Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 642-643 août-septembre 2017

1917-2017

La notion de crise révolutionnaire chez Lénine (1/2)

Cf. aussi : [Révolution Russe] [Daniel Bensaïd]

Daniel Bensaïd *

Mémoire de maîtrise (philosophie), soutenu sous la direction d’Henri Lefebvre à l’université de Nanterre en octobre 1968.

Daniel Bensaïd. © Masha Kurzina

Daniel Bensaïd. © Masha Kurzina

(1968)

La notion de crise révolutionnaire chez Lénine

I - La crise révolutionnaire

1. Les tentatives de définition

À plusieurs reprises mais surtout dans la Maladie infantile et dans la Faillite de la IIe Internationale, Lénine s’est efforcé de définir la notion de crise révolutionnaire. Il énumère des critères descriptifs dont l’appréciation demeure subjective ; il cerne une notion plutôt qu’il ne fonde un concept.

C’est dans la Faillite de la IIe Internationale que les critères sont énoncés avec le plus de précision. Lénine s’attache d’abord à relever « les indices d’une situation révolutionnaire ».

Synthèse

1. « Impossibilité pour les classes dominantes de maintenir leur domination sous une forme inchangée ; crise du sommet, crise de la politique de la classe dominante ; (…) que la base ne veuille plus vivre comme auparavant et que le sommet ne le puisse plus. »

2. « Aggravation, plus qu’à l’ordinaire, de la misère et de la détresse des classes opprimées. »

3. « Accentuation de l’activité des masses. »

Lénine situe ainsi « l’ensemble des changements objectifs qui constitue une situation révolutionnaire » (1). De l’appréciation d’une situation révolutionnaire ainsi définie, l’impressionnisme n’est pas exclu. Et ce d’autant plus que les critères avancés ne sont pas envisageables isolément mais dans leur interdépendance. « L’accentuation de l’activité des masses » et la « crise du sommet » se conditionnent réciproquement. Dans la Maladie infantile (2), les critères de la « faillite » sont sensiblement modifiés. Lénine y insiste davantage, comme second critère, sur le ralliement au prolétariat des couches moyennes. Ici encore le ralliement ne peut être considéré comme un phénomène en soi, mais dans sa relation aux autres phénomènes requis. Le ralliement des couches intermédiaires est d’autant plus résolu que le prolétariat se montre plus déterminé dans sa lutte.

La définition léniniste de la situation révolutionnaire fait donc intervenir un jeu d’éléments en interaction variable et complexe dont on ne saurait donner une analyse rigoureusement objective. Au demeurant, la démarche de Trotski est analogue dans Histoire de la révolution russe (3) où il reprend à son compte les critères léninistes en soulignant explicitement leur réciprocité : « La réciprocité conditionnelle de ces prémisses est évidente : plus le prolétariat agit résolument et avec assurance, et plus il a la possibilité d’entraîner les couches intermédiaires, plus la couche dominante est isolée, plus la démoralisation s’accentue chez elle. Et par contre la désagrégation des dirigeants porte de l’eau au moulin de la classe révolutionnaire. »

Mais si l’estimation objective d’une situation révolutionnaire paraît sujette à caution, l’intervention d’un ultime facteur, qui unifie les différents facteurs et matérialise leur interaction, corrige les dangers d’impressionnisme. Trotski le considère comme la condition dernière dans le dénombrement mais non dans l’importance de la conquête du pouvoir : « le parti révolutionnaire, en tant qu’avant-garde unie et trempée de la classe ». Quant à Lénine, il fait de cette dernière condition le point de différenciation entre la situation révolutionnaire et la crise révolutionnaire : « La révolution ne surgit pas de toute situation révolutionnaire, mais seulement dans le cas où, à tous les changements objectifs énumérés, vient s’ajouter un changement subjectif, à savoir : la capacité, en ce qui concerne la classe révolutionnaire, de mener des actions de masse assez vigoureuses pour briser complètement l’ancien gouvernement, qui ne tombera jamais, même à l’époque des crises, si on ne le fait choir. »

Ainsi, l’organisation révolutionnaire dépasse les tâtonnements des différents critères, elle les noue entre eux et les unifie. Point de leur intersection, elle abolit leur juxtaposition. La faiblesse du sommet et l’impatience de la base, le ralliement des couches moyennes deviennent sa force. Le caractère de la crise semble donc résider en ce que la diversité non mesurable qui fonde la situation révolutionnaire est unifiée par l’organisation qui l’intériorise. Le nœud de la crise ne semble plus résider dans l’un ou l’autre des éléments objectifs, mais se trouve transféré au cœur même du sujet qui les synthétise en les intériorisant.

2. L’objet de la crise ?

Pour dépasser les imprécisions qui marquent toute tentative de définition de la crise révolutionnaire, il est nécessaire d’aller plus loin que les interprétations littérales et de renouer avec tout le socle théorique qui ne trouve pas place dans les définitions et qui seul pourtant les légitime.

En premier lieu, à parler de crise, encore faut-il savoir ce qui est en crise. Dès cette première question, il apparaît nécessaire de distinguer deux niveaux dont la confusion ne saurait qu’accumuler les impasses. Il faut en particulier distinguer une compréhension théorique de la crise de sa manifestation pratique. Si l’on considère l’enchaînement des modes de production, en tant que modèles théoriquement élaborés, subsumant la variété des formations sociales qu’ils recouvrent, on peut penser qu’à l’articulation de deux modes de production, il y a rupture, donc crise. Poser cette affirmation revient à signaler un problème qui ne saurait trouver sa solution au niveau théorique où il est formulé. On peut juxtaposer des modèles, on ne peut déduire l’un de l’autre et faire la théorie de leur enchaînement sans faire un détour par la politique*.

Le mode de production pur, tel que Marx l’a construit à partir de la formation sociale anglaise du XIXe siècle n’existe pas dans la réalité. Il constitue un objet abstrait-formel, un archétype avec lequel aucune formation sociale concrète ne coïncide. Et pour cause. Nicos Poulantzas considère dans son ouvrage Pouvoir politique et classes sociales une formation sociale comme le « chevauchement spécifique de plusieurs modes de production “purs” » (4). Il ajoute : « La formation sociale constitue elle-même une unité complexe à dominante d’un certain mode de production sur les autres qui la composent. »

La crise révolutionnaire que nous étudions n’est donc pas la crise d’un mode de production, parce qu’entre modes de production il y a transformation et non crise. La seule crise dont il peut être question est celle d’une formation sociale déterminée où les contradictions du mode de production prennent vie et s’actualisent au travers des forces sociales réelles qui y sont impliquées – « l’histoire tout entière est formée d’actions de personnalités qui sont des forces agissantes » (5).

C’est pourquoi Lénine s’est attaché à définir avec tant de précision la nature et la dominante de la formation sociale russe. Dès les années 1890, il se consacre à son étude précise, il dépouille avec minutie les statistiques des zemstvos. Dès ses premières œuvres il définit ainsi le point d’amarrage dont vont dépendre par la suite toutes les variations stratégiques et tactiques. Le Développement du capitalisme en Russie porte témoignage de ce travail considérable dont les conclusions constituent pour l’avenir le point de repère et le fondement premier auquel Lénine se réfère dès qu’intervient une question délicate.

Dans Ce que sont les amis du peuple, écrit en 1894, avant que le Développement ne soit rédigé, les conclusions sont déjà fermement acquises : « L’exploitation des travailleurs en Russie est partout capitalisme par son essence, si l’on néglige les survivances en voie de disparition de l’économie basée sur le servage » (6). Il en tire toutes les conséquences et en particulier qu’il est impossible « de trouver en Russie une branche quelque peu développée de l’industrie artisanale qui ne soit pas organisée sur le mode capitaliste » (7). Ces certitudes démontrées servent désormais de base à toute stratégie politique : c’est bien contre une formation sociale capitaliste et non féodale (même si la survivance féodale est importante à la campagne) que luttent les révolutionnaires russes. Lénine tient à le souligner en l’annonçant comme le premier point du projet de programme du deuxième congrès du POSDR en 1902 : « La production marchande se développe de plus en plus vite en Russie et le mode de production capitaliste y acquiert une position de plus en plus dominante. » (8)

Ainsi, dès les premières années de lutte, Lénine a défini l’adversaire qu’il affronte. Toujours cette clarté demeurera et présidera aux méthodes d’analyse, aux choix tactiques. Les révolutionnaires russes combattent le capitalisme, leur stratégie d’alliance tient compte du développement inégal des secteurs économiques impliqués dans le capitalisme russe ; mais jamais ils n’oublient que la crise à laquelle ils œuvrent est celle du capitalisme. Ce sont encore les analyses du jeune Lénine qui sous-tendent son interprétation de la révolution russe dans la Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky.

« Tout s’est passé exactement comme nous l’avions dit. Le cours de la révolution a confirmé la justesse de notre raisonnement. D’abord, avec “toute” la paysannerie contre la monarchie, contre les propriétaires fonciers, contre la féodalité (et la révolution reste par là bourgeoise, démocratique bourgeoise). Ensuite, avec la paysannerie pauvre, avec le semi-prolétariat, avec tous les exploités contre le capitalisme, y compris les paysans riches, les koulaks, les spéculateurs ; et la révolution devient par là socialiste. Vouloir dresser artificiellement une muraille de Chine entre l’une et l’autre, vouloir les séparer autrement que par le degré de préparation du prolétariat, c’est dénaturer monstrueusement le marxisme, l’avilir, lui substituer le libéralisme. » (9)

La voie suivie est donc claire compte tenu que l’objectif reste le renversement du capitalisme qui est déjà le caractère dominant de la formation sociale russe, les sociaux-démocrates contractent une alliance avec la paysannerie, alliance temporaire pour liquider les séquelles de féodalisme dans l’agriculture. Les divers programmes agraires de Lénine s’efforcent de définir la base correcte de cette alliance révolutionnaire. Mais la lutte contre le féodalisme et l’autocratie ne constitue dès lors qu’un tremplin pour la lutte anticapitaliste qui reste l’objectif principal.

Dans le Capital, Marx souligne que le procès de production capitaliste, considéré dans sa continuité ou comme procès de reproduction, ne produit pas seulement de la marchandise, ni seulement de la plus-value ; « il produit et reproduit lui-même le rapport capitaliste : d’un côté le capitaliste, de l’autre le salarié ». Le système qui se reproduit lui-même engendre ses propres crises ; ses propres contradictions produisent des points de rupture qui peuvent se manifester sous forme de crises économiques. Mais une crise économique n’est pas forcément révolutionnaire. Elle peut faire partie des procès d’autorégulation du système, avoir seulement fonction « purgative ». Après la crise, les stocks épongés, les entreprises archaïques éliminées l’économie capitaliste repart sur une base assainie. G. Lukacs insiste sur cet aspect de la crise : « Seule la conscience du prolétariat peut montrer comment sortir de la crise du capitalisme. Tant que cette conscience n’est pas là, la crise reste permanente, revient à son point de départ, répète la situation. » (10)

La crise d’une formation sociale à dominante capitaliste a donc une fonction aperturale et non décisive. Elle constitue le point de bascule où peut s’ébaucher la structure d’un nouveau système. Mais en deçà, elle participe encore de l’autorégulation du système initial. Cette crise peut tout au plus contribuer à la constitution d’une situation révolutionnaire ; elle ne devient elle-même révolutionnaire, c’est-à-dire dépassable dans le sens de la révolution, que par un sujet qui l’assume et en constitue le support, qui prend en charge le processus de déstructuration et de restructuration de la formation sociale. C’est encore ce qu’exprime avec limpidité Lukacs, répondant à tous les fatalistes qui attendent passivement la révolution de la dernière crise du capitalisme : « La différence qualitative entre la “dernière” crise du capitalisme, sa crise décisive, et ses crises antérieures ne réside donc pas dans une simple métamorphose de leur extension et de leur profondeur, bref de leur quantité en qualité. Ou plutôt, cette métamorphose se manifeste en ceci, que le prolétariat cesse d’être simple objet de la crise et que se déploie ouvertement l’antagonisme inhérent à la production capitaliste. » (11)

3. Quel est le sujet de la crise ?

La crise affecte donc une formation sociale déterminée, mais elle ne devient révolutionnaire que lorsqu’un sujet œuvre à son dénouement en s’attaquant à l’État, cible stratégique, vérin par lequel sont maintenus en place les rapports de production capitalistes rendus étriqués par le développement des forces productives.

Après avoir repéré l’objet affecté par la crise, il est donc nécessaire de la dénouer victorieusement. La problématique marxiste, réaffirmée par la plupart de ses héritiers, paraît indiscutable sur ce point. Elle distingue nettement le sujet théorique de la révolution de son sujet historique-pratique. Le sujet théorique est le prolétariat en tant que classe, le sujet pratique est son organisation d’avant-garde en tant qu’elle incarne et représente, non pas le prolétariat en soi, dominé économiquement, politiquement et idéologiquement, mais le prolétariat « pour soi », conscient du processus de production dans son ensemble et de son propre rôle dans ce processus.

C’est là l’une des idées force de Que faire ? – où Lénine distingue « spontanéité et spontanéité ». Il voit dans la spontanéité « l’élément embryonnaire du conscient ». Mais il distingue des degrés de conscience, une spontanéité brumeuse et asservie, d’une spontanéité libérée et fécondée par les luttes de l’avant-garde révolutionnaire. Il affirme ainsi que la conscience social-démocrate ne peut venir que du « dehors » aux ouvriers, des intellectuels qui leur apportent la compréhension et la connaissance globale de la société et du procès de production. « Par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste. »

Dans la crise révolutionnaire, les deux sujets sont impliqués. Le sujet théorique parce que c’est lui qui est porteur d’un encore à venir et c’est sur lui que repose la stratégie révolutionnaire. Le sujet pratique, le parti qui, lui, élabore et assume cette stratégie. Là encore, Lénine s’est astreint à la double tâche de définir avec précision le sujet théorique de la révolution à venir, de lui donner le sujet pratique capable de s’acquitter de cette tâche.

Définir et présenter le prolétariat comme la classe sociale investie de la mission révolutionnaire est la préoccupation constante des premiers écrits de Lénine. Au moment même où il caractérise comme capitaliste la formation sociale russe, il éclaire l’autonomie en tant que classe du prolétariat, seul capable de résoudre les contradictions d’une telle société. Et jamais dans les alliances et projets de programme, il n’omet de réaffirmer ce rôle indépendant du prolétariat. Dès 1894, il pense que « seuls des bourgeois peuvent oublier que, derrière les intérêts solidaires du peuple tout entier contre les institutions moyenâgeuses, féodales, il y a de l’antagonisme profond et irréductible de la bourgeoisie et du prolétariat au sein de ce peuple ». Dans le même ouvrage il avance comme « thèse essentielle » que « la Russie est une société bourgeoise, que sa forme politique est un État de classe et que le seul moyen de mettre un terme à l’exploitation du travailleur est la lutte de classe du prolétariat ». Il précise encore que « la période du développement social de la Russie où le démocratisme et le socialisme forment un tout indissoluble est révolue à tout jamais » (12).

Un an plus tard, dans les Tâches des sociaux-démocrates russes, il rappelle [que] « seuls sont forts les combattants qui s’appuient sur les intérêts réels, bien compris, de classes déterminées ». Et au nom de ce principe, il engage les sociaux-démocrates à se rappeler toujours que « le prolétariat est une classe à part qui demain peut se trouver opposée à ses alliés d’aujourd’hui ». Il revient encore sur le fait que « la fusion de l’activité démocratique de la classe ouvrière avec le démocratisme des autres classes affaiblirait la lutte politique » (13). Grâce à une reconnaissance aussi précise du sujet historique de la crise révolutionnaire à venir, toute confusion est exclue des programmes dès le projet de 1899 où Lénine propose « le soutien de la paysannerie (…) dans la mesure où cette paysannerie est capable de mener une lutte révolutionnaire contre les vestiges du servage en général et contre l’absolutisme en particulier ».

Dans le même projet, il insiste encore : « Deux formes essentielles de la lutte de classe s’entrelacent aujourd’hui dans la campagne russe : 1. la lutte de la paysannerie contre les propriétaires fonciers et les vestiges du servage ; 2. la lutte du prolétariat rural naissant contre la bourgeoisie rurale. Pour les sociaux-démocrates cette seconde lutte est bien entendu la plus importante, mais ils doivent nécessairement soutenir aussi la première pour autant que cela ne contredit pas les intérêts du développement social. »

C’est cette compréhension solidement assise, patiemment affinée, de la nature de la formation sociale russe et des classes qui s’y constituent, qui permet à Lénine, dès les Thèses d’avril, de saisir l’enjeu réel de la crise révolutionnaire de 1917 : « Ce qu’il y a d’original dans la situation actuelle en Russie, c’est la transition de la première étape de la révolution qui a donné le pouvoir à la bourgeoisie par suite du degré insuffisant de conscience et d’organisation du prolétariat, à sa deuxième étape qui doit donner le pouvoir au prolétariat et aux couches pauvres de la paysannerie. »

Ayant élucidé le problème de savoir quel est le sujet théorique de la révolution qui vient – non pas « le peuple », ni la paysannerie, mais le prolétariat –, Lénine consacre toute son énergie militante à lui donner le sujet pratique à la hauteur de sa tâche. Sans cesse, il s’efforce de délimiter et de regrouper l’avant-garde du prolétariat au sein du parti social-démocrate. Donner au prolétariat le premier rôle dans la révolution, c’était mener la lutte contre les courants populistes, cela ne suffisait pas à se donner les moyens de déclencher et d’affronter victorieusement les crises révolutionnaires. Parmi ceux qui reconnaissent alors le rôle théorique du prolétariat, tous ne comprennent pas quelle arme lui est pratiquement nécessaire, comment il peut « devenir ce qu’il est » : une classe.

Contre les économistes, Lénine démontre que, « spontanément », le prolétariat ne parvient pas à s’arracher au terrain de la lutte économique. Il avance que « la lutte des ouvriers ne devient lutte de classe que lorsque tous les représentants d’avant-garde de l’ensemble de la classe ouvrière de tout le pays ont conscience de former une seule classe ouvrière et commencent à [lutter] non pas contre tel ou tel patron, mais contre la classe des capitalistes tout entière et contre le gouvernement qui la soutient ». Il interprète les paroles célèbres de Marx dans le sens où une lutte ne devient politique que dans la mesure où elle devient lutte de classe. Enfin, il admet bien que l’activité des organisations social-démocrates locales constitue le fondement de toute l’activité du parti ; mais si elle demeure l’activité « d’artisans isolés », on ne pourra l’appeler social-démocrate « car elle n’organisera ni ne dirigera la lutte de classe du prolétariat » (14).

Contre les mencheviques dès 1904, contre les partisans de l’organisation-procès en 1905, contre les liquidationnistes après 1907, c’est toujours la même idée, théoriquement justifiée, du parti que défend Lénine.

Il est l’instrument par lequel la fraction consciente du prolétariat accède à la lutte politique et prépare l’affrontement avec l’État bourgeois centralisé qui constitue la clef de voûte de la formation sociale capitaliste. Toutes les luttes idéologiques de Lénine à propos du parti peuvent être considérées comme des luttes pour la structuration du sujet et sa préparation à la crise révolutionnaire. L’organisation ainsi conçue comme sujet historique n’est pas une pure forme mais un contenu : le creuset d’une volonté collective qui s’exprime par une théorie en perpétuel chantier et un programme de luttes.

II - La crise comme épreuve de vérité

Les raccourcis et les formules condensées sont prétextes à toutes les interprétations simplistes et à tous les malentendus théoriques. Ainsi dans son article consacré à Engels, Lénine s’efforce de résumer en une phrase l’apport de Marx et Engels : « On peut exprimer en quelques mots les services rendus par Marx et Engels à la classe ouvrière en disant qu’ils lui ont appris à connaître et à prendre conscience d’elle-même, et qu’ils ont substitué la science aux chimères. » (15)

Un résumé aussi anodin peut être la source de plusieurs extrapolations abusives. L’une consistant à croire que le prolétariat qui prend conscience de lui-même s’émancipe progressivement au travers de cette prise de conscience. L’autre glissant au scientisme par l’idée que la théorie de Marx est une science qui dit la Vérité.

La crise révolutionnaire éclaire d’une autre lumière tous les « absolus » et les ramène à plus juste proportion. Dans l’entredéchirure de la crise, on soupçonne l’avènement fugitif de la vérité : « La guerre abat et brise certains hommes ; elle en trempe et éclaire certains autres, comme le fait du reste toute crise dans la vie d’un homme ou dans l’histoire des peuples. » (16)

1. Pour l’organisation

L’organisation n’est pas un pur diamant de même que la théorie n’est pas pure science. L’organisation réintériorise les contradictions du système dans lequel elle s’enracine. Rosa Luxemburg a situé avec clairvoyance, dans Marxisme contre dictature, l’origine du phénomène : « Le mouvement universel du prolétariat vers son émancipation intégrale est un processus dont la particularité réside en ce que, pour la première fois depuis que la société civilisée existe, les masses du peuple font valoir leur volonté consciemment et à l’encontre de toutes les classes gouvernantes, tandis que la réalisation de cette volonté n’est possible que par-delà les limites sociales en vigueur. Or les masses ne peuvent acquérir et fortifier en elles cette volonté que dans la lutte quotidienne avec l’ordre constitué, c’est-à-dire dans les limites de cet ordre. D’une part les masses du peuple, d’autre part un but placé au-delà de l’ordre social existant ; d’une part la lutte quotidienne et, de l’autre, la révolution, tels sont les termes de la contradiction. » (17)

Il résulte de cette contradiction au sein de l’organisation révolutionnaire l’existence de courants rivaux, l’un fidèle à la révolution, l’autre en proie aux tentations opportunistes. Ainsi, l’organisation révolutionnaire n’a-t-elle pas seulement à se blinder pour l’assaut ; elle ne peut se constituer en corps absolument étranger au système. Elle mène simultanément en son sein une lutte permanente contre les déviations opportunistes.

Les bases sociales de cet opportunisme sont appréciées différemment par Lénine et par Rosa Luxemburg, chacun valorise davantage un phénomène, mais tous deux avancent en définitive des explications qui se recoupent.

D’une part, on place à l’origine de l’opportunisme le légalisme parlementaire et les longues périodes de paix relatives : elles sécrètent une couche importante de représentants professionnels de la classe ouvrière, ministrables et sujets aux flatteries de la bourgeoisie. Ce personnel politique s’appuie sur l’aristocratie ouvrière et la petite bourgeoisie qui bénéficient des miettes des pillages coloniaux. En résumé de cette analyse, Lénine affirme dans la Faillite de la IIe Internationale que l’opportunisme, « c’est le fruit de la légalité ».

D’autre part, et c’est là le mécanisme le plus subtil sur lequel Rosa Luxemburg insiste tout particulièrement, l’opportunisme se fonde sur l’existence même de l’organisation. La contagion des mœurs parlementaires bourgeois, la préservation des privilèges octroyés ne suffisent pas pour expliquer l’opportunisme ; la défense de l’organisation pour l’organisation y entre pour bonne part. Et les deux sources de l’opportunisme se renforcent et se mêlent inextricablement. Le phénomène n’échappe pas à Lénine : « Les partis grands et forts ont eu peur de voir leurs organisations dissoutes, leurs caisses saisies et leurs chefs arrêtés par le gouvernement. » La constitution d’une bureaucratie ouvrière et le conservatisme d’organisation sont les deux biais par lesquels l’organisation manifeste les contradictions du système capitaliste affectant les rangs même de la révolution.

Ce phénomène est à l’origine de toutes les défaillances, de toutes les trahisons des partis ouvriers, de toutes les idéologies réformistes. Mai 68 en France illustre encore la façon dont l’idéologie bourgeoise et celle du PCF se sont rendu mutuellement hommage en s’absorbant dans la contemplation passive du même ordre établi, présenté comme inamovible. La dégénérescence des partis ouvriers peut être plus ou moins avancée dans cette voie. Lénine s’est toujours efforcé de déterminer la faute qui rend un parti définitivement irrécupérable : le ralliement social-chauvin de 1914 marque pour lui la fin de la IIe Internationale et l’ouverture de la lutte fractionnelle. Il n’en demeure pas moins qu’aucun parti n’est absolument exempt de ces dégénérescences.

L’organisation n’est donc jamais une pure lame d’acier trempé. L’organisation pourrait être définie comme différentielle. Elle établit sa positivité dans l’intervalle qu’elle explore, dans l’entre-deux qu’elle mesure. Plus que l’expression directe de la classe, elle est la marque d’un écart : celui qui sépare la classe comme sujet théorique de sa spontanéité pratique, telle qu’elle se manifeste dans la formation sociale capitaliste.

Lénine rappelle en toute occasion que la social-démocratie est la fusion du mouvement ouvrier et du socialisme. « Coupé de la social-démocratie, le mouvement ouvrier dégénère et s’embourgeoise inévitablement. » On pourrait ajouter que coupée des luttes ouvrières la social-démocratie perd pied et dégénère également ; elle s’alimente de « l’instinct » de classe révolutionnaire qui y transparaît. Le Parti constitue un pont entre la conscience balbutiante du prolétariat et le rôle qui lui est théoriquement dévolu. Il constitue la médiation nécessaire entre le concept de classe ouvrière et sa réalisation pratique, aliénée, dans la société capitaliste.

C’est pourquoi « la tâche du Parti n’est pas d’imaginer de toutes pièces des moyens inédits de venir en aide aux ouvriers mais de les aider dans les luttes qu’ils ont déjà engagées (…), de développer leur conscience de classe ». La tâche du Parti, c’est de tenir bon les deux pôles complémentaires entre lesquels il s’écartèle : la compréhension théorique du procès de production et du rôle du prolétariat ; la liaison avec les luttes concrètes, quotidiennes, des ouvriers. C’est dans cette tension permanente que se trempe le Parti ; c’est entre ce double appui qu’il fonde sa stratégie, par laquelle la conscience d’une différence et d’un écart devient la première affirmation d’un ordre nouveau à venir. En même temps que « l’incarnation visible de la conscience de classe du prolétariat » (Lukacs), les partis ouvriers sont le vivant témoignage de l’inadéquation entre le rôle historique du prolétariat et sa conscience mystifiée par l’idéologie dominante.

Médiation entre un sujet (le prolétariat) qui n’a pas conscience de son rôle et un objet (la formation sociale capitaliste) qu’il doit transformer, le parti exprime et incarne le projet de la classe ouvrière. Ici s’instaure une philosophie du projet que la politique partage peut-être avec la science moderne, puisque, selon Bachelard, « au-dessus du sujet, au-delà de l’objet immédiat, la science moderne se fonde sur le projet. Dans la science moderne, la méditation de l’objet par le sujet prend toujours la forme du projet » (18). Cette philosophie du projet est également au cœur des préoccupations de Sartre dans Critique de la raison dialectique : « Le projet comme dépassement subjectif de l’objectivité, tendu entre les conditions objectives du milieu et les structures objectives du champ des possibles représente en lui-même l’unité mouvante de l’objectivité et de la subjectivité (…). Le subjectif retient en soi l’objectif qu’il nie et qu’il dépasse vers une objectivité nouvelle et cette nouvelle objectivité, à son niveau d’objectivation, extériorise l’intériorité du projet comme subjectivité objectivée. » (19)

Enfin, la formule de Freud (Wo es war, soll ich werden*) résume l’idée de ce mouvement qui porte le prolétariat défiguré et aliéné vers sa vérité. Dans ce mouvement, le parti ne représente ni le moi ni le çà, mais cet effort intermédiaire par lequel le prolétariat s’arrache à son immédiateté pour percevoir sa propre place dans l’ensemble du processus social, par rapport aux autres classes, et y découvrir sa vérité historique en tant que classe. Là réside l’œuvre du Parti dont les militants doivent abandonner la peau du secrétaire de trade-union pour celle de « tribun populaire ».

Ainsi, en même temps que, « synchroniquement », elle marque un écart, une discontinuité, entre le prolétariat tel qu’il est dans l’histoire et le rôle qu’il joue pour l’histoire, l’organisation restaure, diachroniquement, une continuité : la classe ouvrière en tant que vérité cachée du système capitaliste est porteuse du socialisme comme son au-delà possible. Si comme pour la science « le possible est homogène à l’être », la crise révolutionnaire est passible d’un double éclairage : celui du continu comme celui du discontinu.

Mais définir le parti comme le projet qui synthétise et dépasse le subjectif et l’objectif, grâce auquel la volonté des militants devient un élément objectif de l’évolution sociale, ne revient pas à lui définir seulement une fonction, mais encore à déterminer son contenu : « c’est ce qui s’appelle l’organisation quand, au nom d’un même but, animés d’une même volonté, des millions d’hommes changent la forme de leurs relations et de leur action, changent le lieu où s’applique et la façon dont s’exerce leur activité » (20). Connaître la fonction de l’organisation d’avant-garde ce n’est donc pas simplement justifier sa nécessité, c’est aussi déduire quel type d’organisation elle doit être, quelles lois internes la régissent impérativement (21). L’ensemble de ces lois tend à faire un corps cohérent et homogène ; la célèbre formule du « centralisme démocratique » les résume et les condense. Mais énumérer ne résout rien. Le centralisme démocratique constitue bel et bien une contradiction dans les termes, l’expression de la position contradictoire de l’organisation enracinée dans le système qu’elle doit détruire et dépasser. Le centralisme démocratique est la formule de la conciliation provisoire des contraires, la mise en forme démocratique de la spontanéité révolutionnaire des militants dans le réseau centralisé de l’organisation.

Jamais la cohésion n’est telle que l’organisation révolutionnaire traverse sans difficultés la crise, comme un corps homogène. La crise n’affecte pas seulement le système qu’elle ébranle, mais aussi l’organisation qui s’y est constituée ; elle est pour elle l’heure de vérité, l’heure du grand dépouillement et des réajustements. Le parti bolchevique n’échappe pas lui-même à l’histoire ; les articles publics de Zinoviev et Kamenev contre l’insurrection amenèrent Lénine à demander leur exclusion en septembre 1917. La crise révolutionnaire agit sur l’organisation comme un révélateur ; elle colore ses tares et délimite la fraction capable de conclure la crise par la révolution. Elle sert de patron sur lequel l’organisation provisoire se découpe et s’ajuste à la mesure de sa tâche historique.

2. Pour la théorie

De même que l’organisation n’est pas pur acier, de même la théorie n’est pas pure science. Dans les périodes de stagnation, de creux révolutionnaire, les tendances scientistes s’imposent dans le mouvement révolutionnaire. Korsh en fait la remarque et Althusser l’illustre parfois, quand il se risque à considérer que la Théorie dit la vérité, distinctement, et hors des atteintes de l’histoire.

Lénine était plus prudent qui réaffirmait après l’insurrection de 1905 : « la pratique comme toujours prend le pas sur la théorie » (22). Ce qui ne l’empêche pas par ailleurs de rappeler en toute occasion que la « théorie de Marx est puissante parce qu’elle est vraie ». Partant de ce que dans les sciences où l’homme est impliqué comme objet ma vérité ne se dit pas, tout au plus s’écoute-t-elle, Lacan conclut qu’on ne saurait dire le vrai sur le vrai. Il n’y a pas de métalangage qui n’ait sa connotation.

L’objet de la science est aussi son sujet défini en « exclusion interne à l’objet ». Dès lors, à supposer muette la vérité, il s’interroge à juste titre sur la phrase de Lénine : « Pourquoi d’en faire la théorie en accroîtrait-elle sa puissance ? »

Lacan pense topologiquement les rapports du savoir à la vérité sous la forme de la bande de Moebius (23) où ils s’interpénétreraient indiscernablement. La vérité parle au travers de la théorie, mais la théorie ne dit pas la vérité. À l’image lacanienne, Althusser, lorsqu’il échappe à ses nostalgies scientistes, préfère celles des profondeurs : « la vérité de l’histoire ne se lit pas dans son discours manifeste, parce que le texte de l’histoire n’est pas un texte où parlerait une voix (le Logo), mais l’inaudible et illisible notation des effets d’une structure de structures » (24). Mais à l’enchevêtrement lacanien de la vérité et du savoir, il manque une dimension sans laquelle la théorie ne serait qu’une redondance de la vérité qui n’a pas besoin d’être théorisée pour être puissante. Cette troisième dimension est celle de l’idéologie. Et si la vérité parle dans le savoir, elle parle, hélas, aussi dans l’idéologie. Sur la bande de Moebius, où, pour reprendre l’image, se mêlent idéologie et vérité, la théorie marque le pointillé qui esquisse leur partage. De même que l’organisation était la mesure d’un écart entre le statut théorique du prolétariat et sa réalité empirique, de même la théorie est la formulation consciente et la mesure de l’écart entre une vérité dont on surprend la voix et une idéologie qui la rend inaudible.

La théorie est ainsi de l’ordre de la « vérité relative » que Lénine emprunte à Engels parlant de « la contradiction entre le caractère absolu de la pensée humaine et son actualisation dans des individus à la pensée limitée. Dans ce sens, la pensée humaine est tout aussi souveraine que non souveraine, sa faculté de connaissance [aussi] limitée qu’illimitée, souveraine et illimitée par sa nature et son but historique final ; non souveraine et limitée par son exécution individuelle » (25).

À l’égard de la théorie, la crise révolutionnaire opère comme un coup de ciseau par lequel la différence repérée entre la vérité et l’idéologie s’accuse et s’actualise par la cassure de la bande de Moebius, départageant vérité et idéologie ; le savoir en fait les frais, dont la place est abolie par ce partage. Comme à l’égard de l’organisation, à l’égard de la théorie, la crise joue le rôle de foncteur (26) pratique de vérité et marque le point de rupture entre un scientisme bavard et une vérité un instant libérée de son mutisme.

De même que l’organisation donc, la théorie est différentielle.

Elle est en même temps ce qui permet en période de crise de surmonter le conservatisme d’organisation. Seules une totale ignorance et une grande maîtrise théorique laissent l’organisation disponible à toute ouverture historique. C’est grâce à sa maîtrise théorique que Lénine a su saisir la crise révolutionnaire pour ce qu’elle était, alors que les « vieux bolcheviques » étaient atteints de myopie.

Du parallélisme entre le groupe classe-parti-spontanéité, et le groupe vérité-théorie-idéologie s’esquisse une homologie par laquelle le parti est bien le lieu de la théorie mais non forcément celui de la vérité. C’est ce que n’a pas compris Trotski, dans sa lutte contre Staline, qui, selon Merleau-Ponty, a hésité à mettre la vérité hors du parti parce qu’on lui avait appris qu’elle ne pouvait habiter ailleurs qu’à la jonction du prolétariat et de l’organisation qui l’incarne.

De même que la crise révolutionnaire est l’heure de vérité de l’organisation où celle-ci tend à coïncider avec la classe qui demeure sa vérité cachée, de même la crise révolutionnaire constitue l’heure de vérité de la théorie, un moment suspendu au profit de sa vérité cachée qui fait brusquement irruption dans la pratique.

De l’écart entre la vérité et l’idéologie, la théorie est donc une mesure possible. Mais elle n’est pas la seule à pouvoir les relier d’un enjambement. À la limite, une théorie prise trop au sérieux peut devenir un danger, voulant à toute force couler l’histoire dans les moules qu’elle lui destine. C’est pourquoi Lénine, même s’il attaque tout problème sous l’angle de la théorie, ne se dispense jamais de lui adjoindre le correctif de l’imagination ; il y trouve un autre enjambement, moins rationnel certes dans son architecture que celui que la théorie lui ménage. Mais de l’idéologie à la vérité, le chemin de la fantaisie relaie parfois celui de la science et révèle des détours et des raccourcis auxquels répugne un tracé rigoureux.

« Il faut rêver ! »

Synthèse

Paradoxalement, c’est l’une des conclusions de Que faire ?. « Il faut rêver ! », répète Lénine. Et il trace en quelques lignes le tableau burlesque des barbiches et des monocles de congrès l’agressant pour cette incongruité ; il évoque les Martinov et les Kritchevski le poursuivant de leurs foudres. « Un marxiste a-t-il le droit de rêver ? » Il leur répond par une longue citation de Pissarev sur la dialectique enrichissante du rêve et de la réalité, et il conclut : « Des rêves de cette sorte, il y en a malheureusement trop peu dans notre mouvement. » (27)

La vérité historique que la crise révolutionnaire met à vif, le rêve en balise l’accès complémentairement à la théorie. Ce n’est pas le moindre démenti de Lénine à tout scientisme revêche.

3. Pour la formation sociale

Nous avons relevé que la crise révolutionnaire n’est pas la crise du mode de production, mais de la formation sociale, la structure à contradictions du mode de production constitue le ressort caché de cette crise. Ce que Louis Althusser exprime par le concept de Darstellung, « concept de l’efficace d’une absence » ou encore par la causalité métonymique « forme même de l’intériorité de la structure, comme structure dans ses effets » (28).

Le deuxième critère léniniste de la situation révolutionnaire porte témoignage de ce que la crise est celle de la formation sociale. Par le ralliement des couches moyennes au prolétariat, la formation sociale résorbe le chevauchement des modes de production dont les couches intermédiaires sont la conséquence. Dans la crise, la formation sociale tend symptomatiquement à son mode de production dominant qui constitue sa vérité cachée. Rosa Luxemburg insiste dans l’Accumulation du capital sur le fait que le développement du capitalisme entraîne la désintégration des couches intermédiaires. Plus la formation sociale élimine les vestiges du féodalisme, plus elle tend vers le mode de production capitaliste abstrait construit par Marx, plus ce processus de désintégration prend des formes véhémentes : « Des couches toujours plus grandes se détachent de l’édifice apparemment solide de la société bourgeoise, déclenchant des mouvements qui peuvent accélérer beaucoup, par la violence avec laquelle ils éclatent, l’effondrement de la bourgeoisie. » La crise révolutionnaire accélère le processus, met à vif les contradictions, ne laisse face à face que le prolétariat et la bourgeoisie, le salariat et le capital, tels que Marx les a théoriquement distingués comme les deux pôles nécessaires et irréductiblement antagoniques du mode de production capitaliste.

C’est parce que dans le déchirement de la crise la formation sociale tend à se réduire à son mode de production dominant qu’elle est le lieu d’émergence du double pouvoir. Ayant étudié précisément les leçons de 1905, Lénine en 1917 répète incessamment que « les soviets constituent un nouvel appareil d’État ». Il s’attaque violemment à Martov qui reconnaît les conseils comme organes de combat sans voir leur mission qui est de devenir appareil d’État. Parce que c’est le mode de production qui est en jeu sous la crise, les relations de l’avant-garde et des masses s’y modifient. Le prolétariat accède brutalement à la conscience de soi.

Dans la temporalité propre de la crise, les masses, répète également Lénine, apprennent plus en quelques heures qu’en vingt ans. Leur spontanéité asservie et mystifiée fait place à leur spontanéité révolutionnaire de classe, fécondée par la préparation de l’avant-garde. Ce sont les organes de classe, « la forme la plus poussée du front unique » (Trotski), les soviets, qui sont les organes du pouvoir de classe prolétarien. Parallèlement, Lukacs, commentant Lénine, rappelle contre les ultra-gauchistes qu’à la différence du parti et du syndicat, les conseils ne sont pas une organisation de classe permanente. Leur possibilité concrète dépasse le cadre de la société bourgeoise et leur simple présence signifie déjà la lutte réelle pour le pouvoir d’État, à savoir la guerre civile.

La crise révolutionnaire constitue donc le point de rupture privilégié où le prolétariat fait réellement irruption dans l’histoire, où « les masses prennent en main leur propre destin » et jouent le premier rôle. Le parti désormais a une tâche d’éducation, d’organisation du prolétariat contre toutes les forces désorganisatrices (petite bourgeoisie commerçante, reconstitution marginale d’une économie de marché) qui le minent. Mais le premier rôle reste à la classe constituée en tant que telle au travers de ses propres organes de pouvoir.

La crise révolutionnaire est donc à concevoir, de même que l’organisation ou la théorie, comme une relation particulière par laquelle une formation sociale s’épure en mode de production. On peut rappeler le parallélisme de ces relations :

• Formation sociale – Crise révolutionnaire – Mode de production

• Spontanéité asservie – Parti/organisation – Classe sociale

• Idéologie – Vérité – Théorie

La crise agit donc comme un catalyseur par lequel les différences se fondent, les écarts sont abolis, le temps d’un accouchement. « Ce qui [fait] l’importance de toutes les crises, écrit Lénine, c’est qu’elles manifestent ce qui jusque-là était latent, rejettent ce qui est superficiel, secondaire, secouent la poussière de la politique, mettent à nu les ressorts véritables de la lutte de classe telle qu’elle se déroule réellement. »

Seul ce double fond, révélé par la brutale irruption du processus latent, rend compte de toutes les images et métaphores marxistes faisant référence à des travaux occultes dont « la vieille taupe » de Marx demeure la plus célèbre. Il s’ensuit que la perception de la société oscille entre deux portées. La première est descriptive, elle recense et enregistre les phénomènes sociaux, compare les revendications des classes, les résultats électoraux des partis. La seconde est d’ordre stratégique, elle ne se borne pas à aligner les classes, elle fouille par-delà leurs apparences, leurs conflits profonds décisifs. « La statistique, écrit Glucksmann, trouve sa clef dans la lutte de classe, pas l’inverse. » (29)

Synthèse

Pour reprendre une distinction analogue, propre à Lénine celle-ci, la politique relève non de l’arithmétique mais de l’algèbre, des mathématiques supérieures plus que des mathématiques élémentaires. Les bureaucrates s’obstinent à rabâcher que trois c’est plus que deux, mais dans leur aveuglement électoraliste, ils ne voient pas que « les formes anciennes du mouvement socialiste se sont remplies de substance nouvelle ; de ce fait, un nouveau signe, le signe moins, est apparu devant les chiffres, tandis que les sages continuent à se persuader que moins trois, c’est plus que moins deux ».

Cette algébrisation de la lutte des classes qui seule donne accès à la stratégie est caractéristique du champ politique. La crise révolutionnaire se distingue précisément de la simple crise économique purgative du système en ce qu’elle est de l’ordre du politique.

La notion de crise révolutionnaire chez Lénine

Notes

1. Lénine, Œuvres, tome XXI, pp. 216-217, éditions de Moscou.

2. Lénine, op. cit., tome XXXI.

3. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, tome II, p. 548, éditions du Seuil 1967.

* Dans son Retour sur le mémoire de maîtrise, Daniel Bensaïd écrit à ce sujet : « Sur ce point, je restais largement tributaire de la problématique mise en place par Nicos Poulantzas dans Pouvoir politique et classes sociales. »

4. Nicos Poulantzas, Pouvoir politique et classes sociales, éditions Maspero 1968, p. 11.

5. Lénine, op. cit., tome I, p. 175.

6. Lénine, op. cit., tome I, p. 324.

7. Lénine, op. cit., tome I, p. 257.

8. Lénine, op. cit., tome V, p. 20.

9. Lénine, op. cit., tome XXVIII, p. 310.

10. Lukacs, Histoire et conscience de classe, p. 101, éditions de Minuit 1960.

11. Ibid., p. 281.

12. Lénine, op. cit., tome I, pp. 273-290-294.

13. Lénine, op. cit., tome II, pp. 341-343.

14. Lénine, op. cit., tome IV, articles de la Rabotchaïa Gazeta, pp. 221-224.

15. Lénine, op. cit., tome II, p. 14.

16. Lénine, op. cit., tome XXIII, p. 20.

17. Rosa Luxemburg, Marxisme contre dictature, p. 32, éditions Spartacus 1946.

18. Gaston Bachelard, Le Nouvel Esprit scientifique, p. 14, PUF 1968.

19. Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique I : Théorie des ensembles pratiques, pp. 66-67, Gallimard 1960.

* On peut le traduire par : « Où était le ça, le moi doit advenir » ou « Le moi doit déloger le ça ». Dans son Retour sur le mémoire de maîtrise, Daniel Bensaïd revient ainsi sur ce passage : « Je n’hésitais même pas à mobiliser la fameuse formule freudienne du “Wo es war, soll ich werden” pour traduire le mouvement qui porte le prolétariat aliéné vers sa vérité et pour identifier le parti, non au ça de la conscience spontanée, ni au moi de la censure, mais à l’effort par lequel le prolétariat s’arrache à son immédiateté pour découvrir en tant que classe sa vérité historique latente. Ce mouvement aboutissait à une étrange dialectique entre un sujet théorique, aussi abstrait qu’absent (le prolétariat tel qu’il s’inscrit logiquement dans la structure du mode de production), et le sujet pratique que constitue son avant-garde en tant qu’elle incarne “non le prolétariat en soi, dominé économiquement, politiquement, idéologiquement, mais le prolétariat ‘pour soi’, conscient du processus de production et de reproduction dans son ensemble, et de sa propre place dans ce processus.” Même si ce “pour soi” était affublé de prudents guillemets, la problématique, inspirée de Lukacs plus que de Marx ou même de Lénine, tendait, par un coup de force hégélien, à faire du parti l’équivalent de l’esprit absolu et l’incarnation parfaite du pour-soi, hors de portée des flux, des reflux, et des différenciations de la conscience de classe [en note : Cette lecture unilatérale de Lukacs devrait être corrigée à la lecture de sa défense, alors inédite, d’Histoire et Conscience de classe en 1926 : A Defense of History and Class Consciousness, Londres, Verso, 2000]. Il y avait bien là le fondement théorique d’un volontarisme politique exacerbé et d’une politique qu’il faut bien qualifier de gauchiste. »

20. Lénine, op. cit., tome XXI, p. 260.

21. Lénine, op. cit., « Un pas en avant, deux pas en arrière », tome VII, p. 412.

22. Lénine, op. cit., tome XI, p. 172.

23. Auguste Ferdinand Moebius (1790-1868), mathématicien allemand.

24. Louis Althusser, Étienne Balibar, Roger Establet, Lire le capital, tome I, p. 16, éditions Maspero 1965.

25. Lénine, op. cit., tome XIV, p. 136.

26. Terme mathématique : Application qui permet de définir une relation complexe entre les morphismes des catégories mathématiques tout en préservant la structure interne des catégories prises séparément.

27. Lénine, op. cit., tome V, p. 523.

28. Louis Althusser, Étienne Balibar, Roger Establet, op. cit., tome II, pp. 170-171.

29. André Glucksmann, Stratégie et révolution en France 1968, éditions C. Bourgois 1968.

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