Plan, de la Sécurité sociale et du Travail, ne sont originaires de Chicago que sur le plan politique et idéologique. Ils sont beaucoup plus démodés que les « boys » du dictateur Pinochet et n’ont pas de galons universitaires prestigieux. Ils sont presque tous vus comme des seconds couteaux par les parrains du marché financier brésilien (à commencer par le superministre lui-même, un opérateur financier à la réputation contestée). Les seules exceptions sont l’ancien ministre (de Dilma Roussef) Joaquim Levy – qui préside la Banque nationale pour le développement économique et social (BNDES) pour en faire une banque du sous-développement et de la subordination à la finance internationale – et Mansueto Almeida, Secrétaire national du Trésor, fonctionnaire de carrière expérimenté. Après tout, il faut bien quelqu’un sachant faire tourner la « boutique » en toute sécurité. Mais ils sont tous passés par une université américaine, soit par PUC-Rio, soit par le FGV de Rio.

La conception que Guedes a donnée à son superministère, d’une part, et les propositions initiales de réforme des retraites, première étape des contre-réformes structurelles qui sont une obsession du capital pour le pays, démontrent déjà la différence de l’équipe économique actuelle avec les néolibéraux du passé. Il n’y a aucune place pour le développement et la souveraineté économique, même les jours de fête. Il en va de même pour la politique industrielle, les allégements fiscaux pour les plus démunis, la préservation des entreprises nationalisées stratégiques – hors de question. Guedes ne cache pas que, s’il le pouvait, il vendrait toutes les entreprises publiques, y compris Petrobras. La majorité de l’État dans la très stratégique Electrobras va être liquidée.

L’équipe méprisera le Mercosur, mettant fin à toute négociation commune et pratiquant une ouverture commerciale du Brésil pour tous les bibelots du monde, via une réduction unilatérale des droits de douane à l’importation (une industrie ici, pour quoi faire ?). Au nom du sacro-saint équilibre budgétaire supposé cibler l’inflation (c’est-à-dire le maintien du casino financier mondial intégré dans la gigantesque dette publique, qui fait le bonheur des banques et des rentiers), il faut non seulement faire accepter à des millions de jeunes qu’ils ne prendront jamais leur retraite, mais aussi réduire de moitié les prestations de l’aide sociale. Les malheureux d’aujourd’hui sont condamnés à mort, et on invente déjà les vieux pauvres de demain.

Synthèse

Sans oublier que les ultra-libéraux de Guedes sont tellement anti-État qu’aucune réglementation, tant au gout des libéraux du Premier Monde, ne doit « interférer » avec le fonctionnement du marché : lois environnementales, anti-agrochimiques, de surveillance sanitaire des aliments, de sureté du transport aérien, de la protection des consommateurs ne seraient que des entraves réglementaires ! Le commentaire du sociologue Sergio Fausto (pas suspect d’être de gauche) est précis : « À la lumière de ce qui s’est passé à Mariana et à Brumadinho (3), il n’est pas nécessaire d’insister sur les risques de cette préférence idéologique. »

Tout cela est en parfaite harmonie avec une Casa Civil (4) et un ministère de l’Agriculture placés entre les mains de l’agrobusiness : les députés DEM Onyx Lorenzoni et Teresa Cristina, la « muse du poison » (5). De plus, l’agriculture reprend la fonction historique de la FUNAI (Fondation nationale de l’Indien) de délimitation les terres autochtones, à l’évidence pour ne rien délimiter et même pour inverser les processus en cours.

L’équipe de Moro, le shérif de l’État policier

Si l’idéal de Paulo Guedes est l’État minimum, l’utopie du deuxième superministre de Bolsonaro, Sergio Moro, ancien juge et figure suprême de l’opération Lava Jato (6), et de son équipe de policiers, procureurs et auditeurs, c’est l’État maximum. Pour punir. Rien de plus normal que cette vision soit bien située dans la hiérarchie d’un gouvernement dont le symbole durant la campagne était la main pliée formant une arme.

Moro jouit d’une telle importance au sein du gouvernement parce que ses amis procureurs de Lava-Jato et lui-même ont été décisifs dans le virage à droite de la classe moyenne, grâce à la campagne anti-corruption, en encourageant les manifestations qui ont appuyé la destitution de Dilma Roussef et tout ce qui a suivi. Il a été le juge impeccable dans le timing pour « divulguer » un enregistrement audio de Lula et Dilma. Rien de plus mérité qu’un superministère pour celui qui a mis en prison l’ancien président Lula.

Mais les raisons stratégiques de la création de ce superministère de la justice et de la sécurité publique sont l’approfondissement du punitivisme pénal, l’incarcération en masse et le « permis de tuer » octroyé à la police (déjà violente) et en particulier aux militaires. Le portefeuille regroupe ce qui a déjà été civil (la justice) avec la police fédérale, la police routière fédérale, le système pénitentiaire fédéral, l’ancien SNI (Service national d’information) rénové (transformé en ABIN, Agence brésilienne d’information) mais qui sent encore la dictature, et du COAF (Conseil de contrôle des activités financières) – ce dernier devenu motif d’insomnie des nouveaux dirigeants.

Si des doutes subsistaient sur le rôle de Sergio Moro, l’idole des foules jaune-vert dans le nouveau gouvernement, ils ont été effacés par la présentation de son projet anti-crime le 4 février. Avec pour objectif déclaré de « durcir la lutte contre la corruption, le crime organisé et le crime violent », le projet modifie 14 lois, en renforce les peines et limite le passage des régimes d’emprisonnement strict vers des régimes de semi-liberté. Mais une modification surtout préoccupe les juristes, les défenseurs des droits humains et les mouvements sociaux : l’extension du concept de légitime défense permettra à la police de justifier plus facilement les exécutions sommaires.

Le groupe d’Olavo

Si le parti était déjà étrange, voici maintenant le bloc des excentriques. Bolsonaro et son noyau dur (Onix Lorenzoni et l’armée) devaient intégrer dans le gouvernement – qu’ils promettaient réduit – un vecteur plus idéologique. Le président lui-même et sa famille en font partie. Cette fraction a été très importante dans les batailles des réseaux sociaux, dans la conquête des partisans les plus militants parmi les jeunes de la classe moyenne, les hommes d’affaires et même parmi les secteurs les plus pauvres. C’est le groupe d’Olavo : les adeptes de l’astrologue, philosophe, idéologue, en fait un militant politique infatigable de l’extrême droite brésilienne, basé aux États-Unis depuis 2005, Olavo de Carvalho.

Carvalho est pour Bolsonaro et pour l’ultra-droite du conservatisme brésilien, ce que Steve Bannon est pour Trump, pour le trumpisme et pour l’alt-right, la droite alternative étatsunienne. En fait, la relation entre ces deux figures n’est pas seulement comparative. Abstraction faite des études d’astrologie (vraiment !), de philosophie et de beaucoup de sophismes que Carvalho collectionne (copyright du professeur Ruy Fausto, qui considère Olavo comme un sophiste, pas un philosophe), Olavo a copié de Bannon et du trumpisme presque tout ce qu’il a enseigné au bloc de Bolsonaro. Il suffit de lire (c’est indispensable et délicieux à lire) « Vociferando contra o iluminismo: a ideologia de Steve Bannon » (7), une analyse viscérale de ce que pensent aujourd’hui les gourous les plus pop de la droite mondiale, produite par le sociologue de la culture américaine Jeffrey C. Alexander.

Olavo de Carvalho est le gourou du député Eduardo Bolsonaro, du ministre des Relations extérieures Ernesto Araújo et de tous ceux qui se prétendent les plus intellectuels dans l’alliance bolosonariste – tels ces jeunes hommes d’affaires et entrepreneurs qui soutiennent le président, décrits dans le reportage de Consuelo Diéguez dans Piauí 148 (janvier 2019). Il semble également avoir approuvé le choix du ministre de l’Éducation, Ricardo Vélez Rodríguez, un enseignant conservateur effacé qui a fait carrière à l’université fédérale de Juiz de Fora (UFJF).

Ce n’est pas par hasard que le couple Araújo et Rodríguez est celui qui a motivé le plus de soubresauts des technocrates contre-réformistes du « ministère des affaires » et du secteur militaire du gouvernement, centrés sur l’urgence de faire fonctionner l’infrastructure, nettoyer la maison et structurer le nouveau Congrès pour pouvoir réaliser la réforme de la sécurité sociale et les privatisations. Dans sa hâte de se joindre à l’effort interventionniste de Trump et du Groupe de Lima contre le Venezuela (ce qui ne serait pas conforme à la ligne visant le beurre et l’argent du beurre), Araújo a presque déclaré la guerre au haut commandement militaire brésilien lui-même et au vice-président, en commettant la folie de violer un traité de coopération militaire avec le pays voisin sans consulter l’armée.

On pourrait croire qu’il s’agit de blagues si ce n’était la réalité. Bolsonaro et Araújo réalisent ainsi une contre-révolution dans les structures, le rôle et la tradition historique de la diplomatie brésilienne, celle qui était capable de toujours servir de médiateur et non de semer les troubles. Selon l’expression de Rubens Ricupero (ancien ambassadeur, chancelier du gouvernement de Fernando Henrique Cardoso) cela « fait se retourner dans sa tombe le Vicomte Rio Branco », fondateur de l’école diplomatique du Brésil.

Pour sa part, Ricardo Vélez Rodríguez veut appliquer au projet « Escola Sem Partido » (école sans parti) qui extermine la liberté d’enseigner et veut extirper l’éducation sexuelle des écoles (ce qu’ils appellent les questions de genre ou « théorie du genre »).

Inspirés par le même Olavo de Carvalho, les frères Bolsonaro et d’autres membres du parlement PSL répètent à qui veut les entendre qu’il faut rendre illégaux les partis de gauche comme le PT, le PSOL et le PCdoB – c’est-à-dire les « communistes ». Sans parler de la tristement célèbre idée de caractériser de terroristes autant de mouvements sociaux que possible.

La force néopentecôtiste

Avec de larges affinités aussi bien idéologiques que morales avec le groupe précédent, le vecteur évangélique néopentecôtiste de l’alliance bolsonariste a finalement été réduit, au sein du gouvernement, au ministère de la Femme, de la Famille et des Droits de l’homme, confié à la pasteure et ancienne conseillère parlementaire Damares Alves. Dans la conception des nouveaux dirigeants, ce portefeuille comprend l’assistance aux personnes handicapées, aux femmes, aux enfants et aux adolescents, la promotion de l’égalité raciale et aussi ce que deviennent les « droits de l’homme » entre les mains des fondamentalistes de cet acabit. Damares était autrefois pasteure de l’Église de l’Évangile Foursquare et aujourd’hui prêche à l’église Batista da Lagoinha – les plus férocement opposées à la laïcité de l’État. Elle est aussi militante de la cause sinistre et controversée de l’évangélisation (lire l’acculturation) des peuples autochtones.

Damares compte sur la force des 21,6 millions d’évangéliques qui ont voté à Bolsonaro au deuxième tour et sur 84 députés et 7 sénateurs élus du Front parlementaire évangélique (FPE) (8). En alliance avec des parlementaires catholiques charismatiques, ce front se nourrit des drapeaux de la lutte contre l’union homosexuelle, contre « la théorie du genre », contre « l’idéologisation de l’école », contre la possibilité de décriminalisation de l’avortement, contre la recherche sur les cellules souches. Les chiffres semblent indiquer que le vecteur fondamentaliste religieux du bolsonarisme a consciemment choisi l’espace législatif comme son domaine.

Synthèse

Ce que peu de gens savent, c’est que les néopentecôtistes ont également un programme économique cohérent, totalement en harmonie avec les troupes de Paulo Guedes. Une étude réalisée par la professeure Monica Baumgartem de Bolle, directrice des études latino-américaines à l’université John-Hopkins, indique que le FPE constitue la principale force de proposition pour la coalition au pouvoir dans plusieurs domaines. Sur le plan économique, contrairement à l’équipe Guedes, les propositions FPE présentées au gouvernement dans un document ironiquement appelé « Brésil pour les Brésiliens » ont une définition claire et précise du (ultra et néo) libéralisme économique. Il convient de noter que Monica Baumgartem de Bolle se revendique d’être libérale et une critique féroce de l’agenda de Guedes. Ironiquement, les propositions sont résolument en faveur de la globalisation financière, de l’ouverture commerciale (ouverture de ports aux nations amies), au détriment du Mercosur et d’un équilibre budgétaire rigide. C’est-à-dire d’un néolibéralisme à la mode d’aujourd’hui.

Un président entouré d’uniformes

Enfin, on a beaucoup parlé de la présence sans précédent du nombre d’officiers des forces armées dans les premier, deuxième et troisième échelons du gouvernement fédéral. Outre le président et le vice-président, sept des 22 ministres sont des militaires. Selon une déclaration du palais présidentiel au journal Zero Hora, on compte 46 militaires occupant des postes stratégiques de second niveau (secrétaires exécutifs de ministères, conseillers ou dirigeants des grandes compagnies nationalisées). Ils ont donc plus d’une centaine, selon des calculs tenant compte des postes techniques clés.

D’un certain point de vue, il n’y avait pas lieu de s’étonner : le « groupe militaire » autour de Bolsonaro, composé d’officiers supérieurs de réserve, principalement de l’armée de terre, les généraux Augusto Heleno, Oswaldo Ferreira et Aléssio Ribeiro Souto, ainsi que deux officiers généraux de l’aéronautique, constituaient le système nerveux et l’épine dorsale de la campagne, à un moment décisif. Il n’y a rien d’étonnant non plus, vu l’absence absolue de cadres politico-stratégiques et de techniciens de haut niveau issus des autres secteurs de la coalition autour de Bolsonaro.

Du gouvernement au régime : les risques de militarisation

Certains analystes s’efforcent de dissiper toute crainte de militarisation du jeu politique et de risque pour la démocratie. Pour eux, la troupe militaire au gouvernement viendrait de la réserve et rempliraient principalement des fonctions techniques et civiles. « En 1964, les forces armées ont pris le pouvoir en tant qu’institution hiérarchique et gouvernementale. Aujourd’hui, ceux qui sont au pouvoir sont dans la réserve, ne partagent pas les mêmes positions idéologiques et stratégiques et ne font pas partie d’une même hiérarchie de commandement », déclare le philosophe et politologue José Luís Fiori, de l’UFRJ.

En mentionnant les « positions idéologiques et stratégiques », Fiori se réfère au « développementalisme conservateur » de la hiérarchie militaire du régime de 1964, qui n’aurait pas été remplacé par une autre vision structurée du monde. « Le monde est aujourd’hui en pleine reconfiguration géopolitique et économique », poursuit-il, « mais l’armée brésilienne continue de penser comme au XXe siècle, de manière binaire, sans pouvoir imaginer une nouvelle stratégie dans laquelle le Brésil n’est plus obligé de considérer comme ses adversaires ceux qui ne sont que des concurrents et des ennemis des États-Unis ». Selon le sociologue Sérgio Amadeu, l’absence de l’ennemi communiste de la guerre froide aurait ramené l’armée brésilienne au « nationalisme de l’ordre » de l’ancienne République.

Avec cette crise de modèle dans les casernes, la grande question est de savoir quel rôle peut et veut jouer ce vecteur de l’alliance bolsonariste si les plans du président et son noyau dur commencent à subir des revers ou même simplement des difficultés au niveau des pouvoirs législatif ou judiciaire – bien que les deux semblent très alignés avec l’exécutif.

À la recherche du balancier miracle

Le congrès issu du scrutin de 2018 a complètement modifié le cadre partisan de la Nouvelle République, inauguré en 1985. Il a détruit ce qui était l’un des piliers permanents des coalitions du régime de 1988, le PMDB, ou MDB, l’alliance des oligarchies régionales avec celui qui était au pouvoir. Sa puissance de feu est tombée de 65 à 31 députés et il a perdu les présidences des deux chambres législatives. Le PSDB qui était autrefois l’un des pôles du bipartisanat tropical rêvé (par l’élite économique et sociale) n’a plus que 29 députés. Aujourd’hui, 30 partis sont représentés au Congrès, le PSL, jusqu’alors insignifiant, est le deuxième parti en importance (52 député·es), après le PT (55 député·es).

L’ancien système politique de la Nouvelle République respire grâce aux appareils, son système de partis qui est au moins en « situation de transition », selon l’expression modérée du politologue Sergio Abranches. Lequel des vecteurs constitutifs de cette alliance victorieuse ou quelle partie de ces vecteurs peut-il remplir le rôle de balancier qu’a toujours rempli le PMDB des oligarques régionaux ? Un bloc entre le DEM (Démocrates), le Novo (Nouveau) et d’autres acronymes de la mouvance néo-pentecôtiste ? Les ailes les plus extrêmes du bolsonarisme au Congrès auront-elles suffisamment de souplesse dans les négociations et les concessions propres à la vie parlementaire ? En cas d’impasse au parlement, de maintien de la polarisation politique et de troubles sociaux, les militaires observeront-ils avec discipline les limites constitutionnelles des fonctions de l’armée ? Et les militaires de réserve qui sont au gouvernement ? Quelle est la limite de leur tutelle sur les autres ministères et sur les alliés de la marche au pouvoir ?

Les prochains chapitres, dans les institutions et dans la rue, seront électrisants.

* Ana Cristina Carvalhaes, journaliste, membre de l’exécutif du Parti socialisme et liberté de l’État de Rio de Janairo (PSOL-RJ), est une dirigeante de Insurgência, une tendance du Parti socialisme et liberté (PSOL) qui fait partie de la section brésilienne de la IVe Internationale. Elle est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale. Cet article a été d’abord publié dans le numéro d’avril 2019 du magazine du PSOL, Socialismo e Liberdade. (Traduit du brésilien par A.G.)

1

Notes

. Jean Wyllys, député du Parti socialisme et liberté (PSOL), a démissionné et s’est exilé en janvier 2019, craignant pour sa vie après avoir reçu de nombreuses menaces de mort à la suite de l’élection de Javier Bolsonaro. Jean et Bolsonaro ont eu plusieurs altercations à l’assemblée législative. Homophobe, Bolsonaro ne tolérait pas la proximité avec Jean, leader LGBT.

2. Mot valise entre PT et racaille

3. Le 25 janvier 2019, une mer de boue a détruit les bâtiments administratifs et le réfectoire de la mine Córrego do Feijão ainsi qu’une partie de la communauté de Vila Ferteco à Brumadinho, entraînant la mort de plus de 300 personnes. Une tragédie humaine et environnementale incommensurable… et annoncée. Un peu plus de trois ans après le drame de la mine Samarco à Mariana, c’est encore une fois la rupture d’un barrage minier dans l’État de Minas Gerais, une catastrophe impliquant de nouveau la multinationale Vale.

4. Secrétariat de la Présidence très puissant administrativement et politiquement.

5. Teresa Cristina (élue de Démocrates, DEM, auparavant Parti du front libéral, un parti de droite chrétienne sans l’opposition sous les présidences de Lula et de Rousseff, a intégré le gouvernement Temer) était en 2018 présidente du comité spécial de la Chambre des députés qui a approuvé un projet de loi facilitant la libéralisation des pesticides, d’où le surnom de « musa de veneno » que ses collègues lui ont donné. Selon le tribunal électoiral supérieur, sa campagne électorale aux législatives qui ont suivi a reçu, jusqu’au 24 septembre 2018, des dons de 12 hommes d’affaires liés au secteur agroalimentaire, totalisant 350 000 R$.

6. Opération Lava Jato (opération karcher), qui a révélé l’énorme extension de la corruption au sein de la principale entreprise publique brésilienne, la Petrobrás, devient un élément clé du grand scénario écrit par les élites pour chasser Dilma Rousseff et le PT du gouvernement. En se servant des preuves évidentes de corruption du PT – et du PP et du PMDB et d’autres – des secteurs fondamentaux du capital ont profité de Lava Jato pour l’exécution le coup d’État institutionnel d’avril 2016. Cf. Ana C. Carvalhaes et José Correa Leite, « Sur la nature de la crise brésilienne et les issues, du point de vue des socialistes », Inprecor n° 641 de juillet 2017.

7. Jeffrey C. Alexander, « Vociferando contra o Iluminismo: a ideologia de Steve Bannon », in Sociologia & Antropologia, set-dez, 2018. Ce texte existe en anglais : Jeffrey C. Alexander, « Raging Against the Enlightenment: The Ideology of Steven Bannon » : https://ccs.yale.edu/sites/default/files/files/Alexander%20Articles/2017_Bannon_Culture.pdf

8. Lors de la législature précédente, ils étaient respectivement 75 et 3. Sur les 84 députés, qui comprennent des dirigeants plus importants que Mme Damares Alves, 40 ont été réélus et 44 sont nouveaux.

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