Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 662-663 avril-mai 2019 *

BRÉSIL

La bataille des retraites

Cf. aussi : [Brésil]

Israel Dutra et Thiago Aguiar*

Une grève générale est prévue le 14 juin contre la réforme majeure du système de retraite prévue par le gouvernement.

La visite de Paulo Guedes, le mercredi 3 avril, à la Commission de la constitution et de la justice (CCJ) de la Chambre des députés a été une photographie intéressante de la situation politique. Grand représentant du capital financier et de l’aile ultralibérale du gouvernement, le ministre de l’économie était là pour présenter sa réforme des retraites, et il a distillé sa rengaine habituelle pour justifier ses attaques contre le peuple. Mais en fait ça a été une grosse pagaille, les difficultés du gouvernement apparaissant clairement avec la faiblesse du groupe parlementaire du pouvoir, coincé entre l’impopularité de la réforme et les pressions clientélistes des partis du centre, incapable de montrer son soutien à la proposition de Guedes, ainsi que la confusion finale, avec des cris et des insultes. L’embarras du ministre représentant le secteur bancaire à la Commission s’est traduit par une baisse sur les marchés de capitaux.

Synthèse

Le lendemain a été marqué par la recherche frénétique d’un accord entre Bolsonaro et les chefs de partis, montrant la nécessité de composer avec ceux que le bolsonarisme a appelés des représentants de la « vieille politique ». La presse a rendu compte des excuses de Bolsonaro pour avoir « épinglé » des personnalités politiques telles que Romero Jucá (MDB) et Ciro Nogueira (PP). Dans un moment pathétique, s’adressant à Gilberto Kassab (PSD), empêtré dans des enquêtes sur des affaires de corruption, Bolsonaro s’excusa de l’avoir précédemment qualifié de « fumier ». Après la crise de la semaine précédente avec les députés et le président de l’assemblée Rodrigo Maia, après les arrestations de Temer et Moreira Franco et les remontrances de la presse financière et patronale, le gouvernement organise ses rangs. Il s’agit pour lui de mettre ses troupes en ordre de marche pour la défense de la réforme du système de retraites et pour surmonter les difficultés démontrées jusqu’à présent par leur manque flagrant de préparation et leur incompétence.

Alors que le gouvernement donne des gages à la bourgeoisie de son engagement inchangé en faveur de la réforme, de nouvelles données de l’Institut brésilien de géographie et de statistiques (IBGE) – immédiatement réfutées par le président de la République – montrent que 13 millions de personnes sont sans emploi et plus de 7,4 millions de Brésilien·es ont été réduits à la pauvreté. L’enthousiasme du patronat et de la presse bourgeoise avec la reprise de la croissance économique en 2019, à la suite de l’investiture du gouvernement pro-marché de Bolsonaro, est bien retombé et les analystes prévoient une nouvelle année de stagnation économique. La reprise ne viendrait, comme ils le répètent avec insistance depuis 2016, qu’après l’approbation de « réformes » antipopulaires et antinationales et une nouvelle vague de démantèlement de l’État national.

« Réforme des retraites ou la mort »

La bourgeoisie ne mesurera pas ses efforts pour approuver la réforme et rétablir l’équilibre financier. Comme l’a déclaré l’homme d’affaires Flávio Rocha, bolsonariste de la première heure, le slogan des capitalistes c’est : « une réforme des retraites ou la mort ». Malgré le discours contre les « privilèges » de Guedes devant la Commission, la proposition de réforme vise avant tout les droits des travailleur·es du secteur privé, des fonctionnaires, des agriculteur·es et des personnes en situation de handicap. Les propositions de transition impliqueront de nombreuses années de cotisation supplémentaires pour obtenir le droit à la retraite, ainsi que des réductions draconiennes de la valeur des prestations, rendant pratiquement impossible l’obtention d’une retraite complète. L’attaque contre la population la plus démunie, qui survit grâce à un revenu d’assistance, est un exemple scandaleux de l’essence même de la réforme Bolsonaro-Guedes : il est prévu que les personnes âgées pauvres vivent avec 400 reais (90 €) par mois.

Outre les attaques contre la retraite des femmes – qui subissent une double, voire triple journée de travail – et de catégories comme les enseignant·es, la période de transition pour les nouvelles règles, dans le cas où l’âge minimum de retraite serait approuvé, empirerait gravement une situation déjà douloureuse. Ce serait la base de la destruction du modèle de distribution actuel, qui a été considérablement affaibli par les réformes de Fernando Henrique Cardoso et de Lula, dans lesquelles les travailleur·es actifs garantissent, avec la contribution des employeurs et du gouvernement, le système de retraites.

L’inspiration de Paulo Guedes vient du Chili, où il a travaillé pendant la dictature sanguinaire de Pinochet (1973-1990). À l’époque, le Chili était devenu un laboratoire néolibéral sous le leadership économique d’économistes ultralibéraux de « l’école de Chicago ». C’est ainsi que Paulo Guedes et son équipe avaient été formés. En tant que représentant des intérêts du capital financier et de la classe capitaliste transnationale, Guedes a l’intention de liquider le système de sécurité sociale brésilien et de mettre en place un régime de capitalisation analogue à celui du Chili, selon lequel l’accès à la retraite dépend des contributions individuelles – exemptant les employeurs – à des fonds d’investissement. C’est la financiarisation du droit à la retraite, qui dépend de la rémunération incertaine et fluctuante du capital investi par les travailleurs. Les banquiers et les fonds d’investissement remercient et salivent à l’hypothèse de la gestion de portefeuilles de milliardaires en spéculant sur les économies futures et la vie des travailleur·es brésiliens.

Face à une telle attaque – s’ajoutant aux imbécillités quotidiennes du président et des incompétents qu’il a nommés ministres – la popularité du gouvernement fond rapidement. En déclarant que les propositions de capitalisation pourraient être abandonnées lors des discussions au Congrès, Bolsonaro met en évidence que le mécontentement et la résistance de la population ont du poids.

Pour une large campagne populaire

Synthèse

La réponse c’est l’organisation de la résistance, en tirant parti des contradictions de l’étage supérieur et de la perte de prestige de Bolsonaro. Les manifestations du 22 mars ont été un coup d’envoi qui a ouvert le débat chez les travailleurs. Face à l’unité de la bourgeoisie pour la réforme et le bombardement quotidien par la presse, attachée aux intérêts du système bancaire, il faudra beaucoup plus de débats, d’organisation et de lutte pour mettre fin à cette attaque sans précédent contre le peuple brésilien.

Pour notre part, dans le cadre des mandats parlementaires de Sâmia Bomfim et Fernanda Melchionna, nous avons promu des comités nationaux dans des centaines de villes, dans le but de préparer une campagne populaire à la base pour résoudre ce problème. Rien que sur le site de Sâmia, il y a plus de 1200 comités enregistrés.

Combattre et vaincre la réforme

À São Paulo, un autre exemple important a été le séminaire sur la réforme des retraites du PSOL-SP, avec la présence du député chilien Diego Ibañez, du Frente Amplio, de Sâmia Bomfim, d’Ivan Valente et d’autres dirigeants politiques.

En plus de ces débats et initiatives, il faut encourager une large unité d’action pour faire face à la réforme de Bolsonaro et de Guedes. Suivant l’exemple du 22 mars, lorsque les travailleur·es de l’éducation constituaient la catégorie qui menait la lutte, une nouvelle journée nationale est convoquée par la Confédération nationale des travailleurs de l’enseignement (CNTE), le 24 avril. Des mobilisations unifiées des centrales attendues le 1er mai – un événement sans précédent – donneraient un nouvel élan à la construction d’une journée centralisée de grève et d’action, une prise de position vigoureuse de la classe et du peuple contre la réforme.

6 avril 2019

* Israel Dutra, sociologue, secrétaire aux relations internationales de la Direction nationale du PSOL, est militant du Mouvement de la gauche socialiste (MES, organisation sympathisante de la IVe Internationale au Brésil). Thiago Aguiar est directeur du magazine Movimento réalisé par le MES. Cet article a été initialement publié sur le site de Movimento : https://movimentorevista.com.br/2019/04/a-batalha-da-previdencia/ (Traduit du brésilien par A.G.)

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