Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 635-636 janvier-février 2017

ALLEMAGNE

L’Organisation socialiste internationale (ISO), une avancée pour dépasser la dispersion de la gauche.

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Entretien avec Manuel Kellner*

On répète souvent que les trotskistes aiment scissionner. Le RSB et l’isl font la preuve que ce n’est pas toujours vrai en s’unifiant pour former l’ISO. Die Freiheitsliebe en a parlé avec Manuel Kellner.

Freiheitsliebe : Qu’attends-tu de la nouvelle organisation ?

Manuel Kellner En tout état de cause, elle sera un cadre d’échanges solidaires entre camarades, qui permettra de discuter de façon exigeante de la situation politique et des réponses que la gauche doit apporter aux défis actuels. Pour cela, la participation à la vie de la IVe Internationale et à ses débats est un atout. Pour les militant-e-s, ce cadre sera plus utile encore que dans leurs anciennes organisations. Pour nous, une tâche importante pour une telle organisation, c’est de tout faire pour que ses membres acquièrent une culture et qualification politique qui leur soit propre– une structure qui dicte à ses militants ce qu’ils ont à penser et à faire, ce que quelques dirigeants ont concocté, ne présente pour nous aucun intérêt.

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La création de l’ISO est aussi un petit signe d’encouragement justement en ce moment où le mouvement ouvrier et la gauche politique sont si profondément et si durablement sur la défensive. Car c’est un pas en direction du dépassement de l’éclatement de la gauche radicale, quand bien même cela se fait à une échelle si modeste.

Pendant la période qui a préparé cette unification, nous avons appris à mieux comprendre les forces et les faiblesses de chacun. Le RSB a davantage de constance et d'exigences dans sa vie organisationnelle, l’isl a plus d’ouverture et de rayonnement dans des milieux plus larges. Nous allons essayer de réunir le tout.

Ce qui sera déterminant, c’est notre capacité à collaborer et à dialoguer avec les jeunes qui se politisent aujourd’hui dans un sens émancipateur. Dans ce domaine il y a chez nous des avancées mais ce ne sont encore que des plantes fragiles. Nous sommes assez conscients de ce que nous valons pour penser que nous pouvons apporter utilement notre contribution au débat sur le socialisme du XXIe siècle. Nous sommes aussi assez modestes pour savoir que nous avons beaucoup à apprendre d’autres composantes de la gauche radicale. Si cependant les plus âgés d’entre nous, parmi lesquels beaucoup ont commencé à militer à la fin des années 1960 ou au début des années 1970, viennent tous à disparaître sans avoir transmis leurs connaissances et leur expérience à un nombre suffisant de plus jeunes pour qu’ils se les approprient à leur façon, ce serait vraiment très dommage.

Die Freiheitsliebe : D’après nos informations, le rapprochement s’est effectué au cours des discussions autour de la Nouvelle Organisation Anticapitaliste (1). Partages-tu ce point de vue ? Quel est ton avis ? Quel bilan tires-tu de cette expérience ?

Manuel Kellner Nous les militants de l’isl, avons pu voir alors que les militant-e-s du RSB ne se sont plus contentés d’expliquer en quoi les autres groupes de gauche se trompent et en quoi eux ont raison. Plus encore, au cours de ces discussions, le RSB a démontré qu’il était prêt à discuter d’égal à égal avec les autres, et d’inclure sa propre organisation dans un cadre plus large si cela pouvait permettre la construction d’une force socialiste révolutionnaire plus importante.

C’est ainsi que nous avons eu de plus en plus confiance dans la possibilité d’une union de notre isl avec le RSB, sans que nous soyons obligés de nous faire violence. Au cours de ces trois années où il y a eu de nombreuses assemblées de réflexion, de conférences, de réunions de directions, de participation à des mouvements et actions – le travail en commun dans le cadre de la gauche syndicale existait déjà avant – , cette impression s’est constamment renforcée. Et de plus en plus, dans les discussions, les mêmes positions et divergences pouvaient apparaître parmi les militant-e-s des deux groupes.

Pour ce qui est de la NaO, le processus a échoué en raison de différents problèmes non résolus. L’un d’entre eux était, pour le dire de façon imagée, le décalage entre la taille modeste des forces participantes et la taille surdimensionnée de la trompette dans laquelle elles voulaient souffler. Le modèle, le NPA, connaissait déjà une grave crise. En Allemagne, aucun signe ne permettait d’envisager une révolution, mais dans le processus de la NaO il y avait une compétition à qui aurait la position la plus radicalement révolutionnaire. Cela ne pouvait pas bien finir.

De notre point de vue, en tant qu’isl, l’objectif d’unifier les forces anticapitalistes ne pouvait exclure d’une part ceux qui se définissent ainsi au sein de Die Linke, ni d’autre part l’Interventionistische Linke (2). Étant donné que la petite NaO, à côté d’eux, ne pouvait avoir beaucoup d’autorité, le processus qu’elle voulait initier devait en fait garder un caractère ouvert sur le long terme. Mais dans la NaO, il y avait beaucoup trop de monde qui préférait fonder et proclamer. Et pour certaines composantes de la NaO, le processus n’avait d’intérêt que dans la mesure où il leur permettait de renforcer leur boutique. Le ver était donc dans le fruit et au bout d’un moment ça n’était plus possible.

Die Freiheitsliebe : L’isl et le RSB sont tous deux membres de la IVe Internationale. Il y a cependant des divergences importantes. Comment comptez-vous les régler ? Les ex-militants du RSB vont-ils militer au sein de Die Linke ou bien les membres de l’isl vont-ils s’en retirer ?

Manuel Kellner Les courants dont sont issus le RSB et l’isl étaient certes membres de la IVe Internationale, mais pendant des décennies sur des positions différentes. Tandis que l’isl faisait partie de la forte majorité qui a toujours cherché le rapprochement avec d’autres courants de la gauche radicale, le RSB soutenait une minorité, qui voyait plutôt dans ces tentatives (qui en fin de compte ont souvent échoué) une propension nuisible à l’auto-destruction.

En lien avec cela, la vie interne et la culture politique étaient passablement différentes au RSB et à l’isl. Pendant les années qui ont précédé l’unification, nous en avons beaucoup discuté. Nous à l’isl avons été très surpris de voir à quel point le rapprochement a été possible sur ce plan aussi. Tandis que nous devions convenir de nos faiblesses organisationnelles, les membres du RSB se sont mis à voir l’intérêt d’être acteurs d’un processus de refondation de la gauche radicale, ce qui les a beaucoup rapprochés de nos conceptions.

Nous étions ainsi en mesure, non pas seulement de formuler d’une même voix nos positions programmatiques, mais également un document de définition de ce que nous sommes, ainsi que d’établir un mode de fonctionnement simple adapté à une petite organisation. Le RSB a accepté, entre autres choses, que des membres de l’organisation militent au sein de Die Linke et de son aile gauche (en particulier dans l’AKL) (3). La discussion a eu aussi pour effet que nos militant-e-s s’interrogent davantage (et poursuivent la réflexion) sur la définition des objectifs de ce travail, et l’ISO dans son ensemble s’est emparée de cette réflexion et de cette discussion et continuera.

Die Freiheitsliebe : Sur quelle base repose la réunification ?

Manuel Kellner Sur la base d’une déclaration programmatique commune, d’un document qui décrit ce que nous sommes et ce que nous voulons, de statuts et d’une résolution sur la situation politique et les tâches qui sont devant nous.

Après intégration des dernières modifications, ces textes seront publiés et proposés à la discussion. De notre point de vue, ces textes ne sont pas gravés dans le marbre mais sont plutôt des propositions pour prolonger la réflexion en commun avec d’autres composantes de la gauche radicale, de façon à développer nos propres positions en lien avec les connaissances, les expériences, les traditions intellectuelles de ces autres forces.

L’ISO soutiendra Sozialistische Zeitung en tant que journal indépendant et éditera de nouvelles publications comme un magazine papier de l’organisation et un site web. Jusqu’à maintenant l’isl et le RSB ont publié ensemble Inprekorr avec des contributions de membres de la IVe Internationale du monde entier. Maintenant nous avons l’ambition de combiner cette publication existante avec un magazine de l’organisation plus centré sur les questions qui font débat en Allemagne.

Die Freiheitsliebe : Quels sont vos projets et vos priorités pour l’avenir ?

Manuel Kellner Nous considérons l’essor des forces de droite et de la droite extrême comme le défi majeur qui est en relation étroite avec la poursuite de l’offensive du capital et les tendances actuelles à la destruction des solidarités. Pour nous la lutte antifasciste dans le cadre des plus larges alliances possibles est très importante mais également le développement d’une critique radicale (c'est-à-dire qui aille aux racines de la question du pouvoir et de la propriété) du système politique au service du capital.

L’activité dans les entreprises et les syndicats est restée pour nous un axe essentiel et dans ce domaine nous voulons élargir notre champ de réflexion et d’action, bien développé pour ce qui est de la lutte pour une orientation lutte des classes, avec de nouvelles expériences d’organisation et de travail syndical chez les précaires qui sont particulièrement difficiles à organiser.

Par ailleurs nous nous considérons comme partie intégrante du mouvement de défense de l’environnement et nous participons en particulier à la mobilisation contre l’utilisation des énergies fossiles, avec en priorité l’extraction du lignite. Dans ce mouvement, nous mettons en discussion nos idées écosocialistes. Les puissants intérêts des trusts et des groupes capitalistes s’opposent en effet à la protection du climat. De notre point de vue, ce combat ne peut être gagné que si les intérêts des salarié-e-s pour des postes de travail utiles et bien rémunérés sont liés aux exigences écologiques.

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C’est bien sûr valable également sur le plan international. La justice climatique est aujourd’hui partie intégrante de la lutte contre l’injustice sociale planétaire et sans relier les problèmes sociaux et écologiques, sans la redistribution du haut vers le bas, sans avancer les questions de propriété et de pouvoirs, ces problèmes si oppressants ne seront pas résolus.

La solidarité internationale avec tous ceux qui se soulèvent contre l’oppression, contre le pillage et la guerre est une tâche essentielle. Et nous commençons par balayer devant notre propre porte (occidentale), mais nous ne cédons pas aux pressions qui poussent à choisir un camp contre l’autre et devant cette logique fatale qui pense que «  l’ennemi de mon ennemi est mon ami ».

Nous voulons également renforcer le travail de formation interne, en faisant appel aussi à des organismes et associations de formation comme la Fondation Rosa Luxemburg (RLS), les clubs locaux Rosa Luxemburg et à SALZ e.V (4). ■

* Manuel Kellner a été membre de la direction de la Gauche socialiste internationale (isl, internationale sozialistische linke), une des deux organisations allemandes de la IVe Internationale qui, en fusionnant, ont formé l’Organisation socialiste internationale (ISO). Il est rédacteur du mensuel Sozialistische Zeitung – SoZ. Cet entretien a été publié le 6 décembre 2016 par le « portail pour un journalisme critique » Die Freiheitsliebe [l’amour de la liberté]. (Traduction de l’allemand et notes de Gérard Torquet et Pierre Vandevoorde).

Notes

1. Le processus de constitution de la Neue Antikapitalistische Organisation (NaO) a commencé en 2011 à l’initiative de militants de la gauche berlinoise. Il a été en mesure de prendre quelques initiatives réussies mais n'a pu compter sur la dynamique espérée. Il s'est dissous en 2015.

2. « Interventionistische Linke » (IL) est un réseau national « post-autonome » (on y trouve aussi des anciens du KB, groupe maoïste non dogmatique-mouvementiste des années 1970 et 1980. Il s’inspire en partie des conceptions des centres sociaux en Italie. À la différence du large milieu des « autonomes », ce réseau place la « question sociale » au centre de ses préoccupations (pas seulement l’antifascisme et l’antiracisme), et il est disponible pour participer à de larges alliances. Il joue un rôle important dans les mobilisations (contre le sommet G8 en 2007, contre le sommet de l'OTAN à Strasbourg en 2009, contre le transport des déchets nucléaires en 2010, contre la Banque centrale européenne…).

3. Pour une analyse du parti Die Linke et de ses divers courants, voir les thèses adoptées par l’isl, « Die Linke et notre activité en son sein », Inprecor n° 633/634 de novembre-décembre 2016.

4. La Fondation Rosa Luxemburg est une émanation de Die Linke. Tous les partis présents au Parlement ont leur propre institut de formation et d’études, doté de subventions étatiques. La « Communauté éducative sociale, du travail, de la vie et de l’avenir » – Bildungsgemeinschaft SALZ e. V. (Soziales, Arbeit, Leben & Zukunft) – est un organisme de formation qui dispose lui aussi d’une habilitation officielle, et en même temps une association indépendante qui collabore avec les courants les plus à gauche. Manuel Kellner est un de ses animateurs.

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